Journal de Barbier, t. I, p, 254 et
dire vers Francisque, bien en cour, libre de parler et fourni par un auteur aimé du public, le long nez qui, dans les rôles de niais, faisait de lui le plus désopilant des comiques. Entre ces deux acteurs, qui se complétaient si bien Tun l'autre, le traité avait été vite conclu, et Piron s'était chargé de le ratifier en composant un opéra comique où les deux nouveaux alliés pourraient côte à côte exhiber leurs mérites.
Cette pièce, c'est P Endriague , œuvre bizarre, féerie en apparence puérile, mais très ingénieusement adaptée aux circonstances, aux acteurs qui devaient la jouer, aux publics les plus différents, comme étaient ceux des spectacles forains. Les amateurs de mise en scène y trouvèrent une machine extraordinaire, l'Endriague, énorme crocodile dont la largeur emplissait presque tout le théâtre et que faisaient marcher quatre hommes enfermés dans ses pattes, plus grosses que celles d'un éléphant. Les âmes sensibles pleurèrent sur les infortunes de la pauvre Grazinde, nouvelle Andromède, livrée au monstre qui ne se nourrit que de vierges, et délivrée par un nouveau Persée, le chevalier errant Espadavantavellados. Les amateurs de sauts admiraient les exercices et l'agilité de Francisque; c'était merveille de le voir s'élancer de loin dans la gueule du monstre, qui bondissait et se tordait, puis reparaître à l'autre orifice pour rentrer et sortir encore, léger, gracieux, voltigeant et culbutant. Les amateurs de bouffonneries se divertirent de la simplicité niaise, des mines ahuries et des gaffes prodigieuses de Dolet,
LES THEATRES DE LA FOfRK,
qui jouiiil le sol <lo pur** luihiiVj livirux uii'^inc qiiF" h* fameiïx Daugeviltcson rival du Tli<>;lliv Français. Les amaleurs de danse y virrrd la l*(?liipas à seî? d(*biils, p| les a ma leurs de musique y e u le n dirent les liremiers airs de l\auieau\ Il y eut eîifiu de quoi salisfaire Fespril salirit[ue tles Parisiens, uiônic les plus (lelicaU. Écoulez vn elï'el Scarauiouehe, nouveau Dhiblr biy'tlèux, se prorm-ûâiit dans les rues de Cocqsi^ruopoUs, donl les haîiitaiits vietiueiiL d'être pélrifiés par le redoulalde Po[>oeainbée!ialal)alipa.
< J'ui pris sur le lait des eabareliers arlievaal d'einpoisunner en eatinunî de mauvais vin qui n'étail déjà ([lie lr<>|) uKdfaisant; drs (ïiVlissii^rs l'ajprslnol lenrpîlte; lies boulaagers sophistiquant la leur; îles buuehrrs qui maseidi Misaient les vaeÎH-s e\ lt*s biTlds; den rùtissrurs qui doiu latent le funud de ^'armar h île vieux clapiers, et reut antres frif^nuierirs d'arrï<'*re-b(intiqiie.
J*ai vn, dans i f l>el hùlA, lahas, h' niaîtrr du loiris, en robr de rharubre et vn iiautoulles, qui tranelie dn sut Lan avec une princesse d^' ibéjUn\ citargcc df* pierreries, peiidanl que, ilaiis suiï apparlenicnt. Madame, avise à la Gribouillette, s'iinnumise, au contraire, avec un jeurje Haute-contre, paré couïmc un prince. »
Et de ee lieu plaisant Scaramouelie passe dans nn autre bien diO't'^rent, inconnu deë spectateurs delà 1^'oire, marchands d(* vin el gargoUers.
t Anîour d*uii bureau verU en quarré Iouej:, et qnVui l)rendrait [inur n\\ jeu de billard, sont assis une quarantaine de graves personnages, qui paraissaient dédaigneusement senïmvfr les uns les autres. Il yen
L Ce u'est pr-js, fomrae on l'a dit, «lans VHipp^iijfe de. r.'iUliè Pf'llf'iciin, c'csL dix ans phis 161, dans rt'ndvmffue de ï'ïrun, que Raïuenu débuta au thétUre. Cetlf simple fruxe tîe loire eut dune le luénlt- de faire connaître à la luis Hameau el la Pelitpat?.
a un de trois en trois qui bâille, et les autres prennent du tabac. On voit clairement qu'ils étaient là sans savoir qu'y dire ni qu'y faire. Il semble pourtant que (les objets de la plus grande importance avaient l'ait convoquer cette assemblée; car elle avait l'air d'une tenue d'États. Il y avait Tiers-État, Noblesse et Clergé. Mais, encore une l'ois, l'ennui y présidait si fort, (ju'il n'est pas resté grand'chose à faire à la pétrification. Je les ai tous fouillés, espérant rafler les trésors au moins d'une province : rien moins que cela! Je n'ai rien trouvé dans la poche de la Noblesse et du Haut- Clergé. J'ai bien trouvé dans la poche du Tiers-État quelque argent, mais monnayé, je ne sais oii, à l'immortalité; j'aimerais autant dire aux espaces imagiginaires. Cela n'aurait cours nulle part; aussi je m'en suis défait au premier endroit. »
Dans les nombreuses autres pièces de Piron, jouées celte année-là et les années suivantes, jusqu'en 172G, on retrouve la môme extravagante imagination et le même esprit malicieux. Est-ce parce qu'il veut protester à sa manière contre les sujets toujours antiques, toujours les mômes, cjui sont les maîtres de la Comédie Française? Je ne sais; mais il est manifeste que notre auteur cherche le nouveau, l'inattendu, l'étrange. A toute force, il veut piquer la curiosité, et, comme diront plus tard les jeunes Romantiques, épater le bourgeois. De là, ces titres rares, comme l'Endriagiie^ le Clapernian, De là, ces mises en scène compliquées, ces changements de décors instantanés, ces petits théâtres dressés en un clin d'œil sur le théâtre transformé en parterre, et cette opérette jouée au milieu d'une farce, et troublée par la galopade an*olée d'un âne qu'on veut mettre à la broche*.
J. LWne d'or. « Cette pièce, dit Piron, eut quarante rcpré-
De là, ces sujets invniistMiiblaliIes et fous, ronime le Claperman précisetiienl. Un Cbpcrmao? Quelle bêle est cela? Combien peu. paruii les specLaleurs delà Foire, avaient entendu parler de cet officier de police hollandais charge <le veiller, la nuil, à la sûreté des rues et de sonuei; les lieures sur son rhipl On était donc intrigué d'abord; et c'est ce que lauteur voulaiL La rareté du litre imprimé sur Taffiehe aUiraît au théâtre. El coninu* on riait ensuite, quand Piron transiVirmail cet humble fonelionnaîre en un apôlre de la repojïulalion, un {Jj'opagateur de Tespèee humaine, qui va Lnnbonrinaut la nuit, vers deux heuj'es du ma tin, pour eîiasser le sommeil des lits conjugaux et rappeler à leurs devoirs les maris uonchalants! Même dans les sujets eoujuie l'Ane (fur, qifil imite <le Tantique, contre son habitude, parce qu'un acteur de la Foire est venu lui dire qu*il avait cminemmetii l'heureux talent de braire avec une force el une vérité singulières, el qu'il voudrait bien avoir un rôle d'une, Piron sait resler original. Dans la farce foraine, Apulée ne reconnaîtrait pas plus son roman, que Tamanl de Psyché ne se reconnaît rail lui-même dans ce Cupidon que Piron représente par un vieillard, ailé comme le Temps^ ayant une calotte à oreilles, des cheveux blancs, une grosse bourse à lu main^ des sacs remplis d'écus à la ceinture, el, au lieu de carquois, une cognée sur Tépaule, Ce if est pas de Cythère qu'il vient^ le vieux bandit, mais delà rue Quincampoix, Il est difficile de pousser plus loin le
Bcnlatîonf^ consécutives en fiuarante jours; mais je n'en fus ni jjlua vain, ni plus modt'tele potir cela! ■"
mépris de la mythologie et de ses contemporains, de nier plus effrontément les sentiments désintéressés. Une revue, impossible à faire ici, de toutes les satires hardies de Piron confirmerait une remarque déjà faite plusieurs fois et qui, à mesure qu'on avance dans cette histoire, se justifie davantage. Ce public des spectacles forains, si grossier à Torigine, auquel il fallait de lourdes farces saupoudrées, empoisonnées d'ordures, s'est en vingt années, grâce à des auteurs intelligents et bienfaisants, qui croient à la vertu éducatrice du théâtre, singulièrement décrotté et civilisé. A l'époque où nous sommes, il accepte tout, même des discussions littéraires assez malaisées à suivre, et qui prouvent avec évidence le progrès de son esprit et raffinement de son goût. En 1666, le parterre n'avait rien compris à la fameuse scène du sonnet dans le Misanthrope^ et s'était moqué d'Alceste. En 1724, Piron reprend pour les spectateurs de la Foire le sujet de cette scène, c'est-à-dire qu'il plaide à son tour la cause du naturel et de la vérité dans l'art; et cette question, il la traite d'une manière qui pouvait n'être pas d'abord très accessible à ce public spécial, c'est-à-dire sous la forme allégorique. Ce n'est plus, comme chez Molière, une leçon plaisante qu'un bon critique donne à un méchant poète, une sorte de correction ae devoir, faite par un maître sévère; c'est un dialogue entre la Nature et l'Art, deux époux qui font mauvais ménage. La critique est charmante, ingénieuse et judicieuse. Quoi ! dira-t-on ? Ce sont là des Sujets de pièces foraines? — Il faut bien le croire, puisque Piron,
itjO jj:s tiiéathks dk la foihk.
qui roniiîiissail birri son public, en fait iino partie (îSsonlicUc de son Cajftire, ci que les speclaleurs le remeicièren! par des applaudissements nourris de la bonne opinion qu'il avait de leur jugement.
C'est ainsi cpie, giAec» à la liberté tacitement obt<»niie |>ar Francisque, Piron put, tout à sa guise, pendant trois années consécutives, tirer de son sac forain, un bon sac à malices rempli à mesure par sou iné|)nisable imagination, les histoires les plus varié(»s et l(»s |)Ius gaies, les satires les plus piquantes. Il ne sarrélera (pTen IT'iO, lorsque seront interdits len JartliriH da rifi/tnen ou In Iio>^(i, sous prétexte que I(» rosier du jardin Ilyuu^n avait des fleurs d'un parfum trop voluptu(*ux, et cpie les voiles de Tallégoric n'étaient pas si bien tissus qu'il n'y efit certains trous |)ar où Ton voyait des crhoses indécentes*. C'est alors (pi'il montera à l'assaut de la Comédi(» Française, et qu'il y donnera, sans gran<l succès, les Fils ingifilH et (Jn/lisUif*iœ, puis ht Mélrnmcmic, plus célèbre, à tort, que certaines de ses farces populaires. Mais jamais il n'oubliera ses anciens amis. Ses suc-
1. Kn 1744, I*ii-on obtiendra <Ie M. de M/inrcpas l'aulorisalioii de faire jouer relie pièce, à la suite dune lettre dans ia(|iielle il disait : « On ne s'avise pas ici, Monseigneur, (riiiij)lorer votre appui en faveur du scandale et de la licence. Un alibè, commis à IVxaiiien des pièces, qui se conforme aux scrupides et h la rif^idité de la j>olice, envoya la Jiosc, h M. Héraut avec son approbation et sans avoir fait aucune rature. Il y a plus : j'ai lu In Jiose dans une compaf(nie où il y avait lUtiix évcques sexagénaires et quelques dames qui en sont déjà aux directeurs. I/ouvrage trouva grAce devant leurs yeux.... Des bergers se disputent, comme une fnveur innocenle, un boucpjet ofTert par la plus jolie bergère du banieau; ce sont là lieux communs, des niaiseries pnstoralcs. «
cessours seront toujours sûrs de trouver chez lui d'exceUents conseils; il les aidera même, soit en retouchant leurs pièces, soit en composant pour eux des couplets, comme ceux qui se trouvent dans le Marin (je par escalade, de Favart.
En somme, la carrière foraine ne lui aura pas (Hé épineuse. Les quelques gênes imposées d'abord, comme celle du monologue, n'auront été que passagères, et c'est grâce à elles, en partie, que son génie dramatique naissant aura acquis une souplesse et une aisance nécessaires. Quant aux autres ennuis, dont il a souffert de compte à demi avec son entrepreneur, surtout à propos de Tirésias, il eût pu facilement les éviter en renonçant avec décision, comme l'avaient fait Lesage, Fuzelier et d'Orneval, aux grivoiseries et indécences qui provoquèrent à propos de la /{ose les inquiétudes de la police, et qu'il savait bien n'être plus les éléments indispensables d'un succès populaire.
Cette tolérance du pouvoir nouveau, contre la- ([uelle la Comédie et l'Opéra ne songent pas à prolester, eut cet autre avantage de ramener aux théâtres français de la Foire leurs plus anciens et classiques fournisseurs. Lesage et ses amis n'avaient passé chez les Italiens que le temps d'y faire jouer, h l'abri de l'orage, les quelques pièces qui figurent au tome cinquième de leur répertoire, le Jeune Vieillard^ la Force de r Amour^ la Foire des Fées, Aussitôt le chemin devenu libre, ils rentrèrent au bercail; et ce retour fut bien vite célébré par plusieurs nouveaux opéras comiques, dont l'un, les Trois Commères,
tjeuvre commune tl<* Lesage, Piron el d'Orneval, conciliait cl n^unissait les principaux auteurs de la Faire, comme déjà ses principaux entrepreneurs, les Dulel» les Francisque, les Laplace el les Reslier se relrouvaienl associés.
Mai*? il y a» à celle époque, quelque chose de plus inléressanl que la sJtualioti des auleurs et des acleurs forains : ce sonl les pièces ; et moins encore les pièces de la Foire que celles des théâtres rivaux. C'est à TOpéra. c'est aux Français, c'est aux Italiens qu'on se rend le mieux compte de rheureuse fortune el delà jjopularité des spectacles de la Foire. Écoulez plu lût dans le pmlogne de la parodie (ÏAtis^f la Folie causant avec la Foire* Elle vient de faire le lour des Ihéàlres parisiens, el elle arrive lellement anéantie par la surprise et la stupéfaction, qu'elle se demande si réellement elle n'est pas folle. Elle est entrée à TOpéra, résignée à y entendre et à y voir bien des choses ennuyeuses, surtout des ballels sans fin.
« C'est le grand tic de TOpéra;
— Elle est entrée à la Comédie Française. surprise! On y représentait des farces foraines, V Impromptu de la Folie, les Nouveaux Débarqués, la Française italienne, avec Arlequin, Pierrot, Colombine, et des divertissements, et des culbutes, et des cabrioles. Il y avait même une actrice, la fille de Tauteur, Mlle Legrand, à qui le parterre criait sans cesse : cabnole, cabriole! et qui ne se faisait pas prier : elle relevait sa jupe, jetait les jambes en Tair, précipitait la tête en bas, et pirouettait, à ravir d'aise le bon Francisque.
« Chez les Comédiens Français
Fille qui s'enrôle A déjà pris des leçons, Et fait galment, sans façons.
Une cabriole, Ogué,
Une cabriole. »
Est-ce que la Foire serait maîtresse de la Comédie Française? La Folie s'est rabattue alors sur les Ilaliens; mais elley a trouvé les mômes personnages, les mêmes culbutes et une farce analogue, Vltalienne française, qui parodie celle des Français en imitant celles des Forains. Un autre jour, au même théâtre, on lui a donné « une capilotade de spectacles, composée d'un acte dans le goût italien, d'un autre dans le goût français, et d'un morceau d'opéra comique.
« Mais alors, que va-t-il rester à la Foire?
Cela n'est-il pas enrageant?
Tout le monde la dévalise.
L'Opéra lui prend son argent*, Et ses voisins sa marchandise. »
Ce qui lui restera, c'est le plaisir, dont elle ne se privera pas, de dauber les Comédiens corsaires, de les mettre une fois de plus sur la scène, comme ils la mettent elle-même sur la leur avec Arlequin et Colombine, et de leur faire avouer, en langage emphatique, leur misère, leurs pilleries et leurs brigandages.
c Depuis qu'aux Tabarins les Foires sont ouvertes,
Nous voyons le Préau s'enrichir de nos pertes;
Et là, les spectateurs, de couplets altérés,
Gobent les mirlitons qui les ont attirés :
Ils y courent en foule entendre des sornettes.
Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.
Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,
De nos tables jadis ont soutenu les frais.
Mais, vous le savez tous, notre noble comique
Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique.
Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?
Trente contemporains de ces fameux auteurs.
Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage.
Pour rappeler Paris donner du batelage.
Si vous me demandez où nous Tirons chercher,
Amis, c'est aux Forains que nous devons marcher*. »
Ce qui restera encore aux Forains, c'est Tespérance de vivre et de travailler en paix. Tous se flattent que
4. Les Ihédlrcs forains payaient toujours à l'Opéra une lourde redevance annuelle.
2. Lea Comédiens corsaires, prologue de Lesage et d'Orneval, représenté à la Foire Saint-Laurent (n'ifi), puis sur le théâtre du Palais-Royal. « Ce prologue, disent les auteurs, fut composé à roccasion du goût qui règne dans les pièces tant françaises qu'italiennes, dans la plupart desquelles on voit le fond et la forme des diverlissements forains. »
le jeune roi, parce qu'il ne les a pas encore persécutés, les aime, les encourage, et qu'ils peuvent, sous sa protection, nourrir de longs espoirs et de vastes projets. Aussi vont-ils lui donner tout à l'heure un témoignage louchant et immortel de leur confiance et de leur gratitude : c'est sur la scène foraine, dans une pièce de Panard, qi^e Louis XV sera, pour la première fois, appelé Louis le Bien-Aimé.