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LA PARENTÉ

A François Coppée.

Quand elle eut fini de palpiter, à la fois vicieuse et confuse, dans la voiture dételée, Hugues prit la main de son ouvriôro. T. es ])Gtits rires chuchotaient <':ii 11. Parmi le Hugo, IN'rorco ouverte du corset gris et le débraillage de l'iiumble robe noire, des lueurs, sur la forte gorge, se mouvaient. Contre sa joue, il sentit la flatterie soyeuse des cheveux; puis la nervosité de l'enfant se crispa contre lui et appela du plaisir nouveau. Mais il ne satisfit pas la tentatrice.

A tâtons, dans Tombre nocturne, il mesurait la longueur de l'annulaire confié par l'amoureuse à sa caresse.

— Ah! fit-elle, vous touchez mon vilain doigt, celui plus long que les autres, d'une phalange. Mais, h la main droite, ils sont tous égaux. Mon père et ma inère aussi ont ce doigt-là très long.

11 embrassa la bouche mouillée; il demeura silencieux au fond de la voiture où leur bref amour se réfugiait dans la remise ouverte. Cette fille était donc une parente, comme le désignait la longueur de l'annulaire gauche pareil à celui des gens de sa race. Lui, vicomte Hugues de Ham, avait cette difformité, et ses deux frères aussi. « Mes aïeux.

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psnsa-t-il, féconde rent toutes les femmes de la vallée. Je me découvre des cousines à de singuliers moments : une emballeuse de la fabrique! »

— Vous ne m'aimez plu?, à cause de ce doigt, dit Mariette.

-^ En voilà une idée 1

— Oui, oui, j'ai perdu deux fiancés pour ça. Leurs moqueries me fâchaient.

— Je ne me moque pas.

— Vrai?

— M'aimerais-tu?

— Je resterais sur vous, comme ça...

— Tu as cédé parce que tu n'osais pas te dérober devant le vicomte.

— Jamais! Vous êtes un joli brun avec des yeux gris et un teint mat; et je me trouve bien auprès de vous. Ça sent bon. Embrassez-moi...

Elle se blottit dans la peli?se qu'il a revêtue par dessus la toile du costume de travail. Ils explorent leurs formes.

— Dites si je vous aime, à présent?

— ïu as surtout de la reconnaissance. Mon désir confirme l'excellente opinion que tu gardes sur ta beauté. Tu te réjouis d'être mon amante parce que les autres ouvrières souffriront, jalouses de te voir seule élue par mon goût qu'elles pensaient jusqu'à ce jour délicat.

— Oh!...

Elle ragrafe son corsage. Ell'e rassemble son châle de laine. Elle épingle sa chevelure relevée... Elle tourne le dos.

— Mariette.

— Non.

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Il lui baise l'oreille, murmurant : « Cousine, cousine Mariette! » Elle a tro[) fi défendre sa gorge, pour ne point devenir chatouilleuse, rire, et se réconcilier. Us s'aiment une seconde fois; puis s'alanguissent, côte à côte, regardant, par les glaces du coupé, l'espace.

Entre les étoiles et l'éclat de la neige, les hauts feux des forges jettent une troisième lumière. Les bâtisses flamboyantes sont accroupies au giron de la plaine. En étincelles s'échevèlent les donjons de bricjues. Devant les fournaises, les cris des hommes retentissent, et les ruisseaux de fonte éclairante coulent jusque la blancheur du sol pour y ternir.

Hugues admire cette splendeur de sa force. Il regarde ses ouvriers courir, entraînant au bout de leurs pinces des blocs de feu.

Sur ce domaine jadis féodal, comme l'atteste le manoir dont les ruines de lierre parent les pelouses, les étangs et le parc, mille puddleurs ainsi transforment le minerai découvert par Hugues à la lisière de son bois, dans la plaine où ses ancêtres, selon les annales, nourrirent longtemps le sol avec le sang clair des envahisseurs. Maintenant, d'autres hommes y étalent les rouges flaques de fonte. La vigueur des bras martèle le fer réduit en une pâte vermeille et bridante. Les souffles, au bout des cannes, enflent la forme des bouteilles. Les pilons écrasent. Les gestes frappent. Les cris appellent- La descendance des vassaux, toujours héroïque pour férir, tourne sa haine fertile contre les os de la terre.

— Ecoute, dit Hugues... Moi, moi, j'ai transformé Tàmo dô ceux-ci. Au lieu d'efi'ondrer les crânog

fragiles, ils massent les molécules de l'acier, grâce à quoi de nouvelles machines vont naître qui épargneront du labeur à l'effort du pauvre, qui laboureront plus profondément, qui sèmeront plus vite, qui fabriqueront en plus grand nombre les choses bonnes pour la vie, et cette surproduction rendra moindre le prix des vêtements soyeux, du pain, des bières. Tu vois, Mariette... je fais le bien. Il faudrait qu'on m'imitât...

Il pense à ses frères les prostitués. Par la faveur du nom illustrant les histoires sanglantes, ils ont vendu leur corps à des filles d'Amérique pour beaucoup d'argent. Leurs palais s'édifient le long des avenues merveilleuses, dans les capitales. Leurs maîtresses sont des tragédiennes célèbres, et les amants de leurs femmes des saltimbanques robustes. Hugues est le plus jeune des trois frères. Avec eux, sans cesse, il lutte. Ses lettres leur marquent l'immondice de leurs âmes. Ils lui répondent rarement. A l'occasion de certaines parties de chasse, il les voit paraître avec des sourires las, des mains veules, des phrases indulgentes, parmi le troupeau bruyant de leurs compagnes aux yeux fripés.

A l'imitation des princesses barbares, les filles dos spéculateurs veulent jouir de la rage des chiens déchirant les cerfs fourbus. Hugues regrette que les bois des Vosges aient de ces gracieuses bètes dans leurs clairières. Chez l'une de ses belles-sœurs, il soupçonne l'abominable désir du sang versé, et, chez toute la bande, la sottise de prétendre égaler raffinement dévolu aux vieilles races par l'habitude du triomphe, des arts, et du luxe, en s'attribuant, au juste, leurs plus basses convoitises^ celles

<los ancêtres que la fatalité des temps rontraiî^niit à paraître d'héroïques bourreaux.

Hugues attend pour bientôt les rires de tous, leurs vantardises, des railleries. Ils l'appellent: « la Pénitence », quand il dit vouloir racheter sa race au long passé de meurtres, de ruines et de destruction, en produisant ce ({ui allège la peine humaine, ce qui favorise la vie.

— A quoi songez- vous? dit Mariettt^

— A mes frères, tes parents!

— Mes parents?

— Regarde mon doigt de la main gauche.

— Vous aussi !.». Ah! vous aussi...

— La parenté, Mariette î

— La parenté.

— Cousine, si tu y consens, l'église nous mariera. Cela fut; par dépit, pour donner la preuve à ses

frères de son dédain envers l'argent, dédain qu'ils soupçonnaient déclamatoire. Hugues annonça qu'il épousait une arrière-petite-fille, en ligne directe, de l'aïeul François V, cousine authentique â ce point qu'outre la longueur exceptionnelle de l'annulaire gauche, elle possédait^ comma ie& hoirs de la famille, vers la racine des cheveux, la trace du coup de pique reçu, en 1427, par Bertrand II (car la femme de celui-ci, épouvantée de le voir revenu, le front ouvert, accoucha prématurément de Conrad VIÏ, qui porta la marque de ce coup et le transmit à la lignée).

Hugues ne retira point le bonheur de son union. Mariette relégua ses parents au loin, se détourna des ouvrières, apprit le piano et devint maussade parce que le vicomte refusait de vivre à Paris,

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l'hiver. Aux visiteuses, elle montrait la longueur de son annulaire gauche et le coup de pique de Bertrand II vers la racine de sa coiffure relevée. Elle fit broder des armoiries sur ses chemises. Ensuite, la désolation l'anémia parce qu'il lui fallut « périr d'ennui au fond d'une campagne perdue »... Atteinte de névrose et de consomption, elle vit s'éteindre les lueurs de ses yeux. Son teint blêmit. Elle ne mangeait plus... Elle s'enfermait en compagnie de romans où les clubmen séduisent de jeunes duchesses lassées par la niaiserie brutale des époux.

Hugues ne s'étonna point de la transformation. Il ne comptait ni sur l'amour, ni sur la gratitude de Mariette. Afin de racheter le péché de l'aïeul, afin d'accomplir un devoir, afin de ne pas démentir par sa vie les principes de sa vie, il avait voulu, tout à coup, cette union. Il continua son œuvre. L'effort des hommes battait plus de métal. Les flaques de fonte rouge luirent partout aux endroits où les ancêtres avaient nourri le sol avec le sang des adversaires. Les trains successifs emportaient des machines agricoles, des charrues savantes construites dans ses usines et sur ses plans, des semoirs, des herses, des verreries et des faïences, des générateurs, des volants. Il produisit de la bière que l'on put vendre très bon marché aux multitudes. Pour ses ouvriers, il édifia des bibliothèques, des gymnases et des piscines, un théâtre. Il réduisit la somme des heures de travail. On chanta plus souvent dans la cité de briques. De toutes parts, il arrivait des hommes offrant leur force et leurs bras. Lcs^magasinB furent rampli?» Sur leurs rails infinis^

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les trains portèrent au monde ce que créa sa force active.

— Je m'ennuie, gémissait Mariette.

— Aide ma tâche. Tu ne t'ennuieras plus, répondait Hugues. Pense qu'à cette heure, sur le monde, tant de machines produisent qui sortent de nos usines, ce cœur fort, né à l'omhre du manoir d'où les aïeux descendirent, durant les siècles, afin de tuer et de ruiner. Le cœur nouveau de la race pro» duit au lieu de détruire. Pourquoi ne sentirais-tu pas le bonheur de cette rédemption, Mariette? Tu chantais, lorsque, emballeuse, tu poussais les caisses de bouteilles le long de la glissoire jusqu'aux profondeurs des wagons. Tu chantais, tu riais et tu m'aimas. Pourquoi la même gaieté ne réjouiraitelle pas ton àme si tu m'aides à faire glisser à la surface du monde ces choses qui améliorent la vie des hommes. La glissoire est plus grande, et plus lourd est le faix; mais ton énergie ne s'accroit-elle pas, unie à mon courage? Il convient d'ouvrir, à la puissance industrielle, les beaux pays neufs étendus par delà les mers. Ne t'amuserait-il pas de diriger nos flottes marchandes, de dire : u A cette heure, la Uchic-Mariette relâche aux lies de la Sonde ; elle porte vers le Japon des machines destinées à réduire la peine humaine; et c'est moi qui livre les eaux à l'hélice du bâtiment bienfaiteur. » Au lieu de cela, tu. envies les femmes de mes frères, pauvre Mariette, tu convoites leurs aventures avec des clowns, des violonistes, des psychologues et des militaires. A leur exemple, tu voudrais recevoir des parasites ridicules devant des tables couvertes do flaurs mongtruoused. Tu n'entends pas connailro

l'immense joie de remplacer la mort par la vie.

— Je m'ennuie, disait Mariette. D'abord, vousne remplacez pas la mort par la vie. Ouvrez cette fenêtre. Voici le cimetière sur la colline. Comptez les tombes. Vos verriers et vos forgerons pourrissent tous, la plupart, terrassés avant l'âge par ia phtisie, l'alcool ou la fatigue. En meurt-il moins à l'ombre des grandes cheminées de briques qu'il en mourait autrefois à l'ombre des hauts donjons? Répondez...

Hugues levait les épaules. Elle pleurait, plus blême, ?ur les romans où 46s amoureux accorts séduisent éternellement l'épouse adultère.

Aux temps d^schasses, la bande des belles-sœurs, de leurs maris joyeux, de leurs graves amants envahissait le château et les parcs. En longues chevauchées, avec les sons douloureux des cors, tous couraient au mas&acre des biches pantelantes. Comme aux siècles des époques passées, les seigneurs nourrissaient le sol, avec du sang de vaineu ; Mariette suivait, sous l'habit rouge, l'équipage, les jeunes femmes méprisantes, des cavaliers roides. En compagnie de l'un, elle s'enfuit, certain soir, après avoir vidé le coffre-fort.

Hugues sourit en l'apprenant.

— Ah ! ahl lui dit son frère aîné, tu as perdu la perle, Hugues, la perle!

— Une femme de belle race, à l'annulaire trop long, une vraie comtesse de Ham, qui avait sous la racine des cheveux le coup de pique de Bertrand H; ricanèrent les belles-sœurs.

— En 1427... s'il vous plaît...

— Et elle a vidé le coffre-fort.

— Pour achelor des baeiios à notre, joli Iniss.ud hongrois.

— Elle va bien, la damt^ de haute race I

— La femme de celui (]ui méprise les filles de la banque.

— Les reines de l'or.

— Nous qui entretenons les lils de croisés.

— Pour qu'ils enlreliennent des fdles de théâtre...

— Afin que l'argent circule... Ah! ah!

— Ah! ah!

Elles riaient, penchant leur décolletage et leurs seins odorants, et leurs figures belles aux yeux fripés, vers le sourire d'Hugues, verscelui des frères...

— Ah! ah! reprit l'une, que dira ce Bertrand VI, qui tua de sa main cent vingt-sept hommes nobles.

— Et ce Conrad VII qui, à Marignan, assomma quarante-quatre lansquenets avec son éj)éc à deux mains.

— Et Baudoin IX qui fit voler trente-deux tôtcs sarrasines.

— Ça n'empèehe pas d'être cocu, tout ça...

— Ni entretenus...

Les frères souriaient toujours, derrière leurs coupes à Champagne.

— Belles races, grandes races! cria l'effrontée Jenny Dow, la fille du roi de Pétain. La noblesse d'Europe a commencé par le surin, il fallait bien...

— Qu'elle finit par les marmites... acheva Belinda Stringer, la fille du roi des guanos, si parisienne...

Et elles éclatèrent de rire...

Mais llucfues continue son oeuvre d«' rédomntion.

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