‹ Les théâtres de la foireChapitre 22 sur 51 · JUPITER · texte numérisé non relu

JUPITER

Volontiers. Je te la donne. >

1. Pour traduire très exactement l'idée de l'auteur, il faudrait, je crois bien, écrire Foire avec une f minuscule.

Mais dans quelles fâcheuses circonstances se célébrait cette union ! Momus et sa fiancée étaient en bois ; et ils parurent si gauches, les fils qui les dirigeaient mal à cause du poids des acteurs et de la hauteur du cintre s'embrouillèrent si malheureusement, que tout alla de travers, et la chute fut complète. Pour surcroît de disgrâce, Francisque, voulant faire une sorte de rapprochement entre son état passé et son état présent, et jeter un peu d'héroïsme sur ses guenilles, avait eu la malencontreuse idée d'orner l'affiche qui annonçait le Mariage de Momus de ce demi-vers de Virgile : Qiiœ sit rébus fortima videtis. Cette nouveauté ridicule d'une citation latine dans une affiche, et surtout dans une affiche de' marionnettes, fut tympanisée, comme elle le méritait. Fuzelier, rival de Francisque et rédacteur du Mercure, ne manqua pas de la signaler dans son journal et de s'égayer sur le compte du pauvre entrepreneur, « lequel, disait-il, n'avait pas brillé avec ses marionnettes, malgré l'exclamation latine dont il avait embelli son affiche ». Et il afTeclait de prendre pour un cri de triomphe une exclamation simplement plaintive. Francisque ne voulait, avec sa citation, qu'étaler sa disgrâce et montrer combien, étant réduit à ses marionnettes, il était déchu de sa gloire. Piron protesta bien contre la mauvaise foi et le contresens du Mercure; mais le coup avait porté. Il est souvent malaisé de faire revenir les imbéciles sur une idée qu'ils ont trouvée dans leur journal.

Ce nouvel insuccès et ces infortunes répétées étaient d'autant plus lamentables, que Francisque,

un vaillnnl nn sfimnie <i luen digno d'un nieilIeuT" sort, nin^aii pu facilement, avec un peu de mode^^lir, avoir la paix et la rorlune. Quand on voit le grand nombre de danseurs, v(flli«<eurs et sanleurs qui de |ïîuioul . d'Allemagne, d'Angleterre et d'Éeosse. d'Il^dîe eL de Hollande, viennent a Paris à cette époque^ et y l'ont d'excellenles affaires*, on déplore <pie Fnnieis(|ue, très au-de^^siis d'eux par le mérile et la célébrité^ ne se soiL pas l»orné à luire le mélier lueratif qu'il avait appris d'abord, et pour lequel son extraordinaire agilitt^ le douait merveilleuseraenL Ah 1 (Test que <puuid l'amour du théâtre vous Lient, on peut bien dire: adieu, prudence!

Imprudent, certes il Pétait, le pauvre ambitieux; ruais il l'-lail aussi bii-^n ingrat. C'est ce talent iracrobate dont il taisait i], mais dont toul le inonde, à la Cour comme t\ la ville, faisait grand cas, et que r*irou eélM>re presque à chaque piè<'e de son thétilre forain, qui allait le \m*r d'affaire.

La semaine même ou l^rancisque, au faubourg Saiul-I^aurenl, mariait Momus à la Foin% on sacrait à l^cinis 1)' jeune roi Louis XV (oclobre 17'2!2), Quelles rétes allait-on, pour la circonstance, donner à Chantilly? Un bal? La Comédie? L'Opéra? Le petit roi ne voulait pas en entendre parler : il délestait ces divertissements. On se souvint alors du [daisir humiliant et béte qu'il avait pris un jour à voir

1. Orafide troupe alk'inijndt\ ungluiac et écossaise^ aux gages de Pii-rre Alanl; Grande Troupe hoUandaise^ vhei îa seuve l>c La Vigne ;^t';î Damcnfsi de mrde.^ de Jean t-oliii; icH hauteurs anijtnis, de de la Mèiiie; l'i Urundc Troupe de A,-F. Tctïte, elc, eLc,

danser un ballet par des enfants vêtus en chiens. Et Francisque, dont la troupe était coutumière de ces sortes de métamorphoses, fut mandé au château par le duc d'Orléans. « Les fêtes que Louis XIV donna dans sa jeunesse, dit Voltaire, méritent d'entrer dans l'histoire de ce monarque, non seulement par leurs magnificences singulières, mais encore par le bon heur qu'il eut d'avoir des hommes célèbres en tous genres, qui contribuaient en môme temps à ses plaisirs, à la politesse et à la gloire de la nation. » La première fête donnée par le nouveau roi ne devait contribuer à rien de tout cela. Louis XV n'était pas Louis XIV, Francisque n'était pas Molière; et les Plaisirs de Vile enchantée furent remplacés par une exhibition de fausses bêtes féroces. « Lorsque le roi fut entré dans la ménagerie organisée à Chantilly, le sieur Aubert, musicien, représentant Orphée et placé sur une espèce de théâtre ingénieusement décoré, attira par les sons enchantés de son violon des animaux qui sortaient de deux bosquets de lauriers. C'étaient des sauteurs et des voltigeurs, parfaitement déguisés en lions, tigres, léopards, ours, etc. Ils imitaient d'une manière surprenante non seulement la figure de ces animaux, mais encore leur allure, leurs sauts, leurs cris. Tout d'un coup, un bruit éclatant de cors de chasse troubla toutes ces bêtes, et les épouvanta d'une façon tout à fait divertissante. Des chiens poursuivaient l'ours (Francisque) qui, cherchant un asile, grimpa sur plusieurs arbres, et, voltigeant de l'un à l'autre, se réfugia sur une corde, qui donna lieu à faire paraître la sou-

plossr o( Taf^ilité du faux ours. Cependant ses camara<los faisaient divers tours et divers sauts avec une adresse et une léfç^reté admirables, en conser\'ant toujours le caractère des animaux qu'ils représentaient. >

Ce succès méritait une récompense, et Francisque Tohtint sans peine : il eut le temps, avant la clôture <le la Foire, <le jouer ie Mariage de Momus avec de vrais acteurs. (Tétait de bon augure pour la saison procliaine, (jue le roi devait inaugurer lui-même. En elTet, le T) Février 1725, il vint faire l'ouverture delà Foire Saint-(iermain; et, accompagné deM.d'Argenson, se promena à pied au milieu des marchands. Et tandis qu'il honorait ainsi les Forains, il refusait, la même semaine, d'aller à la Comédie. « On joua le lundi au Palais-Royal, comptant que le roi irait : on afficha même au double. Il ne voulut allerni le lundi à la Comédie, ni le mardi à l'Opéra, quelque instance (jue lui en ait faite M. le duc d'Orléans*. »

On s'était préparé à cette Foire Saint-Germain de 1727) avec d'autant plus de confiance et d'activité, que les deux principaux entrepreneurs de spectacles se trouvaient heureusement associés. Abandonné par Lesage, Fuzelier et d'Orneval, qui, las des marionnettes, voulaient faire un petit tour chez les Italiens, Dolet s'était vu fort en peine : il n'avait plus d'auteurs pour lui faire des pièces, et l'interdiction de jouer avec d'autres acteurs que des pantins pesait toujours sur lui. Alors, il avait tourné vers la fortune, c'est-à-

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