‹ Les tentatives passionnéesChapitre 35 sur 47 · LES FEMMES ET LE PEU · texte numérisé non relu

LES FEMMES ET LE PEU

A Camille Mauclair.

Quand l'aube froide donne le frisson aux peupliers et ride la peau du fleuve; quand, sous la première charrette, craque la route sèche; quand la lanterne n'est plus qu'une braise dans le jour bleu;\tre, des voix mâles s'élèvent. Il en vient de la verrerie basse enfouie presque dans un pli de terre et du Haut-Fourneau, vaste comme les cathédrales de jadis; il en vient des wagons, en file que l'on charge le long de la voie noire. Les équipes sont relevées devant les fosses. On arrête le charroi des brouettes. D'autres mains verseront au feu sa pâture de houille. « Oh! le veuf! prient les voix. Veuf! Veuf!... Chante à présent. Tu auras ton litre... »

Alors, le veilleur des feux escalade la plate-forme de la grue hydraulique. En revêtant leurs blouses, en reliant leurs brodequins, tous l'admirent nu jusqu'à la ceinture, et bruni par l'approche des brasiers. Sa barbe claire, ses cheveux de cuivre adoucissent l'énergie de sa face. Par dessus les stridences du fer, les cris du feu, le bruit des avalanches de charbon tombant aux fournaises, un chant s'élance. L'air vibre.

Les partants s'approchent du chanteur, pour se

masser autour de la plate-forme. Les arrivants dépouillent sans hâte leurs vestes.

Plusieurs minutes, à genoux, s'accumule une foule d'athlètes muets. Les feux ronflent et s'échevèlent au fond des fours. La vigueur de la voix lutte contre celle du marteau-pilon géant qui scande la romance et la parole de peine. A l'écouter, chacun revit sa détresse. Les dos se courbent; les bras tombent le long des hanches; les mains secouent la cendre de la pipe éteinte. Le veuf a dit la vaine douleur d'aimer, puisque la femme trompe et meurt, la vaine douleur de désirer un destin favorable, puisque tout condamne le pauvre au travail, la vaine douleur d'envier la richesse, puisqu'elle ne procure pas la santé, ni le repos; la vaine douleur de haïr puisque l'adversaire vainc toujours.- A chaque couplet, sa voix plus haute déchire l'air. Ses refrains ironiques conseillent d'assouvir sur l'enclume, en frappant le métal, une rage fructueuse; car, à la fin de la quinzaine, on peut, dans l'ivresse, se croire heureux, un soir.

En chœur les ouvriers reprennent l'harmonie imitalive des coups du fer. Les chutes régulières du marteau-pilon battent la mesure dans le loin.

Alors il parait au veuf qu'il assemble dans sa voix toutes ces âmes obscures, toutes les peines des hommes. Il pousse davantage le rythme dans l'air, et, soudain, change ses accents. Il vante d'une voix héroïque, la félicité de produire, de faire jaiUir du feu le fer, de lancer par le monde le rail courbe qui portera jusqu'aux mers l'effort humain. Il dit le bonheur de voir au bout du roseau creux entier le verre bon pour contenir les breuvages d'oubli et

les matières puissantes du chimiste. II exalte l'aise de regarder la vague de flammes siffler et geindre en purifiant la fonte. Il excite l'entrain à conduire le métal en fusion vers le marteau qui crée les formes. Il montre la divinité de l'homme modifiant l'apparence de la terre.

Alors aux figures navrées des travailleurs s'éveille un air de plaisir, de triomphe. Les emballeuses survenues avec le plein jour mêlent aussi leurs voix au refrain. Elles s'agenouillent en belle humeur devant les caisses pour ranger sur des lits de paille les milliers de bouteilles neuves.

A cette heure, les fabriques de la Société du Fer et du Verre avaient une seule âme émise dans le chant du veuf. On s'évertuait au signe des contremaîtres. La ferveur du travail emplissait les cœurs en courage. Une cloche sonnait, le chant cessait. Jusqu'à midi, la môme joie facilitait la tâche.

Depuis la mort de sa jeune femme, le veuf ne dormait plus. Il avait pris cet emploi de veilleur des feux, car il craignait la solitude de sa chambre, où des cauchemars évoquaient sa mauvaise épouse aux bras du rival, rieuse, lubrique et active, pour salisfoire l'instinct d'un autre, telle enfin qu'il l'avait connue, le lendemain de l'enterrement, par une délation confirmée en toutes bouches.

Veilleur du feu, il inspectait par les lunettes bizarres, mises aux murs des fours, la couleur de la fusion, pour avertir les puddleurs de la phase. Après midi, il se retirait quelques heures.

Etendu dans la prairie, non loin du canal, ou, parle mauvais temps, sous un hangar dos usines, il sommeillait. Mais, avant le soir, il avait repris

son inspection de l'élément. Il travaillait longtemps, il gagnait beaucoup.

Aussi de jolies filles, parmi les emballeuses, et celles qui collent les pancartes sur les caisses, tentèrent de l'obtenir en mariage. Elles désirèrent son torse bruni, sa barbe claire, ses cbeveux couleur de cuivre qui ne recouvraient pas entièrement son crâne, et lui laissaient un vaste front au-dessus des sourcils brûlés. Il y en eut certaines pour défaire leurs fichus à son passage, lui offrir une fleur, le saluer d'une plaisanterie flatteuse, l'inviter même à des ripailles. Elles lui demandaient de leur apprendre sa chanson, et de venir le dimanche, jusque le bal du cabaret Philippe.

Lui ne répondait pas aux invites de leurs yeux malicieux, ni aux significations des sourires. Il disait : « J'ai perdu l'envie des femmes. La corruption de leur cœur m'a lassé. Je n'aime plus que le feu pur. En est-il une qui veuille se jeter dans le four Saint-Thomas, et purifier son cœur dans la flamme? A travers le mirage du feu, je pourrai peut-être lui vouloir de l'amour... » Elles éclataient de rire. Elles le nommaient « le Sot ».

Réellement, le veuf adora le feu. Le soir, il commençait à vivre quand les brasiers et les flammèches des tours trouent l'ombre, lorsque l'essor des flammes se déploie contre l'obscur. Voluptueusement, son œil reflétait les blocs de métal igné qu'entraînent au galop, sur un chariot de fer, l'équipe des manœuvres nus allant à l'enclume.

Silencieuse, en un glissement rapide et huilé, la haute masse du marteau-pilon remonte, toute la nuit, vers le ciel cave. Avec elle, la grandeur de

LES TENTATIVES l'ASSlONNÉES 'i26

son ombre escalade le coteau de charbon que rougit le reflet des fournaises, puis, avec elle encore, se précipite sur l'incandescence du fer écrasé d'un choc, et jaillissant par jiappes d'étincelles. Le feu semble alors l'éclat même de la vérité, la lumière funeste au mensonge, la pureté, en opposition au mensonge de la femme, de la justice, de l'ombre.

Parmi les hommes en armure de cuir et casqués de visières métalliques qui retournent sur l'enclume, au moyen de longues pinces, l'éclat du cube ardent, le veuf ne se fatiguait pas de chanter la création du fer. Il ne redouta point la chaleur. Heureux dans le ruissellement de la sueur, il chantait. Le globe électrique suspendu à un mat de fonte versa, bien des saisons, la clarté sur sa tête, sur la vigueur nue de son torse.

A ses accents, la besogne ne languissait plus. Les pièces étaient fournies rapidement aux ajusteurs. L'œuvre se composait mieux.

Parfois, lorsque l'entrain de sa voix avait mis le travail en ferveur, le veuf allait se réjouir de l'air nocturne ; car, dans la sombre plaine industrielle, flambent alors, de toutes parts, les gueules de feu. Les tours des cheminées éclairent le ciel en crachant leurs touffes de flammèches. Par cent fenêtres rosées de lumières intérieures, les bâtiments des cilés ouvrières guettent, en file, l'espace.

Devant la nuit et le feu, s'apaisait le drame de son cœur. Le veuf se résignait à sa mémoire du sort conjugal, en admirant la lutte de la lumière contre la nuit, lutte égale à celle de sa loyauté contre le mensonge plus fort de la morte.

Au jour, il gardait son indifférence envers les emballeuses. Il ne rejoignait pas les gaillards avides de voir entrer la foule qui jacasse, de quêter le sourire, de prévoir, sous les corsages de percale rose ou les jerseys noirs, les formes des poitrines. Retirant sa pipe de la bouche, il crachait; ou bien, haussant les épaules, il s'empressait vers la fusion du métal qui éblouit dans les rigoles d'argile réfractaire.

Les hommes jeunes répétaient ses opinions. Plus difficilement, les filles recrutèrent, pour les séduire, des naïfs. Sitôt prises, sitôt abandonnées, elles obtinrent des moqueries pour leurs plaintes sentimentales. Aucun, le baiser pris, ne se chargea plus de subvenir à l'existence des gamines en paiement d'un plaisir consenti. Les femmes déclarèrent que (( le Sot » était la cause du mal avec ses histoires. Il détournait les hommes de l'amour en vantant le travail du fer, en les invitant à l'adoration du feu créateur. Et toutes haïssent le veuf. Excitées par les mères, de blômes adolescentes tendirent des pièges.

Il lui advint de heurter une barre non refroidie, mise traîtreusement au bas d'un mur oii il fallait prendre appui pour constater la nuance de la matière en coction. Le métal brûlant la chaussure coupa la chair de l'orteil. Il souffrit quinze jours.

Dans la suite, il ne les rencontra plus sans percevoir leurs ricanements ou le murmure d'insultes. Aux cabarets du dimanche, elles l'accueillaient du nom de Sot, lui refusaient un coin de table. Si l'ivresse, au soir, troublait l'assurance de son pas, elles envoyaient leurs enfants lui crier pouilles. Plus tard, elles n'accordèrent de complaisance aux

amoureux que s'ils se signalaient par un acte niochant à son égard.

11 se réfugia dans une d('*volion plus grande au feu. Du reste, les ingénieurs, les contremaîtres le protégèrent; et il acquit toujours la faveur de ceux que leurs maîtresses ou leurs femmes venaient de trahir. Ils lui formèrent une garde nombreuse ; et il augmenta les couplets de son hymne. Sur la plateforme de la grue hydraulique, chaque malin, il trouvait un auditoire pour des stances nouvelles.

Deux automnes s'elleuillèrent. 11 vivait entre l'amour des hommes, la haine des femmes. Lors d'une grève, il syndiqua les ouvriers. La Société anonyme du Fer et du Verre fit des concessions relatives au salaire, aux heures de travail, à la caisse des retraites. Il entraîna plus de fervents au culte du feu.

L'existence devint bonne, grâce à la fièvre de produire. La bière coulait des chopes. Les viandes saignaient dans les plats. Les ivresses étaient rieuses.

Aux premières élections municipales, les puddleurs et les souffleurs décidèrent d'offrir au veuf une candidature. Il fut proclamé élu, un dimanche, à l'heure où s'allumaient les lanternes de j)apier tricolore dans le bal du cabaret Philippe. Malgré les manigances des femmes ayant, sur la paillasse, obtenu la promesse de voter contre lui, il obtint une majorité forte.

On alla leprendreaux fours où il veillait les feux. Un ami le remplaça devant le marteau-pilon cho- (juant l'incandescence du bloc qui rejaillissait par nappes d'étincelles. Hissé sur la plate-forme de la grue par la foule en velours brun, il entonna son

428 LKS TENTATIVES PASSIONNÉES

hymno au feu. Quinze cents voix aidèrent le refrain. Les fournaises rouij;issaient des parties de l'espace; les tours des cheminées projetaient des touffes de flammèches ; la fusion du métal coulait, en éblouissant, dans ks rif,^oles d'argile réfractaire. Scandées par la chute régulière du pilon, toutes les voix s'unirent au chant qui nia la douleur de l'amour, de la convoitise, de l'ambition, qui exalta le triomphe de produire.

Alors, des robustes enlevèrent le veuf sur le pavois d'une table. Avec une seule poussée, les travailleurs le portèrent jusqu'au bal du cabaret Philippe, jusqu'aux girandoles de lampions écarlates.

Pâles, en un troupeau serré, les emballeuses attendaient contre la tribune de l'orchestre. C'était une multitude d'épaules en corsages roses, de chevelures luisantes, de tabliers rouges, de bras frémissants croisés sur les poitrines. Une huée de cris grêles, de cris frénétiques, salua le triomphateur. Il les vit animales, déjà griffantes, tendre vers lui les mains crochues, ouvrir les bouches saUveuses: «Sot! cocu! eunuque 1 » criaient-elles, en s'excitant à bondir. Par plaisanterie, les hommes avancèrent, inclinèrent la table ; ils le firent glisser, en l'acclamant, jusque la hideur de cette colère.

A peine eut-il trébuché, et lancé en avant ses mains protectrices de la chute, qu'il se sentit couvert par une meute chaude. Des gorges, des seins s'écrasaienC sur sa face; des ongles fouillèrent sa peau. Un poing lui entra dans la bouche, des mains épilèrent sa barbe. Cent douleurs aiguës le traversèrent ensemble. Il étouffait. On trépigna sur son ventre. On se battait sourdement sur sa tête. Tombé,

LES TKNTATIVES PASSIONNÉES 429

il ne vit plus que des jupes puantes pleines de chairs molles s'écroulant sur lui. Ses deux yeux s'enfoncèrent à la fois sous une pression de doigts effilt^s... « Vivo l'anvour! » entendit-il encore, et puis du sang l'étouffa. L'ombre se fit. 11 tenta de pousser un cri, ne put. Le goût saumàtre du sang l'emplissait... Il pensa que des montagnes l'avaient englouti, et se reposa dans du noir opaque.

Page 1