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DEUXIÈME PARTIE LÀ SALLE ET LA SCÈNE

LE THKATRE EST UN SALON. — L'eNTRÉE. — PAS DE CONTROLE ESCALIERS ET COULOIRS. — LA SALLE.

AUerau théâtre, c'est en quelque sorte, pour un Anglais, être convié à une soirée particulière dans une maison bien tenue. Il s'y prépare avec le même soin et s'y présente avec la même correction. Conception essentiellement aristocratique, non point particulière attelle ou telle classe de spectateurs, mais commune à l'ensemble du public, et qui explique toute Torganisation matérielle des théâtres de Londres.

L^attente sous la pluie, le vent ou la neige, l'attente exaspérante entre des balustrades de bois, dans les remous de gens qui poussent en sens contraire, y est tenue pour une médiocre préface à un plaisir; elle n'est guère pratiquée qu'à la porte des music-halls, et encore aux guichets des petites places. Le spectateur a loué son fauteuil au bureau, dans la journée ou la veille; il Ta payé sans augmentation de prix, et on lui a remis son coupon avec la coquette élégance que j'ai déjà dite. A huit heures un quart, il descend de l'om-

nibus OU du cab pour entrer au théâtre, et il y est incontinent chez lui.

Il y est chez lui, parce que, dès le seuil, tout y est disposé pour lui donner Tillusion qu'il pénètre dans son propre hôtel ou dans une maison amie. On ne le plante pas, entre les deux bras écartés d'une cordelière pourpre, à travers un vestibule de pierre qui a des prétentions à Tarchitecture, et qui est balayé par tous les courants d'air.

Ici, le vestibule est sagement aéré, des tapis de laine moelleux s'y étendent sous les pieds, des fleurs en relèvent Télégante sobriété, une lumière douce et tamisée s'y répand en ondes discrètes. Sans doute, nous n'y sommes pas à l'Opéra; mais les théâtres de Londres, qui ne sont que des maisons d'agrément, ne visent point au monumental. Au Daly, au Majesty, construits, l'un en 1897, l'autre en 1896, le vestibule est tout en boiseries de chêne épaisses et largement ouvragées; le plafond, au Majesty, est à caissons; au Daly, il est ouvert en ovale, et, de l'étage supérieur, où est installé le foyer, on plonge ainsi dans le vestibule par-dessus une balustrade dorée. Au Lyceum, dès l'entrée, on trouve en face de soi un haut et large escalier, qui monte droit et aboutit à un vaste palier , au-dessus et autour duquel court la rampe d'un balcon, qui, du couloir supérieur, fait une sorte de loggia circulaire. La décoration en est charmante, d'une

polychromie où dominentle bistre et le royge, éclairée par des lampes écarlates qui lui donnent une coloration de sanctuaire. A l'Empire, c'est encore du chêne, des tapis et des fleurs. Au Haymarket, au Criterion, c'est de la pierre, mais toujours des tapis et des plantes. Au Wyndham, des panneaux de soie vieux rose sont circonscrits par des cadres sculptés. A rimperial, le plus récent des théâtres de Londres, les murs nus sont simplement relevés d'un ton d'ocre chaud. L'entrée de Covent Garden semble le vestibule d'un somptueux hôtel.

Nulle part, l'encombrant comptoir du contrôle ; nulle part, ces trois messieurs en habit noir, rogues et solennels, qui sont les Charons grognants de nos Champs-Elysées dramatiques. Mais, partout, des géants étranges et graves, vêtus de tuniques à brandebourgs, dorés, chamarrés, flambants et silencieux, inclinent devant vous avec déférence leurs uniformes excessifs d'amiraux péruviens, et vérifient avec une promptitude exercée le ticket que vous leur tendez.

Alors vous vous engagez le plus souvent dans une série d'escaliers étroits et compliqués, qui sont le défaut de la plupart des théâtres de Londres. Si l'on peut dire que l'architecte du nouvel Opéra- Comique de Paris a tout sacrifié aux escaliers, ce n'est pas un grief que Ton puisse adresser aux architectes anglais. Leur mérite est d'avoir su générale-

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ment donner à chaque étage ses dégagements particuliers ; chaque catégorie de places a ainsi son escalier spécial, et c'est à merveille ; mais ces escaliers sont trop étroits, coupés de paliers exigus, repliés sur eux-mêmes dans des espacesirop mesurés.

A la décharge des architectes, il est équitable de signaler la double difficulté à laquelle ils se heurtaient. D'abord, la nécessité de loger les services accessoires, dont nous parlerons bientôt, les obligeait à resserrer leurs plans; puis la structure môme des théâtres anglais leur suscitait de sérieux embarras. Beaucoup d'entre eux, en effet, par suite de différences de niveaux, sont construits en sous-sol. Ceux dont l'orchestre est au niveau de la rue, comme le Haymarket, sont rares. Le Lyceum, oîi l'on gravit un étage, l'Impérial, où l'on monte quelques marches pour atteindre l'orchestre, sont des exceptions. Dans les autres, il faut descendre un ou deux étages pour toucher le plancher du rez-de-chaussée. Même l'un deux, le Crilerion, est tout entier enfoui dans le sol, au point que sa troisième galerie affleure le niveau de Piccadilly.

Mais les murs de ces escaliers, mais les couloirs qui entourent les différents balcons, au lieu d'être lavés au badigeon, comme ceux de nos théâtres, sont peints de couleurs chaudes, tapissés d'étoffes ou de cuir repoussé, éclairés par des appareils

électriques, qui sont le plus souvent des appliques de bougies, dont la lumière se tamise à travers des abat-jour de soie, et toutes ces coquetteries leur donnent un aspect d'élégante intimité et de luxe familier que Ton chercherait en vain dans les couloirs mornes, désolés, maussades de nos théâtres. La petite et jolie salle de l'Athénée est, à Paris, celle qui, au point de vue décoratif, se rapprocherait le plus du type anglais.

Entrons dans la salle.

Ici le contraste est plus frappant encore, car le principe de construction diffère. A Paris, ce principe est le plus grand luxe. A Londres, la plus grande commodité.

Le dos à la scène, regardons une salle anglaise.

Ce qui surprend immédiatement, c'est l'absence de loges et de baignoires. A droite et à gauche, vous voyez bien quelques avant-scènes, mais en petit nombre : quatre par étage et par côté au Savoy, une seule au. Hayinarket, trois au Daly, deux au Lyceum et au Wyndham, une au Majesty, deux pour tout le théâtre de Tlmperial. En face de nous, un orchestre très profond, dont le plancher suit une inclinaison très forte: j'en pourrais donner ici la cote pour quelques théâtres ; elle est de beaucoup plus élevée que dans les salles parisiennes (j'en excepte les anciens Menus-Plaisirs,

aujourd'hui « Théâtre Antoine »). De la sorte, la vue de la scène est dégagée, et le regard franchit sans obstacle les têtes des spectateurs interposés.

Les fauteuils sont larges et moelleux; presque partout, ils se replient sur eux-mêmes, et les rangs en sont assez espacés pour permettre à chacun de regagner sa place sans risque pour les genoux ou les pieds de ses voisines. Le strapontin est inconnu : suppression d'une cause d'encombrement et de bruit. Londres, enfin, est privé des joies incessamment renouvelées parle déclenchement sonore des portes qui se ferment et qui s'ouvrent, et le spectateur français y goûte avec surprise l'absence des mélodies africaines que sesthéâtres ne lui épargnent pas. Les loges n'existant pas, c'est autant d'ins-^ truments de musique de moins. Quant aux portes qui donnent accès dans la salle, qu'elles soient pleines, comme au Lyceum et à Drury Lane, ou de palissandre, comme à l'Impérial, ou d'acajou massif encadrant une épaisse glace sans tain, comme au Daly et au Savoy, ou à petits carreaux masqués d'un rideau de soie rouge, comme au Majesty, elles se ferment lentement, d'un mouvement automatique et obstinément silencieux. J'ai connu à l'Odéon une porte d'orchestre (côté cour) que toute une année d'efforts et de soins vigilants n'ont pu réduire au silence.

Au-dessus de l'orchestre, se dessine le balcon du

premier étage. Eq général, sa courbe est moins accentuée à Londres qu'à Paris, c'est-à-dire que l'arc de cercle qu'il forme est plus tendu et que, par conséquent, il se rapproche davantage de la scène, couvrant ainsi un plus grand espace de Torchestre. Ce n'est un inconvénient qu'en apparence, car la partie du rez-de-chaussée ainsi couverte est affectée à des places populaires, qui correspondentaux stalles conservées dans quelquesuns de nos théâtres. Cette disposition a, par contre, le grand avantage d'augmenter le nombre des fauteuils de balcon, qui sont des places de luxe, à l'égal des fauteuils d'orchestre, et en môme temps de supprimer presque complètement les places de côté.

Celles-ci sont exécrables, chacun le sait par expérience. Il n'est pas de théâtre à Paris où un spectateur, assis dans une certaine partie du balcon, soit à droite, soit à gauche, ne s'y trouve contraint à des manœuvres plastiques imprévues. Dans la plupart des théâtres de Londres, ces places sacrifiées n'existent pas. Le balcon décrivant un arc de cercle très ouvert, et non une demi-circonférence, tous les fauteuils sont disposés selon un angle qui, même pour les plus éloignés du centre, ne s'écarte pas sensiblement de la ligne perpendiculaire à la scène. De plus, les rangs nombreux sur lesquels ils s'espacent, au lieu d'être simplement

surélevés d'un degré insuffisant, sont étages en amphithéâtre^ de telle sorte que le spectateur assis à Fune des extrémités du rang le plus éloigné aperçoit la scène aussi complètement que celui qui est assis au centre du premier.

Les galeries supérieures répètent cet heureux plan, et j'ai vérifié, en Texpérimenlant moi-môme, que le public populaire des petites places à un shilling peut voir les mouvements de la scène, sinon dans toute leur précision, en raison delà distance, du moins dans toute leur étendue.

Je ne sais si ces indications donnent une image assez nette des plus modernes salles anglaises. De l'endroit que nous avons choisi, au centre du proscenium, face au public, la salle se présente sous un aspect en somme lourd, encombré, et comme écrasé. Ce n'est plus, selon le modèle classique, un vaisseau harmonieux, une poupe évasée, de forme légère et de proportions élégantes, quelque peu inclinée, comme si Tavant, qui parait se perdre derrière le rideau de scène, piquait dans la lame. Ici, la profondeur apparente n'est pas en rapport avec la largeur. Ces balcons surchargés, en surplombant l'orchestre, détruisent les proportions générales et brisent l'harmonie de l'ensemble. Ces rangs de fauteuils en amphithéâtre, qui montent jusqu'au faîte, semblent un peu des gradins de cirque. Ils donnent la sensation de quelque chose

qui tombe, d'une énorme coulée de matière humaine qui, incessamment, se précipiterait du ciel par le cintre jusqu'à Torchestre, où elle trouve enfin la stabilité et le repos.

Ce n'est pas tout. Dans nos théâtres, les loges, qui, h chaque élage, s'alignenten demi-lunes, font à elles seules un fond de décor. Elles circonscrivent la vue, elles achèvent le dessin du vaisseau, elles le précisent par une ligne élégante, elles donnent à la salle tout entière, aux heures de représentation, son aspect de gaieté et de fête ; et vraiment ne sont-elles pas toute la joie et toute la parure du théâtre? Ne semble-t-il pas qu'en elles se concentre toute l'âme du public, si l'orchestre en est le cœur?

Les loges et les baignoires supprimées, c'est la ligne d'horizon elle-même qui manque ; la vue n'est plus circonscrite ; l'œil, que rien n'arrête plus, plongé et se perd dans les profondeurs, hésite à travers les travées, se disperse entre les gradins, se heurte à des murs froids et nus. La salle de théâtre devient quelque chose comme une halle sans contours, un bâtiment sans proportions et sans harmonie, qui reste comme inachevé et semble se prolonger on ne sait où, et le pourrait en effet.

Mais, en revanche, quel bénéfice de confortable ! Songez à nos salles parisiennes* Faites-vous une

représentation de ce qu'elles devraient être, de ce qu'elles devraient donner à un public qui a payé le droit de voir et d'entendre, et voyez ce qu'elles sont.

Devant vous, un rideau impénétrable de têtes et de chapeaux, entre lesquels, au risque du torticolis ou de la migraine, vous apercevez difficilement, à intervalles éloignés, dans une vision fugitive, quelque morceau de la scène. Dans les loges, c'est pis encore ; le premier rang seul en est praticable ; le second est impossible; on n'y voit pas, on y entend mal ; ceux qui prétendent y recevoir quelques bribes du spectacle sont contraints de rester debout, dans un espace restreint, surchauffé, privé d'air, où le moindre mouvement déplace une chaise avec un fracas de tonnerre. Dans beaucoup de loges de côté, la scène n'est visible que pour une seule personne, et au prix d'une gymmastiqué hardie.

Sur ce point, l'obstination de nos architectes tient de la gageure ou du prodige. Allez au nouvel Opéra- Gomique, allez à la nouvelle Comédie-Française : les six dixièmes des places de côté y sont inabordables; la Comédie-Française a des loges pour quatre personnes, dont lune, à la lettre, ne peut rien voir, et deux autres voient mal; elle vend des baignoires de six et sept places, où trois personnes peuvent seules voir la scène; dans

d'autres, on n'en aperçoit que ce qui, par occasion, vient se refléter dans un étroit miroir.

A Londres, toutes les places sont bonnes; je dis « toutes les places », et j'en parle par expérience. Point de fauteuils de côté ; point de loges ni de baignoires; plus de chapeaux ni de têtes placés en obstacles, comme la rançon trop chère d'un plaisir qui l'est déjà beaucoup. De toutes les places, les spectateurs voient et entendent; de partout, ils distinguent les évolutions des personnages et les détails de la mise en scène; de partout, ils perçoivent, directement et distinctement, la voix de l'acteur, et non point ces sons assourdis et ces résonances caverneuses, dont les ondes disjointes et attardées s'entrechoquent au fond de nos loges.

Voilà des avantages assez réels. Ne pense-t-on pas qu'ils compensent en agrément pratique ce qu'ils nous font perdre en élégance?

SUPPRESSION DES LOGES. — COURBE DES BALCONS LNCLINAÎSON DES PLANCHERS. — LA QUESTION DES CHAPEAUX

Cependant, une telle disposition architecturale peut-elle, doit-elle être adoptée intégralement chez nous? Je ne le crois pas.

Outre que le Français subordonnera volontiers à l'apparence et au luxe extérieur sa commodité personnelle, à laquelle l'Anglais sacrifiera tout, une autre raison me paraît décisive. Le public parisien renoncerait malaisément à la loge.

Il y tient par vanité, par ostentation, et aussi par un obscur et faux sentiment de propriété. Il y voit mal, mais il a l'illusion d'y être chez lui. Il y est vu du moins dans les entr'actes ; souvent, le théâtre n'est pour lui qu'un lieu d'exhibition, pareil au Derby de Chantilly et au vernissage; les jours d'abonnement de l'Opéra sont de merveilleuses occasions d'interminables papotages. Les places de loge sont des places de luxe, les seules places de luxe de nos théâtres. Leur suppression entraînerait l'augmentation du prix des places d'orchestre et

de balcon, déjà fort élevé. A Londres, il est généralement, dans les grands théâtres, de dix shillings six pence, soit treize francs dix centimes. A Paris, les mêmes places sont cotées huit et dix francs, parfois douze K En surélever le prix aurait pour conséquence immédiate de pousser vers la première galerie une. grande partie de leur public accoutumé, qui, vraisemblablement, ne s'y résignerait pas, et préférerait s'abstenir.

Les habitudes anglaises, en faisant du théâtre un rendez-vous d'élégance, ont du même coup prévenu les répugnances qu'une pareille transformation rencontrerait chez nous.

A quelque classe qu'il appartienne, l'Anglais fait toilette pour aller à la comédie. La vue d'une salle de spectacle, même dans un théâtre de second ordre et pour une représentation quelconque, est une pleine vision d'élégance. Aux galeries supérieures, vous verrez encore des habits et des toilettes. Aux moindres soirées du Haymarket ou du Majesty, la femme découvre ses épaules, comme aux « premières » les plus mémorables de notre Opéra. Le pu-

1. Cest-à-dire que, en réalité, des places qui, à Londres, correspondent à nos places de loges, coûtent sensiblement le même prix que nos simples fauteuils d'orchestre et de balcon ; car la différence entre treize francs dix centimes et dix francs n'est qu'apparente : le shilling, qui vaut un franc vingt-cinq de notre monnaie, a la même valeur représentative que notre fl-anc, et dix shillings équivalent à dix francs.

blic assis h Torchestre et au balcon est exclusivement un public élégant, paré comme pour une fête. Par contre-coup, les fauteuils de première galerie sont plus considérés qu'ils ne sont chez nous, et nous avons vu, d'ailleurs, que les places y sont infiniment meilleures que dans nos théâtres.

Les coutumes que nous apportons au spectacle sont différentes, et, le public français étant ainsi fait que la satisfaction de sa vanité prévaut sur son bien-être, il serait imprudent pour qui s'y risquerait d'abolir les loges et les baignoires. Mais ceci n'est qu'une question secondaire. Est-ce à dire, pour le reste, qu'il n'y ait point de progrès à tenter? Non pas, et nous soumettons aux architectes et aux directeurs qui, d'aventure, condescendraient à comprendre que le public doit voir la scène de toutes les places d'un théâtre, les trois ou quatre idées essentielles que voici :

1** Diminuer le nombre des loges, tout en conservant la ligne générale qui circonscrit si harmonieusement nos salles de théâtre. Disposer en même temps ces loges avec un plus grand sens du confortable, par exemple par l'adjonction de salons de repos et par une inclinaison notable de leur plancher, de telle sorte que les spectateurs du premier rang no gênent pas la vue de ceux du second ;

2° Surtout modifier profondément le plan gêné-

rai de la salle par ravancement des balcons et des galeries, et trouver un mode de construction qui redresse les places de côté, en rapprochant le plus possible leur axe de la ligne perpendiculaire à la scène. Du même coup, on accroît le nombre des places en augmentant la profondeur, car il est à retenir que les salles anglaises, à superficie égale, contiennent plus de spectateurs que les nôtres : Her Majesty's Théâtre, par exemple, peut recevoir deux mille personnes ; Covent Garden, trois mille cinq cents; Drury Lane, près de quatre mille. Or rOdéon, qui est immense, en contient à peine plus de dix-huit cents, la Gaîté deux mille, TOpéra deux mille cinq cents ;

S"" Danner aux planchers de l'orchestre, du balcon, des galeries, une pente suffisante pour que les divers rangs des spectateurs se dominent l'un lautre. Elargir l'espace d'écartement des rangs de fauteuils, de manière à y faciliter le passage du public ;

4° Ajoutons enfin cette recommandation administrative : obliger les dames à enlever leurs chapeaux à l'orchestre... Grave affaire, je le sais bien, mais qui n'est grave que pour les chroniqueurs, qui compliquent tout à plaisir. Le jour où les directeurs de nos théâtres le voudront sérieusement, la question sera résolue le plus aisément du monde. Qu'ils prennent une décision d'ensemble,

et qui les lie tous, qu'ils fassent en m6me temps établir dans leurs couloirs des tablettes destinées à recevoir les pièces montées ou les jardins fleuris de mesdames les spectatrices, le chapitre des chapeaux sera clos. Ils auront avec eux plus do gens qu'ils ne croient : tous les hommes d'abord, et le plus grand nombre des femmes élégantes. Ils auront du même coup satisfait à une règle élémentaire de probité commerciale, laquelle exige d'un imprésario qu'il écarte les obstacles à mon plaisir, quand je lui ai payé très cher ce plaisir qu'il vend.

Mais, à cet égard, l'esprit de routine est invraisemblablement tenace. Au mois d'octobre 1898, la préfecture de police, revisant les ordonnances qui régissent les théâtres, insérait dans son nouveau règlement un article qui confère aux directeurs la faculté d'interdire le port des chapeaux à certaines places. C'était, j'imagine, une manière discrète et louable de les y engager, car, en vérité, les directeurs sont maîtres chez eux, et la préfecture de police n'a rien à voir dans des arrangements de cette sorte,

Que pense-t-on qu'ils ont fait? Qu'ils ont saisi avec joie ce prétexte offert par l'aulorité pour stipuler en commun une interdici ion devant laquelle frémissait leur timidité personnelle?... Vous les connaissez mal. Interrogés par un journal, ils ont

successivement répondu par des lazzi et des calembredaines infiniment spirituelles et gracieuses, et ont conclu... qu'il n'y avait rien à faire. L'un a dit : « Je n'emplcieraijamais les gendarmes contre les dames. » Un autre propose un concours de modistes pour la création d'un «chapeau fauteuil d^orchestre». Un troisième invoque les habitudes de « gens du monde » des directeurs. Celui-ci demande, en se tordant de rire, « beaucoup de chapeaux, énormément de chapeaux». Celui-là confesse ingénument la terreur de la concurrence qui est au fond de chacun d'eux : « Que mes confrères commencent! » Etc.. etc.. Pas un n'a pensé aux intérêts du public qui les paye. Pas un ne s'est avisé que déjà la question est résolue à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, à la Comédie-Française et chez M""^ Sarah Bernhardt, que le public s'est soumis avec la meilleure grâce, et que l'on pou" vait s'enhardir à les imiter sans excessive témérité... Allez, après cela, leur demander de bouleverser leurs salles et de réformer leurs mises en scène !

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