CONTEMPORAINES
A Georges Pioch.
Lucilo el Fanny appartiennent à cette classe nouvelle de la bourgeoisie prospérant par le commerce, au centre des capitales, et que l'apparence de la haute vie, les littératures faciles, les fables des thétUres gais, nantirent depuis un demi-siècle de scepticisme à l'égard des principes.
Sœurs, filles de marchands parisiens, que la fortune ne molesta ni ne glorifia, mais un peu viveurs, elles connurent très jeunes, la réalité. Dès la première communion, elles renoncèrent à un avenir de stricte vertu. Franchement, elles marchèrent vers le bonheur possible. Pour leurs espoirs, il consistait en l'indépendance matérielle acquise par un métier roublard, où elles dépenseraient Tintelligence et l'activité de leurs personnes jolies, saines, rieuses.
A dix-huit ans, Lucile était courtière en passementeries, fleurs artificielles et formes de chapeaux. Elle écoula par toute l'Allemagne, pendant un dur el courageux voyage d'hiver en troisième classe, le stock des articles démodés enfouis aux réserves de la grande maison Abraham. De la sorte, elle sauva cette importante marque de la dépréciation encourue par un bilan désastreux. Un
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tel exploit lui a créé sur la place de Paris une situation pécuniaire agréable. Ceux du commerce la respectent.
Fanny fait la navette entre Londres et Paris. On lui doit le goût des étoffes pales. Elle déniche les modèles de ces tentures où des tournesols s'inclinent au centre de verdures extpusement imprécises quant à la nuance. Elle importa chez nos couturières ces modes Greenaway qui habillent drôlement nos babies en grand'mères à capote-cabriolet efà robes longues.
Agées de vingt-cinq et de vingt-six ans, Lucile comme Fanny gagnent environ leurs huit mille francs annuels. Jadis leurs parents, pratiques, ne les mirent pas au couvent pour en faire des demoiselles niaises, désarmées contre la vie, sans dot, rancunières, vouées à la bouderie et à la malechance. Us envoyèrent l'une en Allemagne, l'autre en Angleterre. De ces pays, elles savent parfaitement les langues. Elles payent aussi la prime d'assurance qui garantit, pour leurs cinquante ans, une pension viagère suffisante à de vieilles dames lasses. Habillées à l'auglaise, sans bijoux, amantes de rhydrothérapie, elles occupent deux minuscules logis de trois pièces sur le même palier du quatrième étage, à Passy, près la gare de la Muette.
Brune, Lucile teint ses cheveux d'or clair. Cela lui vaut une curieuse figure de blonde aux yeux noirs que rehaussent des lèvres sensuelles, que complètent, pour l'agrément de ses amis, l'opulence de la poitrine et une marche de gaillarde.
Fanny colore sa chevelure en acajou sombre. Gela fait ressortir la blancheur de son allure ga-
mine, plate, malicieuse des yeux, forte des hanches et de la croupe.
De Tamour, elles s'instruisirent, adolescentes, avec de petits voisins vicieux, quelques vieillards inofFensifs et galants. Elles n'en tirèrent bénéfice, ni alors, ni plus tard.
Vers les dix-huit ans, elles eurent Tune et l'autre le collage solennel qui dura tout un lustre. On s'adorait, à quatre : canots et parties de campagne, théâtres, édens, casinos, bals de l'Opéra, Champagne, bains de mer, petits coins du feu. Enfin, l'amant de Encile, officier, partit pour Constanline, et celui de Fanny, boursier, se maria.
Huit ou dix semaines, elles se désespèrent, en acceptant le désastre avec leurs âmes vigoureuses. On pleurait au piano sur des airs d'opéra, fières, sans écrire. Ensuite, la nécessité des choses, un coup sur les jais qui valut dix mille francs à Lucile, et un essai malheureux de mise en magasin o\\ la réputation commerciale de Fanny s'ébranla, — effacèrent ce chagrin parallèle.
S'étant aidées, elles s'aimèrent davantage; ne furent pas sans le prouver. Ainsi, elles vécurent maladives et dédaignant les mâles, quelque dixhuit mois.
Leurs parents à Hong-Kon^ établissaient un -comptoir avec ce demi-succès que le destin leur alloua toujours. De Paris, elles soutinrent la maison, durent élargir le cycle de leurs affaires. Kien n'alla trop mal.
La mode de la bicyclette survint, qui changea brusquement la vie des jeunes personnes. Bien
portantes et actives, elles se donnèrent à ce sport, durant chaque loisir.
Elles aimèrent se ruer dans l'espace, courbées sur le guidon avec la sensation d'un essor d'oiseaux de proie fondant vers des pays pendant que se déroulaient les routes cl les bordures d'eaux fluviales, de parcs touffus, de guinguettes mal fardées.
Aux haltes, il leur plaisait de se tenir droites, presque garçons, devant la porte des auberges. Elles arboraient la gloire de leurs jambes fines en bas de soie noire. Les mains aux poches des flottants bruns, elles prenaient la pose railleuse des clowns pour les hommes en sueur, pareils à de grands singes activant l'orbe double de leurs machines étincelantes.
Bras dessus, bras dessous, frôleuses, elles se promenaient entre les roulottes foraines des fêtes, essayaient les carabines des tirs et gagnaient d'interminables mirlitons aux loteries dressées sur les tréteaux que pare le flot écarlate de l'andrinople.
On les connut. Dans leur sillage de filles parfumées, elles entraînèrent le désir de solides adorateurs. Des maillots de laine blanche, des jerseys bleus, des complets camomille furent assidus à les poursuivre :« Ohé les sœurs!... ohé les sœurs!... » Elles luttaient un instant de vitesse et se laissaient dépasser, dignes, impérieuses. En vain, les muscles les plus célèbres des records parisiens jouèrent pour elles en accomplissant d'extraordinaires acrobaties. Elles se défiaient de l'homme. Solitaires, il les séduisait d'être des tentations, sans plus.
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 131 Aux soirs, elles dinaieiit très loin, dans des pays inconnus, penchés vers la jolie nonchalance de la Seine. Les gamins des villages regardaient avec ahurissement ces sortes de génies aux lêles de femme et aux allures mâles, ainsi que sont les anges des paroissiens. Et puis, les sœurs rentraient à Paris au hasard des express, ivres d'été.
Dans un hameau, près de Garches, le pneu de Lucile s'étant crevé, elles se trouvèrent dépourvues pour raccommoder la déchirure, un matin. Le premier ruslre qui passa leur indiquait aussitôt une sorte de chalet norwégien, clapi dans les sapins d'un parc sauvage. Le propriétaire était un cycliste. iMalgré les dénégations des jeunes femmes, l'homme complaisant courut y sonner.
Tout -s rouges, avec de petits rires gentils, elles accueillirent l'aide du monsieur. Une heure s'écoulerait au moins pour la réparation. Le rustre emporta les machines dans le clos. Elles durent suivre confuses, en chuchotant, très saisies, au fond.
Elles connurent un délice de petite maison aux murs de chêne verni. Les pièces à vastes baies de verre, contenaient dos livres, de jolies aquarelles pendues, des chevalets supportant les pastels entrepris, des moulages en plâtre reproduisant des déesses hellènes et des reliefs assyriens.
— Un artiste, ma chère...
Non, il était diplomate, consul. Pour se guérir défiintivemomt de fièvres prises en un long séjour aux Antilles, il achevait, au cœur des bois, une villégiature officielle.
Dans ses yeux bleuAlr<'s, en dépit de la politesse extrême, elles lurent le désir. Ce les flatta. De
133 LES TENTATIVES PASSIONNÉES taille moyenne, il s'empressait avec des gestes de nerveux. Une vieille servante apporta des boissons. Le divan enveloppait la fatigue. Elles croisèrent pudiquement leurs mollets noirs, puis consentirent à déjeuner.
Ce Raymond ressemble à un faune gris. La lumière des tropiques hâla le visage osseux. La flamme de son toupet continue, semble-t-il, la pointe de sa barbiche. Il s'agite, conte des histoires brèves et violentes, sait beaucoup de choses. Les sœurs l'aimèrent ensemble, pour le trésor de passion fiévreuse qu'il paraît malaisément contenir.
Quand elles le quittèrent, il les embrassa l'une et l'autre avec une telle science qu'elles frissonnèrent. Jusque Passy, elles revinrent silencieuses et mutuellement hostiles.
A d'autres visites, il ne se décida point. C'était un frôleur, décidément. 11 n'aimait pas moins sentir glisser dans ses mains la gracieuse souplesse de Fanny, que de laisser s'amollir sur soi la palpitante tiédeur de Lucile. Impatientes, elles le mirent en demeure de choisir, par des périphrases et des allusions. 11 se déroba, disant :
— Mademoiselle Lucile, vous êtes la vertu plantureuse comme Minerve, forte et symbolique; mademoiselle Fanny, vous êtes le vice maigre de visage, couronné de flammes, et considérable aux lombes. Vous vous complétez... Deux, vous êtes Une. Vous me représentez l'équilibre de la vie, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le bonheur et la peine, la paix et la guerre. Sans votre double jeu de forces contraires, la vie ne serait pas. Je ne me résoudrai point à n'aimer qu'une des sœurs.
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 133 i.a balance pencherait trop d'une part. Ce serait une disharmonie dont je souffrirais cruellement. Laissez-moi vous chdrir ensemble.
— Non, répondaient-ellos.
Après un mois de ce jeu, comme Fanny allait à Londres, pour ses bois laqués, Lucile força la pédale, le lendemain du départ, afin de succomber bonne première.
Mais à un coin de route, la bicyclette de Fanny vira triomphalement, au son de la clochette, et la iToupe considérable de la cadette occupa l'horizon de la route. Le départ pour Londres était une frime. Lucile joua des jambes, se coucha sur Taxe do sa machine. La route se déroula, rapide. Fanny avait trop d'avance. Quand l'aînée parvint à la haie entourant le parc au chalet norwégien, elle iperçut sa sœur, le corsage ouvert et voilée de sa hevelure d'acajou. Malicieuse, elle l'appelait, ainsi [ue Raymond, qui imita en toute perfection le chant du coq.
Lucile vira sur Paris, navrée, après un geste de son gant blanc. Néanmoins, Fanny dut gagner Londres. Sans savoir trop pourquoi, Lucile, un matin, passa devant le chalet de Bois-Verni. Le cycliste, l'ayant vue, la rejoignit à la force des pédales. A son tour, elle sombra sous la figure du faune gris aux caresses savantes, qui, la victoire I)arachovée, s'écria : « J'ai enfin une vision netle du monde! »
Après le retour d'Angleterre et une querelle à griffes tirées, les deux sœurs échangèrent leurs bicyclettes contre un tandem. Ce fut un automne parfait.
Le chalet se para d'étoffes anglaises, de velours liberty, de soies légères. Fanny gagnait beaucoup d'argent ; mais Lucile chantait Parsifal avec une voix d'or. Le faune ne s'ennuyait pas.
Comme il possédait quelque fortune, il engagea une part de ses capitaux pour fonder une maison de tissus et passementeries. Depuis deux ans, elle prospère. Voilà pourquoi l'on peut lire, au fronton d'un magasin de rassortiment situé près de la Bourse :