MÉMOIRE DU GOUVERNEUR VON BISSING
C'est une chose curieuse à constater que, chez nos ennemis, notamment en France et en Angleterre, malgré les revers éprouvés sur les différents fronts, les dirigeants ne sont aucunement réservés quant aux buts de guerre poursuivis. Aujourd'hui comme au début de cette guerre mondiale qui va s'étendant toujours davantage, on exige le morcellement et même l'anéantissement de l'Allemagne dont pourtant les armées, qui se sont fait de la victoire une habitude, occupent solidement de vastes territoires ennemis. Sans avoir le moins du monde égard à la situation militaire, sans s'arrêter aux sacrifices en argent et en hommes que s'imposèrent en vain les Puissances alliées contre nous, la presse germanophobe presque sans exception est aveuglée par un phénomène étrange d'auto-suggestion. L'extravagance des buts de guerre de nos adversaires qui ne tiennent, non plus que des nôtres, aucun compte des succès remportés jusqu'ici par nos alliés, ne nous permet évidemment pas de songer à une paix prochaine qui soit acceptable pour F Allemagne et honorable.
Pour défendre notre indépendance et pour
assurer notre avenir, l'Allemagne doit poursuivre la lutte jusqu'au moment où, le glaive à la main, elle pourra exiger la paix : une paix qui sera effective et, si possible, durable. Et c'est alors seulement qu'il conviendra que, contrairement à nos ennemis, nous parlions des particularités de nos conditions de paix; telle est l'opinion de beaucoup d'Allemands, du Chancelier de l'Empire entre autres.
La prudence nous impose d'éviter de diviser l'opinion de notre propre pays au sujet de ces graves problèmes : quelles garanties devrons-nous exiger tant à l'Est qu'à l'Ouest ? de quelle façon pourrons-nous le mieux, politiquement et militairement, nous protéger ? et comment pourrons-nous obtenir ce qu'exigent les nécessités de notre situation économique? Même si nos ennemis, — parce qu'eux-mêmes cherchent en éveillant des espoirs trompeurs, à faire illusion sur leur force et leur confiance qui déclinent — devaient déduire notre faiblesse du silence que nous gardons quant à nos buts de guerre, néanmoins, en considération des neutres que tantôt l'Entente s'efforce de circonvenir et que tantôt elle menace, il faudrait persévérer dans ce silence jusqu'au moment où nous serons en état de prononcer des paroles définitives [bis voir so wirkungsvoll wie môglich auftreten kônnen).
Après les déclarations qu'a faites le Chancelier en répondant à l'interpellation des social-démocrates, ceux-là auront été tranquillisés aussi qui
exigent que soient publiés nos buts de guerre, afin que le peuple allemand sache pourquoi il lui faut continuer à combattre et pourquoi il lui faut s'imposer de nouveaux sacrifices. Il faut espérer que chez tous ceux que semblait égarer cette obligation où nous sommes de nous taire, la confiance renaîtra plus forte. Quant à convaincre ces milieux dans lesquels on souhaite dès a présent la paix, soit parce que Von y conserve V illusion d'une réconciliation possible, soit parce que Von y est nerveusement impatient d'une paix qui, étant prématurée, ne peut jamais être qu'éphémère, je doute qu'on y parvienne jamais. Dans ces milieux où ne se rencontrent pas que des social-démocrates, on méconnaît le sentiment qu'a notre peuple d'avoir à terminer la tâche commencée, en même temps qu'on exagère la force de résistance de l'Angleterre. Ainsi, l'on y croit que l'Angleterre ne se déterminera jamais k la paix tant que nous n'aurons pas évacué et remis dans la situation où elle était avant la guerre, la Belgique, qu'après d'âpres combats et des sacrifices innombrables nous sommes parvenus à nous soumettre presque entièrement.
Je ne veux pas ici me laisser entraîner à discuter l'invincibilité de l'Angleterre.
Déjà son empire mondial est menacé ; il apparaît, avec chaque jour plus d'évidence, qu'en Occident et en Orient elle est, dès à présent, blessée dans ses organes vitaux. L'Angleterre possède-t-elle une force si grande, pourtant, que, la concentrant
contre nous, elle puisse nous arracher la Belgique, nous contraindre à livrer, de nouveau, la Belgique à l'influence anglo-française, et arriver ainsi à ce que notre pays retrouve dans l'avenir ses limites primitives et des frontières qui, au lieu de s'étendre jusqu'à la Manche, soient reculées jusqu'aux frontières belges de l'Est ? Je ne veux pas, ici, discuter cela. Je me propose seulement de développer ici une opinion déjà exposée par moi dans un précédent mémoire; je veux parler de la « dira nécessitas » où nous sommes ou, mieux, du devoir sacré qui s impose à nous de maintenir la Belgique sous notre influence et dans la sphère de notre puissance, de nous abstenir, dans l'intérêt de la sécurité de l'Allemagne, de rendre à la Belgique sa liberté. Je suppose évidemment que devienne certitude le ferme espoir que j'ai de voir les armes forcer en notre faveur la décision et nous donner la victoire. Mais, dès à présent, il nous faut nous bien convaincre de ceci : une Belgique restaurée dans son indépendance — que, d'ailleurs, elle soit ou non déclarée neutre — se rangera parmi nos ennemis; non seulement elle y sera poussée par une nécessité inéluctable autant que celle d'une loi de la nature, mais encore eux-mêmes l'attireront à eux. Je suppose même qu'on puisse s attacher à V espoir d'une réconciliation, à mon sens illusoire, et qu'on puisse par d'aussi bons traités que possible créer des garanties, il nen demeurerait pas moins qu'à tous les égards la Belgique serait orga-
nisée et utilisée par nos ennemis comme territoire d'offensive et position d'avant-garde.
Les considérations qui suivent montreront quelle est, en vue d'une guerre future, l'importance stratégique de la Belgique. Afin de pouvoir mener la guerre actuelle de manière offensive, le haut commandement de l'armée a été contraint de marcher par la Belgique et cependant, l'aile droite de l'armée allemande n'a pu avancer le long de la province hollandaise du Limbourg qu'avec la plus grande peine. Stratégiquement parlant, le but poursuivi au cours de la guerre actuelle sur le front occidental était de trouver un espace où pouvoir faire marcher notre armée contre la France et l'Angleterre en une guerre dont toutes les circonstances seraient nouvelles. Si le résultat de la guerre actuelle devait être de laisser subsister un Etat belge indépendant il faudrait, lors d'une guerre future, conduire les opérations d'une manière toute différente et beaucoup plus difficile qu'au commencement de la guerre actuelle, car tout l'effort de l'Angleterre et de la France tendrait à devancer l'armée allemande avec l'aide d'une Belgique alliée ou soumise toute à leur influence. On est fondé à se demander s'il serait alors possible de sauvegarder la liberté d'opération de l'aile droite allemande et même si, dans une nouvelle guerre, une marche en avant de ces troupes d'armées serait encore possible de manière à nous permettre de manœuvrer par offensive.
La guerre actuelle, d'ailleurs, a prouvé aussi que la possession des régions industrielles allemandes est d'importance capitale pour nous permettre de tenir et de conduire énergiquement la guerre. La protection de ces régions ne peut être assurée que par la possession d'un territoire défensif en avant du Rhin. La frontière actuelle de l'Empire ne nous suffit pas à cet égard. Une Belgique appuyée par des forces militaires anglaises et françaises menacerait d'une manière immédiate nos régions industrielles qui sont, par leurs fabriques, indispensables au ravitaillement de l'armée. En outre l'Angleterre, si déjà elle dominait la Belgique en temps de paix, n'hésiterait pas à obliger aussi la Hollande — comme récemment la Grèce — à abandonner la neutralité ou à se plier à ce qu'exigeraient les opérations militaires de l'Angleterre. Il nous est donc ordonné de protéger nos régions industrielles — sans le secours desquelles nous ne pouvons mener à bien la guerre — par des lignes de défense très éloignées, et de sauvegarder la liberté d'action de notre aile droite en élargissant, dans la mesure où il est désirable, les territoires sur lesquels peut se déployer notre offensive.
Avant de quitter le point de vue militaire et stratégique, il est nécessaire que j'attire l'attention sur ce que le territoire industriel de la Belgique est de grande valeur, non seulement en temps de paix, mais encore en cas de guerre. Une Belgique neutre
ou soumise à l'influence franco-anglaise, par le secours de ses fabriques d'armes, de son industrie métallurgique, de ses charbons, augmente la puissance combattive et la capacité de résistance d'un pays, tout comme font nos propres régions industrielles. C'est pourquoi il est absolument nécessaire d'empêcher que l'industrie belge vienne à soutenir la politique d'armement de nos adversaires. Les avantages supplémentaires qu'au cours de la guerre actuelle nous avons tirés de l'industrie belge par l'enlèvement de machines, etc., sont à estimer tout autant que le tort causé à l'ennemi, privé de cet accroissement de puissance combattive.
Si l'on considère de quelle importance est pour nous la Belgique, terrain où nos armées peuvent se déployer pour l'attaque, et favorable, au cours d'opérations ultérieures, à l'offensive comme à la défensive, il ne peut subsister aucun doute sur ce qu'une frontière bornée à la ligne de la Meuse, où certains voudraient l'arrêter par erreur, et protégée par les forteresses de Liège et de Namur, ne peut suffire à FAllemagne. Il faut, au contraire, pousser la frontière jusqu'à la mer, ainsi que le commandent d'autre part nos intérêts maritimes.
L'importance immédiate de la région industrielle belge pour la conduite de la guerre n'épuise pas l'intérêt qu elle présente pour nous. Sans le charbon que serait devenue notre politique d'échange
avec la Hollande et les pays nordiques? Les 23 millions de tonnes annuellement extraites du bassin houiller belge nous ont donné sur le continent un monopole qui a contribué à assurer notre existence. En sus de ces facteurs qu'il faut considérer en prévision d'une guerre future, il faut considérer aussi que, même en temps de paix, il est d'inappréciable importance pour nous de sauvegarder en Belgique nos intérêts économiques. Une Belgique redevenue indépendante ne sera plus jamais neutre, mais se soumettra, au contraire, au protectorat de la France et de l'Angleterre. Si nous ne nous emparons de la Belgique, si, dans l'avenir, nous ne l'administrons au mieux de nos intérêts et ne la protégeons par la force des armes, notre industrie et notre commerce perdront la place qu'ils ont conquise en Belgique et sans doute ils ne pourront jamais la retrouver. Les intérêts allemands à Anvers seront compromis dès le moment où l'Allemagne aura abandonné la Belgique, car, sans aucun doute, ce pays entrera en relations économiques plus étroites avec l'Angleterre et la France aussitôt qu'il se sentira de nouveau libre. Le Gouvernement belge et les hommes politiques réfugiés à Londres y travaillent ouvertement déjà. Nous ne voudrons évidemment pas tuer l'industrie belge, mais par des lois spéciales il nous faudra lui imposer les mêmes conditions de production que celles auxquelles obéit l'industrie allemande. Nous pourrons incorporer l'industrie belge à notre
propre organisation industrielle et ainsi nous en servir comme d'un levier pour agir sur le marché mondial et y faire les prix. Avec Anvers, nous ne perdrions pas seulement le port, la possibilité de contrôler les tarifs de chemin de fer, etc., mais surtout les influences considérables que cette ville, en tant que place de commerce et centre financier, possède, dans l'Amérique du Sud tout spécialement. Ces forces aussi se tourneront tout naturellement contre nous dès que l'on pourra disposer d'elles librement.
Il est dès à présent acquis à l'Histoire que ni avant, ni au début de cette guerre on n'a pu se fier beaucoup à une Belgique neutre, et, s'il faut attacher à ces vérités historiques quelque importance, on ne peut, lors de la conclusion de la paix, se laisser aller à permettre que la Belgique ressuscite comme État et pays neutre. Une Belgique indépendante, une Belgique neutre ou une Belgique dont des traités d'autre nature fixeraient le statut, sera, comme avant la guerre, soumise à V influence néfaste de l'Angleterre et de la France et sera la proie de l'Amérique qui cherche à utiliser les valeurs belges. Pour y parer il ny a quun moyen : la politique de la forcé, et c'est la force encore qui devra procurer ce résultat que la population, actuellement encore hostile, s accommode de la domination allemande et s y soumette. IIest nécessaire aussi que, par une paix nous assurant l'annexion de la Belgique, nous puissions pro-
téger, comme il est devenu indispensable de le faire, les sujets allemands fixés dans ce pays. La protection qu'ainsi nous serons en mesure de leur accorder nous servira tout spécialement dans la lutte qui va s'engager sur le marché mondial. De même, ce n'est qu'en régnant sur la Belgique que nous pourrons exploiter (vcrwerten), dans le sens des intérêts allemands, le capital belge d'épargne et les nombreuses sociétés belges par actions qui déjà existent en pays ennemi. Nous devons contrôler les importantes entreprises que les capitaux belges ont fondées en Turquie, dans les Balkans et en Chine.
L' Allemagne est intéressée aussi en Belgique au mouvement flamand qui a déjà considérablement gagné et qui serait mortellement atteint si nous n étendions à la Belgique notre politique de la force. De nombreux Flamands sont ouvertement nos amis et beaucoup qui se cachent encore le sont en secret, tout prêts à associer leurs intérêts à ceux de V Allemagne de par le monde. Et cela est d'un grand poids aussi pour la politique future de la Hollande. Mais dès que nous retirerons notre main protectrice, le mouvement flamand sera flétri comme germanophile par les Wallons et les fransquillons, et complètement écrasé par eux. La question flamande n'est d'ailleurs pas résolue, et je ne nourris absolument pas l'espoir inconsidéré de voir les Flamands nous faire la tâche facile dans noire domination de la Belgique. Il faut, dès
à présent, mettre tout en œuvre pour endiguer les espérances qui débordent à l'infini. Certain groupe de Flamands rêve d'un Etat flamand autonome, gouverné par un roi et complètement détaché de tout autre Etat. Sans doute il faut protéger les Flamands, mais on ne peut, en aucun cas, donner les mains à ce qu'ils deviennent tout à fait indépendants. Etant de race germanique, de par leur opposition aux Wallons, ils seront pour la race allemande, un renforcement précieux.
La Belgique doit être conquise par nous; nous devons la conserver telle quelle est actuellement et doit rester dans V avenir. Pour bien assurer notre situation future, il nous faut donner au problème belge une solution aussi simple que possible. Si nous abandonnons une partie de la Belgique, ou si nous érigeons en Etat autonome le territoire des Flandres, nous nous créons, non seulement des difficultés considérables, mais encore nous nous privons des avantages très importants et du secours que le territoire belge ne peut nous donner que si Vensemble en est soumis à V administration allemande. Ne fût-ce qu'en considération des points d'appui nécessaires à notre flotte et pour ne pas isoler Anvers des régions commerciales, il nous faut exiger V hinterland d'Anvers.
Après cent ans, nous allons trouver, lors de la conclusion de la paix, l'occasion de corriger les erreurs du Congrès de Vienne» En 1871, nous eu avons corrigé une déjà en annexant l'Alsace-Lor- C allier s belges 6.
raine que la Prusse avait autrefois revendiquée. A présent, il s agit, en nous comportant sans timidité et sans arrière-pensée de réconciliation, de ne plus commettre de nouvelles fautes. Gneisenau disait autrefois :
« Nous devons exiger la cession de tous les pays et de toutes les places fortes qu'arrosent des rivières se jetant dans le Rhin, la Moselle, la Meuse, l'Escaut et la Lys. La ligne Calais-Baie est la seule frontière qui puisse nous protéger contre la France et garantir, contre ce peuple turbulent, belliqueux et intelligent, notre sécurité. »
Blucher, après la conclusion de la paix, en 1815, se lamentait ainsi :
« Cette paix n'est qu'un misérable compromis par lequel, aux yeux du monde entier, la Prusse et l'Allemagne sont dupées. »
Le poète Ernst Moritz Arndt exige les frontières naturelles allant de Dunkerque à Montbéliard et de là vers Baie. A son avis, l'Allemagne avait des droits à faire valoir sur la Flandre, Calais, Bruges, Gand, le Brabant, Louvain, Anvers et les contrées mosanes. Après un siècle, les événements de la guerre actuelle ont prouvé combien avaient vu juste Gneisenau et Blucher.
A présent, nous est donné une occasion unique de récupérer, à la conclusion de la paix, le bien perdu ; nous devons récupérer ce bien perdu parce que le développement si considérable de notre pays a fait que la Belgique est devenue pour nous plus importante encore qu'elle n'était.
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Si, afin d'obliger l Angleterre à nous témoigner suffisamment de respect, nous ne faisons preuve de manque d'égards et de fermeté, si nous cédons, si nous nous retirons sur la ligne de la Meuse ou concluons, concernant Anvers, un accord quelconque, le monde entier nous jugera faibles, les grands résultats que nous avons obtenus dans les Balkans en seront diminués, et malgré l'importance de nos succès militaires, notre prestige en souffrira en Turquie et dans tout l'Islam.
Nous n'avons qu'un moyen de forcer les Anglais à reconnaître en nous des égaux, et c'est de rester en Belgique. L'Angleterre ne peut demeurer maîtresse de la côte belge. 11 faut empêcher qu'elle domine un territoire d'où partirait un jour une nouvelle offensive franco-anglaise, accablante cette fois. Nous ne pouvons trouver d'autre garantie de la certitude d'avoir avec l'Angleterre les rapports convenables qui, seuls, peuvent assurer une paix durable. Il en est de même de la France, maintenant : il faut que nous la refoulions et que nous fassions échec à la politique d'expansion qu'elle poursuit depuis Louis XIV. J'ai la ferme conviction quà peine aurons-nous évacué la Belgique, non seulement les influences anglaise et française y prévaudront, mais encore quun jour les troupes anglaises et françaises y opéreront leur jonction. C'est-à-dire que, dans une guerre future, plus d'un million de soldats sera immédiatement prêt à la défensive ou à l'attaque sur notre frontière actuelle ou sur la ligne de la Meuse.
Nous devons conserver la Belgique, comme, autrefois, la France s'efforça de la conserver, malgré l'Angleterre. Huit siècles ont prouvé de quelle importance est la Belgique pour la puissance allemande (seine machtpolitische Bedentung). Tant que l'Allemagne fut puissante, la Belgique, pour l'essentiel, fut soumise à son influence. Maintenant que l'Allemagne a retrouvé sa force, la question belge se pose à elle de nouveau, et c'est pour elle une question de vie ou de mort, car la Belgique, pays libre, et la Hollande ouvrent le continent aux invasions. Dans une guerre future, il ne faut pas que nous ayons à compter avec une armée anglaise prête à débarquer à Ostende et à Anvers pour porter secours à l'armée belge.
Je me bornerai à esquisser rapidement en quoi notre difficile situation politique intérieure est intéressée au problème belge. La grande majorité du peuple ne comprendrait pas que nous abandonnions la Belgique qui aura été longtemps entre nos mains, et que nous renoncions au fruit d'une victoire si horriblement sanglante. La guerre nous aura coûté au moins un million d'hommes dans la force de l'âge ; l'industrie va se trouver privée de beaucoup des bras les plus robustes. C'est, pour le peuple, un droit de voir ses espérances réalisées ; aussi verrions-nous se créer une opposition plus forte et plus active si ces espérances se trouvaient déçues. Déjà nos échecs diplomatiques des vingt dernières années ont très défavorablement impres-
sionné le peuple ; on exprime de plus en plus haut la crainte que, de nouveau, la diplomatie ne perde ce que le glaive nous aura gagné. Cette fois, après de si énormes sacrifices, nous ne pouvons courir le risque d'entendre de tels reproches. Il faut que nous atteignions ce but de guerre que, chez nous, le plus simple même des hommes considère comme devant être absolument atteint. En ce qui concerne la Belgique, il ne s agit pas seulement pour nous de faire valoir un minimum d'exigences que l'intérêt militaire nous impose, mais, positivement, d'assurer dans l'avenir la vie du peuple et de l'Empire allemands.
Quiconque, comme moi, avec une entière conviction et de toute son énergie, mène campagne en faveur de l'annexion de la Belgique, a le devoir aussi, pour justifier complètement son désir passionné, de se préciser à soi-même les difficultés à surmonter et les objections à combattre. Pour moi, je n'entre pas dans les raisons de ceux qui, se perdant en rêveries, estiment que le Gouvernement est lié par ses déclarations du début de la guerre. Sans doute, nous n'avons pas entrepris la guerre dans un but de conquêtes, mais uniquement pour défendre la patrie. La conquête de la Belgique nous a été directement imposée et ce furent des considérations touchant les possibilités de l'avenir qui ont logiquement conduit à exiger, au nom de notre sécurité, que les frontières de l'Allemagne soient reculées vers l'ouest. Quant à l'idée que
nous avons le devoir de maintenir la nation ailemande pure de tout élément étranger et que ce serait affaiblir la forte unité de V Allemagne que de lui incorporer tant de millions d' habitants d*ùn pays différent d'elle par la langue: il ny a là pour moi que des phrases. L'Allemagne na rien à craindre; V Allemagne restera V Allemagne, même si noué tuions à nous la Belgique qui, d'ailleurs, est toute peuplée de Germains. Car les Wallons eux-mêmes ne sont devenus Français qu au cours des temps. Il nous suffira de veiller à ce que V esprit allemand et la puissance allemande s implantent là où jusquici des influences françaises poursuivaient une œuvre de francisation. Evidemment, c'est un grand et difficile problème que d'augmenter l'Allemagne, de lui soumettre la Belgique et de la lui incorporer ; mais l'Allemagne est suffisamment forte et, après la guerre, elle trouvera, j'espère, des hommes capables pour résoudre dans un sens allemand les problèmes qui se poseront en Belgique et pour les résoudre mieux qu'ils ne le furent en Alsace-Lorraine. Du moins, les fautes autrefois commises nous auront instruits, et jamais nous ne retomberons en Belgique dans la politique de faiblesse et de réconciliation qui nous fut si nuisible et en Alsace-Lorraine et en Pologne. Evidemment, les alouettes ne tombent pas toutes rôties dans la bouche d'un peuple qui est appelé à remplir dans l'histoire du monde un rôle créateur. Un peuple qui, durant le temps de cette guerre, a fait de si
grandes choses dans les tranchées, dans la conduite des armées, dans tous les domaines de l'activité économique, aura suffisamment de forces à sa disposition pour résoudre les problèmes, difficiles il est vrai, mais certes pas insurmontables qui se poseront à lui lorsque viendra la paix.
On a souvent décrit les problèmes religieux comme étant extrêmement délicats. Je conviens que précisément les provinces germaniques de la Belgique, celles- là mêmes qui jadis défendirent si héroïquement leur foi protestante, sont aujourd'hui fidèles à l'Eglise catholique, bien plus et avec bien plus de conviction que les provinces wallonnes où Ton a l'esprit trop léger. L'homme d'Etat allemand qui sera appelé à diriger l'administration allemande en Belgique devra se bien rendre compte de ce que le catholicisme est, en Belgique, et restera une force vivace ; pour poursuivre avec succès une action allemande en Belgique, il est absolument nécessaire de témoigner à l'Eglise catholique et à ses fidèles des égards inspirés par une parfaite compréhension .
Lorsque l'instruction religieuse aura été rendue obligatoire au même titre que l'enseignement, il nous sera possible d'exercer, d'accord avec le clergé, une influence profonde sur les écoles qui sont à présent si différentes de caractère et de tendance. Il y a là à trouver une série de points de contact et d'occasions de rapprochement entre la future administration allemande et le clergé catholique,
auquel il importe de faire de mieux en mieux comprendre que, sous la domination allemande, l'Eglise est protégée bien plus et bien plus aisément qu'elle ne pourrait l'être si la Belgique, sous l'influence française, s'orientait vers un radicalisme intégral. On sait que le socialisme belge est fortement impressionné par le socialisme français. Souvent Vandervelde a proclamé que l'idéal de la religion de liberté et d'égalité serait réalisé par la révolution. On sait que le socialisme est devenu un important facteur de francisation en Belgique. Le clergé se ralliera aux réformes sociales qui, de toute nécessité, doivent être entreprises immédiatement après la conclusion de la paix et, se ralliant à ces réformes, le clergé sera conduit à marcher la main dans la main de l'administration allemande.
Sans doute, ce doit être un casse-tête pour les diplomates et les juristes que de déterminer sous quelle forme il conviendra d'annexer la Belgique et souvent déjà on s'est demandé : « Avec qui conclurons-nous une paix qui sanctionne en droit, le droit de conquête ? » Et certes il n'est pas facile de répondre à cette question. Jusqu'à présent, ni le gouvernement belge, ni le Roi ne se sont engagés envers la Quadruple-Entente à ne pas signer de paix séparée. Mais, malgré cette réserve, dont, sans doute, on se départira bientôt, il n'est pas à prévoir que nous pourrons jamais conclure, avec le Roi des Belges et son gouvernement, une paix par laquelle la Belgique demeurerait soumise à la puis-
sance allemande, et la Quadruple-Alliance ne peut souscrire à nos conditions de paix relatives à la Belgique, son alliée. Il ne reste donc qu'à refuser, durant les négociations de paix, de nous prononcer sur la forme suivant laquelle nous incorporerons la Belgique et à nous borner à faire valoir le droit de conquête.
Il ne faut pas, évidemment, mépriser le point de vue dynastique, car, en agissant de la sorte, à juste titre et sans nous arrêter à de vains égards, nous détrônons le Roi des Belges et laissons subsister en lui, demeurant à l'étranger, un ennemi plein de rancune. Il faut en prendre notre parti et peut-être même faut-il juger que cest tant mieux si la nécessité ne nous permet pas de nous attarder au point de vue dynastique. Jamais un roi ne livrera volontairement son pays au vainqueur, et jamais le Roi des Belges ne pourra se résigner à déposer sa souveraineté ou à la laisser limiter. Soîi prestige en serait tellement atteint qu'il faudrait voir en lui, non plus un soutien des intérêts allemands, mais une nuisance. Les Anglais ont depuis longtemps et dans diverses circonstances, prouvé que le droit de conquête est le plus sain et le plus simple, et, dans Machiavel, on lit que quiconque se propose de s'emparer d'un pays est contraint de se débarrasser du roi ou du gouvernant, fût-ce par la mort.
Ce sont là certainement des résolutions bien graves à prendre, mais il faut les prendre pour-
tant, car il s agit du bien et de V avenir de V Allemagne, et, d'ailleurs, la guerre d'extermination menée contre nous exige une expiation.
Nous devons, pendant des années encore, maintenir en Belgique F état de dictature actuellement existant.
La dictature appuyée sur la force militaire est la seule réforme administrative qu'on puisse choisir. Elle aidera à gagner du temps et, cependant, on élaborera méthodiquement et progressivement un système administratif qui soit, si possible, mieux approprié. Il faut se garder de vouloir trancher, lors de la conclusion de la paix, en 1916 peut-être, ces choses qui doivent mûrir des ,dizaines d'années avant que Ton puisse rien en décider. Il sera difficile, si l'on se lie par des engagements prématurés, de prendre telle ou telle mesure qui contredirait ces engagements. Nous devons pouvoir compter sur la patience et nous conserver le droit d'avancer d'un progrès lent et méthodique. Petit à petit, en même temps que se fera l'apaisement et que s'organisera de mieux en mieux le système administratif, s'ordonnera aussi la situation linguistique et se développeront les institutions ecclésiastiques, économiques, judiciaires et militaires, ce qui, d'ailleurs, nous obligera a modifier toute une série de lois belges.
L'annexion de la Belgique basée sur le droit de conquête sera regardée par beaucoup de Flamands et par une grande partie des Wallons, comme une
délivrance du doute et des espoirs vains. Les uns et les autres pourront enfin respirer, faire des affaires et jouir de la vie. Les Flamands, dont la nature est si indépendante et qui, d'ailleurs, sont difficiles à conduire, n'auront aucune peine à s'accommoder, au sortir de la tyrannie welche, d'un état de choses transitoire d'où sortira pour eux la liberté. Les Wallons pourront et devront, durant cette période, décider s'ils veulent s'adapter aux circonstances nouvelles ou s'ils préfèrent quitter la Belgique. Quiconque restera au pays devra reconnaître l'Allemagne et, après un certain temps, confesser le « Deutschtum ». Il suit de là qu'on ne pourra tolérer en aucun cas que de riches propriétaires émigrent et continuent cependant à tirer profit de leurs propriétés belges. Pour empêcher qu'on n'en arrive, en Belgique, à une situation analogue à celle qui s est créée en Alsace-Lorraine, il faudra de toute nécessité recourir à l'expropriation. Heureusement, nous ne sommes pas seulement forts par le glaive, mais nos hommes d'Etat savent aussi voir clair et utilement administrer. Surtout il faut condamner les demi-mesures, ne pas chercher à garder des ménagements. En ces jours décisifs de l'histoire allemande, ce serait commettre envers ceux qui sont morts pour nous, une injustice aux conséquences les plus graves, que d'être irrésolu.
Ce serait, par exemple, une demi-mesure que de traiter la Belgique en otage et de reconquérir,
peut-être même d'augmenter par son moyen, notre empire colonial. On pense tout d'abord ici au Congo belge et, sans doute, la possession en serait d'un grand prix. Parlant en général, j'insiste sur ce qu'un empire colonial est nécessaire à l'Allemagne pour asseoir sa puissance et lui permettre une politique mondiale, peu importe d'ailleurs sur quelles régions s'étende cet empire. Mais cet empire n'aura, pour nous, toute sa valeur que si de nouvelles frontières nous donnent sur mer une plus grande liberté. Les partisans d'une politique coloniale doivent donc, eux aussi, réclamer pour nous la côte et l'hinterland belges, car, si nous les abandonnons, il manquera à notre flotte des points d'appui importants pour pouvoir entreprendre de protéger efficacement nos colonies.
C'est, j'en ai conscience, un grand but à se proposer que de conserver toute la Belgique à V Allemagne et de la lui annexer sous une forme ou sous une autre. C'est un grand but qui ne peut être atteint que par un courage déterminé à tous les sacrifices et par une habile énergie lors des négociations de paix. Puisse, dans l'avenir, prévaloir cette phrase lapidaire de Bismarck :
« Gomme en tout autre domaine, en politique aussi il est vrai que la foi transporte les montagnes, que le courage et la victoire ne sont pas dans un rapport de cause à effet, mais sont identiques l'un à l'autre . »
LETTRE DU GENERAL VON BISSING AU Dr STRESEMANN
Le Mémoire qu'on vient de lire a été reproduit tout au moins en extraits par presque tous les organes de la presse allemande. D'après la Frankfurter Zeitung du 3 juin 1917, première feuille du matin, il a été tiré et répandu dans toute F Allemagne à des milliers d'exemplaires par les pangermanistes.
Les journaux et revues se rattachant de près ou de loin au courant du pangermanisme, ont manifesté leur joie de ce renfort puissant apporté aux idées qui leur sont chères.
Des organes plus modérés de l'opinion libérale, visiblement embarrassés par la publicité donnée à une pièce si compromettante pour la politique antiannexionniste qu'ils défendent et qui était prêtée au Chancelier von Bethmann-Hollweg par ses adversaires, ont essayé timidement d'en diminuer la valeur, sinon même d'en mettre en doute l'authenticité. Ils se sont attiré aussitôt deux répliques décisives, l'une de l'éditeur de la pièce, M. W. Bacmeister, la seconde d'un personnage politique avec lequel le général vonBissiNG fut en correspondance personnelle : le Dr Stresemann, député au Reichstag.
M. W. Bacmeister a écrit à la Bergisch-Markische Zeitung la lettre ci-après (reproduite dans la Deutsche Tageszeitung , n° 266, du 26 mai 1917, édition du soir) :
La Magdeburgische Zeitung et la Weser Zeitung, deux feuilles qui sont en étroites relations avec la Wilhelmstrasse, ont émis l'hypothèse que, sans doute, le second Gouverneur général de Belgique, général Freiherr von Bissing, n'a pas maintenu les opinions exprimées par lui dans le Mémoire relatif à la Belgique qui a paru simultanément dans ma revue Das Grôssere Deutschland et dans la Bergisch-Màrkische Zeitung,
Ce n'est là qu'une vaine tentative et qui n'arrivera pas à diminuer la signification du Mémoire de von Bissing, car je sais de source très bien informée et suis autorisé à déclarer que von Bissing s'en est, jusqu'au jour de sa mort, invariablement tenu à ces opinions telles qu'il les a exposées dans le Mémoire.
Le Dr Stresemann, de son côté, s'empressa de faire publier à l'appui du Mémoire, un autre document émanant du Gouverneur général défunt, écrit trois mois seulement avant sa mort et qui, non seulement confirme la persistance des convictions exprimées dans le Mémoire, mais les corrobore de la manière la plus explicite. On lit, en effet, ce qui suit, dans la Deutsche Tageszeitung n° 271, du 30 mai 1917, édition du soir :
L'opinion de von Bissing sur l'avenir de la Belgique.
Le député Bacmeister a déclaré que le Gouverneur général von Bissing conserva jusqu'à son der-
nier jour les vues qu'il avait exposées dans son fameux Mémoire. Une lettre très explicite, qu'au mois de janvier de cette année M. von Bissing adressa au député Dr Stresemann, vient apporter à cette déclaration une confirmation nouvelle.
Cette lettre fut publiée dans la Natl. Corr. qui déclare la considérer comme un document de la plus haute importance et très significatif quant aux buts vers lesquels l'Allemagne doit s'efforcer. Voici le texte de cette lettre :
G'OUVERiNEUR GÉNÉRAL
en Belgique. Bruxelles, le 14 janvier 1911 , actuellement Wiesbaden.
Très Honoré Monsieur Stresemann, Je me trouve ici pour me remettre des suites d'une mauvaise bronchite dont j'ai eu à souffrir vers Fépoque de la Noël. J'espère reprendre ici suffisamment de forces pour pouvoir assumer de nouveau les responsabilités qu'entraînent les fonctions que je remplis en Belgique.
La Wiesbadener Zeitung qui vient de m'arriver m'apprend que le 7 janvier vous avez fait à Hanovre une conférence sur « la victoire allemande et la paix allemande ». Vous ne trouverez pas indiscret, j'espère, que je vienne très cordialement vous féliciter des vues si justes que vous y avez émises et vous permettrez que, plus spécialement, je souligne ce que vous avez dit au sujet de l'avenir de la Belgique.
Pendant des mois, on n'osa dans aucun journal et pas même entre patriotes, établir le moindre rapport entre la Belgique et les buts de guerre que nous poursuivons. Vraiment, il semblait que, malgré les sacrifices qu'elle nous a coûtés, malgré les victoires pour lesquelles nous avons tant combattu, malgré cette héroïque résistance que, somme toute, nous n'avons faite sur le front oqcidental que pour nous maintenir en Belgique, il semblait, dis-je, que la Belgique ne pouvait intéresser en rien l'Allemagne, il semblait que nous pourrions, à l'heure de la paix, rétablir la Belgique dans la situation où elle était avant la guerre. Quiconque sait, comme je le sais, quelle est, politiquement, économiquement et militairement, l'importance qu'a la Belgique pour l'Allemagne, doit nécessairement estimer que nous commettrions une lourde faute si nous ne concluions une paix qui nous enchaîne la Belgique, car, en aucun cas, la Belgique ne peut rester soumise à l'influence franco-anglaise, mais doit, au contraire, servir à accroître notre puissance. Et peut-être n'a-t-on jamais vu jusqu'à présent et peut-être même ne verra-t-on plus jamais un conquérant être tellement fortifié par sa conquête que nous le serions par celle de la Belgique.
Vous et M. Bassermann, qui, dans les questions politiques, si souvent déjà, a parlé juste, vous avez reconnu l'importance qu'a pour nous la Belgique, vous avez osé insister sur cette importance. Moi,
je ne puis exprimer ouvertement ni découvrir tout ce qu'à cet égard je pense, et pourtant, je vais plus loin encore que vous. Mais je ne vous en suis que plus reconnaissant d'avoir si clairement et avec tant de force persuasive exposé les principales des raisons qui nous obligent à nous incorporer la Belgique.
Il y a chez moi un Mémoire, rédigé par moi, pour moi seul, où j'étudie de manière plus précise et plus approfondie quel doit être l'avenir de la Belgique. J'arrive à cette conclusion nécessaire : si nous ne soumettons la Belgique à notre puissance, si nous n'en orientons le gouvernement dans un sens allemand, la guerre, pour nous, est perdue. Et que personne ici ne s'illusionne de ceux qui envisagent superficiellement le problème bélge et veulent se contenter de garanties sur papier ou estiment suffisante une frontière arrêtée à la ligne delà Meuse, frontière qui ne peut en aucune façon nous satisfaire et qui ne répond pas le moins du monde à nos besoins. Il faut reculer vers le Nord, autant qu'il est possible, la frontière qui doit dans l'avenir protéger la Belgique contre l'Angleterre et la France. La côte est une partie de la frontière, la côte doit être notre frontière. C'est, à ma très grande joie, ce qui fut dit dans une conférence faite dernièrement au « Flottenverein ». Par ce moyen, nous nous dégageons du « triangle humide » (aus dem nassen Dreieck) et nous nous créons la possibilité de protéger nos colonies après que nous les aurons arrachées aux griffes de l'Angleterre.
Depuis plus de deux ans toute ma politique est dirigée par ces considérations d'avenir. On m'a souvent rendu bien difficile de poursuivre cette politique ; on lui a opposé celle de la force brutale comme étant la seule efficace. Pour moi, j'ai cherché à nouer sans bruit des liens, et même depuis lors, ces liens furent souvent rompus ; il suffît que, des rapprochements tentés, quelque chose subsiste, fût-ce dans le plus grand mystère seulement. On verra quels fruits portera cette politique dès que, pour se dédommager des lourds sacrifices qu'elle a dû faire et pour se créer les garanties sans lesquelles elle ne peut assurer son avenir, l'Allemagne sachant ne pas céder, prononcera l'annexion sur la base du droit de conquête.
Ces pensées ont inspiré ma politique flamande. C'est guidé par ces pensées que je l'ai poursuivie. C'est d'après ces pensées encore que j'ai dirigé avec une sage réserve et une sage modération ma politique religieuse. Sans doute, il m'aurait été plus facile de recourir à des moyens de « Kulturkampf », mais nous aurons besoin de l'Église si nous voulons un jour faire valoir en Belgique l'esprit allemand et l'action allemande.
Ces paroles, auxquelles votre si brillante conférence m'a seule provoqué, sont celles d'un homme qui ne sait pas si l'état de sa santé lui permettra de retourner à son poste, où l'attendent de lourdes responsabilités. Si pourtant, il le peut, si Dieu, notre Seigneur, lui rend ses forces, soyez persuadé
que toujours trouveront en moi le plus ferme appui ceux qui — comme vous l'avez fait dans votre conférence — savent, avec pénétration et d'une manière appropriée à ce que l'avenir de l'Allemagne exige, envisager le problème belge et en traiter.
Excusez-moi de ne pas pénétrer plus avant dans cette question si importante, mais je suis malade encore et faible et je ne puis encore ni écrire ni même penser ainsi que j'espère être à même de le faire bientôt, lorsqu'après ce long congé que, dan? la confiance dont Elle m'honore, Sa Majesté l'Empereur et Roi a bien voulu m'accorder, je serai suffisamment remis pour pouvoir en Son nom el d'après Sa volonté diriger les affaires belges.
Si vous voyez M. Bassermann, veuillez le saluer de ma part bien cordialement, et vous-même soyez assuré de la haute considération que j'ai pour voit ; et avec laquelle je suis respectueusement vôtre.
(Signé) Freiherr von Bissing Generaloberst.
LETTRE DU GÉNÉRAL VON BISSING AU Dr C. GURLITT
A peine cette lettre avait-elle paru qu'un autre document de même nature, mais antérieur à tous les précédents, voyait le jour dans la presse allemande.
Il s'agit d'extraits d'une lettre adressée le 17 septembre 19J5 par von Bissing au conseiller intime Cornélius Gurlitt, de Dresde, auteur de travaux sur l'histoire de l'art, à l'occasion d'un opuscule écrit par ce dernier et animé d'une passion pangermaniste si violente qu'elle a obligé naguère la Kôlnische Volkszeitung, pourtant partisan de l'annexion de la Belgique, à émettre des réserves [Die Zuknnft Belgiens, édition « Der Zirkel », à Berlin).
Le général von Bissing écrit (traduction et soulignements faits d'après le Deutscher Kurier (Berlin) du 5 juin 1917) :
« Comme vous je suis d'avis qiïon ne peut parler d'une nation belge comme telle ; je partage aussi vos vues sur la non-valeur d'un plébiscite, et de même votre conception qu' « il n'y a guère que la force des armes qui puisse assurer la paix ». Celle-ci ne peut être assurée par des conventions sur papier, mais seulement par des garanties positives correspondantes . Déjà maintenant [la lettre date du 17 septembre 1915) les Flamands se consacrent très sérieusement à la question de savoir
comment ils pourront tirer des circonstances actuelles des avantages en vue de consolider la Flandre dans V avenir. Une séparation de la Grande-Flandre et de la Wallonie (telle que Gurlitt la recommande) serait impraticable. Avec vous, je ne crois point qu'une Belgique indépendante avec une prépondérance de V élément français, concevrait, dans V avenir, la neutralité autrement que cela n'a été fait jusqu'ici. Je suis d'accord avec vous en ceci que nous aurons dans l'avenir comme jusqu'à ce jour, à compter avec une coalition dirigée contre nous et pour le moins aussi forte. Votre conception qu aussi peu que possible les peuples étrangers doivent être admis dans Vunité allemande, est exacte sous un certain rapport, cependant ce principe ne concorde pas toujours avec la modification des frontières militaires de V Empire èt de ses forteresses ...»
Plus loin , BISSING se prononce contre une division de la Belgique pour éviter des situations compliquées. D'après lui, à la conclusion de la paix, il faut établir tout d'abord que la Belgique nous appartient en vertu du droit de conquête, et réserver à une époque ultérieure la fixation de la forme de l'administration autonome. Des situations comme celles qui se sont produites en Alsace-Lorraine doivent être évitées ; de l'annexion de la Belgique, il ne saurait résulter de charge pour l'Allemagne.