LE PLANCHER HORIZONTAL. — CONDITIONS DE LA PERSPECTIVE
Voici maintetiant une innovation particulièrement intéressante, et sur laquelle la discussion ne sera jamais close.
Dans les plus modernes théâtres anglais, notamment au Majesty, le plancher de la scène est horizontal. Pas un seul, à Paris, ne présente cette disposition. Même celui du théâtre Sarah-Bernhardt, nouvellement restauré, a une légère inclinaison. On sait que nos scènes sont toujours inclinées, et que leur plancher se relève de trois à quatre centimètres environ par mètre, à mesure qu'il s'enfonce au lointain. Cela pour deux raisons principales : d'abord, afin de permettre aux spectateurs de l'orchestre de mieux distinguer les derniers plans ; puis, pour faire concorder la ligne du sol avec les lignes de la perspective générale.
Mais ceci exige certaines explications.
Il est, en effet, nécessaire, pour produire l'illusion
150 LES TÏIÉATRES ANGLAIS
d'un espace plus grand que ne Test en réalité celui de la scène, et pour obtenir des effets de profondeur, de donner aux choses, selon la place qu'elles occupent, des dimensions plus ou moins grandes, les dimensions réelles que leur attribuerait l'œil, si elles étaientvraiment placées à la distance où il semble les apercevoir.
De là l'adaptation et une sorte de codification des lois générales de la perspective à l'usage spécial du théâtre. Leur connaissance est le pre- • mier devoir du décorateur. La principale de ces lois est que des lignes parallèles semblent obliquer et se rejoindre dans leur fuite à l'infini, par un phénomène qui fait apparaître les rails d'un chemin de fer comme les deux côtés égaux d'un triangle isocèle, et un tunnel comme un tube conique. La constatation de ce phénomène optique a amené les décorateurs à abandonner la forme rectangulaire qui circonscrivait autrefois les plantations de théâtre, et à donner à leurs décors une forme trapézoïdale, de telle sorte que, si les quatre plans du plafond, du plancher et des châssis latéraux étaient prolongés au lointain, ils se confondraient réellement en un point de l'espace.
Qui ne comprend aussitôt qu'il en résulte, pour toute décoration, une infirmité originelle? Le décor étant un trompe-l'œil, et la perspective qu'il
figure n'étant qu'apparente, il est fait et ne peut être fait que pour un spectateur unique. Ce spectateur supposé, cet (( œil » idéal, les décorateurs le placent au milieu de la salle, dans l'axe de l'avant-scène ('c'est-à-dire du trou du souffleur), à une distance approximative d'une fois la largeur du cadre, et h une hauteur d'un tiers environ de la hauteur de ce cadre. C'est pour cet œil qu'ils travaillent, c'est lui qu'ils supposent constamment, c'est en prolongeant jusqu'à la rencontre des châssis et des différentes parties de la décoration les rayons visuels qui sont censés s'échapper de sa rétine, qu'ils déterminent la perspective générale du décor. Des objets réels auraient autant d'aspects particuliers que Ton imaginerait de points de vision, c'est-à-dire de spectateurs. Mais, comme ils sont figurés, l'aspect concerté et immuable que la peinture leur donne, par le jeu des ombres et des lumières, et la construction par des dimensions décroissantes, c'est celui qu'ils auraient d'un point de vision unique, sur la rétine de cet œil idéal que l'on situe à une place déterminée. Pour tous les spectateurs placés plus haut ou plus bas, en avant ou en arrière, à droite ou à gauche, le décor est donc faux, puisqu'il y a autant de points de fuite dans la nature, c'est-à-dire autant de perspectives, qu'il y a d'yeux pour la considérer. Ce défaut capital est inévitable pour tout décor
de théâtre; et, d'ailleurs, outre que l'adresse des décorateurs s'emploie à y suppléer par Tingéniosité des plantations et des peintures, Taccoutumance du public a peu à peu négligé, puis presque complètement oublié cette tare initiale. J'indique en passant que la substitution des constructions au décor, c'est-à-dire de l'objet vrai à son apparence, que les Anglais pratiquent avec tant de bonheur aux premiers plans, y remédie dans une certaine mesure, en offrant à l'œil, non plus des surfaces planes, mais des lignes et des angles réels.
Mais l'inclinaison du plancher des théâtres exige, en premier lieu, que la hauteur des décors soit strictement proportionnée ^ place qu'ils y occupent : un châssis ou une feuille du troisième plan ne pourra, par conséquent, se guinder au premier plan, et vice versa; il ne pourra pas davantage êtrç indifféremment affecté à la cour ou au jardin : d'où nécessité d'en augmenter le nombre.
D'autre part, les acteurs ne pourront, sans un grave disparate, remonter trop haut au lointain, où leur taille réelle ne s'harmonisera plus avec des décors, dont les besoins de la perspective auront fortement réduit les proportions.
Avec le plancher horizontal, le premier de ces inconvénients disparait, et le second s'atténue ; la hauteur de la scène étant partout la même, les
différentes parties d'une décoration s'adapteront à volonté à tous les plans, ce qui réduira le nombre des châssis et permettra des combinaisons plus variées.
Il donnera en même temps plus de solidité aux dessous. Dans tous les théâtres, les pièces verticales qui, du sol, supportent la scène, la forêt des poteaux et des potelets où s'encastrent les sablières, ont, par le fait de l'inclinaison du plancher qui les pousse en avant, une tendance à tomber vers le mur de cadre, en dépit des crochets d'écartement qui maintiennent l'intervalle des différents plans entre eux et les appellent incessamment vers le mur du lointain. L'inclinaison" étant supprimée, l'aplomb est assuré, et cette lente poussée enrayée.
On peut, il est vrai, faire au plancher horizontal une objection sérieuse. Je ne veux pas dire qu'il dissimule les arrière-plans aux spectateurs de l'orchestre : il n'y a, pour y remédier, qu'à augmenter l'inclinaison du plancher de la salle. Un inconvénient plus grave touche aux lois mêmes de la perspective théâtrale. Le plancher étant horizontal, c'est une des lignes, celle du sol, qui cesse de contribuer à l'illusion générale, c'est un élément, et non le moindre, qui manque au décorateur pour établir sa perspective. Petite affaire dans un décor ramassé et restreint ; mais
comment y suppléera-t-on dans un décor de large horizon et de grande profondeur? Essayera-t-on d'abaisser le plan supérieur, c'est-à-dire les bandes d'air, et de les rapprocher progressivement du sol? Ce serait duperie, caralorslaperspeclive, au lieu de fuir en hauteur, comme Toeil en reçoit l'impression devant la nature, s'abaisserait, et l'horizon semblerait s'enfoncer dans le sol. Mais les vastes perspectives sont l'exception dans un théâtre qui n'est pas voué aux grandes mises en scène, et il suffit d'indiquer ici que le plancher horizontal ne permet pas de les réaliser avec la force d'illusion nécessaire.
Tels sont, au juste, les avantages et les inconvénients du plancher horizontal. Nous dirons qu'il faut l'adopter dans un théâtre comme le Vaudeville, qu'il faut le proscrire au Châtelet ou à la Gaîté. Pour ce qui est de le juger en définitive, c'est affaire de praticiens; mais j'engage ses adversaires à essayer de réfuter d'abord un éminent architecte anglais, M. Edwin 0. Sachs, qui m'en vantait les mérites avec l'autorité que lui donnent des travaux sur le théâtre connus des deux mondes.
J'ai signalé, aussi brièvement que je l'ai pu, les faits les plus généraux. En décrivant en détail quelques théâtres anglais, nous serons amenés à
préciser davantage, et nous comprendrons mieux comment s'y concilient, en une harmonie si étroite, ces deux caractères, notés dès le début : le sens pratique et le goût de Télégance.