LE CENTRE
A Pierre Qu illard.
lïinkson s'imaginait être une épouvantible et monstrueuse araignée de rêve, au centre des fils télégraphiques établis sur cette contrée d'Orient, afin d'avertir le commerce européen et sa diplomatie de la profusion des cuirs, des soies, des tapis précieux, des fourrures rares.
Entre les plissures d'une pente descendue des cimes, Hinkson habitait la tourelle d'observatoire dominant une ville de bois, aux rues boueuses. La tour de sapin voisinait avec le blanc plâtras du minaret musulman. Dans l'intervalle, les cris des marchands assemblés au bazar bourdonnaient sans cesse. Il s'amusait de les voir s'agiter en plates robes noires, en bonnets de peau de mouton, en pelisses fauves parmi le brouillard constant. A de rares heures, une flèche de soleil éclairait les turbans verts des musulmans hindous, ou faisait luire les armes d'un kirghiz endormi sur son petit cheval poilu. Là, dans les flaques, il grouillait maintes gens de races ennemies et limitrophes : de huileux Tartares vendeurs de bétail maigre; des Chinois aux caleçons bleus offrant les porcelaines de Icnrs corbeilles; des sujets britanniques en bas d'Kcosse, en casquette de drap, en veston,et fumant de courtes
})ipes d'écume, ou photographiant les courtisanes de Perse vêtues des tissus roses, jaunes, peintes de fards lourds, accablées de voiles et de fourrures; des Russes en uniformes verts qui marchandaient les chevaux des ïurcomans accroupis sur l'étal des boutiques parmi leurs pistolets, leurs kandjars, une tasse de café et un chibouck. Le passage des chameaux se frayait avec peine sous la menace de leurs hautes charges mal cordées contre les plaques de fiente cuirassant leurs jambes dont le pelage tombe.
Plusieurs fois dans le jour, Hinkson construisait le rêve de transmettre la dépêche qui pousserait au massacre mutuel les millions d'hommes représentés par ces flâneurs de bazar, Russes contre Anglais, Kirghiz contre Afghans, ïartares contre Hindous et Guèbres. Il prévoyait la descente des hordes rapides le long des montagnes nues, et la course de celles surgissant au ras de la plaine, et l'incendie des forêts de sapins, et l'irruption des fanatiques Bobbis qui ouvrent à coups de bâton les crânes musulmans et orthodoxes.
C'étaient de farouches ascètes, restés fidèles à l'adoration du feu. Ces hommes, autrefois doux et bienfaisants comme ceux de leur foi, avaient fini par se pourvoir de cruauté à la suite des persécutions. Le fanatisme de l'Islam avait détruit leurs temples, fécondé par le viol leurs épouses, leurs sœurs, leurs filles, pour créer une descendance impure, puis détourné de leur cause la puissance de l'Iran, avec la tolérance des tsars. Chasseurs et bergers, peu nombreux devant les foules mahométanes, ils vivaient dans les villages des montagnes, vers des gorges inaccessibles. Lorsque l'Anglais ou
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le Russe croyait Je moment propice de préparer une intervention militaire dans les villes convoitées par leur politique, ils envoyaient des musulmans ivres sur[)ren(lre, avant l'aube, un hameau de liobbis, éteindre le leu sacré entretenu dans la tente de feutre, sacrilège que les serviteurs du Coran n'accomplissaient pas sans ravir les troupeaux de chèvres parqués non loin du sanctuaire, et sans égorger les gardiens, par droit de légitime défense.
Les Bobbis de descendre alors, en furie, jusqu'aux |)ortes do la ville, pour obtenir le châtiment d(^s assassins cachés dans les maisons. Cris de bataille, gerbes d'incendie, têtes au bout des crocs, tumulte des femmes éperdues, des marchands empressés à clore leurs boutiques. Le sang rougissait la boue. Défenseurs de la civilisation, les régiments britanniques ou russes entraient, musique en tête, dans les rues. L'ordre rétabli, ils ne quittaient plus la citadelle, et percevaient les recettes de l'octroi.
De poste en poste, Ilinkson était ainsi venu, avec le progrès de la politique anglaise, jusque cette ville de bois. Les deux nations rivales ayant, d'un commun accord, renvoyé leurs troupes au delà des monts, se partageaient l'influence morale sur le pays, et déversaient la camelote de leur industrie dans les bazars. Une prudence réciproque les empêchait d'entamer la lutte autrement que sur le terrain commercial. Les Afghans mangeaient force gaufrettes « Uuntley-Palmers », et les Turcomans ne se chaussaient que de bottes en cuir russe, lïinkson vit même certains nobles et sales Kirghiz chevaucher en chapeaux melon défraîchis, solde évident d'une boutique de Régent Street, tandis
que les Persanes essayaient, les jours de dégel, des robes de velours tissées à Moscou et des gants de filoselle nés aux fabriques de Pctersbourg.
Avec l'âmo observatrice d'un philosophe, Hinkson marquait les phases de la concurrence.
Vers les premiers jours de ce printemps-là, les raisons du conflit suprême se précisèrent. Il ae parut point de midi qui n'éclairât, avec le cirque do montagnes, plusieurs essaims de cipayes ou de cosaques en observation. Rien qu'une sage couardise mutuelle empêchait les deux grands peuples de faire aboyer les canons pour résoudre enfin ce problème de la suprématie chrétienne en Asie.
Manifestement, l'Angleterre soutenait les Bobbis. Une maison belge subventionnée par des capitaux de Londres leur vendait des carabines au plus juste prix. D'autre part, des métallurgistes français consentirent aux musulmans, sur la garantie d'une banque russe, la livraison de vingt-cinq mitrailleuses payables à terme.
Elles arrivèrent démontées sur le dos pelé des chameaux qui gravirent en file le chemin rocailleux de la citadelle, terrible bâtisse informe surplombant un abîme de mille pieds, pour imposer sa silhouette de mort entre le ciel et la ville.
Vraiment, Hinkson s'imagina mieux comme la monstrueuse araignée de rêve blottie au centre des fils télégraphiques en réseau sur cette région d'Orient. Replet, argenté aux cheveux, à la barbe, pourvu de calmes yeux verts, il ne se voyait pas différent d'une telle bête repue et-guetteuse, amassée sur soi. Il se sentait appartenir à la race active qui étend par le globe une toile adhérente où se
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prirent les mouches de l'Inde, de la Chine, de l'Afrique, de TAustralie, deTAmérique septentrionale, toutes les nriouchcs brunes, jaunes, noires et roui^es peu à peu détruites ou asservies, proies favorables à la saine clarté du teint britannique.
Il contenaplait la roue de cuivre que porte sur son pivot l'infini ruban de papier l)leu ; le style dur (|ui gaufre le ruban de traits et de points significatifs ; la touche sur laquelle le doigt appuyé expédie la nouvelle en une course aussi rapide que celle de la lumière; les boutons de nickel dressés sur la plaque d'acajou; la série parallèle de fils verts montant contre le mur du bureau, pour rejoindre, au dehors, le premier des poteaux échelonnés de monts en val, puis le long du torrent qui s'élargit et s'apaise vers la steppe rousse, le long du fleuve qui s'étale dans la plaine où paissent les troupeaux paisibles, où fument les maisons basses, où se lèvent les perches obliques des citernes, où défile l'indolence des caravanes, où blêmit la ville pleine du bruit des enclumes, où trotte l'escadron, où l'infanterie serpente, où les vautours planent vers les débris des bivouacs autour du vaste camp que reflètent les eaux alourdies dans l'embrassement de la rivière et du fleuve.
« Polly, ma chère, dit-il soudain à sa femme, plaisante quant au corps, mais laide par la figure, Polly... oh! savez- vous à quoi je pense? Je pense à l'élan de la nouvelle qui mettra bientôt les armées aux prises. Au plus loin de la terre où ces fils s'accrochent, des marchands se réjouiront à l'idée de vendre plus d'acier pour les armes, plus de cuir pour les fourniments, plus de vivres avariés
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pour les troupes. Des fonctionnaires se réjouiront à l'idée d'obtenir, la conquête finie, des postes lucratifs sur leur patrie nouvelle ; et ces Bobbis, ces Musulmans se rueront les uns contre les autres, croyant sauver leur âme et leur Dieu, et leur félicité d'outre-mort; et ces militaires, cipayes ou cosaques, penseront s'anoblir par le meurtre mutuel, alors que leur gloire servira seulement à faire monter les actions des filatures de Manchester ou de Moscou. Et mon doigt, Polly, ce doigt peut engraisser de sang la terre, puisque le tsar et Sa Gracieuse Majesté entraîneront dans la mêlée leurs amis Germains, Yankees, Latins, leurs sujets hindous, arabes, chinois et nègres... Hein! ma chère, voyez seulement ce doigt, et puis moi-même. Comment ne vous paraîtrais-je pas une belle grosse araignée au centre des fils tendus sur la vie des nations, Polly! Et puis, ne regardez pas ainsi mes yeux verts. Cela vous agiterait, pour la nuit, s'il vous plaît! — Ils me donnent le vertige, Jemmy, vos yeux, répondit-elle. Ils me pompent l'âme, oui, comme des ventouses de pieuvre. Je vous assure, Jemmy... Vous et le Russe chez qui j'étais institutrice à Kiew possédez ainsi des yeux qui aspirent, qui ôtent la volonté, qui rendent inertes les pauvres moucherons comme moi, Jemmy. — Vous ne voulez pas dire, je pense, Polly, que ce Russe, avant moi... — Oh! Jemmy, ce fut une injure faite à la Vieille Angleterre, en ma personne..., et je vous demande maintenant de venger mon honneur, Jemmy, et le vôtre, je vous prie, en pressant comme il faut, du doigt, sur l'appareil... — Polly, vous fûtes indignement séduite, Jdonc? — Indignement
s('(luite, Jemmy. — Et jamais vous ne l'avez ditl
— J'attendais qu'il sonnât une heure pour la venj^eance, pour une vengeance éclatante, pour une lessive de mon honneur avec du noble sang, une lessive de votre honneur et du mien... Voilà pourquoi je parle aujourd'hui, de... l'indécence... Oui, voilà pourquoi..., j'en parle aujourd'hui.
James Hinkson regardait sa femme si svelte dans son complet gris, si pâle sous son chapeau de toile cirée. Vraiment, c'était une terrible injure faite à la dignité de l'Angleterre, en la personne de Polly, en la sienne de mâle britannique, une injure, en réalité, •qui, devant un tribunal de Londres, eût bien valu une indemnité de cinq mille livres sterling. — « Ohl Polly, fît-il, pourquoi ne pas avoir demandé un juste dédommagement aux tribunaux, plutôt que de m'épouser, moi? Je vous interroge.
— Le Russe, eût-il comparu devant la barre de Londres, à la requête de mon soliciter? — C'est vrai, il n*eût pas comparu; il eût lâchement refusé de comparaître, Alas poor Polly ! — Alors, j'ai été par le monde, j'ai instruit les enfants, en Algérie, chez des Français, et en Inde, à Lahore, chez des Anglais qui m'emmenèrent avec eux, vous le savez ; et je vous ai rencontré, Jemmy; et j'ai dit : L'homme aux yeux profonds et verts me vengera du crime commis sur ma chasteté par l'homme aux yeux profonds et verts. Jemmy, l'heure sonne f... Je n'ignore pas que les Bobbis ont trouvé, ce matin, le feu sacré éteint dans la tente du feutre, et le corps de leur veilleur troué de coups de kandjar; et je viens libre citoyenne d'Angleterre, vous dire, à vous fonctionnaire anglais : Envoyez
cette dépêche-ci, comme l'ordonne votre devoir professionnel; voici sept shellings dix-huit pences pour le prix des mots... Il est dix heures cinq minutes... Expédiez, je vous prie. — Oh ! Polly. . . — Expédiez ; il y a là sept shellings dix-huit pences... Sir! — Et si... — Jemmy! dis-je. Il y a là sept shellings dix-huit pences. Le Russe de Kiew commande les quatre sotnias de Cosaques, qui campent à l'horizon!... »
Elle saisit la main d'Hinkson, appuya leurs doigts sur l'appareil. James crut bien, alors, qu'ils étaient, ensemble, un couple de grosses araignées blotties au centre de la toile qui couvre la surface des nations.