‹ Les tentatives passionnéesChapitre 39 sur 47 · LA RACE · texte numérisé non relu

LA RACE

Pour Adolphe Rcttc.

Avant qu'elle connût Tétranger, les pentes d'eau qui aboutissent à l'île plate attiraient peu l'attention de Vreïa, née sur cette terre basse de Zélande que défendent les digues contre l'invasion des flots. Mais, après ce temps, la jeune fille commença, de son lit menuisc dans le mur, à écouter, par les nuits, ruisseler la mer.

Quand ils rentraient de la poche, ses frères, son l)cre, en leurs armures de toile goudronnée, lui parurent divins, étant redescendus, tels que l'autre, des limites brumeuses et salées, sous les ombres de la sombre voilure. N'avaient-ils point aperçu sa face pâle et noble, peut-être, dans les transparences de l'étendue?

Us ne disaient rien. Ils allaient se dévêtir. Ils revenaient beaux, grâce à leurs cheveux demilongs, à leurs chemises rouges, leurs larges culottes de toile, leurs bas noirs, leurs vestes courtes. Cependant, ils n'avaient rien de l'agilité ou de l'élégance propres à l'étranger.

Elle aima moins ses deux mèches claires flottant depuis les denlollos de sa coiffe, le long des tempes, jusque l'étroit corsage aux fleurs rouges enserrant sa gorge et sa taille. Ni le bourrelet qui arrondit

les jupes courtes sur les hanches élargies, ni ses sabots pointus fraîchement blanchis à la craie ne lui donnèrent l'orgueil habituel.

Toute son admiration allait au visiteur de l'Ile. Ils comptaient peu les jours où il n'arrivait pas sur son bateau fumeux, avec un cortège d'hommes, aux langages divers, qui le suivaient pour l'entendre. Lui, se démenant, adroit, montrait les horizons bleuâtres par dessus les eaux jaunes. Ses gestes ordonnaient. Le cortège obéissait, docile. Chez la vieille et riche Moldc, il entrait en maître, décrochait, sur les murailles, les écuelles peintes, ouvrait les armoires sculptées à jour, exhibait, comme des pièces de butin, pour la curiosité de sa suite, les coussins de lit brodés en bleu, les chaudrons savamment martelés, les corselets à ramages sur fond cramoisi, les instruments de la pêche et de la fenaison. Ceux de l'escorte, toujours nouveaux venus, l'écoutaient religieusement, qu'ils fussent obèses, barbus et munis de sacoches, qu'ils fussent maigres, rasés et coiffés de casquettes à carreaux; qu'ils fussent ricaneurs et Allemands, ou Anglais, silencieux et munis de femmes sveltes, ou Français et narquois accompagnant de grosses dames en sueur.

Lingston entraînait au bout de sa parole les races de la terre. Pour cela, il parut puissant à la fille du Nord. Parmi ses compagnes, Vreïa s'émerveillait. Rien ne semblait rare au visiteur de ce que contiennent les basses maisons de bois peintes en vert, en noir, en bleu, entourées de leurs terrasses, de leurs balustrades frustes où s'accoudent les fdlettes aux corsages historiés par le mystère tradi-

LES TENTATIVES PASSION NKEh /i59

tionnel des broderies. Dans ses longues mains, il prenait les tout petits dont les cheveux sont encore blancs. Il désignait la guipure qui sépare, sur la poitrine, la casaque des derniers-nés ; il offrait des images brunes faites par magie, dans un petit colFre de cuir, après avoir contraint les fdies à se ranger devant lui, en atours. ]

VreïaeCit désire qu'il la choisît, afin d'étiré' aperçue, immobile, par lui, à travers la lunette magique du petit coffre. C(^pendant, dès qu'elle le voyait mettre en terre le trépied supportant l'appareil, elle se dissimulait derrière ses amies. C'était la peur que, l'ayant bien regardée, Lingston ne la jugeât point assez belle pour figurer sur les images.

Vreïa vivait ainsi, dans la crainte de déplaire, sauvagement. Chaque jour, il lui semblait que l'ile enfonçait davantage sous les digues, et qu'avec la terre elle-même allait se fondre, dans le bruit de la mer, le bruit universel et monotone. Les mains aux hanches, elle restait droite des heures, à entendre crier les mouettes, parce que ce cri lui rappelait certaines inflexions de voix du visiteur. Il revenait deux fois la semaine, guidant de nouveaux cortèges. Bien que ses frères lui eussent révélé la carrière de Lingston, salarié par les voyageurs pour les conduire dans l'ile, Vreïa ne pouvait croire qu'il ne fût pas le ch^f des étrangers. Ils demeuraient sans voix devant son éloquence. Ils le suivaient docilement. Ils achetaient ce qu'il proposait de leur vendre. Ils s'embarquaient lorsqu'il donnait le signal de son sifllet d'argent. Ils mangeaient, dans la taverne du jeune llolder, ce qu'il commandait de faire cuire.

En outre, elle sut qu'il appartenait à la nation dont les navires innombrables couvrent la surface liquide du globe, celle qui tient l'empire des océans. Elle crut donc à une parenté entre sa propre race de Vikings, laboureurs de la mer, et celle de rhomme blond, musculeux, agile, vêtu de gris.

Il débarqua un après-midi, au moment où Vreïa essayait une coiffe neuve, une coiffe d'étoffe multicolore cachant sa chevelure lunaire. La jeune fillo, durant l'hiver, y avait brodé une fleur violette, à l'imitation des modèles anciens que les vieilles se transmettent depuis la légende du grand départ antique vers l'Orient. Autour d'un bâton lisse, elle avait roulé, d'abord, les formes des deux longues mèches de tempes, puis repassé les rayures roses et vertes sur les manches longues de sa chemise. Parée de la sorte, elle se tenait sur l'estacade, toute à la honte de s'être enjolivée pour lui et de craindre qu'il ne le devinât, afin de se moquer.

Il l'indiqua depuis le pont du navire à son escorte et braqua sur elle la lunette de son appareil. Tout le cortège aussi contempla, en parlant. Vreïa prit le parti de sourire.

Ce fut le premier geste de l'amour entre eux.

De Vreïa, il chérit, en premier, le costume et le type. Elle comprit qu'il se plaisait à réunir en elle tout ce que lui procuraient de sensations l'ile basse et verte, ornée par la richesse des meules, parfumée de ses foins, les digues hérissées de poutres grises, et le bourg aux toits rouges aperçu derrière la futaie des matures. Désignant à ses compagnons les jupes de la jeune fille, ses sabots blancs, sa face blonde serrée dans les dentelles du front, sous quoi

passe ua rang court de cheveux coupés, il déclamait l'histoire des peuples marins qui conquirent les terres contre les eaux démentes. 11 disait comme les dessins du costume s'apparentent ;\ ceux lissés par les gens de l'Inde, et quelles étranges fraternités unirent, dans les temps inconnus de l'histoire, les races les plus distantes sur le monde.

Quand Vreïa se reconnut dans l'image (ju'il vendit ensuite, sa joie l'exalta. Kn lui donnant une épreuve, il l'emhrassa derrière le mur de bois bleu. L'amour secoua le cœur dans le corps ému de la fille. Elle dit :

— Tu passes. Tu viens. Tu pars... Resteras-tu, quelque jour. Les mouettes ne restent pas non plus sur l'estacade. Klles crient et elles s'envolent. Alors, comment veux-tu m'aimer, toi qui cries et qui passes comme les mouettes?

— A cette minute, laisse-moi te donner tout ce que je puis de l'amour, Vreïa.

— Entre donc, si cela te suffit.

Elle poussa la porte bleue sous le linteau blanc. La chaux fraîche éblouissait, aux murs. L'échelle de bois verni montait jusque le grenier plein de poisson séchant. Les coussins brodés de rouge saillissaient hors de la couche ouverte dans la cloison.

— Pourcfuoi fuir le soleil? demanda-t-il, comme elle gagnait un compartiment obscur de la maison, derrière le coffre à sol et la huche peinte d'oiseaux verts.

— Le soleil luit pour trop de la terre. Si tu avais voulu revenir aux heures de la lune... j'aurais été plus heureuse.

'— Pourt^Uoi ?

— Il ino semble qu'il y a une seule lune par village, et qu*elle l'aime; et c'est plus doux à l'âme...

— Viens avec nous, dans la ville

— A Ypperdam? Non. Je hais les villes où la force de nos frères se dépense dans la fumée des machines, et où ils meurent comme s'ils buvaient du poison.

— Comment m'aimes-tu, moi qui viens des villes où le fer unit les murs de briques, où soufflent les machines, où les gaz et les électricités brûlent l'air, où la suie charge les eaux?

— Il me paraît que tu es d'avant l'époque. Tu ressembles à notre ancêtre pâle qui partit autrefois avec ses Vikiugs, sur une barque dont la proue portait un crâne de bœuf, et dont les bordages étaient couverts parles disques des boucliers... On nous enseigne qu'ils allèrent vers l'Occident du Sud et qu'ils fondèrent des empires vastes sous quoi palpite l'humanité du monde... J'ai toujours vu ce frère pâle sous ta figure, lorsqu'on nous apprit ces choses à la veillée, les soirs où le bruit de la mer ne couvrait point la voix du conteur. Et puis, tu es venu, toi. Toi!... Luit... Euxl... Toi qui conduis les peuples de toutes langues en glissant contre les eaux avec ton navire noir. Pourquoi es-tu celui d' /autrefois, celui des veillées, celui des contes, celui dont les cheveux de soie blonde faisaient, dit-on, rougir l'Aube de confusion. Pourquoi répètes-tu son éloquence devant la sottise ébahie des hommes, pourquoi es-tu Lui, si exactement?

— Comment serais-je un de ces Vikings robustes et lançant de lourdes armes, moi, chétif. .. Vroïal

— Sais-jc comment tu l'es? Tu l'es. Cela devient plus certain. Les horizons de la mer nuancent tes yeux, et ton visage clair semble aussi grave que les formes des dunes blondes aperçues sur les cotes des pays, après que nos barques ont gravi la déclivité des eaux. Et moi, dans le fond de l'île basse, derrière les digues menacées, je songe à toi, l'inconnu, depuis toujours.

Considérant ce visage encadré de grandes mèches tombantes, Lingston, en silence, souriait. Il ne comprit pas ce qu'elle voulait dire, sinon qu'il ressemblait à un prince de légende, à un roi de mer... I /ayant aimée à la façon des bêtes, il trouva le baiser succulent et l'étreinte bonne.

— Viens, dit-il encore, dans la ville. Tu seras belle dans les tavernes auprès de moi. Tu mange-* ras des choses meilleures et tu boiras des liqueurs. Au lieu de récolter le foin, tu regarderas la servante. Après, tu visiteras les grandes villes, où affluent les navires partis de tous les points du monde. Tu t'imagineras être le centre de l'action et la pensée de la terre. Suis-moi, car je ne pourrai plus revenir cette année dans l'ile. Qui sait môme si jamais tu pourras m'y revoir.

— A quoi servirait de te suivre, répondit-elle. Il m'est échu ce qu'il me fallait de toi. Maintenant, mon corps engendrera un enfant pareil au souvenir que je vais garder de ta figure, à celui gardé du roi de mer, l'ancôtre. Avant de t'avoir revu, réel, je t*aimais, heureuse, en t'espérant. Rien ne sera meilleur que cet espoir. Laisse-moi espérer ici, te revoir dans la figure de l'enfant grandi. Laisse-moi t'espérer, heureuse, au milieu de l'île

plate, et derrière les digues menacées par les pentes de la mer... Au revoir. Je te nommerai en nommant ta fille ou ton fils, qui sera nous, et l'ancêtre, et toute la race des rois de mer.

Page 1