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LA GOURMANDE

A Maurice Mceterlinck.

Certes, Jean Perlhus, quand il se maria, le fit sous les meilleurs auspices. Elevée par des parents traditionnels et solennellement niais, au\ opinions neutres, Isabelle d'Uennebon ne se marquait ni par l'ignorance, ni par les défauts physiques, ni par le bavardage. Elle valsait même chastement. Sa pâleur aquiline, un [)eu hautaine, dominait l'essor du danseur que cette attitude écartait de tentatives audacieuses. Elle exécutait, non sans art, toute la musique connue, depuis les airs un peu sots du C/ta/e/, jusque les harmonies psychiques des Sonatines sentimentales. Ses doigts interprétaient avec science Auber, Gounod, Beethoven, Wagner, d'Indy et Gabriel Favre, en traduisant chacun selon son expression presque juste. Le piano quitté, elle parlait à peine, sans vouloir sourire.

Elle se savait un être de prestance et de dignité, propre à poursuivre la création d'une race aux qualités sérieuses, fondamentales.

Les dots pesées, les cadeaux accueillis, Jean Perthus s'unit à Isabelle d'Uennebon danslacathédrale d'une ville de province, parmi les orgues, les buissons de cierges, le défdé des robes en soie, et les chamarrures des camarades du régiment, venus

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saluer leur frère d'armes, lieutenant de hussards.

Après le voyage de noces, sa femme força Jean Perthus à démissionner. Il regretta le dolman, les éperons, le sabre au fourreau de nickel, toutes les sonnailles de sa jeunesse. Mais Isabelle avait la notion du devoir. Il convenait de suffire aux exigences de la terre, de relever les fermages, d'établir les assolements, de s'intéresser aux prairies, d'activer une expropriation probable, car une ligne de chemin de fer en projet éraflerait peut-être le domaine dotal.

Perthus manqua de loisirs pour se consumer en regrets des vives fêtes et des aventuresjoyeuses. Immédiatement, il lui fallut connaître la vantardise de deux députés, la finesse sournoise d'un sénateur étique, la bonhomie roublarde du ministre de l'agriculture et les manières anglaises du préfet. A Paris, en plusieurs voyages, il dut débattre le prix des pots-de-vin avec deux ingénieurs d'État, barbus, abrités de binocles et fertiles en sarcasmes. Il obtint la promesse que le tracé des plans officiels traverserait les prairies appartenant à sa femme et même écornerait l'aile gauche du château.

Le pauvre château! On raccourcit le parc en faveur d'un couvoir artificiel. Des armées de poussins gris et jaunes gloussèrent partout, envahirent les plates-bandes et les corbeilles. Des escadrons de porcs, vautrés dans des boues nourricières, grognaient sous les fenêtres à croisillons de pierre blanche. On installa des pigeonniers dans les clochetons aigus. Des vaches culottées de boue sèche meuglèrent dans la cour d'honneur sous le bâton de sales mendiantes.

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Sévère, Isabelle ordonnait, écrivait, chiffrait, détachait le coupon, consultait les listes des tirages pour les obligations remboursables au pair. Sa fière pâleur aquiline s'encadrait dans les registres î\ demi ouverts, parmi les liasses de titres et les prospectus d*inventioas agricoles.

Jean Perthus entrait sur la pointe du pied, dans la salle claire et vide, meublée seulement d'un énorme, d'un très antique secrétaire à cylindre, devant lequel sa femme ne se lassait pas de vivre, absorbée.

Rien autre ne se révélait d'elle. Pendant les premières heures du mariage, ill'avait connue méfiante et dégoûtée. Il avait conclu de ces allures qu'elle souffrait d'attendre une nouvelle sorte d'humiliation plus ignoble encore que les détails de la première étreinte. L'ayant rassurée, il l'avait chérie amicale dans sa fine grâce en nuances éteintes.

Seulement, elle n'avait point permis qu'il la complimentât jamais àla manière des amoureux. Dès qu'il commençait son murmure galant, elle se dérobait. Si l'on était proche d'un piano, elle actionnait les touches, disant: « Ne trouvez-vous pas que ces sons expriment mieux que nos lèvres ce que l'on ressent de subtil? La parole dépare, ravale l'impression. » De fait elle ne s'en servait que pour des propos d'affaires. Les visiteurs, elle les recevait avec des mélodios et des cavatines, dédaigneuse vraiment de causer.

Jean Perthus s^épouvanlait de sa femme. Il l'avait attendue camarade, ravie de l'amour, des chairs pantelantes, dos salives mêlées, et tout heureuse de sa moustache. Elle le dérouta, n'étant pas de

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celles qui offrent leur corps comme une pâtisserie bonne à mordre pourvoir le plaisir des gourmands.

L'amour d'Isabelle se vouait à la terre.

De bonne heure, elle chassait lYpoux hors de la couche conjugale, avec la mission de mettre en ligne les sarcle uses dans les betteraves ou d'activer les binotages. Par les pluies dures et sous des ciels de papier gris, il fallait que Jean Perthus courût au trot de sa bête, à travers les jets de boue. Le service en campagne lui parut plus rigoureux qu'au régiment. C'étaient les grandes manœuvres tout le temps.

Au bout d'une année, il s'aperçut que le mariage ne lui donnait aucun agrément et s'en plaignit à ses proches.

Le mépris public l'accabla. Safemme était, aux dires unanimes, l'exemple saint des épouses. Ses camarades de corps eux-mêmes le blâmèrent. Il ne savait pas son bonheur; et ils reprirent leurs récriminations coutumières contre la cupidité des filles, la mauvaise qualité des consommations, les exigences des liaisons adultères.

Mais aussitôt, les routes allongées de la garnison au château s'animèrent de galopades brillantes. La raie droite montant à travers les cheveux collés jusqu^au bord du képi haut et mou para toutes les nuques d'officiers qui s'évertuèrent à consoler l'incomprise. Ils rivalisaient de magnificence dans leurs culottes juponnées; puis se multiplièrent, car la table était bonne et la chasse glorieuse.

Isabelle évinça sèchement les flirteurs. Il y eut une colère dans l'entourage. Les moustaches flasques et celles hérissées se confièrent leurs médisan-

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CCS. Les uns tentèrent l'insinuation, les autres la violence. Plusieurs signèrent bravement des poésies copiées dans Verlaine et les lui envoyèrent. Ceuxlà l'hypnotisèrent avec des yeux pareils à des boutons d'uniforme bien astiqués. Rien ne réussit.

Dans la garnison, les choses se gâtèrent. Il manqua des clous aux semelles des godillots. L'épicerie du régiment, les comptes de café et de sucre, le magasin du tailleur, les écuries elles-mêmes perdirent l'attention ri'glementaire et obligatoire de ces messieurs.

Isabelle mangeait.

Sûre du bon état de ses affaires, elle se livrait enfin à son unique passion, le vice que son esprit souhaitait depuis les jours tendres de l'enfance.

Son domaine passait sur la table, en gigantesques plats de légumes, en pâtés de venaisons, en charcuteries compliquées, en rosbeefs monstrueux.

Pour son amour de la terre, l'heure de la possession sonnait. Elle absorbait le sol d'une morsure mécanique et digne, du matin au soir. Son baiser pâle étreignit le meilleur des prés et des champs, les flancs du bétail tué, l'essor rissolé des volailles. Et les carafes de cidre se vidèrent dans le corps diaphane, insondable, éternellement à jeun. En se levant, elle ordonnançait les menus, ou additionnait de corollaires les théorèmes des recettes.

En se couchant elle énumérait â son mari les plats du lendemain.

Il dut, pour lui plaire, s'acoquiner avec les plus illustres marchands de comestibles et les restaurateurs célèbres. Il fallut conquérir la révélation des secrets culinaires quedétiennentleschefs des grands

hôtels et des maisons régnantes. Il voyagea pour apprendre la succulence des huîtres rares. En Norwôge, il étudia l'anchois, et l'ananas en Algérie. Penché sur le bord des steamers, il releva les anses du Volga où vivent les sterlets du goût le meilleur. Les soleils le hâlèrent; mais il apprit des mahatmas h cuire le riz avec les épices qui croissent dans les vallées thibétaines.

La passion d'Isabelle s'étendit. Elle aima l'univers, voulut qu'on pilât des aérolithes tombés des étoiles, pour en saupoudrer les gâteaux, et les tourtes. A l'exemple des Romains, elle usa de ces vomitifs qui permettent à l'estomac plein de se hbérer en un coup, et à la gorge de réitérer immédiatement l'émoi que procure le baiser glissant des sauces et du vin.

<( Je porte, disait-elle après dîner, le monde en moi. ))

Cet excès gastronomique ne la rendit pas obsèse, ni rougeaude.. A la frôler sans cesse, à vivre sous sa musique admirable, Jean Perthus l'adora.

De plus, son caractère timide comme son intelligence bornée respectaient l'opinion des gens, et les gens iouqient à l'extrême cette jeune femme qui doublait en dix-huit mois la valeur du domaine dotal. Car, maintenant, les locomotives fumaient à travers les prairies, et l'on démolissait l'aile gauche du château pour leur frayer la voie de fer.

Et sa vertu, qu'on n'effleurait pas, lui fut le prestige d'une légende pure. Elle mangeait toujours et plus.

Alors un sentiment singulier énerva son mari. Il se reconnut jaloux de la terre qu'elle aimait, des

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fruits qu'elle mordait, des baisers de cet énorme appétit. Chaque repas, lunch, goûter ou collation, lui valut les tortures mêmes que les littérateurs décrivent scrupuleusement au cours de leurs études psychologiques, et dont ils disent martyrisés leurs héros imaginant la possession de la maîtresse par un rival.

Devant lui encore, la Cruelle Énigme se posa. Le sphinx, pour brutal qu'il parût, n'en était que plus étrangement féroce. Jean Perthus ressentit à son cœur une griffure permanente. 11 supplia Isabelle de ne plus manger avec tant de passion. Il l'obséda. Il devint colérique et furibond. 11 lui arracha les gâteaux de la bouche; puis se repentit, se traîna sous les pieds de la dédaigneuse, de la fatale, qui continua de le trahir, impassible.

Ses amis le jugèrent fou. La pauvre femme fut plainte. Les consolateurs redoublèrent leurs séductions. Elle ne cessa point de manger vertueusement.

Jean Perihus se sentait mourir.

Six mois, il lutta contre la rivalité de la terre. Mais sa femme semblait jouir de sa souffrance et se refuser à comprendre, mélancolique, résignée, pleine d'appétit.

Un soir, en rentrant, il trouva Isabelle étendue sur une chaise-longue, le corsage défait, les lèvres rouges du jus des framboises, la robe tachée par les sauces. Au milieu des (leurs et des plats nets, elle s'était endormie, après l'assouvissement de sa passion. Son corset était plein de dragées roses qui avaient coulé entre les seins. Elle haletait doucement, belle et repue, les tempes avivées de couleurs de joie.

Un grand frisson algide glaça Jean Perthus. Toute sa douleur de deux années lui battit au front avec le sang qui affluait précipitamment du cœur. L'angoisse de son amour l'étrangla. Les choses ondoyèrent devant son regard. Il empoigna un couteau pointu et tua l'adultère...

...Les jurés ne racquittèrent''point.

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