DE LOUIS XV
Nouvelles tribulations des acteurs forains. — Renaissance du monologue. — Piron et ses opéras-comiques. — Les Marùmnctles étninfjères de Lesage et les Grandes Mnrionnettcs de Francisque. — Dernières l'arces de Piron el nouvelles farces de Lesage. — Tolérance du pouvoir et de la Comédie Française. — Louis XV, le bicn-aiiné des Forains.
Par ordre th» Son Allesst» Royale Madame, el malgré rédil de suppression, toujours en vigueur, trois comédies foraines ont été jouées, le 2 octobre 172J, sur la scène même du Grand Opéra. La première, MWQ reprise, décrivait l'étranglement et les funérailles de la Foire, sacrifiée trois années auparavant; la seconde célébrait, prématurément, son rappel à la vie: et la dernière plaisantait les acteurs enrôlés dans le Régiment de la Calotte, ces pauvres Italiens que la faillite guettait au faubourg Saint-Lîiurent.
Ces bravades, officiellement autorisées, d'une troupe toujours officiellement condamnée, réveillèrent la rancune assoupie de la Comédie Française. On invoqua les ordonnances prohibitives du Parle-
ment, on brandit Tarrêtde mort signé par le Régent, et Francisque fut invité à réintégrer sa tombe. Cependant, à force de démarches et de prières, il obtint de jouer des monologues. Cela valait mieux sans doute que de danser sur la corde; mais la portion n'en devait pas moins paraître très congrue à des auteurs, des acteurs et des spectateurs qui avaient fait, joué et applaudi des pièces complètes, en prose et en vers, et des opéras-comiques. Pour se résigner, après quinze années d'efforts et de progrès, après tant d'étapes péniblement franchies, à retomber aussi bas que l'on était en 1707, il fallait un fier amour du théâtre, une âme fortement chevillée dans le corps. Lesage et ses collaborateurs ne se sentirent pas le courage nécessaire à cette reculade ; et quand Francisque vint leur demander des monologues, ils lui répondirent par un refus exaspéré. « Nous ne voulons pas, dirent-ils, obéir aux sommations de messieurs les Grands Comédiens ; nous nous refusons à fabriquer ces sortes de pièces stupides qu'on prétend nous imposer. Ces tours de force, ces exercices de voltige littéraire se faisaient au temps jadis, quand nous étions jeunes, sans ressources et s&ns appui. L'époque est aujourd'hui passée pour nous de pareils apprentissages. » — « Nos persécuteurs, gémit alors Francisque, vont donc savourer la joie de vous avoir réduits au silence. — Vous ne le voudriez pas, . répliqua Lesage. — Certes non; mais que comptez-vous faire? — Vous le saurez bientôt. En ce moment, nous ne pouvons rien pour vous. Prenez un jeune. »
120 f.ES TH!^:ATRES DK r,A FOIRE.
Et Francii^que courut chezPiron, CéLait prul-ôlre Lesaf!:e iui-nn^meqiii avait cionnéce consoiL L'auteur do Gil lUas rencontrait souvent au Cafc Procope ce nouveau venu dans les lettres ; cl, comme les autres lia bi lues de rcndroît, Tabbe Deslbn laines^ Duclos, Frcrct, il se divcrtissaîl fort de rentrain. de la verve originale et des saillies un peu grasses de ce Bom^guignon, que Voltaii"** allait dcdaigneiisemenl appeler Gilles. — - < Je suis entrepreneur de rOitéra-Cloniique. dit Francisque à Piron. La police m'inlenlil tic faire paraître plus d*un acteur parlant sur la scène, MM. Lcsage el Fuzelîer m'abandonnent. Je suis ruine, si vous ne venez pas à mou secours. Vous êtes le seul boni me qui puissiez me lin'r d'aiTaire. Tenez, voîlà cent écus. Travaillez, et comptez que ces cent écus ne seront pas les seuls que vous rccevrez. » 11 dît, se lève, tire la [)orte et disparaîl.
Récemment ari-ivé à Paris, encore inconnu du public, et obligé pour vivre de copier chez le cbcvalierde Liclb^ïsb' de vieux grimoires qu'on ne lui payai! pas, Piron fut vivement stimulé par cette visite flatteuse el par cette pile d'écus arrivés fort à propos, el qu'il voulut loyalement gagner. Le surlendemain, il apportait à Francisque le monologue demandé, — « Tenez, lui dit-il, voilà votre pièce et votre argent. Si Touvrage est lion, vous serez toujours à temps de me payer; sTl est mauvais, jetcz-le au feu. » Au lieu de reprendre les cent écus, Tentrepreneurlui en compta cent autres.
C'est qu'il était enchanté, renlrepreneur, el il y avait de quoi. Deucalion- Arlequin est, en même
temps qu'un surprenant tour de force, le chef-d'œuvre du genre. On verra, quelques années plus tard, le même sujet échouer au Théâtre Français, parce que l'auteur, dont rien cependant ne gênait la liberté, n'avait mis en scène que deux personnages *. Réduit à n'en faire parler qu'un seul, Piron obtint, après une courte hésitation du public déshabitué de ces sortes de pièces*, un succès étourdissant, et qui marque encore. Ce coup d'essai et de maître est une date dans l'histoire du monologue et des spectacles forains, comme le Gid et Hernani dans l'histoire de la tragédie et du drame romantique.
Seulement, Piron se soumettait mieux que Corneille aux nécessités du genre. Embusqués derrière Aristote, les Mairet etles Scudéry avaient pu refuser au Cid le titre de tragédie. Le commissaire envoyé chez Francisque par les Comédiens Français aurait été bien empêché de constater dans son procès-verbal que Deucalion n'était pas un monologue. Au lieu de cette satisfaction, que la longue liste affichée des acteurs de la pièce lui permettait d'espérer, le pauvre homme eut le gros ennui de se voir livré par la malice du poète à la risée du public. A un certain
1. Deucalion et Pyrrha, comédie en un acte, en prose, par M. de Sainte-Foix, au Théâtre Français, 1741.
2. C'était peut-être aussi la faute du Romulus, de La Motte, alors dans sa nouveauté au Théâtre Français, et d'un Timon le Misanthrope, qui attirait la foule aux Italiens. Dans la première scène de son monologue, Piron fait allusion au petit nombre des spectateurs de la première représentation. « Ah! dit Deucalion, que nous allons faire un beau soliloque! Quel dommage de n'avoir point d'auditeurs! Que de bons mots perdus! « Les jours suivants, on refusait le monde.
122 LES THÉÂTRES DE IJl FOIRE.
moment. Thalie arrive sur la scène, jouant des castagnettes, dansant, solfiant des airs légers et faisant des entrechats. Elle s'approche de Deucalion, prêle à parler, la bouche ouverte. Cehii-ci, vivement, la lui ferme avec la main, et appelle à son secours le délégué des Grands Coméiliens : « Monsieur le Commissaire, alerte! Em péchez-la de parler, je n'en réponds pas. Sauvez-nous Tamende. ■ Et les spectateurs de rire, tournés vers le trouble-féte officiel, qui ne savait où se cacher!... « Parlera, parlera pas!... » Il ne parla pas, et fit bien. S'il avait intimé à Thalie Tordre de respecter TarréLou simplement protesté contre cette comique apostrophe, il aurait lui-même introduit le dialogue dans la salle, et commis la contravention. (Vest contre lui-même qu'il eût dû verbaliser. Un monologue, nous disent les dictionnaires, est une scène où un auteur est seul et se parle à lui-même. Tel n'est pas le monologue de Piron. Deucalion n'est presque jamais seul, et il parle à une douzaine de personnages, Melpomène, Thalie, Apollon, TAmour, Polichinelle, Pyrrha, un capitan.un robin,un laboureur, un artisan. Et tous ces acteurs, pour être muets, n'en sont pas moins très vivants et très comiques. Ce monologue est en même temps une pantomime. Melpomène, c'est-à-dire la Tragédie, vêtue à la romaine, exactement comme les actrices du Théâtre Français, ne parle pas; mais comme sa démarche prétentieuse, ses mines passionnées, ses grands gestes, la trompette épique qu'elle a volée à Calliope * et qu'elle
I Une note de l'auteur explique la critique qu'il prétendait faire. - Ce mélange des deux attributs, dit-il, est une allu-
brandit d'une main, tandis quedeTautre elle menace de son poignard les spectateurs de la Foire, la rendent extravagante et drôle! A toutes les invites de Deucalion qui, très pressé de repeupler le monde, lui offre son cœur en vers tirés des plus mauvaises tra gédies d'alors, elle répond par de grotesques mouvements de corps dédaigneux, et par des regards courroucés. « — Madame, êtes-vous muette?. . Êtesvous sourde?... Attends, attends, voici qui te rendra l'ouïe. » Et, tirant son sifflet de sa poche, il lui en donne un grand coup dans le tuyau de l'oreille. Melpomène bondit sous l'outrage et s'enfuit. « — Hé, que diable. Madame, on ne saurait avoir raison de vous sans ce petit instrument-là. » Apollon ne parle pas non plus, mais il joue de la flûte, extasié devant la vieille Pyrrha endormie, et le mari accompagne la déclaration musicale faite à sa femme en chantant les paroles d'amour du mauvais opéra dont le musicien divin parodie les airs. « Que d'attraits! Que d'appas! Contentez-vous, mes yeux; parcourez tous ces charmes.... Est-il fou? le voilà qui parle à ses yeux, comme si ses yeux avaient des oreilles. Il leur dit de parcourir les charmes de ma femme. Ah ! par ma foi, ils n'auront pas bien du chemin à faire.... Payez-^ous, sil vous plaît,.. Doucement, Seigneur Apollon, vous vous passionnez trop.... » Et comme Apollon se courbe sur la dormeuse, une grêle de coups tombe sur son dos. — Pyrrha ne parle pas davantage : la fatigue du voyage, l'émotion, les dangers courus, la rigueur
sion au défaut des tragédies du temps, où l'épique était le ton dominant •>.
des ordonnanceîs l'onl rendue mu elle, irréinédiablemenl moetle: mai.s elle se livre, pour apprendre à?son éjioux tpi'elle a été saiivée par IV^ase, à la plui* dt*sopilanle des panloniîmes : elle fait de grands mouvemenls de bras imilanl des ailes, elle galope sur la seène, el mulliplie. romme autant de coups de foueL les claqueiueuLs de lang-ue contre soo palais.
Polichinelle esl plus hardi : il parle, el pour dire des choses inrlrspensaliles à raclion. Cresl lui qui révèle en son baragouin le sens de Foracle.
i Nous avons consulté Tliémisjuî raconte Deuealion. Prenez, nous a-t-elle dil, les os de voire grand'mère et jetez-les derrière vous. O vous, qui avez inspiré tant de commefdah'iirs, ne [iourrie2-vtnis nous donner lu clef de cet or^aele? »
Ainsi mise en demeure de réjioudre, la prali*|ue de Polichinelle siffle ce ipiatrain :
* Rien n'est )>his fncile à faire :
W*us le saurez en ileux mots, La terre esl votre grand mère, Et les pierres sont ses os. »
< Voilà parler, relfi, -* s'écrie De u cal ion ravi. Par 1er, oui; mais qu'allait dire M. le Commissaire? Celte fois encore, il se tut, faute d'ordre. C'est que les Comédiens Français n'avaient pas prévu ce stratagème, el le sifflel pratique n'élnit point compris parmi les voix proscrites dans l'arrOl du Parlement. Il était même officiellement autorisé. « Polichinelle, dit Fabbé Cliérier, censeur des ouvrages dramatiques à la Police, peut jouer des comédies, à la charge de les représenter dans son idiome, qui est
celui du sifflet-pratique. Il faut encore qu'il se renferme dans son institution, qui est d'avoir sur le^ théâtre un voisin ou compère qui l'interroge par demandes, et à qui Polichinelle répond avec sa précision polissonnique ordinaire. »
Piron n'avait donc pas violé les ordonnances, et sa pièce était bien un monologue.
C'était aussi, comme toutes les farces foraines, une comédie à grand spectacle, jeux de scène et tours de force, une pièce ingénieusement combinée pour permettre à l'agilité des sauteurs et danseurs de se déployer librement. Il y avait du tonnerre, de la grêle, des éclairs, une pluie diluvienne, toute une machinerie compliquée. Deucalion apparaissait, jambe de çà, jambe de là, en équilibre sur un tonneau ballotté par les ondes. Puis on le voyait, à califourchon sur Pégase, s'envoler vers les frises, et, par un saut périlleux, dont Francisque se tirait en maître de l'art, retomber des nues sur le théâtre. Pyrrha elle-même faisait son entrée par le haut du cintre, assise sur ce même Pégase, un Pégase bizarre, qui avait des oreilles d'âne et des ailes de dindon, et dont le poitrail était caparaçonné des annonces de pièces tombées cette année même à la Comédie Française. Il y avait aussi des soli de flûte très divers, les uns gais, les autres plaintifs, tous remarquables. On se serait cru au concert du roi. Il y avait des danses de sylphes exécutées par les meilleurs sauteurs de la troupe, vrais enfants de Tair, et des pas de deux, où la bientôt célèbre mademoiselle Salle, charmante dans son costume de Grâce,
\m LES THKATRES DE LA FOIRE
i'L sQii iVère ei\ Cupidon, se lireni, pour la première ibis, applaudir des Parisiens. On se serait cm à rOpéra. Il y avait enfin toulr la scène de la nouvelle création des h oui mes el des femmes, qui sortaient brusquement, on ne savait d'oii, à chaque pierre plus précieuse que la pierre pliilosophnie, jetée pair la muette Pyrrhn t^l le bavard Deucalion. Et pendant que des Amours, des Sylphes el des Grâces célébraient par une (!anse finale cet accouchement pou ordinaire et ce retour des humains à la vie, uiï coucou, qui ne voulait pas mtMne attendre la second© génération, chantait dans la coulisse son rcfrait malicieux.
Monologue inattacfuable, féerie féconde eu sur prises, en speclticl(*s variés^ toujours très naturelle meut amenés, Arlequin-Deucalion était aussi um satire, la jdus ^[iu\ la plus vive et la plus compltMe des satires. Rien n'échappe à la verve audacieuse et narquoise de celui que Grimm définira plus tard: it une uiaehine à saillies «.Tous reçoivent en [mssaiil un coup de la bat le trArlequin : les hommes i!<' guerre qui s'imaginent élre formés d'une pierre plus précieuse que les autres, parce t[u"ils savent tuer avec une pincée de poudre el du plomb gros comme rien, lancé de loin, Iraîtreusement ; les gens de justice^ hommes de loi, robins et procureurs, tous ganjons de boutique de Thémis la vendue, tlontles yeux &odI frijïons, les mains crochues et le nez tourné à la friandise ; les fmanciers, avec leurs sacs d'écus, sac5 aux forfaits, vraies boîtes de Pandore; les hommes^ de lettres qui se sont lignonnés, se tignonnenl, é
longtemps encore se lignonneront pour ou contre Homère ; les gens d'Église, qui nous menacent de la part des dieux offensés, qui nous chantent les mœurs innocentes des premiers temps, et qui multiplient les crimes comme ils se multiplient euxmêmes, sans que le mariage s'en mêle et sans avoir jamais chez eux de femme en couche. Quoi encore ? On ne suppose pas que Piron ait pu oublier dans ce nouvel Enfer burlesque les éternels ennemis de ceux qui ont invoqué son aide. La voilà bien en effet, la Comédie Française, représentée par la gesticulante et haut guindée Melpomène qui est de pied en cap toute convulsion, et par Thalie, qui n'ouvre la gueule que pour médire du tiers et du quart, et dont la langue perfide a allumé contre les Forains le courroux céleste. Les voilà bien aussi, tous les fournisseurs ordinaires du Théâtre Français, les La Motte, les Crébillon, Voltaire lui-même et Marivaux. Pour les livrer aux rires du public, il suffira de deux ou trois vers de liomulus.de Rhadamisle, d'Arlémise et d'Annibal, gaiement parodiés par Piron et déclamés par Francisque avec une emphase grotesque. Lesage et Fuzelier, coupables d'avoir lâché leurs amis dans la peine, recevront, eux aussi, quelques coups de fouet bien cinglés. Jeter à la mer Polichinelle, comme le fait Deucalion, c'était, on le verra bientôt, y jeter les déserteurs de l'opéra-comique, descendus au métier de joueurs de marionnettes*.
1. L*allu8ion est plus transparente et Tattaque plus directe clans ces deux passages : Deucalion (jetant des pistolets dans la mer) : « Allez-vous-en à tous les diables, d'où vous
Piron dî^îiil «juil éiernuaU s«f< épigra mines, ijuv tU' îoh il dut élemuer pendant les deux jours qui lui ont suffi fHjur imaîfiner. composer et écrire celle long^ue épiîframnie. mimée et monologuée en trois actr*s. qui sapp^-lle Deucalion-Arleifuin !
Cinq semainc-i plus tard, à cette mc^me Foire Sainl- Germain de i7*i2. Francisque donnait une nouvelle pièce de son nouveau collaborateur. V Antre de Tivphoniu^, opéra-comique en trois actes, où il n'y avait pas moins de neuf personnages, tous parlant à qui mieux mieux : el la pièce fut jouée pendant huit jours, sans même que M. le Commissaire se montrât avec sa verge, à son banc formidable. Pourquoi celle audace des uns et cette abstention de Faulre? rVesl que celle représentation élail donnée dans les derniers jours de carême: el pendant la semaine S2iinle, tous les théâtres, excepté ceux de la Foire, étant fermés, les privilèges des Comédiens Français se trouvaient provisoirement suspendus: les acteurs forains pouvaient donc parler.
Ils profilèrent largement de celle tolérance forcée, et les Parisiens, privés à ce moment de tous les aulr(»s spectacles, et ravis d'avoir, comme dans les bonnes années d'autrefois, des pièces foraines complètes, firent à ce second essai de Piron un accueil très chaud. I*ar modestie ou par prudence, Tauteur Tavait annoncé comme une « simple pièce d'intrigue
venez; et cpie d'ici à la fin des temps on n'entende plus parler de pistolets, de fusils, ni de Fuzelier. » — « Pourquoi le Fou, de temps en temps, ne dirait-il pas de bonnes choses, puisque Le Sage, de temps en temps, en dit de mauvaises? »
telle quelle», faite en quelques heures pour ne pas laisser échapper la bonne aubaine offerte par les ordonnances ecclésiastiques. En réalité, c'était plus et mieux qu'une comédie farce. Cette description de Tantre de Trophonius, vraie caverne d'Ali-Baba, où l'on fumige les pèlerins qui venus, gais, s'en retournent tristes, à la différence des pèlerins de la Foire qui laissent au théâtre de Francisque les pensées les plus mélancoliques, et l'histoire de ce vieux financier amoureux d'une jeune coquette auraient peut-être faiblement diverti, si Piron n'avait saupoudré sa pièce, à la fois banale et extravagante, des satires les plus malicieuses contre les médecins, les procureurs, les marchands, les poètes, les hommes d'argent, les fermiers généraux et la gent irritable des critiques. En vérité, voici qui fait honneur à la clientèle de Francisque. On la savait très friande de gaberie et volontiers frondeuse ; mais il fallait qu'elle fût aussi bien au courant des choses de l'esprit et lectrice assidue des gazettes littéraires pour s'amuser, comme elle le fît, et comme le constate joyeusement l'auteur, des plaisanteries mordantes jetées à plume débridée, avec autant d'audace que d'irrévérence, sur le puissant dispensateur de la gloire et des pensions, le Mercicre Galant^ ce même Mercure sur lequel, trente ans plus tard, Piron sera gratifié par le roi d'une rente de deux mille francs.
« Ne faites-vous pas toujours, demande Arlequin à Mercure, les commissions amoureuses de Jupiter?
— Non, répond le messager divin. Depuis que tous les dieux et les demi-dieux de l'Olympe se les arrachent
des mains, il n'y a pas là*haut de Teau à boire dans ce métier-là. J'ai été obligé de venir chercher ici-bas de remploi; et, de dieu que j'étais, de me faire^un misérable colporteur, dont il nesl pas que vous n'ayez entendu parler sous le nom de Mercure Galant.
— Ah! quel déchet! répond Scaramouche. C'est donc vous qui courez après les pièces fugitives, qui nous annoncez les morts, les mariages, les naissances, les promotions....
— Et les généalogies, ajoute Mercure....
— Toutes choses bien intéressantes pour les lecteurs !
— Assurément. Et un air tendre, une chanson à boire, un commencement de roman sans queue, une énigme ou deux, deux ou trois jolis logogriphes, pour laisser des os à ronger aux beaux esprits de la Cour, de la ville et des provinces, et les amuser jusqu'à mon retour lunaire, n'est-ce donc rien?
— Peste! reprend Arlequin, nous ne disons pas cela. Che (justo! Continuez. »
Exaspérés de cette satire très importune, qui avait la malice d'arriver juste au moment où le Merctire s'effoHjait de se faire agréer par le roi et de devenir journal officiel*, les auteurs de cette fameuse compilation cherchèrent une vengeance, et les Forains vinrent la leur offrir eux-mêmes, très imprudemment.
En vue de la Foire Saint-Laurent de cette année. Francisque avait multiplié ses démarches afin de recouvrer la parole. Le succès lui tenait d'autant l>lusà cœur, qu'il revenait d'une tournée dans les provinces complètement ruiné. Un incendie avait brûlé son théâtre à Lyon, et les Parisiens qui, dans Dr fin (lion, l'avaient vu si péniblement échappé des
1, (Test deux ans plus tard, en 1724, que le Mercure galant fui dédié au Roi, et qu'il prit le nom de Mercure de France,
eaux, allaient le, retrouver échappé du feu à grand'peine. L'autorisation ayant été refusée, le pauvre entrepreneur s'était offert à racheter le droit de contravention : on l'avait mis à un prix inabordable. « Tant pis, s'était-il dit, je jouerai quand même ; arrive qui plante! » Et il avait demandé une pièce à Piron, une vraie pièce, qui pût lui procurer une grosse recette. Il aimait mieux coucher en prison que mourir à l'hôpital. Et quelques semaines plus tard, sans autorisation, et malgré les objurgations de Piron qui n'en avait pas moins fait la pièce réclamée, malgré les terreurs de ses camarades qu'il avait despotiquement mis à la besogne. Francisque affichait et jouait Tirésias.
Au moment d'épouser Cariclée qu'il aime et que Jupiter convoite, Tirésias est changé en femme. Le voilà bien embarrassé, le pauvre amoureux, qui a gardé son costume masculin, pour courtiser sa fiancée, ignorante de cette métamorphose et fort humiliée d'une froideur très inattendue. Il s'enfuit enfin, avec les vêtements qui conviennent à son nouveau sexe, et pour le rejoindre la jeune fille prend des habits d'homme. Tirésias qui, en devenant Tirésie, n'a pas perdu ses instincts amoureux, s'éprend de ce bel adolescent en qui il ne reconnaît pas Cariclée, et lui fait les avances les moins déguisées et les plus compromettantes. Les choses iraient loin, si la jalouse Junon n'intervenait fort à propos et, pour se délivrer d'une de ses nombreuses rivales en la donnant à Tirésias, ne rendait à celui-ci sa forme première.
ras LKS THEATRES DE LA FOIRE
SurpxcikVpar la pivspnce ilu Commissaire et par danger «^uspriidii sur les i«Hes, par le comique du f^ujVl, par la hardiesse des silualions» souvent scabreyses, des quiproipios très lîeenrieux et des plaisanteries les plus grivoises, la troupe enleva la pièce avec un merveilleux entrain. Francis<jne surtout qui, jeune et beau, aimait à jouer et joua il à ravir les rùles fie feuinie, fut le plus séduisant des Tiresias et la plus polissonne dc^s Tiresirs. Les rires <»l les applaudissements furent tels, si universels et si conlinus dans les loges, h ramphilhriHre et an parquel, que M. le Commissaire, rraignanl dVlre malmené parle publie, n'osa pas inb*r rompre les acteurs el arrêter la représentation. Il demeura à sa place, immobile, silencieux, stupéfait, sulToqué. Et ee qm le sulToquait, le pauvre liomme, e'élail bien moins la hardiesse des comédiens, violant t arrêt, que la hardiesse de la comédie, violant loule pudeur. Peu à peu, à mesure que les scènes se succédaient, le rlélégné des < .omédieos Fran<;ais se transformail en censeur volontaire de la police, en défenseur dv ta morale outragée. Et c est â ce titre que, le rideau 1 misse, il fit, avec des gens armés, irruption <lans la lc*ge de Francisfpie, Tempoigna, lui et ses camarades, et les lit jeter dans un ml <lr basse tbsse* Quand on murmura contre la rigueur de ce c!n\(iment., il objecta pour la justitier, la licence qui régnait (hins la pièce, « Tirésias^ disait- il, souillait la scène par nn spectacle scandaleux, i
En (*es fiU^ieuses circonstances, Francisque, du fond de son cachol, eut encore recoitrs à Plron, el
celui-ci, directement mis en cause comme auteur immoral*, piqué au vif par les attaques du pudibond Commissaire, rédigea au nom de l'entrepreneur e£ adressa à M. d'Argenson une lettre qui était beaucoup moins une supplique qu'un manifeste. Elle n'épargnait ni les théâtres protégés, dont les dernières indécences étaient précieusement relevées et mises bout à bout, ni surtout M. le Délégué, t cet homme emporté qui se servait odieusement des armes sacrées de la Justice pour satisfaire un mécontentement particulier». Ainsi pris à partie, le Commissaire jeta feux et flammes, parla hautement de réparation d'honneur, et n'exigea pas moins, pour dommages et intérêts, que l'envoi de Francisque aux galères. M. d'Argenson était un homme doux, ennemi des exagérations : il se contenta de renvoyer la troupe à son théâtre, mais avec de plus sévères défenses encore qu'auparavant d'ouvrir la bouche.
Au moins, pouvait-on rouvrir le théâtre. Mais n'était-ce pas une liberté très illusoire, puisque le monologue lui-même se trouvait interdit? Une restait donc que le tremplin et la corde tendue, à moins cependant.... Et Francisque songea à Lesage, dont il connaissait maintenant le projet mystérieux.
« Les auteurs de l'Opéra comique, dit un Avertissement du Théâtre de la Foire, voyant encore une fois leur théâtre fermé, plus animés par la vengeance que par un esprit d'intérêt, s'avisèrent d'acheter une douzaine de marionnettes, et de louer une loge où,
1. El depuis son Ode à Priape il était payé pour savoir combien ces réputations-là sont durables et fâcheuses.
comme les assiégés dans leurs derniers retranchements, ils rendirent encore leurs armes redoutables. »
D'autant plus redoutables, qu'on était protégé contre toute attaque. Les précautions les plus minutieuses avaient été prises pour éviter toute vexation. Lesage entendait n'avoir plus aucun rapport avec les Comédiens Français. Le nouveau théâtre était au nom de Dolel et La Place, hommes très pacifiques alors, qu'on laissait en paix; et non seulement les acteurs étaient en bois, mais c'étaient même des mari(ynnettes élrcnKjère^. (^es deux mots se lisaient en grosses lettres à la porte de la loge; et dans un prologue, VOmbrc (lu rocher-poète, un de nos premiers poètes conducteurs de fiacres, les auteurs avaient pris soin de faire à ce sujet une déclaration publique.
POLICHINELLE, Cl part.
€ r/ie faliga! Me voici donc arrivé à Paris par la commodité de mes sabots, comme un apprenti financier.
LE COMPÈRE, courant embrasser Polichinelle, Eh! C'est le compère Polichinelle!
POLICHINELLE, faisant deux itas en arrière.
Vous êtes bien familier, mon ami ! Est-ce que nous {Mirions gardé les cochons ensemble?