‹ Les théâtres anglais. Avec une préf. de Edwin O. SachsChapitre 24 sur 36 · LA FORCE MECANIQUE · texte numérisé non relu

LA FORCE MECANIQUE

Par ce qui procède, on peut juger que la transformation de la scèncrie ne va pas sans la transformation du moteur, et qu'à des engins nouveaux il faut des machines nouvelles.

Il y a plus. Les manœuvres d'un théâtre sont extrêmement complexes. Les rideaux de fond, les frises, les plafonds sont suspendus au gril et se logent au cintre; les châssis, les mâts, les portants, les terrains se rangent dans des magasins spéciaux ou sur les faces latérales de la scène ; les fermes s'élèvent des dessous; les praticables sont remontés au cintre, ou emmagasinés dans les dessous, ou transportés dans des logements particuliers.

ï M- (I- • iigins, qui constituent l'arsenal df la décoration actuelle, sont fort lourds; ils

se meuvent à bras d'hommes : d'où nécessité d'un nombreux personnel et perte de temps. L'emploi môme des contrepoids, si précieux pourtant et d'un mécanisme si sûr, ne va pas sans exiger de fortes équipes de machinistes, et oblige dans la journée à un travail de préparation considérable.

Il est donc souhaitable qu'indépendamment môme des innovations profondes que l'on peut apporter à la constitution du plancher, la force humaine soit soulagée par une force mécanique qui simplifiera du môme coup des manœuvres difficiles.

Que sera ce moteur nouveau?

En attendant que la science nous offre mieux, il pourra être soit hydraulique, soit électrique. 11 pourra aussi être actionné par l'air comprimé. Bien souvent, au cours de ces pages, nous avons dû nous référer à la force hydraulique, parce qu'en effet c'est à elle que semblaient aller les préférences des ingénieurs, et parce que nous la trouvons installée à l'étranger sur la plupart des scènes construites selon la nouvelle formule.

Nous voyons cependant que deux théâtres à Munich, deux autres à Londres, ont fait appel à l'électricité, et la raison, à défaut de la compétence, nous indique qu'entre ces deux puissances, l'une barbare, l'autre domestiquée, l'une débile en prin-

cipe, portant en soi sa propre infirmité, l'autre toujours pareille à elle-même et permettant de situer au loin^ les machines qui la produisent, le combat, trop inégal, ne saurait se conclure que par la victoire de la seconde.

C'est d'ailleurs l'opinion d'un homme de qui nous avons déjà eu à citer le nom, et dont le témoignage fait autorité, M. Edwin 0. Sachs, l'ingénieur anglais, qui nous disait :

« Une machine hydraulique tient de la place, elle est coûteuse et toujours imparfaite. Personne ne peut se flatter de l'établir dans des conditions de sécurité absolue. Nul constructeur ne peut la faire issez complètement hermétiqiiepour empêcher des liltrations impossibles h prévoir, et irréparables sur l'heure même. D'où une incertitude perpétuelle et* une absence de souplesse, de docilité et de sécurité qui devraient suffire à lui condamner les portes d'un théâtre, dont les manœuvres exigent une précision mathématique. De plus, la machine liydraulicjue engendre nécessairement une humi- (iii- • .listante, infiniment dommageable à la machinerie d'un théâtre, qui finit par la dété- I iorer, et attaque toutes les décorations, tous les • iigins, tous les accessoires que l'on est bien obligé de loger sous le plancher. Enfin, elle embarrasse les dessous, qu'elle rend à peu près inutilisables pour les autres services de la scène. Par contre.

l'électricité ne nous apporte aucun de ces inconvénients. Elle vient vers nous toute nue, propre, soignée, enfermée dans des fils à peu près invisibles, souple, docile, merveilleusement domestiquée, toujours prête à remplir son office, à la condition que Ton prenne soin que la production ne s'en interrompe pas, ce qui est facile. Et voici qui est décisif : elle coûte moins cher. »

M. Sachs résumait ainsi, je le crois bien, tout le procès de l'hydraulique et de l'électricité. Je ne m'y attarderai pas. Aussi bien, non seulement la Force existe, mais encore, ô merveille! en voilà deux, et même trois, qui s'offrent à notre choix! Qu'en ferons-nous?

Cette force domptée, nous l'appliquerons d'abord à la mobilisation du plancher.

La force hydraulique est employée au Nouvel- Opéra de Buda-Pesth et dans la plupart des théâtres nouveaux; c'est elle aussi qui actionne la scène mobile du Burgtheater de Vienne, que nous avons rapprochée de celle du Madison square de New-York. Mais la scène du Madison est mue par des contrepoids. D'ailleurs, disons-le en passant, il ne semble pas que l'Amérique, si prompte d'ordinaire à innover, se soit encore mise sur ce point en peine de réformes. La plupart de ses théâtres, en dépit d'améliorations de détail, ont suivi, dans l'inslal-

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lation elo leur scènerie, les traditions du vieux inonde; et je parle ici des plus fameux : témoin le Metropolitan, l'Abbey, le Proctor, de New-York; rAuditorium, de Philadelphie. Ceux où fonctionne la force hydraulique sont rares : on cite l'Opéra de Chicago.

Les Américains paraissent du moins avoir simplifié et perfectionné le système des contrepoids, car leurs théâtres sont renommés pour la prodigalité de leurs mises en scène, en même temps (juc pour la rapidité de leurs spectacles, ce qui ne les empêche pas de réduire leur personnel de scène à des proportions surprenantes. L'Auditorium fonctionne tout entier avec quatre machinistes; les dessous sont inutilisés ; tous les décors sont au cintre, et toutes les commandes aboutissent sur la scène, d'où se régissent tous les services.

Quoi quil en soit, si les contrepoids peuvent suffire à des machineries légères, il est incontestable qu'ils ne sauraient être substitués à des mécanismes aussi puissants que ceux qui fonctionnent à Huda-Pesth, ou à Vienne, ou à Wiesbfidcii.

Le moteur mécanique est donc la nécessité prochaine.

Mais (T n'est j)as sciili'mcnt à mouvoir des

planchers, à ébranler les lourdes masses de plateaux surchargés que nous l'emploierons. Il régira toutes les manœuvres du cintre, manœuvres pénibles, où Thomme doit agir sur des poids considérables, qui atteignent plusieurs centaines de kilos, et dangereuses aussi, car les accidents de machinistes sontplus fréquents qu'on ne le croit généralement. Sait-on qu'à rOpéra de Paris, les lourdes pièces de fonte qui constituent les contrepoids pèsent souvent de douze à quinze cents kilos, par fois plus de trois mille?

Lorsqu'une force mécanique actionhera la machinerie, nous y gagnerons : d'être délivrés de ces masses formidables et encombrantes qui constituent les contrepoids et pèsent lourdement sur la charpente d'un théâtre ; de reconquérir pour la scène la place des cheminées; de soulager les machinistes d'excessifs efforts de manœuvres et du labeur quotidien de la remise en place des contrepoids, du rattachement des fils, etc.. elc... ; de diminuer leur nombre, en même temps que le travail et le péril ; enfin, d'avoir à notre disposition une force sûre, rapide, docile, constamment prête au premier appel.

Elle ne fera pas seulement mouvoir les rideaux et tous les organes du cintre ou des dessous ; elle transportera aussi les praticables, les fermes, tous les accessoires et tous les

engins de mises en scène de plus en plus compliquées. Enfin, elle mobilisera à leur tour, s'il est possible, les châssis et les portants, dont la manœuvre se fait à bras d'hommes-

Mais ceci est plus délicat. Les châssis sont des pièces essentiellement mobiles, dont l'appoint dans une décoration est d'autant plus efficace qu'ils y sont disposés avec plus de pittoresque, selon le goût ou le caprice du décorateur, et qu'ils peuvent occuper les positions les plus variées dans la plantation gi'nérale. Mais, si on les mobilise au moyen de rails et de galets, ou par quelque autre artifice, comment donner en même temps aux appareils conducteurs assez de souplesse pour leur permettre de remplir pleinement leur office? Il y a là une difficulté assez grave, que M. Barthélémy, auteur d'un projet intéressant, n'avait du reste pas résolue jadis.

Mais nous savons déjà que la mise en scène doit tendre de plus en plus à réduire à la portion congrue le rôle des châssis. Et, si ceux que nous conserverons ne peuvent être mus qu'à bras d'hommes, qu'importe! Les châssis ne sont qu'un détail dans l'ensemble d'une décoration, et, du gril au sol, des parpaings où s'appuient les charpentes jusqu'aux tambours du cintre où s'enroulent les lils, l'œuvre de la force mécanique sera assez vaste et complexe pour que nous lais-

sions une tâche à la force humaine, et que nous nous accommodions de faire transporter à bras des portants... comme au temps de Psyché!

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