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UNE EXCENTRICITÉ

A Georges Rency.

Tant d'événcmonls historiques et bizarres nous occupèrent depuis plusieurs années qu'on Fe rappelle sans doute mal la physionomie de l'excentrique Polonais C('sar Smolensky. On se divertit beaucoup de lui dans les chibs pendant l'hiver i891-02.

Néanmoins, personne du monde parisien ne peut avoir oublié le scandale qui bouleversa les conversations au début do la grande semaine, en l'une ou l'autre de ces années-là.

Un huit-ressorts capitonné de drap brun, attelé d'alezans inestimables, portant sur le siège deux colosses do beauté grecque en livrée brune et culottes blanches, menait au Bois, chaque soir, une petite fille de huit ans et demi environ.

Telle qu'une courtisane professionnelle, elle était fardée, vôtue. Des perles de trois cent mille francs signalaient ses mignonnes oreilles pâles. Sa chevelure teinte en or violent, calamistrée par Paul lui-môme, étincelait de loin, pareille k un monstrueux joyau.

Nous prîmes un plaisir rare à ses mines gravement satisfaites. Très à l'aise, elle arborait avec

120 LES TENTATIVES PASSIONNÉES une grâce fière, ses robes longues, ses corsages d'antique dentelle; elle jouait à la perfection d'une face à main chiffrée de brillants.

On l'appelait Marie-Jeanne des Anges. César Smolensky l'entretenait. « C'est une réserve, annonçait-il, avec des restrictions chastes; un projet pour ma vieillesse. »

En vérité, cette enfant prodige nous charma. Il l'avait soustraite aux religieuses d'un orphelinat qui recueillent les nourrissons abandonnés. Fort vite, elle apprit à jouer sur le violon le Carnaval de Venise^ à la manière de Sivori. Les secousses, les hoquets, les voix de l'ivresse, elle arrivait à les rendre avec une exactitude inouïe et qui nous valait une hilarité énorme.

Minuscule dans ses robes à traîne décolletées sur une chair grasse et brillante, elle roulait des yeux de malice, la joue couchée contre le bois de l'instrument. La précocité des sciences mauvaises s'affirmait dans ses regards noirs. Le contraste de son âge, avec les vices évoqués par sa parure, enthousiasma notre coterie.

Et elle vous avait des façons de dire : « Pas? Mon amant fait pas bien de se teindre... Il s'est fait rouler, non cer, par Ephrussi,il s'est fait rouler... oh là là... Moi, je savais que Phlégeton, c'est un carcan ! ! Et pis, tu sais, je lui permets Armandine.. . parce que je suis encore trop petite... alors, tu penses... Mais, plus tard... quandje serai grande... i verra. César 1 ! T'as vu Yvette dans le Fiacre? Hein, ce qu'elle est pommante 1 »

Et Marie-Jeanne des Anges, debout sur une chaise, le jour, du Grand- Prix, jetant ses ordres

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 121 aux bookmakers, fut divine. D'ailleurs, la main de Dieu veilla sur sa grosse tête dorée. Elle gagna douze mille francs.

Un matin, nous venions la prendre pour je ne sais quelle excursion en mailcoach. Quand nous pénétrâmes dans son hôtel de la rue Pergolèse, l'intendante affolée par un accident de cuisine et le renvoi du premier valet de chambre, ne put nous dire où Marie-Jeanne des Anges nous attendait. Nous parcourûmes le hall, la salle de bains, les deux serres, la galerie des déesses. En vain. Elle ne se tenait ni parmi les nymphes de marbre, ni devant les tableaux des vieux maîtres de la Hollande, ses images de prédilection, où l'on voit des marchés sur des places remplies par une foule de Lilliputiens en affaires.

Comme nous passions devant une fenôtre ouverte sur le jardin, le bruit du gravier fouetté nous attira ; et nous aperçûmes aussitôt Marie- Jeanne des Anges en robe cloche qui sautait à la corde.

La grotesque et délicieuse image! Très grave, rose, la langue à demi tirée de coin, par application, Marie-Jeanne des Anges sautait épcrdumcnt, dans le cercle de ses jupons de soie. Avec sa bonne grosse petite têtedorée, calamistrée, ciselée par l'art de Paul, avec toute sa menue personne, sautaient aussi les perles de trois cent mille francs, la face à mains chiffrée de diamants, le trousseau d'or et platine, la glace, l'étui à carmin pour les lèvres, le portemine, la bourse pleine de louis, la plaque d'ivoire- mémorandum...

Ne se sachant pas vue, soudain, elle redoubla

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l'action; et sa gentille voix précipitée se criaentrc les essoufrtements : «Du vinaigre!... du vinaigre î... du vinaigre I... »

Mais rien d'elle ne nous surprit plus que sa réelle passion pour César Smolensky. Peu à peu, son cœur délicat prit au sérieux le rôle auquel l'avait vouée un caprice de fou. Elle s'ingéniait en coquetteries de femme pour qu'il la désirât. Nous sûmes qu'elle pleurait à cause des salières persistant sur la gorge et à cause de ses jambes maigres. Armandine, la maîtresse normale de l'excentrique, était une créature d'appâts considérables.

Cet amour se précisa vers le printemps où le Polonais acquit la gloire. A ce moment-là, il ne sortait guère, le matin, au Bois, sans une escorte de douze gentilshommes d'armoiries certaines et qui, t,ous, avaient passé quelques nuits à Mazas pour traites fricotées, billets souscrits malgré le conseil judiciaire et autres escroqueries minimes, habituelles aux gens de nom. Pool les habillait en jeunes lords impeccables. Montés sur des bêtes de prix, ils allaient six devant, six derrière; César Smolensky chevauchait au milieu.

L'admiration de Marie-Jeanne des Anges pour son maître s'exalta. Ces descendants authentiques des Croisés devenus valetaille d'un seul homme, afin, disaient-ils, « d'embêter les familles », déroutèrent ses notions simples de la morale apprise.

César Smolensky était donc plus grand que les seigneurs qui conquirent le tombeau du Christ. En fait, bien que sec et noir, trop nerveux, le Polo-

nais, fils d'un marchand do farines, l'cmporlailpar la prestance sur ses nobles domestiques.

On sait comme il exaspéra le gouvernement de Il République en conduisant, le 18 Mars, au Mur des Fédér'îs, ses genlilsbommes, qui portaient, chacun, d'énormes couronnes de fleurs pourpres. Le même jour, il les mena jusque la statue de Jeanne d'Arc avec de petits drapeaux blancs fleurdelysés. Les acclamations de la foule, l'elfarement des officiers de paix, la rage des agents, les carac îlades des gardes municipaux, et l'interpellation finale à la Chambre emplirent d'orgueil la fillette, qui connut tout cela du haut de son landau brun, puis d'une tribune du Palaisliourbon.

De ce jour, la passion de Marie-Jeanne la posséda toute. Nous suivîmes les traces de sa jalousie et de sa douleur sur l'altération progressive de son joli visage blanc.

L'un de nous, le sculpteur Servilius, lui tailla, par moquerie, un César Smolensky de bois, fort ressemblant et un peu ridicule. Cette image palpable sur toutes ses faces agréa bien plus à la petite courtisane que les photographies et les bustes en pierre.

Marie-Jeanne me pria même de la peindre. Je le fis. Confinée dans son hôtel, elle ne se sépara plus du pantin.

Nous la plaisantâmes d'abord. Elle pleura trop. Il fallut cesser le jeu.

Le matin, cependant, on la voyait encore, dans sa grande calèche emportée par le galop fastueux

des steppcrs. A côté d'elle, Timage de bois se prêtait à la caresse des petits doigts errants.

En effet, César Smolensky pensait moins à sa minuscule maîtresse. 11 la gardait par bravade, et afin d'étonner toujours Paris; mais d'autres excentricités lui plurent. Il quitta la capitale. Ses banquiers subvinrentaux besoins de xMarie-Jeanne. Ne le voyant plus, elle se désespéra.

Pendant l'automne, elle visita chaque semaine mon atelier. Timide et gentille, entraînant sur les tapis ses somptueuses toilettes, elle m'apportait l'image. La barbe était déteinte, ou le nez avait subi une éraflure. Je prenais mes pinceaux et réparais le dommage.

Avec quels yeux humides, langoureux, étonnés aussi, elle admirait ensuite l'effigie plus neuve de César. Elle me parlait de lui sans cesse, des douze gentilshommes, de l'émeute suscitée, des acclamations populaires, de la méchanceté des sergents de ville. Elle le voyait tel qu'un empereur, l'être d'au delà, très haut par dessus nos têtes. Et son geste gracile se haussait avec les feux des bagues pour dire la grandeur de l'amant.

Plusieurs fois, je voulus l'emmener aux courses. Elle refusa toujours : « Je suis chagrine, chagrine, répétait-elle... Je m'ennuie... Pourquoi ne revientil pas. César?... »

Au milieu d'octobre, je quittai Paris pour les chasses. Ensuite, je fus me reposer à Sienne, parmi la douceur et l'âme de l'art italique. Une année de dur labeur m'avait affaibli. L'insuccès de mon œuvre incomprise^ la mévente de mes tableaux, ren-

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dirent le temps morose. Je prétendis, pendant des mois, ne rien savoir de la vie parisienne.

Au retour, en débouclant les malles, mon domestique étala do suite les histoires les plus courantes... Il murmura : « Monsieur ne sait pas sans doute... Mademoiselle Marie-Jeanne des Anges?... Elle se meurt. »

Immédiatement, je gagnai l'hôtel de la rue Pergolèse. César voyageait en Egypte, voulant lancer un ballon de la troisième cataracte du Nil, pour relever le plan de pays colonisables à son dire. Il fonderait là un royaume.

La grâce de la petite fille si vivante, rappelée soudain à ma mémoire, émut mes paupières. Je me glaçai eu frissonnant.

La pauvre Marie-Jeanne des Anges f On me conduisit devant son grand lit de courtisane, étalé sur la largeur d'une immense salle, et garni de dentelles historiques. Dans la pièce obscurcie par le crépuscule, je ne la discernai pas d'abord. Enfin, j'aperçus, au milieu des draps brochés de soie blanche, comme un ver luisant immobile. Elle gisait là, sous les feux de tous ses joyaux. Et les murs de miroirs rellétaienl à l'infini ce petit corps lumineux où les derniers rayons du jour se multipliaient intensément aux facettes des pierres.

Je m'approchai. Entre les bras serrés, l'effigie de bois demeurait contre elle. Sur la petite figure, toute la couleur avait déteint. Les lèvres enfantines s'étaient rougies au vermillon des lèvres insensibles. Ces yeux éteints se bleuissaient à l'indigo des pupilles slaves; le noir de la barbe avait barbouillé les joues délicates et plates.

12(') Li':s L'EN l'ATJ vj:s passion xéks *

Je ne parlai pas, en peur de rompre le rcvc de l'enfant qui tenait enfin sur son visai^e la trace vraie de baisers imaginaires.

Et je laissai mourir seule la petite Marie-Jeanne des Anges, seule dans son grand lit de courtisane, que reflétaient à l'infini les murs de miroirs.

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