‹ Les théatres anglaisChapitre 32 sur 44 · EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

EN AMERIQUE

A titre accessoire, il peut être intéressant de relever certains caractères des théâtres américains. Quelques-uns, du reste, se retrouvent dans les théâtres de Londres.

Les salles américaines sont renommées pour leur luxe, et nous en avons un exemple au Daly de Londres, construit par un imprésario de New-York. Mêmes préoccupations chez leurs managers que chez les directeurs anglais : accélérer le travail de la scène, y réaliser le maximum d'illusion possible, assurer au public la plus grande somme de confort.

Leurs théâtres sont tenus avec une propreté méticuleuse, ignorée des nôtres; dès Taube, un bataillon de femmes en prennent possession, armées de balais, de brosses et de plumeaux, qui

ne font grâce à aucun nid de poussière. Dans beaucoup d'entre eux, la scène, au lieu d'être de bois brut, est recouverte d'une couche de couleur neutre, qui en facilite le lavage et l'entretien. Presque partout, les loges et les baignoires soi>t doublées de salons de repos. L'inclinaison du plancher de l'orchestre est assez forte, pour que les divers rangs des spectateurs ne se gênent pas l'un l'autre. Des ascenseurs nombreirx et rapides (la vitesse des ascenseurs américains est renommée) transportent en quelques secondes le public des galeries supérieures. Les vestiaires sont larges et aisément abordables. Le service de la salle est fait par des ouvreuses, des nègres et des huissiers appointés, à qui la mendicité du pourboire est interdite. Enfin — ceci est le détail pittoresque — dans certains d'entre eux, des grooms circulent, pendant les entr'actes, à travers la salle, offrant aux spectateurs des boissons froides, dont le mérite principal est d'être gratuites : nous n'en demandons pas tant.

Les rideaux de scène sont le plus souvent en velours ou en étoffes richement brodées, partagés au milieu, et se relevant sur les côtés ou se logeant au cintre. On cite pour leur richesse ceux du Metropolitan et de l'Abbey. L'un des plus somptueux était celui du Madison, malheureusement brûlé dans un incendie récent.

Mais ceci n'est que raccessoire. Nous avons not(5 q^ie, dans son principe, la machinerie américaine se réfère h Tancien type, et que le contrepoids y triomphe. Un homme qui connaît bien les théâtres de son pays, M. Castel-Bert, dessinateur au Metropolitan, me disait que, si les manœuvres y sont incomparablement plus rapides que chez nous, bien que le nombre des machinistes n'y soit pas excessif, la raison en est double : 1° les équipes des décors sont beaucoup plus simples que les noires ; 2** les décors eux-mêmes sont plus h'gers.' Et cette légèreté tient, d'une part, à leur construction, d'autre part à la qualité do la toile et du bois des châssis.

y ai eu, en effet, l'occasion d'examiner à Londres une décoration entièrement américaine. C'était au Shaflesbury, loué pendant la saison à une troupe de New-York, qui y jouait The Belle of NeiC'York^ avec le matériel qu'elle avait apporté. Les décors, que j'ai vus dé près et maniés, avaient traversé FAtlantique; en service depuis deux mois et demi, ils n'avaient pas souffert de leurs nombreuses tribulations, et ils étaient dans un état de conservation voisin du neuf.

Je veux bien qu'ils aient été établis avec un soin particulier, en vue de leur destination spéciale. Néanmoins, j'ai pu observer l'indiscutable supériorité de leur construction dans l'ajustage des châssis,

dans la diminution du nombre des points d'appui, qui, sans nuire à la solidité, réalise une économie sur la quantité de bois employé, dans la consolidation de's angles, dans la substitution, aux points de fatigue, d'armatures de fer aux soutiens de bois. Le sapin blanc d'Amérique en fournit la matière : c'est un bois à la fois léger et résistant, et d'une souplesse exceptionnelle. La légèreté de l'ossature résulte donc de ce que le bois est moins lourd, les traverses et les montants moins épais, la quantité employée moins grande.

La toile aussi est plus mince, mais d'une trame serrée qui en assure la solidité. J'ai pu la vérifier au Shaftesbury, en même temps que je m'étonnais de sa rigidité. On sait que les toiles de décors, constamment remués et déplacés, se fatiguent promptement, et, en peu de temps, se détendent, se creusent et gondolent. Les machinistes y remédient en collant au revers de larges bandes de papier — généralement les vieilles affiches du théâtre — qui leur font un soutien : c'est l'opération du « marouflage ». Cependant, les Américains ne marouflent pas leurs décors : ils se contentent de les encoller de temps en temps, selon le besoin, et ils obtiennent ainsi des résultats identiques.

Cette surprenante légèreté de construction so retrouve encore dans les praticables, les « ter-

rains »,(lans tout ce matériel accessoire qui, chez nous, est si lourd. Et, dès lors, n'y a-t-il pas des leçons utiles à retenir de Texemple des Américains ?

Voici un mode de mobilisation des châssis qui est nouveau et, à ma connaissance, inconnvi en Europe. Les Américains se servent peu des dessous ; tous leurs décors sont au cintre, oîi se font les plus importantes manœuvres. Cependant, c'est dans les dessous qu'ils emmagasinent les châssis, supprimant ainsi les tas de côté^et débarrassant le plateau de scène. Ils les mettent en place par le moyen suivant.

Tous les châssis, préalablement disposés pour les besoins de la représentation, et enfouis dans les dessous, affleurent le plancher dans leur partie supérieure. Ils sont maintenus dans cette position par un crochet, qui les suspend à une tringle de fer fixée dans une costière, et équilibrés par un contrepoids. Au moment de les faire entrer dans la décoration, un machiniste saisit le crochet de suspension, le tire vigoureusement à lui, puis des mains aide à Tascension du châssis, presque sans effort, puisq.ue celui-ci se trouve entraîné par son contrepoids: en quelques secondes, le châssis est en position.

Une objection surgit aussitôt : les morceaux de décoration, ainsi fixés à des places immuables, engendrent nécessairement une certaine monotonie

démise en scène, par la symétrie de leur plantatation.

Mais cette difficulté môme a été prévue, et, si on ne Ta pas entièrement abolie, on a du moins tenté d'y parer. Les châssis, mobiles sur leur pied , peuvent à volonté tourner sur pivot, et se présenter aux spectateurs soit parallèlement, soit obliquement. Il est vrai qu'ils ne se déplacent ni h droite ni à gauche dans le sens latéral ; mais la tige qui les supporte n'est pas nécessairement en leur milieu, et les décorateurs savent donner, selon les besoins, une largeur plus ou moins grande à la partie qui s'avance en scène, évitant ainsi le danger des décorations rectilignes. Ce système témoigne d'une ingéniosité réelle, et peut-être enferme-t-il le principe de la mobilisation mécanique des châssis.

Nous arrêterons là cette digression.

Nous pourrions consigner des faits non moins intéressants, mais ce n'est pas l'objet principal que l'on s'est proposé ici.

Ce qu'il importe de dégager de ces choses, c'est que, même frustrée du bénéfice d'une rénovation totale, la vieille machinerie est encore susceptible de réformes de détail. Ancienne comme le théâtre, elle invoquerait en vain le prétexte de son anti-

qui té. Son principe d'action demeurant identique, elle peut perfectionner ses méthodes, accélérer ses mouvements, faire surgir la vie du sommeil de ses organes.

Pourquoi ne Ta-t-elle pas tenté? Pourquoi dortelle? Pourquoi, de la poussière de ses magasins décrépits, n'a-t-elle pas arraché les instruments de progrès qui la serviraient et qui s'y trouvent?...

Les hommes qui pourraient la revivifier n'y ont pas pris garde. Ils font ce qu'ont fait leurs anciens. Ils sourient des démonstrations des ingénieurs. Ils sont pareils h ces laboureurs qui se transmettent, de génération en génération, d'immuables procédés de travail, et demandent au savant qui vient à eux, les mains pleines de réformes, s'il est laboureur comme eux, et si son père cultivait la terre. Cependant l'expérience se poursuit ailleurs, et bientôt l'exemple s'imposera.

Sachons voir et comprendre, et sachons retenir. Ayons la patience de tirer la conclusion des faits, d'on distinguer la formule, d'en extraire la leçon.

Celle qui nous vient de Londres n'est pas décisive, mais cependant déjà significative. Nous n'y avons pas trouvé la révolution; mais déjà l'évolution y est commencée. Si l'on ignore ce qui sera, on sait ce qui cessera d'être, et c'est demain, vous le verrez, qu'un théâtre modèle va s'y édifier. En attendant, établissons le bilan.

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