LE PÉRIL DE L'OR
Pour Eugenio de Castro.
Les messieurs que l'Etat loge dans les bâtiments sombres de l'hôtel de la Monnaie, et qu'il prépose au soin de choisir le métal des pièces, curent, au printemps dernier, Tépreuve d'une violente émotion. Le devoir professionnel leur enjoignit de garder secrètes les péripéties d'une aventure qui faillit modifier les conditions universelles de la vie sociale, ni plus ni moins. Voici les faits qu'une indiscrétion de femme me révéla. Car, dans les plis de l'amour le sentiment du devoir s'ensevelit, et les fonctionnaires s'éprennent non moins que les potentats.
Donc, un homme d'une trentaine d'années, apporta, vers les premiers jours d'avril, aux guichets de riïôtelnational, trois lingots d'or coulés en forme de briquettes étroites. Le receveur examina très attentivement, parce que la matière rayonnait beaucoup plus que celle des apports ordinaires.
— Vous pouvez les prendre de confiance, répondit l'homme à une question du receveur, c'est de la pure essence de soleil, Monsieur: la pure essence «le soleil coagulée, je vous assure.
Méfiant, le commis plaça le premier lingot sous le coup'""» 1'^ trancha en une section nette. Immé-
110 LES TENTATIVES PASSIONNÉES diatement, une lueur intense illuminale lieu, éblouit tant que l'homme et lui reculèrent, comme si une g rhe d'incendie eut jailli, subite.
Los éijrouves successives confirmèrent le personnel de l'administration dansJa certitude que le meta,! éait d'une irréprochable pureté. On versa la valeur à l'homme mince et silencieux, qui glissa les billets dans la poche de sa jaquette terne, avec un air de malice.
Pendant quatre, ou cinq jours, cet or servit à cent expériences diverses. I/administration fit frapper immédialement quelques républiques. Les pièces donnèrent une effigie miraculeuse. On eut enfin une République-Soleil, pareille aux rois. A cause de leur beauté, on paya, par elles, le traitement d'un ambassadeur qui avait servi noblement nos intérêts à l'encontre de l'Angleterre,
Au bout delà semaine courante, le môme homme entra dans les bureaux. Il était fort bien vêtu. Une améthyste ornait ses doigts pâles d'un durillon lumineux et violâtre. Un groom le suivait, portant avec peine un lourd paquet. Us étalèrent devant le grillage des guichets neuf briquettes triples en grosseur des premières offertes, et du même éclat.
Leséj r3uves furent renouvelées non moins heureusement. L'administration paya. L'homme partit, discret et malicieux.
C'était un vendredi. Le mardi suivant, un buggy attelé convenablement s'arrêta sur le quai. Les commis des écritures se précipitèrent aux fenêtres. L'homme maigrelet sauta du siège à terre sur les pointes des bottines, le valet de pied chargea son épaule d'un poids évidemment considérable et
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r ntoure de serge noire. On compta le prix rlo vingti'])t briquettes.
l*e jeudi, il revint en coupé de maître et on lui payacinquante briquettes. Le samedi, il en apporta cent vingt-sept dans un fourgon que précédait son iiggy. Le lundi il en fit étaler par deux hommes irois cent quarante-quatre. La monnaie des caisses ne suffît point à solder son dû. On lui délivra une lettre pour la Banque de France.
Cependant, cette extraordinaire affluenced'or aux guichets de la Monnaie étonna les administrateurs, puis les ministres. On fit agir la police. Probablement, on allait découvrir le chef d'une agence internationale de recels où les voleurs du monde envoyaient les vaisselles plates et les objets liturgiques dérobés dans les grandes maisons, les églises riches. L'homme était un fondeur d'or.
Il s'appelait Denevers. Rue des Tournelles, il habitait, dans une vieille maison du siècle de Colbert, un appartement sans clarté, aux plafonds et aux planchers de môme chêne.
Sur les rapports obscurs de ses agents, le préfet de police prescrivit une enquête. Denevers vivait médiocrement, disait la concierge, en compagnie de sa femme, frêle créature insignifiante, et d'une vieille domestique hargneuse, parente peut-être •lu couple. Habitué aux allures honnêtes, simples, de certains criminels modernes qui risquent, de loin en loin, des expéditions sures, très lucratives, It' préfet de police ordonna la perquisition.
Au premier matin, le commissaire du quartier -mnadiscrètement chez Denevers. La vieille femme
lit ouvrir, ne demanda rien, introduisit les trois
messieurs dans un petit salon tendu de tapis orientaux et nieublé de divans profonds.
Trois minutes plus tard, Denevers lui-même, drapé dans une robe de drap brun, se montra. Le commissaire s'étant qualifie, il sourit, devina la présomption.
— Messieurs, dit-il, la chose est bien simple. Ma femme fait de l'or.
Les inspecteurs plissèrent leurs lèvres afin de ne pas rire bruyamment. Le commissaire eut un geste vague du chapeau au bout de sa main gantée; puis :
— Voulez- vous que nous allions vite? Ça vaudra mieux. Où sont les creusets, le fourneau? Là?
— Il n'y a ni creusets, ni ffourneau, messieurs. Le procédé est autre. On va l'expérimenter devant vou?, à l'instant...
— Soit... mais, hâtons-nous, n'est-ce pas?
— Viviane! appela l'homme.
D'une portière soulevée, un être se dégagea, mince et long, qu'enveloppait une blouse flottante de soie noire. L'ossature de la femme se décela, malgré les gonflements et les mille plis de l'étoffe légère. Au haut du squelette, une figure blême, trouée d'énormes yeux couleur d'eau, essayait le sourire d'une bouche sans lèvres. Mais, sur ce corps triste, sur cette blouse d'ombre imprécise, un flottement fauve ondoyait, du crâne aux talons, une chevelure diverse et une, fabuleuse, gardant toutes les lumières du métal en litige.
— Ton archet! commanda doucement "l'époux. Elle s'éclipsa, reparut avec l'instrument tenu
dans ses doigts qu'on eut dits de verre. Elle attendit.
— Désignez, messieurs, pria Denevers, un objet (le celte salle qu'il vous plaise devoir incontinent transmué en or vierge.
— Les plaisanteries se payent, déclara le commissaire. Je vous préviens,
— Je vous prie, désignez. Au reste, le procédé explique clairement. L'erreur ancienne fut de
cioire que la trausmulalion des métaux se pouvait accomplir par le moyen des mélanges ou ])ar les codions de ralhanor. En modifiant la cristallisation des molécules essentielles, en préparant leur assemblage selon le rythme de vibrations spéciales, la nature delà matière change aussi.. Vous touchez un atome, vous l'influencez de certaine sorte. La Irépidation se transmet à toute la masse. Par le mouvement, par le mystère créateur du mouvement, l'apparence se transfigure. Voyez.
La femme secoua sa chevelure. Une poussière de lueurs qui monta, s'étendit, s'alFaissa. Denevers lui mit aux mains un plat décoratif de faïence bleue • lésigné par le geste incrédule du commissaire qui •uriait en bon homme capable de permettre une dernière farc(î à ceux irrévocablement saisis par le destin des prisons.
Elle penchait sur le plat, appuyé contre l'épaule, )mme un violon, sa tête de morte, d'où pendait I draperie de cheveux fauves, roux, blonds, fauos, et or rouge. L'archet grinça. On crut à la dou- If^r d'un blessé qu'entame le fer du chirurgien. ' 0 cri s'apaisa en petits gémissements, en une ■ mplainlede notes simples et prolongées... La matière s'étonnait presque joyeusement de son àme iiouvelle.
L'archet, sur la faïence, évoqua des murmures langoureux, un sanglot d'étreinte. Après la surprise du viol,- vint l'émoi de sentir une force inconnue, et qui pénétrait. Les yeux d'eau et les doigts de verre vivaient en soi dans le corps penché de la femme. Ils agirent comme des êtres personnels. Par les pupilles, des fleuves glauques roulaient, passaient, défdé de forces, de temps. Dans les doigts de verre, une vie pâle sursauta.
Et soudain, la morsure de l'archet laissa une trace fulgurante au bord du plat. Sa paillette s'étendit, gagna tout le bord, arc d'or en fusion. Cela se glissait sous le vernis de Delft, en suivant un ourlet de mousse lumineuse. Les yeux d'eau charriaient du rouge. Un coup encore, un cri de triomphe, une joie tintante. Le plat resplendit, disque et miroir, où les hommes sévirent, en images ternes dans la pureté de l'or neuf.
Et la femme tomba, épuisée, parmi le linceul de sa chevelure qui se referma sur elle, fleuve ondu- Icux.
A la suite de cette démonstration indiscutable, la police cessa d'inquiéter Denevers. On constata que les briquettes dont il se servait pour la fabrication du métal, étaient de simples briques propres à la bâtisse. Ceux de la Monnaie continuèrent à lui payer le prixde seslingots. D'obscures revues scientifiques ayant constaté le fait, quelques-unes essayèrent en vain la méthode de l'archet. D'ailleurs, la production ne dépassait pas certaines limites. Viviane payait d'un mal sur chacun de ses efforts pour la transmutation. Denevers ménagea la santé de sa femme.
La préfecture reçut bientôt les justes reinonlraur.es de personnes qui habitaient les rues populeuses delà Bastille et du Marais. Les pauvres, manchots, culs-de-jatle, loqueteux et misérables, enrichis quotidiennement par la générosité fabuleuse du faiseur d'or, devenaient d'une insolence intolérable. Ils chantaient à tue-tôte, l'àme pleine de vin et la panse lourde. Les mères de trois enfants à la mamelle et les petites filles qui ont perdu leur papa dans un accident, dansaient des sarabandes indécentes le long des trottoirs. Le peuple, voyez-vous ça, mangeait, riait, chantait, tout comme un honnête homme qui fait honneur à sa signature.
Les différences sociales allaient s'abolir. Les ouvriers se rendaient au travail en fiacre, jetant à la porte des usines leurs panatollasà demi consumés. La marmaille des miséreux baignait dans le ruisseau des pantins de trois louis. Il monta de la colère de toutes les boutiques conséquentes. Il descendit de la fureur de tous les étages à tapis.
Denevers ne distribuait pas l'or cependant. Sa femme et la vieille servante achetaient partout des j)rovisions, des jouets, des habits des cigares, et les distribuaient avec largesse, en môme temps que les viandes et les bouteilles. Du bonheur illuminait la figure du peuple. On pensa que Denevers visait la députation.
Mais la période électorale passa. Nulle affiche n'offrit aux suffrages éclairés des citoyens le nom du mystérieux époux. Maints faiseurs d'affaires et de très illustres banquiers lui offrirent en vain leur commandite. Il ne se prêta non plus à aucun lancement de produit nouveau. Cet homme ne vou-
lait pas faire fortune. Il donnait par plaisir, par
crime.
Le maire et les plus huppés du commerce se réunirent. Après avoir vivement blâmé cette dilapidation contraire à tous les principes de l'économie républicaine, ils rédigèrent une pétition adressée aux pouvoirs établis.
Denevers démoralisait la nation. Qu'allait devenir une société où le bon citoyen, prospérant sur les résultats de sa rapine et de ses héritages, ne se distinguerait plus ni par le costume, ni par la mine fleurie, ni par la qualité des cigares, de l'humble salarié? Evidemment, les bases du* droit public chancelaient. Et cette femme surtout, cette gueuse, cette chair pourrie, cette catin, sans doute, certainement, qui se tuait à petit feu pour démoraliser la foule et lui uter la croyance à cette vérité fructueuse : que l'homme, celui du prolétariat au moins, doit gagner le pain à la sueur du front. On démentait le ci-devant Dieu.
Les Pouvoirs reconnurent à la longue le péril de celte intempestive générosité. D'abord, tout oe coin de Paris nomma des candidats socialistes. Les électeurs pouvaient lire, penser, choisir, à des heures, enfin, de loisir. Le cas s'aggravait.
Dans les banques aussi l'on trembla. Des calculateurs prouvèrent que si J'on se multipliait à ce point, la valeur des papiers figuratifs (actions, obligations, effets à terme, traites, etc..) baisserait. Quelques députés s'appuyant sur ces dires mathématiques, représentèrent le tort que le commerce allait encourir. La spéculation était sous la menace de l'effondrement. Qui pourrait, comme M. de Rei-
nach, vivre maintenant, honoré jusqu'au dernier )ur, et dans le faste, avec un actif de deux millions et un passif de seize! Paris perdrait son prestige, son luxe, ses attraits, sa fortune. Le vol immanent ne serait plus la raison de la loi.
Les Pouvoirs durent se rendre à ces raisons majeures. Conjuré d'en finir, puisque ce M. Denevers ne consentait à la complicité d'aucune banque, le [)réfet de police réussit à faire quitter momentanément la maison des Tournelles par tous les lo- 'itaires, appelés les uns comme réserviste^, les itres pour des liquidations judiciaires, ceux-là ivoyés en missions spéciales à l'étranger. Dans les derniers jours de mai, les faits divers des ^ iirnaux enregistrèrent le sinistre suivant :
« Hier, à onze heures du soir, un violent incendie s'est déclaré dans la rue des Tournelles, au numéro 3 . Malgré la promptitude des secours, l'immeuble de construction deux fois séculaire, a croulé dans les flammes. M. Denevers, sa femme et sa bonne ont été retrouvés sous les décombres, carbonisés. Le quartier est en deuil, car ces intéressantes victimes faisaient beaucoup de bien autour d'elles.
» A l'heure où nous mettons sous presse, lespom- })iers se résignent à faire la part du feu. Nous donnerons les détails complémentaires dans notre deuxième édition. »