LHôtel de Bourgogne
Uri LKS TIIKATHKS DE LA FOIRE.
Mossi<Mii*s, cho/'us y chantez bien fort.
Kl iiu^iiir jusqu'à jionln» Imlciiio :
[.a troiipr. JhnliiMiiu* N'a pîis tdri. »
IViit-Oln* iraHiVhJ-ollo pas iMi lorl, la troupe italiiMino, si rllov'jVail iMé scmiIo à ce moment, comme <»lh» y ('omplhil*'I>ion, A ri'»j<nor à In Foire; mais une lï\rh<Miso siii'jffisi» avail saliu^ son arrivée. Ces déte»lahlrs Ftvjains, (|iiVllo croyait si bien morts et enl(M'ros. -claiênl ressiiscilrs : ils semblaient même fort fi^aillai^î^/'Un pulilic nombreux, qui n'errait pas auloiiii.nn^* IhéAIros formés, lonr Taisait fête, plus que jaliitWf^.
f'.O'r, vo qui sVlail passé entre octobre 1718 et /iuillol I7t>l, le voici.
Aussitôt après la soirée du Palais-Royal où ils avaicMil joué leur oraison funèbre, les Forains s'élai(Mit nMuisà la besogne. On les avait comparés.^ <l(»s cygnes niouranls; ils entendaient montrer qu'ils élai<»nl, lout couinie les Ilaliens, des phénix qui nMiaisseul de leurs cendres. Sans doute, ils venaient d'élre supprimés; mais élaii-ce là une décision bien irrévocable? N'avait-on pas, sous le précédent règne, licureuseuKMil passé de pareilles traverses? Si Ton avait pu éluder les ordres et la volonté redoutable du l'eu roi, que ne pouvait-on espérer du Régent, qui venail d'applaudir sur la grande scène du Palais- Royal une troupe sacrifiée malgré lui, et dont tout le monde connaissait la facilité, la faiblesse extrêmes? N'élail-il pas naturel d'attendre de lui un de ces « manquements de parole si nombreux, qu'on
pouvait oompLer pour rien ley plus posîlivps >? C'est (ionc nxev confiance que 1rs morts se préparèrent pour la Foire Saint-Gerniaiii de 17i*J. Une pièce de circonstance, !e Happel de la Foire à la vie, aeconipa^nee de T/Ye des Anta::oncH^ que Tarrêl rendu avait euipôché de jouer, et de la Stfflue ïnerveilleuse, comédie nouvelle, devait montrer que les gens qu*on tue se portent quelquefois 1res bien. Malheureuî^emenl, rautorisalion sollicitée ne vint pas, el il fallu l ajourner la manifestation projetée. Il eût (Hé vraiment bien hardi de donner ri le de^ Anmzones, uni' pièce officiel Icment intei^dite par snile île la suppression des tbèiUres qui devaient ia jouer, et plus téméraire encore de mettre sur la scène et de célébrer la résurrection de jj^ens puldiquenienl condamnés à mort et noloirement exéculés. Quand on persiste h vivre en dépit des ordonnances, on se fait petii, on se cache. C'est ce que firent les Forains en celle année 1719, si triste pour eux. Ne voulant pas fermer leurs théâtres, ils devinrent sauteurs el danseurs de corde, ou s'abritèrent derrière des marionnettes» Mais ces marionnettes les cachèrent mal. Payés pour savoir combien leurs ennemis avaient h\ vie dure, et toujours aux aguets, les Comédiens Français et Italiens découvrirent le nouveau refuge et le nouveau stratagème. Ayant appris que le public venait en foute aux Grandes Mantmneties, cet empressement les inquiéta, et quelques-uns d entre eux, La Thoriîlière, Poisson, Dangeville et Duchemin, se mêlèrent aux spectateurs. Très vite édifiés, ils dépêchèrent uu commissaire avec pleins pouvoirs,
el soumirent au Régent le procès-verbal que voici :
« Nous avons remarqué qu'il a été joué sur un petit théâtre des marionnettes, et qu'après le jeu des marionnettes fini, il a été annoncé, sur le même théâtre, par un particulier, que la comédie allait être jouée par des personnages naturels. Et en effet, un instant après, la toile ayant été levée, ce qui forma un plus grand théâtre éclairé de plusieurs lumières et orné de décorations, il a été représenté sur ledit théâtre une petite comédie dont le sujet était : les Amours et le Mariaije tV Isabelle avec Octave, troxihlés par le major de Bagnolet, Dans ladite comédie étaient plusieurs acteurs et actrices faisant les rôles d'Arlequin, de Mezzetin, de Pierrot, d'Octave, d'un vieillard, d'Isabelle et de Colombine, les dits acteurs changeant quelquefois d'habillement et de personnages, savoir : le dit Pierrot déguisé en marchand d'eau-de-vie et en oublieux (marchand d'oubliés) et le dit Arlequin en officier d'armée, sous le titre de Major de Bagnolet. Tous les dits acteurs se parlent et se répondent les uns aux autres pendant toute la pièce, depuis le commencement jusqu'à la fin, sur le sujet qu'ils représentent, ce qui forme une petite comédie suivie de scènes qui ont toutes rapport les unes aux autres. Et nous avons remarqué aussi que tant dans le cours de la comédie qui a été représentée jusqu'à la fin d'icelle, il a été chanté des chansons et dansé quelques danses par les dits acteurs et actrices accompagnés de quelques violons. »
Aucune nouvelle mesure de rigueur n'ayant approuvé celte dénonciation, le principal directeur des théâtres forains, Francisque, se hasarda l'année suivante, en 1720, à rouvrir son théâtre. Dans un prologue timide, et où l'on se faisait tout petit, Lesage et d'Orneval montraient la Foire sous la figure d'Arlequin, affamé et terriblement maigri depuis dix-huit mois, qui venait implorer le secours du Diable d'Argent^ le plus puissant diable de la dia-
hlorie, celui qui règne en maître dans le cœur des humains, le grand factotum qui fait bouillir toutes les marmites du monde, qui ouvre la porte des cabarets, qui amène à Paris le fromage de Milan, cette merveilleuse machine qui fait aller et venir les hommes, et qui met les femmes en mouvement. Et le Carisfiimo Diavolo, à défaut du Régent, essuyait les larmes de Tinfortuné, lui restituait sa balte, empHssail sa tôte d'idées polissonnes, de fadaises, de balivernes, et le sacrait à nouveau grand prôtre de la folie foraine. Toutefois, comme cette autorisation était fort insuffisante, et très imparfaitement légale, la prudence commanda de s'abstenir au moins des libertés les plus sévèrement refusées autrefois, c'est-à-dire des vers, des couplets et des vaudevilles. Dans les pièces jouées cette année-là, le Roi (/c^ 0(jres et la Queue de Vérité, le spectacle tenait la première place avec les sauteurs et danseurs. C'étaient surtout des jeux de scène, des cabrioles et des culbutes, des tours d'adresse et do passe-passe; c'étaient des hommes qui se métamorphosaient en chats, et des singes qui devenaient des hommes ; c'étaient des géants qui portaient des bottes de sept pieds de haut et des ogres qui mangeaient des petits maîtres en rôti, des Parisiennes en ragoût et des procureurs à la daube. On y voyait encore le malheureux Arlequin, — sans doute la Foire elle-même, — mijotant dans un chaudron, tandis que des cuisiniers très méchants et très laids, — peut-ôtre les Comédiens Français et Italiens, — attisaient le feu en exécutant des danses barbares et en vociférant des
mois mystérieux, aux désinences pleines de menaces et de gourmandise.
Le comique des pièces suivantes, qui prudemment sont toujours en prose, est plus fin et plus littéraire. Il y a môme, dans la Boîte de Pandore, une ingénieuse idée, artistement mise en scène. Au village où vit la petite amie de Jupiter et où Ton s'apprête à célébrer une noce champêtre, tout le monde est heureux et pur. Les parents des jeunes époux sont désintéressés; ceux-ci sont innocents et candides; les belles-mères adorent leur gendre et leur bru; la tante ne minaude pas pour effacer sa nièce; un amant éconduit abandonne son bien au rival préféré. La curieuse Pandore ouvre sa boîte; et voici, envolée à travers une épaisse fumée noire, une foule de petits monstres ailés, la Coquetterie, la Bouderie, la Jalousie, la Médisance, la Haine, la Fureur et TEnvie, — TEnvie, le plus détestable de tous les fléaux, celui qui surtout déchaîne la guerre dans le hameau paisible. N'est-ce pas elle aussi, d'ailleurs, qui a interdit aux Forains les vers, léchant, la danse et les décorations ?
c Messieurs, dit le dieu Mercure aux spectateurs, nous vous avions préparé un divertissement complet; mais l'Knvie, qui est sortie de la Boîte de Pandore, nous oblige à vous donner des comédies toutes nues.
N'épargnez donc pas l'indulgence
A des acteurs infortunés
Qui sont aujourd'hui condamnés
A supprimer le chant, la danse.
Et, qui pis est, les décorations.
Plaire à l'esprit est donc notre unique ressource. Si nous nous tirons bien d'un si grand embarras.
Ce iw sera, par ma foi, pas
\' ol e r 1 ' a rgc r» t d e vo t re b o u rse , »
On allait Hre tiré d'embarras, gj'ûi-e, dit une niM de Lesagc, à des prolecteurs d'une grande disLinc- Mon, mais gnlee siulout à l'arrivée des Italiens au faubourg Saint-LaurenL Loin de dt^plaire aux Forains, comme il semblait naturel, celte intrusion dans leur domaine les servit h merveille. La Comédie Fran(;aise, par erainb' d'un rapproeliemenl entre les nouveaux loealaires et les anciens pi-opriétaires de la Foire, voynil aver un seeret dépit l*exode de ses alliés de la veille.
A %Tilre honneur, ilmes viles, Vous fioi'tez un coup mortel,
lui faisail ilire Lesage dans le Rappel de la Foire à la vie. N'élait-€C pas le cas de profiter de cette heureuse mésintelligence? Occu[>és dt^ cette allaire, évidèiiuuenl désireux île gêner les infidèles dans leur leniative, les Comédiens t>ançais fermeraient sans doute les yeux sur les nouvelles libertés prises par ceux qui venaient tort à propos, dans Arlequin Endijmiou, de parodier une pièce de THôtel de Bourgogne, Diane et Emli/mi(m^ et qui seuls pouvaient faire avorter rexpédition ilalienne. Oui sait? Peulélre même les en cou ragera il -on. Ils osèrent Tespérer et publiquement manifester cet espoir par la bouche de Thalie elle-même,
« Fierai as, ouvrez tes yeux et connaissez Ttialie. l'aile vient par pitié vous olïrir soji secours..,.
Les sent s Romains, mes lavons,
Peuvent vous ôter la parole :
Je vais leur inspirer de la bonté pour vous.
Vous parlerez pendant la Foire.
Bien loin de s'en montrer jaloux, Ce serait pour leur cœur un plaisir assez doux Si sur tous vos voisins vous aviez la victoire. »
Il n'était pas téméraire d'espérer et d'escompter cette bienveillance, et partant celle du pouvoir royal, qui n'avait jamais persécuté les Forains qu'à contrecœur, sur l'injonction des Comédiens Français. Au moment même où les Italiens ouvraient leur théâtre du faubourg Saint-Laurent, les Forains, sans autorisation régulière, mais sans opposition, reprenaient leurs anciens privilèges, et donnaient des pièces en vers, avec danses, chants, vaudevilles et décorations.
Qu'allaient-ils faire de cette liberté, tacitement accordée? Sans doute, pensait la Comédie Française, ils vont vivement trousser les intrus qui prétendent les déposséder; et ceux-ci, tués par les dépenses énormes qu'ils ont engagées et par des satires méritées, seront bien forcés de déguerpir.
« Ils verront l'événement.
Franchement, Ils hasardent diablement.
En levant ici boutique Ils prennent leur émétique. »
On fut d'abord loin de compte. Ravis de la mauvaise humeur des Grands Comédiens, flattés des humbles avances que leur firent en arrivant leurs amis d'autrefois, fort peu troublés par la menace d'une concurrence contre laquelle ils se sentaient de taille à lutter, les Forains accueillirent la troupe fugitive avec une franche cordialité. « Pour ma compagne
je vous prends », avait dit la Comédie Italienne. « A vos tendresses je me rends *-, avait répondu la Comédie foraine.
« Accourez, acteurs d'Italie.
Dansez, mettez-vous tous en train.
Célébrez ce jour qui vous lie Pour jamais au peuple forain. »
Malheureusement, Torgueil déplacé des nouveaux venus, le nombre exorbitant de leurs afflches prétentieuses, leurs efforts pouréblouir le public et éclipser les voisins avec une salle tout en or, des costumes somptueux et des décorations ruineuses, Tidée bizarre qu'ils eurent, pour rentrer dans leurs frais, d'organiser, en plein été, des soirées dansantes.
Et d'imaginer un bal Dans la ca, ca, ca, Dans la ni, ni, ni.
Dans la eu, eu, eu.
Dans la ca, dans la ni, dans la eu, Dans la canicule,
toutes ces maladresses prêtaient si bien à la satire, que leurs hôtes, d'abord si bienveillants, ne surent pas résister à la tentation ; et dans le Régiment de la Calotte^ joué le 1®' septembre 1721, dans ce régiment métaphysique où sont enrôlés tous les fous et tous les grotesques, ils réservèrent un brevet, une place, une calotte et une marotte d'honneur à la Comédie italienne, représentée par Pantalon.
LA FOLIK.
« Je vous présente le seigneur Pantalon.
MOMLS.
Eh ! que vient-il faire ici 1
PANTALON {saluant Momus).
Son depulato délia mia Compania....
MOMUS, le contrefaisant.
Mia Compania..., Oh! que diable, gardez votre italien pour la ville; il faut parler français dans les faubourgs.
PANTALON
Mes camarades voudraient être Acteurs de votre régiment. Je viens ici, souverain maître, Vous demander votre agrément.
MOMUS
Voilà les Italiens! Ils veulent être partout.
LA FOLIE
Momus, il faut les recevoir.
On les reçoit, en effet, et la cérémonie, pour être copiée sur celle du Malade imaginaire^ ^ n'en est pas moins plaisante; au contraire.
L'orchestre joue une marche folle. Trois danseurs et trois danseuses paraissent, suivis d'une douzaine de calotins vêtus de robes à longues manches, parsemées de rats. Ils ont la calotte en tête et la marotte à la main. Derrière eux marcheni deux enfants
1 . Molière est souvent imité et parodié aux théâtres forains. Dans Les Animaux raisonnables, Ulysse, autorisé par Circé, propose à ses compagnons, métamorphosés en hôtes, de reprendre leur forme première, et le porc lui répond :
• Quand vous me pourriez donner
Circé votre mie, Pour me faire abandonner
Mon aimable truie.
Je dirais, sans barguigner
Reprenez votre Circé,
J'aime mieux ma truie, O gué.
J'aime mieux ma truie! »
mMiis iIo iniMiM\ H poi'lnnl, Tun une grosse calotte, rmiln» iinr nwiroMo. Momws, la Folie et Pantalon rrrinrni la niarcho. Après quoi, on apporte une l'Iiiiin» tW profossonr où Momus prend place. Pan- InliMi HiiKsioil an bas do la chaire, sur un labouirl I VH ralotin> rxaniinatours se groupent sur des l^nii H. doH diMî\ riMôs do la scène. Quand chacun i\ |M I». v;i pliu'o. Momus adivssc ce discours à TAs-
MOMl s.
. Movv»Mv> ralotini.
M,'** î;î\OJV M ditflli,
IV^p.^ K- »:î\înd lvM>in qu'avotis
IV !sv'.:v , oniodianis.
\xv.v . / jHM;^or n)iou\ faoore
v\ ':.;"..■ -.-.ov p:v:uior»\
\ ,' . .;: , , V. \oî^:s oss«*n*.
PANTALON
Theatrum decorare, Postca cantare, Ensuita dansare.
LE CIKli'irH.
Bone, bene respondorc ; Dignus, dignus est iiitrare In Calotino corpore.
DKUXIKMK CALOTIN.
Si voisini dans leurs pièces Avaient bellas novitales, Bcnc scriptas et salaces, Quid, pour illis resistare, Trovas à propos facere?
PANTALON
Theatrum decorare, Postea cantare, Ensuita dansare.
LK CIIOEUK.
B(îne, bene respondere..., etc