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LES DEUX YACHTS

A Georges Rodenbach,

Quand les yachts se trouvèrent rëimis sur l'estuaire du fleuve, les juges des régates poussèrent leur canot devant les proues blanches et dorées. On arma le fusil k deux coups qui donnerait le signal delacourse. Sous l'insistance du soleil, la foule, étreinte par les garde-fous des moles, fourmillait jusque dans la mer. i/eau balançait les yoles pleines d'ombrelles éclatantes. A des cordes tendues, les fdcs de pavillons angulaires frissonnaient de toutes leurs couleurs. Le silence humain fut unanime. Seule, une cloche continua de sonner l'Angelus au faîte de la basilique dominant les toils clairs do la ville. Fondus dans le même gris bleuâtre, le ciel et la mer s'ouvraient, comme un gouffre de lumière scintillante, et ils valurent un peu d'éblouissement à Marcel Dcbencq, accoudé vers l'avant de son voilier.

Derrière lui, l'éfjuipige attentif, six beaux gaillards vôtus de blanc, attendait le signal, les mains sur les drisses. Le timonier, dans la passerelle, tournait lentement sa roue.

Des nefs concurrentes Marcel no redouta ([u'une. C'était un yacht de construction singulière, à la ([uille plate et profonde, étroit de pont, taillé en

466 LES TENTATIVES PASSIONNÉES pointe. Sa voilure offrait un angle de toile brune à la prise du vent. Ses cordages peints et roidis de la cime aux plats-bords indiquaient, par leur petit nombre, une simplification de la manœuvre. Le jeune homme distinguait sur le pont trois matelots et deux personnes, l'une à la roue de timonier, l'autre à l'avant qui, en culottes et en bas, en casquettes de soie, semblaient de bien solides créatures.

Enfin, de la barque aux juges, un flocon de fumée s'échappa qu'une détonation suivit. Les coups de sifflets retentirent sur toutes les passerelles. Après la seconde détonation, les voiles enflèrent, inclinèrent les mâts vers le scintillement des vagues ; et, d'un seul élan, la flottille escalada la barre du fleuve, se dispersa sur la surface infinie. Les môles, la foule et la ville diminuèrent très vite derrière les cordages, reculèrent.

Content du départ, Marcel vérifia la marche du yacht et, sur la carte, traça la direction. Il s'agissait d'une course longue devant durer jusque le soir, afin d'atteindre la côte adverse de la mer. Il gagna la passerelle, heureux de vivre. Les mouettes chaviraient dans l'air. Les flancs du petit navire reflétaient les moirures ensoleillées de l'eau. Un bruit soyeux se perpétua dans le sillage. L'ombre des voiles courut sur le mouvement glauque.

Une première épreuve classa les pavillons. Pour aller prendre le vent favorable, il fallut mettre le cap au nord, en dessinant une vaste courbe. Les équipages qui hésitèrent, qui tentèrent de couper au court, perdirent tout de suite leur rang. Marcel avait d'abord suivi la bonne impulsion. Son yacht se trouva, bientôt, vent arrière, sous toute sa voi-

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liire, le cap droit dans la direction du but. Les soUflles de la brise portaient l'élan.

Le yacht aux formes rares précédait pourtant, môme h longue distance. Plus prompt à virer de bord, son équipage gagnait sur la brise; et il filait, les toiles dehors, le pont oblique, écrasant son sillage de l'arrière où so lisait: Cassandra.

Marcel, en vain, remua ses souvenirs. Pour la première fois ce bâtiment courait une épreuve française. Selon la liste officielle des engagements, il appartenait au baron Ring, de nationalité autrichienne. Sur son Héliotrope^ Marcel se sentit inférieur. Néanmoins, il étudia les chancos de surpasser la vitesse rivale et donna des ordres qui accrurent un peu la sienne. La mâture s'inclina davantage vers les eaux. Des manœuvres successives amenèrent, au bout d'une heure, VHélloti^ope dans le voisinage immédiat do la Cassandra,

xVinsi qu'il le devinait depuis quelques minutes, c'était une jeune femme qui tenait la roue de timonerie. En culotte et en bas gris, en veste bleue, la casquette sur des frisures rousses, crépues, elle examinait soigneusement le sloop de Marcel. Dans l'oculaire de sa jumelle marine, il la vit, lui rappelant une face déjà rencontrée. Mais il ne put d'abord évoquer le lieu ni le temps de cette rencontre ancienne déjà. L'autre personnage, vieillard au visage tout rasé et rougi par le haie, sifflait les ordres de la manœuvre. Obèse, il s'arcboutait sur de courtes jambes et agitait de gros petits bras.

La Cassandra conservait une avance sans modifier sa vitesse. Au loin, à tribord et à,bàbord, Marcel compta le reste de la fiottille éparse.

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Les deux yachts imitèrent leurs manœuvres. Scmblablennent inclinés sur les eaux, les toiles gonflées du mônrie souffle, ils creusèrent la vague d'un pareil effort. Mais la construction excellente de la Caisandra maintint en supériorité sa course.

Marcel s'acharna pour vaincre. Il déploya plus savamment sa voilure; il ne quitta point le timonier. Dans le grand ciseau bruissant que lui parut son navire, il se pensa comme le cœur et la tête : ce qui sent et ce qui combine.

Car il sentait une émotion. En aucun temps, des chocs de sang aussi forts n'avaient secoué son cœur; en aucun temps, les nerfs ne s'étaient rétractés avec tant de violence, pour nouer ses entrailles dans une étreinte.

S'interrogeant, il ne devinait pas la cause de son angoisse. En vérité, le triomphe de la Cassandrale navrait peu. Il savait ne pas appartenir à ces sportsmen fiévreux qui souffrent d'abattre moins de pigeons que le tireur concurrent, ou de se laisser distancer dans un match. Il ne prenait de ces jeux qae l'agrément d'agir selon sa fantaisie de l'heure, et sans le moindre dépit ambitieux.. Un subit amour ne l'enflammait pas. La jeune femme guidant le yacht présentait une stature vulgaire. Coiffé d'une toison crépue, le visage justifiait l'appellation de (i négresse blanche », dont ses amies devaient la qualifier; et Marcel, beau gaillard de trente-cinq ans, passablement à l'aise, naguère encore capitaine de spahis, avait recueilli assez de faveurs féminines pour ne point s'éprendre au hasard.

Il chercha sur la mer et dans le ciel le motif de son angoisse. Rien ne le renseigna. Cependant, des

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 469 terreurs l'assaillirent. Malgré la splendeur du jour et les eaux pacifiques, il redouta soudain l'accident qui jetterait son voilier sur la roche à tleur d'eau où il s'ouvrirait, puis la saute de vent qui voilerait l'action du gouvernail et préparerait le naufrage.

Quelques minutes, la crainte des catastrophes diverses le posséda complètement. Il quitta la vue de la mer, se retourna. Ses matelots, accroupis en rond, se partageaient des tartines et causaient, paisibles. La santé de leurs muscles gonflait la toile des blouses et des pantalons. Contre la blancheur du bordage, contre le bois fraîchement râpé du pont, leurs figures, leurs mains agitaient les seules taches sombres. Cette propreté de tout le rasséréna comme la lumière brillant sur les cuivres des armatures des boules, des plaques. Il expira de toute sa vigueur l'air contenu dans ses poumons. Cela ne lui rendit point Taise.

« Un autre être, qui n'est pas moi, a peur en moi », observa-t-il. La mer et le ciel scintillaient. La Cassandra glissait obliquement sur l'étendue grise. Le guidon claquait en haut du mat.

Il reprit la jumelle, intrigué d'apprendre si la personne de la jeune femme pouvait valoir qu'il se troublât de la sorte. Dans l'oculaire, elle réapparut très proche, avec sa figure grasse ombrée à demi par la visière de la cascjuette. L'épatement du nez, le menton prognathe l'eussent rendue bestialement laide, si l'opale du teint lumineux, que renforçait par contraste le noir des cils (^ des yeux, n'eCit prêté ;\ la physionomie une apparence savoureuse. \u reste, l'ensemble d'un corps svelte à la taillo, robuste de hanches et de poitrine, compensait les

470 LES TENTATIVES PASSIONNÉES imperfections de la figure sur laquelle, alors, pour la mémoire de Marcel, s'apposa très exactement le masque d'un nègre autrefois tué par lui, en Afrique.

Cette tête, ni féroce ni peureuse, attentive seulement à l'arme menaçante, il la revit telle que sa balle de revolver l'avait atteinte. Tout s'évoqua : sable éblouissant du désert, ciel d'un bleu noir, écrasant, semblait-il, les fez blancs des indigènes et leurs épaules brunes; touffes épineuses qui protégeaient les tirailleurs du goum; sens de la solitude, pour l'Européen surpris dans cet entonnoir monstrueux de sables et de pierrailles; lueur de la flissab levée par l'ennemi puis abattue dans le vide, un écart du cheval éperonné ayant soustrait à la blessure le spahi. Comme, ensuite, le vaincu s'était crispé sur la bosse de son méhari, en râlant! Ses doigts noirs s'agriffaient aux poils de la bête indifférente et solennelle, qui détourna son long col, piétina et sonda l'air épaissi par les myriades de moustiques. Deux ou trois coups de fusil s'échangèrent encore. Le Chambâa, sur le dromadaire immobile, suait, les yeux hors de l'orbite, et vomissait du sang clair dont les gouttes rougirent ses amulettes de cuir suspendues contre les haillons de de la gandoura. Bientôt, ses yeux se vitrifièrent, sa bouche tordit sur la clarté des dents; et il tomba de côté, jusque le sol, les mains dans le sable, le pied retenu par une courroie de la charge arrimée contre la bête. Alors, les myriades de moustiques recouvrirent ses jambes nues; et grouillèrent, pendant que l'agonie pantelait.

« C'est étonnant, pensa Marcel, Tangoisse que je ressentais tout à l'heure ne diffère pas de celle

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 471 soufferte à ce moment de lutte. Oui, les chocs du sang secouaient aussi mon cœur, et les nerfs rétractés nouèrent de même mes entrailles; et voici qu'au bout de ma jumelle je vois, transposée dans une tête d'Européenne, la face exacte de l'Africain ».

L'oculaire de l'instrument optique lui signala ])lus précisément la ressemblance que désavouaient seuls la couleur du teint, des cheveux, et le féminisme du corps replet.

(( Quelle réappartition mystérieuse I pensa-t-il. Cette femme va-t-elle me vaincre par la vitesse du yacht, pour expiation de l'autre victoire 1... » Evidemment, VHéliotrope, malgré les manœuvres, ne pouvait plus rejoindre laC<2.y5a??f/r«,quis'éfoignait, emportant la (igure attentive delà rousse. Marcel voulut la rejoindre et la connaître. 11 se convainquit que c'était un présage de mort, conjurable au cas où il obtiendrait de cette femme le mot d'amour, l)ardon de l'homme noir tombé, au désert. De nouveau ses marins, s'évertuant, penchèrent le navire contre les eaux, le lancèrent dans la fraîcheur bruissante.

Le soleil descendait sur l'horizon occidental. La mer verdit. Un nuage s'assombrit au bout des eaux et grandit contre l'astre qu'il cacha. De l'ombre baigna tout. Les blancheurs du yacht prirent un ton blafard. Des franges d'argent moussèrent au faite des vagues. Les mouettes effleurèrent l'écume de leur vol bas. Bientôt, la Cassandra, dans l'ombre, se dressa telle qu'une forme blanche et fantùmale. Marcel s'a])puya de toute sa toile sur l'effort centuplé du vent.

11 suivit. Les deux sloops escaladèrent des moa-

tagnes d'eaux, coupèrent des jets d'écume, bondirent entre les hydres échevelées gonflant les flots, glissèrent dans des vallées glauques, gravirent les échines mouvantes de la mer. La pluie fouetta les visages, noircit les toiles, stria le vent, poudra les lointains d'une buée grise. Et puis, après des heures, l'oeil rouge du phare étincelasur une ligne de craie: la falaise.

Bientôt, V Héliotrope entra dans le petit port désert, parmi la pluie drue. Un câble fut jeté du haut de l'estacade. Marcel franchit la passerelle et trouva dans la gare maritime la femme victorieuse accompagnant le petit gentleman rasé, obèse, aux bras courts. Ils se présentèrent. Ils se félicitèrent. Veuve, elle accompagnait son oncle, le baron Ring, et chérissait, avec lui, le yachting.

Après une saison dans l'ile de Wight, Marcel épousa la veuve, reconnue charmante et riche.

Pourquoi, l'autre dimanche, en dépit de son bonheur certain, d'une passion réellement partagée, suivit-il une sorte de blanchisseuse dont le séduisirent la bouche canaille et les formes garçonnières ? Très éprise, sa femme lui avait dit : « Vois-tu, ne me trompe jamais! Je t'aime trop; je sens bien que je te tuerais s'il m'arrivait de te surprendre... )> Ce dimanche-là, sorti seul, par hasard, il évoquait la sensation d'étonnante ressemblance qui avait déterminé son angoisse sur la mer, la poursuite de la Cassandra par VHélioirope, Pété, dans Pile de Wight, et Pheure émue, l'heure admirable où ils s'étaient promis leurs vies. Sceptique, il se demandait cependant si la menace de l'épouse n'était pas la parole de PAfricain tué au bord du désert, de

celui qui regardait, par les yeux identiques de la veuve, Marcel, avec une expression de lutte concentrée aux minutes intenses de l'amour.

« Si elle me surprend, se disait Marcel, elle réaliserait donc la haine de l'autre. Le mystère serait étonnant... Je convoite de voir si cela se réaliserait... une envie puérile, bien que je demeure sur que tout, en cette histoire, reste dû à l'initiative de mon imagination. » Il tenta le destin.

Voilà pourquoi le drame passionnel de la rue de Clichy émotionne le monde, et pourquoi chacun, à dhier vante ou bh\me cette dame rousse qui, d'un coup de revolver tua son mari sur le seuil de l'hôtel où il pénétrait avec une sorte de blanchisseuse affriolante. On trouve généralement vulgaire, pour une femme du monde, le fait d'avoir suivi en fiacre le galant promeneur.

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