Voir chap. x
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rage soit suffisant, et il songeait à le compléter par une rampe de lampes électriques appliquée au cadre de scène. Je note ceci moins par scrupule d'exactitude que pour signaler le péril d'une pareille illumination, qui serait, je le crois, unique dans les théâtres du monde entier ; il faut craindre, en effet, qu'une ligne de feu si considérable, qui épouserait avec tant d'ampleur la forme du cadre, n'aveugle les yeux des spectateurs, et que ce portique lumineux ne nuise h la décoration générale de la salle, eh confisquant toute l'attention à son profit. Je ne la crois possible qu'à la condition queTéclat des lampes électriques soit atténué ou par des abat-jour ou par des revêtements qui l'adoucissent.
Il y a deux rideaux de scène : l'un, qui est fort beau, de velours rouge à larges et lourdes broderies d'or; l'autre est un rideau de tapisserie qui tombe du cintre, comme les nôtres, et qui sert à marquer les entr'actes; c'est une grande composition copiée des Gobelins, où l'on voit le vaillant Enée conter ses exploits à la reine Didon, sans que Ton puisse comprendre l'opportunité de cette évocation classique dans ce moderne théâtre. Le rideau de velours s'ouvre donc sur le premier acte pour ne se refermer qu'à la fin du spectacle.
L'unique avant scène qui, de chaque côté et à
chaque étage, est le dernier vestige des loges abolies, ne ressemble guère aux réduits obscurs et mal commodes que nos théâtres offrent à leur clientèle riche. C'est un petit salon fort élégant, joliment décoré, meublé de fauteuils dits «nouveau style » et de chaises dorées, où Ton est à l'aise à la fois pour voir le spectacle et pour causer dans les entr'actes. L'une d'elles — celle du rez-de-chaussée, du côté droit — est particulièrement luxueuse et confortable : c'est la loge royale, que les théâtres de Paris possédaient jadis aussi, et que nous retrouvons dans les principaux théâtres de Londres, au Haymarket,au Lyceum, et dans quelques autres. Celle-là est précédée d'un petit salon de repos, élégamment garni d'un meuble jaune d'or, et flanqué d'un cabinet de toilette; l'entrée particulière, de môme qu'au Haymarket, s'ouvre directement sur la rue. Le grand âge de la reine Victoria ne lui permettait plus de se montrer au théâtre ; mais c'est un plaisir dont le prince de Galles se montrait friand, et l'on sait, du reste, qu'il donnait volontiers son amitié aux artistes ; on le voyait donc souvent au Lyceum et au Majesty, où il aimait aller applaudir M. Tree et sir Henry Irving.
Le foyer, du même style que la salle, est installé au premier étage, derrière les fauteuils de balcon, dont il est séparé par un large couloir. La
porte, constamment fermée, en est gardée par un huissier empressé à l'ouvrir dès qu'on enapproche, car on y fume. On y fume, et cependant le foyer est ici un salon charmant, où les dames viennent volontiers s'asseoir et se reposer dans les entr actes. Un tapis moelleux couvre le parquet. Au milieu, une table où Ton trouve les journaux. Audevant, une terrasse où il est agréable d'aller respirer. De tous côtés, des fauteuils, des chaises, disposés dans un savant désordre de «home», des tabourets où d'innombrables cendriers attendent le bon plaisir des fumeurs. Dans un angle, un petit salon contigu, où est installé un bar, d'où partent incessamment des ouvreuses en tablier blanc, qui offrent du thé, des gâteaux, des glaces, des sirops, au foyer et jusque dans la salle. C'est un lieu de repos, un centre de rendez-vous et de conversation, si agréable que les dix minutes d'entr'acte y semblent courtes ; lorsque résonne discrètement, non point cette sonnerie déchirante dont nos théâtres abusent, mais le timbre étouffé qui avertit doucement que le spectacle va recommencer, on dit : « Déjà! » Et ce « déjà » que murmurent les spectateurs, n'est-ce pas le triomphe même de la prévoyance directoriale ?
Au même étage, une porte dissimulée, qui se ferme sans bruit, conduit à un lieu de retraite plus intime, et j'assure qu'ici encore on s'est in-
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génie à faire oublier au public la désobligeante tyrannie qui Ty appelle.
Chaque catégorie de places a son vestiaire et son bar.
Le plus sévère hygiéniste n'aurait rien à reprendre au chauffage et à la ventilation. Un puissant ventilateur électrique, installé dans le soussol, appelle l'air du dehors et l'envoie dans toutes les parties de la salle, après l'avoir réchauffé au contact d'une série de tubes chargés d'eau chaude ; en même temps, d'autres appareils aspiratoires, placés au plafond, pompent incessamment l'air vicié du théâtre et l'expulsent. On a calculé que 3.300 mètres cubes d'air pur circulent ainsi par minute à travers le théâtre. Les mêmes appareils, qui le réchauffent en hiver, le refroidissent en été.
En outre, des radiateurs, alimentés par l'eau chaude, sont établis dans le vestibule, dans les escaliers, dans les couloirs, afin de combattre les courants d'air froid qui se glisseraient par les nombreuses portes de l'édifice.
Je ne m'attarderai pas davantage dans la salle du Majesly, car je ne pourrais que répéter ce qui a été dit précédemment. Mais si, dans ce théâtre, on s'est préoccupé avec un rare succès des aises du public, on ne s'y inquiète pas moins du bien-
être des artistes. La visite des coulisses est une révélation, pour ceux qui ne connaissent que les coulisses parisiennes. Les couloirs en sont recouverts à mi-hauteur d'un revêtement de carreaux de faïence blanche d'une propreté minutieuse. « Deux fois par jour, sans aucune exception et quoi qu'il puisse arriver, me disait M. Lionel Hart, lecteur du théâtre et le collaborateur le plus direct et le plus intelligent de M. Tree, les murs, les escaliers, sont lavés à grande eau. M. Tree y veille personnellement et ne tolère pas que Ton manque à la règle. » Les loges sont spacieuses, confortables, convenablement aérées et éclairées par de larges fenêtres. Le foyer des artistes n'est point une salle d'attente nue et morose, mais un joli salon coquettement meublé, où, chaque jour, M. Tree offre aux artistes qui répètent (comme, d'ailleurs, M. Harrison au Haymarket) un lunch léger, des gâteaux, des glaces, du thé, du chocolat, des sandwichcs. Le soir aussi, pendant la représentation, des boissons sont à leur disposition. Et M. Tree pousse ce souci d'égards au point qu'il s'apprêtait h transformer un vaste grenier inoccupé, placé aurdessus de la salle, en deux grandes pièces, dont l'une seraune bibliothèque, l'autre une salle d'armes et de gymnstique, à l'usage exclusif de ses artistes. Ils y accéderont au moyen de deux ascenseurs, qui transportent sans fatigue h leurs
places les spectateurs des galeries supérieures.
C'est par des soins pareils que Ton constitue une troupe fraternelle, que Ton fait « une maison », que Ton réunit « une compagnie », c'està-dire des comédiens qui, plus étroitement que par le contrat officiel qui les lie à leur théâtre, s'y voient attachés par des liens plus intimes, et comprennent qu'en travaillant pour eux-mêmes, c'est aussi, c'est surtout le bien commun qu'ils défendent. Et, lorsque cette idée de la solidarité et de la communauté supérieures, à eux-mêmes s'est imposée à eux, ils prennent à cœur non plus seulement de jouer leurs rôles, avec Tunique préoccupation d'un intérêt personnel, mais de se dévouer à la Maison, dont ils sont le verbe et le truchement.
A ce prix seulement, une troupe est réellement « homogène », et c'est un phénomène infiniment rare. La force de la Comédie-Française est précisément dans Thomogénéité de sa troupe ; les comédiens qui la composent sont de qualité fort inégale ; les grands talents n'y abondent pas ; beaucoup de ses artistes ne sont pas supérieurs à la petite moyenne de ceux que l'on' voit dans tel théâtre des boulevards; quelques-uns même, pourvus d'une sorte de célébrité et dotés de « parts » respectables, trouveraient difficilement ailleurs une situation comparable à celle qu'ils y occupent.
A propos du récent incident qui divisa la Comédie, une grande artiste, au moment où Ton prêtait aux sociétaires le dessein de démissionner en masse, a pu jeter cette boutade, que personne n'a relevée • « Eux partir! Mais ils ne trouveraient même pas d'engagements en province! »
Cependant leur troupe est homogène, cependant ces comédiens, dont les pires se mêlent aux excellents, « jouent d'ensemble », selon le vocable de la langue de théâtre. Pourquoi? Parce que l'habitude les a façonnés les uns aux autres, parce qu'ils sont d'une maison qui est leur « Maison », parce que l'orgueil qu'ils en ont h juste titre les incline à considérer l'œuvre avant le rôle, à respecter davantage la pensée de l'auteur, à faire fléchir leur intérêt propre devant l'intérêt commun, et que cette abnégation, rare chez un comédien, eux du moins la pratiquent tant bien que mal, ou s'y appliquent avec un soin répété.
Sans doute, cette fixité de la troupe n'est pas tout à fait étrangère aux façons empesées, à la grave lenteur et h la solennité que l'on reproche justement aux comédiens de la rue Richelieu : dévotement esclaves de ce qu'ils appellent respectueusement la Tradition, ils se montrent incontestablement désorientés dans l'interprétation de la comédie moderne. Mais la faute en est surtout à l'absence de metteurs en scène qui aient su leur
inculquer le sens de la modernité, et h Fespèce de prestige dont la naïveté publique persiste à les couronner. Si fixe que soit une compagnie théâtrale, elle n'est pourtant jamais immuable : par quelle magie voyons-nous périodiquement les acteurs venus du dehors s'adapter aux défauts de celle-ci et se laisser absorber par elle, au lieu de la rajeunir au souffle d'air libre qu'ils apportent du dehors?
Les détracteurs systématiques allèguent que MM. les Sociétaires sacrifient surtout à Tespérance du gain et qu'ils ne sont que des associés d'aff'aires. Quand cela serait, peu importe après tout, si cette association 'se manifeste par un commun effort d'abnégation, et si le comédien, individualiste par tempérament, s'y révèle l'instrument consciencieux de la plus noble entreprise d'art! Nul théâtre anglais, nul théâtre au monde n'a la constitution ni la force de notre Comédie- Française; mais comment nier que des initiatives comme celle de M. Trce soient les plus efficaces moyens d'y suppléer, et qu'en accoutumant les comédiens à considérer leur théâtre comme leur maison et leur œuvre, on leur donne l'ambition de sa grandeur et le goût de la défendre ?
M. Tree exige beaucoup d'eux. Il leur impose son amour de la perfection et ne permet pas qu'ils se dispensent de leur contribution â l'œuvre com-
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mune. Mais aussi son autorité est paternelle autant qu'elle est inflexible. Le tableau d'amendes n'existe pas chez lui. Il ne sait ni rudoyer, ni crier, ni parler gras. Gentleman, il traite ses comédiens en gentlemen; artiste, il les regarde comme des camarades ; et toute cette troupe travaille dans un esprit de confiance réciproque, avec le respect des elTorts de chacun.
Le Majesly emploie quotidiennement quatre cents personnes environ, artistes, figurants, employés, machinistes, huissiers, ouvreuses, etc.. Chiffre considérable, mais qui se justifie quand on songe que, d'une part, la salle, qui contient dix-septs cents places, requiert le service de nombreux employés, et que, d'autre part, la complication de la mise en scène, la rapidité des changements de décors exigent un personnel plus nombreux encore. Il a une moyenne de cinq mille francs de frais par représentation, avec un maximum de recettes de dix mille francs.
Enfin nous voici arrivés aux services de la scène, qui sont installés et combinés, dans la plupart de leurs parties, avec un sens merveilleux de Futile.
La scène et la salle sont respectivement isolées par deux murs pleins qui les séparent. Un
rideau hydraulique à l'épreuve du feu, et d'une seule pièce, peut, en trente secondes, fermer hermétiquement l'ouverture du cadre et achever ainsi l'isolement total de la salle. Des réservoirs d'eau, h haute pression, sont répartis à droite et à gauche, prêts à noyer le théâtre.
Les trois hauteurs de la scène sont à peu près normales : 9^,66 d'ouverture de cadre, 10™,33 de cintre, T^.Gô de dessous. La scène a 11", 66 de largeur au cadre, 23 mètres de largeur totale, de mur à mur, et 16", 66 de profondeur, de la ligne du rideau au mur du lointain ; le gril est h 20 mètres au-dessus du plateau.
Le plancher est horizontal, le proscenium droit. Le premier corridor de service ^ est large de 2 mètres, en retrait du cadre, par conséquent, d'une dislance de près de quatre mètres. Il n'y a pas d'arrière-scène ; mais, au côté cour, deux vastes resserres contiguës abritent les cases des décors en usage courant; par deux hautes portes de fer, elles communiquent directement et de plain-;pied avec la rue, de telle sorte que les décors, en quittant le chariot qui les a amenés, sont immédiate-
1. On sait que le cintre est desservi : !• par des ponts volants^ qui traversent la scène dans liaute son étendue, de droite à gauche; 2** par des ponts fixes, qui courent le long des faces latérales, de la face au lointain, et qui constituent les différents étages du cintre. Les deux ponts latéraux qui, à la cour et au jardin, se trouvent immédiatement au-dessus de la scène, s'appellent les premiers corridors de service.
ment transportés dans leurs cases ou sur la scène elle-même, sans arrêt, sans retard, sans qu'on soit non plus obligé de les replier ou de les partager en feuilles étroites, ce qui en complique la construction et détermine à la longue des cassures et des plis dans la peinture et dans la toile.
Au fond dé la scène, à côté de ces deux resserres, une troisième salle, non moins grande, sert de magasin de meubles et d'accessoires.
Le Majesty n'a pas d'atelier de menuiserie ; mais le travail de construction des châssis et d'entoilement ne se fait pas moins au théâtre, soit dans l'une des resserres de décors, soit sur la scène môme, ce qui, j'imagine, est souvent gênant, une répétition sérieuse s'accommodant mal des bruits de marteaux et des grincements de scie. En revanche, il a son atelier de peinture, qui est proche des étoiles, à une hauteur vertigineuse, au-dessus du gril lui-même, emplacement assez exceptionnel pour être signalé ici. Je ne suppose pas que les peintres du Majesty puissent se plaindre de manquer d'air et de lumière ; mais ils doivent parfois hésiter à interrompre leur travail pour aller se promener sur les trottoirs de Haymarket.
Nous avons assez parlé des mises en scène du Majesty pour n'avoir pas à revenir sur les principes qui la règlent : substitution du panorama h la toile de fond, et, par conséquent, diminution
notable du nombre des frises ; substitution des constructions réelles aux châssis de décors.
Ceci explique à quel point Tusage du châssis, toujours déplaisant, y est restreint. Dans les cas où il est cependant nécessaire de remployer, le châssis ne se guindé pas, comme dans nos théâtres, sur un mât lourd, encombrant, difficilement maniable, dont la plantation, si rapide qu'elle soit, prend néanmoins un certain temps. Le mât a encore cet^ autre inconvénient de ne pouvoir se fixer que dans une costière et d'imposer ainsi des décorations symétriques, quelque ingéniosité que l'on mette à les varier.
Au Majesty, comme, d'ailleurs, dans tous les théâtres anglais, l'usage du mât est à peu près inconnu, sauf pour les hautes fermes ou les feuilles de décors trop importantes. Le châssis est posé à la place qu'il doit occuper, de face ou de biais, et soutenu au moyen d'une longue tige de fer qui porte à ses deux extrémités deux crochets, dont l'un tient le châssis, l'autre le plancher. Cette tige glisse dans une âme, et l'on peut à volonté en augmenter ou en diminuer la longueur, pour la proportionner à la hauteur du décor. Assurément elle ne donne pas au châssis la rigidité et la solidité que lui assure un mât, sur lequel il s'appuie tout entier. Mais, outre que ces étroites feuilles de décor, qui ne servent qu'à masquer la coulisse, ne sont
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pas destinées à supporter des poussées, il faut bien compter avec Tavanlage très sérieux de ce système de tiges h crochets, qui, en s'adaptant sur tous les points de la scène, aide efficacement à varier les plantations et à augmenter . le pittoresque de la mise en scène.
Ici encore, comme dans la plupart des théâtres allemands, le régisseur n'a point à se déplacer pour' assurer la marche de la représentation. Il se tient au côté cour, contre le manteau d'Arlequin, qui est figuré par une draperie de velours rouge relevée par une lourde cordelière, au lieu d'être simplement un châssis peint. Il a devant lui un tableau pounai de boutons électriques et de tuyaux acoustiques, et, sans quitter son poste d'observation, il transmet ses ordres rapidement dans toutes les parties et dans tous les services du théâtre : la salle, le cintre, les dessous, les loges d'artistes, le jeu d'orgue. Il peut ainsi envoyer partout ses instructions sans cesser de surveiller le spectacle. Mais, si peu de voix qu'il ait à donner pour parler dans un tuyau acoustique, c'est encore trop au gré de M. Tree, qui songeait naguère à remplacer ce mode de communication primitif par un petit téléphone d'invention nouvelle, qu'il appelle lui-même le téléphone muet, et audessus duquel il suffit, paraît-il, de parler à voix étouffée, comme on le ferait dans l'oreille.