L'UNIQUE GLOIRE
A Jules Bois.
Dès qu'il eut enjambé la selle, Walter Knox s'amusa de la splendeur publique. A cette heure, il u'ospérait plus la victoire de Raihvafj IL II se moqua de lui-môme qui avait vu, en beaucoup de rêves, naguère, sa blouse orange, à larges bandes noires, menant l'essaim des jockeys par la pelouse rapide sous le vol ras des bètes tendues.
Cependant, il encouragea, d'un clin d'œil, le propriétaire du cheval. Le monsieur, en redingote grise blêmissait à chaque qualité reconnue dans la forme des favoris concurrents. L'illusion de gagner la course ne pouvait plus guère s'admettre. Vésuve, le l'écurie Blanc, et surtout l'anglais, Steam III, monté par l'illustre Snieper's, saisissaient l'admiration des sportsmen. De voix en voix, la cote changeait en faveur de ces deux numéros.
Walter Knox pensa perdue, encore une fois, la .'haace de vaincre la pauvreté. Un sanglot gagna SI gorge. Ses narines frémirent. Des larmes noyèrent le paysage, le tapis vert, les poteaux blancs, les fourmilières grouillantes des tribunes, les parterres de femmes élincolantes, et les oriflammes, et les mares de foule qui stagnaient derrière les mu-
nicipaux jalonnant, de leurs uniformes bleus, les courbes de la piste.
On attendait toujours le signal, pour sortir du pesage. Une créature grasse, coifï'ée sur or rouge, d'une auréole de paille, el visiblement nue dans un étui de soie safranée, éclata de rire pour satisfaire les grimaces d'un groupe de clubmen neufs, vernis des bottinesauxcliapeaux.Ilsagitaient,dans leurs mains gantées en blanc, les gaines jaunes de lorgnettes.
Soudain, la femme regarda le jockey avec un désir manifeste. Walter Knox afficha le dédain. Mais elle eut l'attitude précise de Kate Greesham, en le regardant, de Kate dont le souvenir demeurait à l'àme du jockey, depuis six années, sans ternissure. Un soir l'enfant avait dit, hantée par les opéras et après une lecture de lord Byron: « Walter, je n'épouserai qu'un homme acclamé, un vainqueur... Soyez ainsi, voulez-vous? Et l'on jettera le soulier sur notre voiture de noces... »
Quelles chutes depuis I Avec la folie d'une adolescence exaltée par une mère instruite et sentimentale, le jeune Knox s'était lancé dans la vie. Poète, il avait acquis pour ses sonnets l'admiration immédiate de Swinburne et de Dante Rosetti, les seuls génies qu'il goùtàt. Ces grands hommes l'avaient accueilli, puis désillusionné: « La gloire réelle, la gloire des acclamations populaires, ne peut échoir au poète hautain, joueur d'abstractions trop belles pour que le vulgaire les entende, h Kate Greesham avait dédaigneusement souri de ces génies obscurs pour elle, cousine de lords et qui possédait tant de prairies, de rivières roucoulantes autour du château à grandes fenêtres étroites.
Soldat, il avait suivi Wolseley à travers les sables d*Égypte, plongé vaillamment, sans raison évidente, sa lame dans quelques ventres de l'Islam, et fait éclater à coups de revolver maint crâne bien rasé. Le Parlement vota des louanges au général Wolseley, mais Walter Knox n'obtint que le bravo de sa conscience. Cette fois, au retour, KateGreesham déclara qu'elle ne se marierait point, les vieillards seuls étant glorieux. A la deuxième visite de Walter on lui annonça le départ de la jeune fille pour les pays de soleil, qu'elle allait parcourir, en compagnie de son oncle, pendant trois années.
Ensuite, de bar en bar, et dans les décors violents des alhambras, il avait bu sa petite fortune parmi des fillettes impubères, primevères de la prostitution. Un midi, faute d'argent, il avait tenu le canon du pistolet contre son front. Le doigt lâche n'avait su presser la détente.
Un bookmaker ami le plaça chez un entraîneur, W. Knox monta vite en grade. Il avait passé la Manche pour de forts appointements et l'espoir du Grand Prix à remporter. GrAce au sort, il achèterait un cottage, un poney, une charrette vernie, placerait son capital à fonds perdus, vieillirait dans une médiocrité heureuse et viagère.
A présent l'insistance de cette créature si pareille d'attitude à Kate Greesham, le crucifiait sur le souvenir de sa vie perdue pour un sot caprice de petite fille bouclée. Rageur, il se détourna, et cracha par mépris. Les messieurs cessèrent de rire en agitant les étuis fauves de leurs lorgnettes. La créature, ébahie, se moucha, en quête d'une contenance.
W. Knox suivit le défilé des chevaux, et vint se
138 ll:s tentatjves passionnées ranger à sa place, près du starler. La pelouse jaunit sous le soleil plus fort, jusque les futaies sombres et le jet bleu du ciel.
La fureur de Walter Knox contre la fortune ennemie l'étranglait. 11 serra ses mâchoires qui grincèrent. Ses genoux étreignirentforcenément la selle. A c5to de lui, S team III, et son jockey Sniepcr's, siirs d'e ix-mômcs, faisaient une même bête harmonieuse. La casaque verte de l'homme, transversalement rayée d'écarlatc, restait le seul drapeau où vinssent s'unir les regards de la foule brune dont la surface se ridait en frémissant.
Le starter abattit le drapeau. Ce fut un geste à peine deviné, et l'escadron s'envola d'une tape soarde donnée contre terre. La pelouse commença de fdir vertigineusement sous l'essor des bêtes. La ru'neur de la foule grandit vers elles comme une plainte d'eaux.
Les chevaux coururent, obliques au sol, immédiatement mouillés. Railwai/ Il s' emhoWîx de suite. Walter Knox le voulut retenir pour ménager l'effort de la fin. Puis il admit la certitude de ne point arriver en tête.
Acharnant sa colère contre la bête, il la lança plus encore, joua des aides. « Tu crèveras, rosse; tu crèveras », pensait-il.
Après le détour du premier bois, il ne trouva personne encore devant lui. Cependant, le tonnerre des galops émules, tout proches, le pressait. Alors, le délire le gagna. En poussant Jlaihoay II jusqu'à crever, il gagnerait d'abord une telle avance, que les autres, si ménagers qu'ils fussent de leurs
forces, ne les rejoindraient pas. Follement, il cravacha le coureur.
Aussitôt, la sottise du raisonnement le stupéfiait. Il s'épouvanta de lui-même. Toute sa mésaventure vitale tourbillonnait dans son cerveau ivre, parmi des hémistiches sonores et des visions de sonnets où de pures princesses angéliques se confondaient avec les lignes de palmes d'or et la fuite des nuages.
L'air fendu par la course ronflait aux oreilles du jockey. Sa bouche s'emplit d'un goût amer et de s mg. A chaque bond du cheval, il le croyait à terre, p n's l'enlevait encore, surpris de ne jamais voir dovant lui les couleurs volantes de l'escadron, qu'il ne dépassait point cependant de beaucoup. Le tonnerre des galops grondait à ses trousses. Et, pour son imagination de poète, cela devint la chevauchée des légendes, celle où le blond écuyer s'e (force vers les illusions merveilleuses de ses espoirs.
Les influences hostiles, les génies rivaux, les sbires de la mort, poussaient leur course pour le dépasser. De leurs ricanements ils cacheraient les figures des illusions vierges, des splendides princesses qu'on ne touche pas.
Le vent ronflait. La fuite de la piste était étourdissante. Il sentit le poids du ciel chaud s'appesantir sur son cou en douches de aneur.
A un moment, la sensation de mobilité se parfit. Autour de ses yeux, le paysage se précipita avec ses petits bois sombres, ses confins bleuâtres, l'élément humain très noir, pressé, en rumeur océanique. Cette rumeur grandit, émergea d'une écume de tètes vociférantes, déferla.
Alors, la casaque verte de Snieper's apparut con-
l'iO LES TENTATIVES PASSIONNÉES
tre la tempe de Knox. L'élan de Steam III fila, se dardant sur la pelouse tel qu'un long oiseau brun, aux ailes closes.
Encore une fois, un trait d'encre passait sur la vie de Walter Knox.
Presque aussitôt, Vésuve se plaça. Les deux favoris s'imposèrent contre l'horizon, pour la rumeur de la foule. Walter Knox n'aperçut plus que les croupes luisantes des botes entre les ondoiements dos oriflammes, vers les tribunes qui grandissaient, comme des châteaux fantastiques pleins de houle humaine.
Il pensa: « La corde 1 »
Snieper's, sur de la victoire, laissait l'espace entre son cheval et la corde cerclant la multitude. Vésuve, à bout, tout mousseux, suivait le flanc du vainqueur pour gagner sur l'encolure. D'un coup, W. Knox porta Railway II, sur la droite, frôla la corde de sa botte. Des gens crièrent. Des bras s'étaient levés... La bêle peureuse se rassembla dans un désir de fuite et, lâchée, avala le reste du terrain, s'enfonça^ folle, dans la clameur du peuple, parmi les mains battantes, les cannes hautes, les bravos projetés des tribunes, — première au |but.
Knox ouvrit la bouche, et laissa couler le sang qui l'emplissait. L'air entra, portant la bienfaisance de la victoire, le bonheur sur. L'enthousiasme s'élançait de tous les coins de la pelouse vers lui. Son chiff're apparut au faîte du poteau blanc. Il y eut un hissement d'oriflammes vers les cimes des mâts. Le monsieur à la redingote grise protégea son jockey des hurrahs et des admirations. On apporta un verre au vainqueur. Les petites mains
LES TENTATIVES PASiîIONNÉES 141 blanches des dames làtaienl l'écume de Railway II Et les regards amoureux des femmes, et les gestes des grands, et la clameur immense de la foule joyeuse, louèrent, enfin, celui qui n'avait acquis la gloire, ni par son génie réel, ni par la bravoure des vieux héros.
Au seuil du pesage, une grasse petite créature tendait les bras... « Ohl Katel » ceconnut ,Knox, éperdu. Il tenta de se détourner, honteux d'être ainsi devant elle, lui, le fiancé des splendides songes, lui ([ui avait promis de revenir avec le laurier du poète, ou la couronne des empereurs..., lui, Walter, le jockey, l'homme d'écurie.
Mais un vieux gentleman s'offrit au coureur, et barra la route...
<( Walter, mon enfant... Ma nièce, Kate, elle avait raison. Vous lui apportez enfin la gloire, la gloire incontestée. Je vous unirai, Walter, à ma nièce Kate..., vous avez vaincu la fortune et ma prudence... c'est très beau, cela, Walter; très beau, admirable... »
Le vieux gentleman, pleurant d'émotion, écrasait la main deWalter Knox dans les siennes. Kate souriait, fière.