NOUVEAUX DIRECTEURS ET NOUVEAUX AUTEURS FORAINS
Les Forains, hors de la Foire. — Honoré. — Pontau. — Panard et Fagan. — De Vienne. — Carolet; Laffichard; <iallet; Favart. — Troupes étrangères. — Changement de direction : Jean Monnet. — Berger. — Suppression de rOpéra-Comique.
Très notable dans riiistoire des grands ministères, l'année 1726 marque aussi dans les Annales des théâtres forains. Au moment môme où Fleury devient maître de la France, qu'il s'apprête à réorganiser, le cardinal de Bissy réorganise la Foire Saint- Germain, dont il est le propriétaire. Et ces aménagements nouveaux, dont les conséquences imprévues devaient être fort heureuses, jettent d'abord l'émoi dans le petit monde, toujours inquiet et sur le quivive, des intéressés.
Émoi bien légitime. Depuis la fin du xvi« siècle, les tréteaux et les loges avaient leurs places réservées dans l'enceinte du marché. Ainsi, les comédiens profitaient de l'affluence des visiteurs, qu'il n'était pas besoin d'attirer par de lointaines
affiches, et des franchises accordées à tous les exposants. Que de fois, depuis 1595, ils avaient opposé aux réclamations de leurs ennemis les traditionnels privilèges de la grande famille à laquelle ils appartenaient ! Au milieu d'elle, ils se sentaient chez eux, en sûreté, sinon comme dans un lieu d'asile, trop souvent violé par les Comédiens Français, du moins comme dans une forteresse bien protégée. Et c'est en effet sous la forme d'une citadelle que Lesage, dans r Opéra-Comique assiégé, représente le préau Saint-Germain.
Mais voici qu'en 1726, soucieux des intérêts financiers de son chapitre, et sensible a,ux requêtes des marchands qui réclamaient des boutiques plus nombreuses et plus vastes, le cardinal de Bissy exproprie, sans malveillance mais sans crier gare, les acteurs forains, et démolit leurs loges qu'il remplace par une grande halle, dont la location promettait de très beaux bénéfices.
Le coup fut rude pour les dépossédés ; mais ils en avaient reçu bien d'autres, et savaient riposter. Quelques jours plus tard, les uns étaient installés dans un jeu de paume de la rue de Buci, les autres au cul-de-sac des Quatre-Vents. C'était tout près de la Foire, qui reste leur point d'attache, et dont ils dépendent encore. Ils ne cessent, ni d'en supporter les obligations, notamment celle de fermer à l'époque fixée par les ordonnances, ni de profiter des anciens privilèges. Ils en ont même acquis un nouveau, dont ils sauront plus tard apprécier la valeur. Si rOpéra-Comique reste toujours en droit théâtre
forain, il devient en réalil*^ par cela ni^mc ( franrlii reneeiiile du préau, théAlrc parisien : i] prend possession de la capitale, C est un premier pai vers l'émaneipation, vers Tinflépeudanee eûiiiplèL(^ et par la mesure quil a prise, Mt^r d<^ Hissy a travaillé, sans le savoir, l\ Ja naissance, encore Lie lointaine, de nos théâtres de lionlevards. Les vietimes, non [)lns, ne se doutèrent pas d'abord des bienfaisanls résultais que leur ï*xil dcvail avoir un jour. Mais les ('omédiens l^'ran^*ais» dont le théâtre, situé rue des Fo^sés-Sainl-Germain, se Irouvail ainsi nanf[ué a droite et. à ^^au<'lietle deux lliéîVlres rivaux, furt^nl |)lus elairvoyaids; vl leurs inquiéludes tradilionnelles se réveillèrent aussitôt*
Pourtaid, ils s'abstini^enl de proLesLer dés le pre mier jour. Ils espéraient que le public, troublé dans ses habitudes, ne sni\Tait pas les exilés; et puis, rOpéra eondqu(î avait un nouveau direcieur* le sieur Honoré, 1res protégé en haut li(Mi, surtout ]iai" la duchesse d'Orléans, et très inexpériuic^nté. 11 était prudent de ne pas chercher noise à un liomme Irien en cour, et sage d'attendre Téchec probable d'une en^ t reprise qui durerait sans doute ce *(ue vivent le roses, et ce que ibi raient les chandelles du nouveau venu.
Car ttouoré était uu rabricatd de chandelles, four ni&seur de tous les théâtres de Paris. In lieau jour cet ambitieux industriel s'était avisé de prendre 1; place d'un de ses clients, et avait jeté son dévoli sur rt>péra-Cimiit[ue : raisonnablement, il ne pou vail demander la direction de l'Opéra ou de la Grand
Comédie. Muni de son privilège, il s'est transporté d'abord au Faubourg Saint-Laurent, dans la salle abandonnée par les Italiens, et bientôt après, nous le trouvons, à la Foire Saint-Germain de 172(), établi rue de Buci. Mais les Comédiens Français ont vu clair. Honoré a eu beau multiplier les frais d'installation et les dépenses, s'associer Francisque, payer à prix d'or la collaboration de Piron et de Fuzelier, se faire appeler pour jouer au Palais-Royal, attirer dans sa loge la duchesse d'Orléans et les princesses, ses belles sœurs, obtenir enfin un arrêt interdisant la parole aux troupes voisines et les réduisant aux écriteaux : rien n'y a fait. Les pièces mêmes de Piron, alors bien las du métier et qui a, pour ainsi dire, déjà pris sa retraite foraine, ne peuvent réussir. Le public reste fidèle à Lesage et d'Orneval, à Dolet et Laplace, ses vieux amuseurs, toujours sur la brèche. Il préfère même aux jeux d'Honoré les danses et les voltiges de Restier, ou les marionnettes qu'un Anglais, John Riner, vient d'établir dans un jeu de paume de la rue des Fossés- Monsieur-le-Prince.
Cette mauvaise grâce des Parisiens, et les critiques gaiment mordantes dont ses rivaux, quoique privés de la parole, assaisonnaient ses échecs successifs, finirent par si bien décourager et exaspérer le maître chandelier, qu'un beau jour, brusquement, il ferma son théâtre et rouvrit sa boutique. Au moins, le sieur Pontau, à qui il passait la main, était de la carrière et savait son métier. Comme tant d'autres de ses confrères, il avait fait son apprentissage à
H o 1 1 p M . r f e |> ï I i s JI o II i I r* r y \ v v î 1 a bl r pépi n le te d 'a c l eiîrs! et vivait tlaiiï^i la soriéle de lous les fournisseui'S palenlés ou rôvant palenle clt* rOpéra-Comique. Il se pn*stnilail donc bien, avec rie FexptVience, une Iroiip*' soigne use m oui choisie, el la collabora lion assurée fi<*s vieux routiers, tels (fue Lesage, d'OrnevaL Fnzelier, et daulres plus jeunes, Panard, Fagan, Favart, très désireux tle déliuler. Tous por lait^ril à l'entreprise un iulérét d'anlanl plus vif, r[u'ils allaient pouvoir, grâce au nouveau directeur, héritiej- du privilège d'Honoré comme du théâtre de la rue de Buei, recouvrer la parole, el librement dialoguer et eiianter.
f'/esl dans ces conditions très favorables que fut joné Avhntet et Afinanzinf:', œuvre collée live des I rois tua ître^s du genre. F^our cette pièce d'ouverture* Lesage, d'Orneval et Fuzclier avaienl tenu à s'associer, et jamais leur collaboration n'avait été plus heureuse. Si ce nouvel opéra comique n'est pas le chef-dVeuvre du théâtre forain, il reste du moins parmi les meilleures pièces de son répertoire. L^idée est ingénitnjse ^ l'intrif^ue adroitement conduite, les scènes sont finement dialoguées, les couplets des
t. A s*'i fille, que le swHan convoite sans la connaître, le gmnd vizir Ainiilnki siibslilue Tesdavc Almaazine, aimée d'Achmci, k^ fils du grand vizir. Le jiaiivre amoureux se déguisr en liltc el entre dans le sérail en qualité d'esclavo. Les deux jeunes gens se livrent au plaisir de ae voir et de s'aimer; car !c sultan a donné à Alnianzine la prétendue esclave pour la servir. Secondés par Pierrot^ déguisé lui aussi en Temnie, les deux annnireux se sauvenL Le sullan entre en fureur ([uand il a[)i>rend la supercherie ^ mais il 8*apaise bientôt et fait grâce. Il épousera la fille du grand vizir»
NOUVEAUX DIRECTKUUS. 161
vaudevilles, qui l'erment chacun des irois actes, tournés avec grâce, et le dénouement, très naturellement amené, ne pouvait que plaire aux âmes sensibles. C'est la plus aimable, la plus souriante, la plus enrubannée de festons roses, la plus parfumée d'amour virginal, la moins turque en un mot de toutes les turqueries. Il n'y manque que des décors brossés par Watteau. Le succès de la pièce, jouée sans interruption du 30 juin au 6 septembre 1728, fut prodigieux. Toute la Cour vint l'applaudir. Ce fut, pendant le mois d'août, un défilé continu de grands seigneurs et de belles dames, M. le duc, M"*^ de de Clermont, sa sœur, la duchesse douairière, la duchesse de Bourbon... que d'autres encore! Jamais les Forains ne s'étaient vus à pareille fête.
Il faut dire aussi que Pontau, si bien servi par ses auteurs, n'avait rien négligé pour satisfaire le public. Il connaissait le Parisien et savait comment le prendre. On était alors très friand de divertissements scéniques, de ballets et de pantomimes. Il avait donc engagé les plus célèbres représentants du genre, M"^ de Lisle, Salle, Nivelon, et très adroitement encadré leurs exercices dans Achmet et Almanzine^ comme il fera pour les pièces suivantes. C'était merveille, paraît-il, de voir Nivelon, souple et gracieux, exécuter, dans les attitudes les plus comiques et les plus contortionnées, une danse de paysan en sabots. Un autre jour, dans la parodie de la Botle de Pandore, c'était un ballet composé de tous les différentes fièvres, d'un pas de deux de la migraine et du transport au cerveau ; ou bien encore dés danses
d'acletirs habilk^s comme s^onl peints les rois, 1rs dameîî elles valets des quatre couleurs d'un jeu do caries. Le m*^o>e flair îngi^nieux avait ilonné à Po iau riilee dt* calmer rim|ialie(icedu |jublie en faisant paraître pendant les eniractes des joueurs de muselle ou de tambourin, et des gymnastes anglais. Il sY*tailj enfin hrîtueoup préoccupé de la mise en scène, dla décoration, et eu avait chargé Servandoni.
Dans la Pénélope f Va nçaisey qui succéda à Achme et Almanziney on admira beaucoup un décor très sinf2^u!ièrement imaginé, et malgré la petitesse du lieii^ très bien exécuté, i[ui représentai l une prairie terminée par un bois, avec un chAtcau an dernier plan, tandis que sur un des cutés courait un torrent qui venait, par i'aseades, se jeter dans la prairie, ^y L art delà mise en scène doit beaucoup à Pontau. ^M I Les succès si mérités qui suivirent de si grands ' efforts eurent un double résullat : ils excitèrent les regrets des marchands forains el Ja colère des Comédiens Français. H falhit peu de temps aux premiei's pour comprendre combien le liannissement des Ihé^^tres leur apportait de préjudice, et quel profit ils liraient naguère de leur présence. Aux foires d'anian, avant d'aller au spectacle, ou en en sortant, on s'arrêtait volontiers devant les boutiques, on entrait, on achetait ^Maintenant, on allait directement rue de Buci on rue des Quatre-Vents, sans pénétrer dans le préau. C'était autant de clients perdus. Les marchands, qui s étaient plaints d'être trop à Tétroit, se trouvaient désormais trop au large. De là, des doléances lamentables* * Nous avons
remarqué^ disait une requête au roi, que, depuis que les loges des spectacles établies dans le préau de la Foire ont été démolies, la plupart de celles du dedans tenues par les marchands ont cessé d'être louées ou ne l'ont été qu'à 1res bas prix; et que même plusieurs marchands ont préféré fermer celles qu'ils y avaient louées, au hasard de ne point vendre ni recevoir de ([uoi se rembourser. Pour aviser aux moyens de remettre leurs loges en quelque valeur, et pour prévenir leur ruine totale, ils ont cru que le seul expédient était de faire construire une salle de théâtre dans l'enceinte et sous le couvert de la Foire. » Ces réclamations flattaient trop les intérêts des propriétaires pour n'être point écoutées ; par décision du roi, un théâtre fut construit entre les deux halles. Mais les acteurs forains, qui avaient goûté de la liberté et qui la trouvaient très savoureuse, ne se souciaient guère de rentrer au bercail. Pontau surtout n'entendait pas avoir fait pour aménager son théâtre des dépenses inutiles. Si spacieuse et si élégante que fût la nouvelle salle, elle ne devait être occupée que par des sauteurs et des danseurs de corde. Ainsi, les divertissements des Foires prenaient peu à peu le caractère qu'ils ont aujourd'hui, et la rupture se faisait plus complète avec les anciens spectacles de ces mêmes Foires, qui devenaient de plus en plus littéraires.
Pour défendre leurs intérêts, très menacés aussi, les Comédiens Français s'y prirent de façon moins pacifique. On connaît leur tactique, toujours la môme. Ils s'adressent au Parlement, évoquent leur
privilège, énunièrenl Ions leur fincipns griots^ ivrlniiienl coiiimitïsioii pour af^signer Poiilau^ roblieiineni, et lui font déffnsf <le jouer, non plus dans ht Foire. — eel« esl à noler. — niaîs ^///«s Paris, des comédies frnn(;nises el autres divertisseruenls. Un arrAlr du Conseil approuve eelie preletdiun ; el voici ïesacleurs de la rue de Buci eondamnés au silence, c'esl-à-dire aux pièces à la ninelle» IClaiL-ce possiljle, c|uan<l on se sentait si Inen souleini \k\v le public, el si Inen porté par la forlune? Poidau ne se résigna pas h nue aussi déplorable obligation; et dans son cerveau, écliaulTépar la disgrâce, une idée germa, 1res sul>tile. Go fut de faire jouer ses pièces par des enfants, lisseraient bien pins vivants et amusants que <les niarionnetles, dont Poidan ne voulait à aucun prix: el n'ayant des oi'dinaires acteurs ni ta taille, ni l'éducation, ni rexpérience, ils ne pourraient être ronsidérés comme une troupe régulièrement organisée, capable de faire écbec à la Comédie T^rangaise. Si d'aventure la Grande Ennemie s'inquiélait rie ces petits bonshommes» et s'avisait de h> déférer an Parlement, elle se couvrirait de riclicuh'- et quelle bonne IVuiune alors, quelle joie pour les persécutés, petits et grands! Ce projet original, bardi, d'une exécution difficile, et bien fait par cela même jïour stimuler un entreprenant comme Ponlau, réussit à merveille. Un nondireux public, attiré fjar la nouveauté ilu spectacle, s'amusa beaucoup du compliment que Panard, auteur de la pièce et pèn% jilus ou moins réel, des petits comédunis, vint lui présenter nu début:
« S'ils n'ont pas l'honneur de vous plaire, Épargnez-les; c'est moi, Messieurs, Qui dois porter votre colère :
J'ai fait la pièce et les acteurs. »
Et l'on fit grande fête à ces enfants, dont l'aîné n'avait pas treize ans, et dont le plus petit, un bambin de quatre ans, dansa et parodia, avec une justesse et une grâce infinies, la fameuse danse du Sabotier, que Nivelon avait mise à la mode. Le succès des Petits Comédiens et du Parterre merveilleux^ un parterre dont les fleurs se métamorphosaient tout d'un coup en enfants, fut tel, que Pontau reçut l'ordre de donner à la Cour ce spectacle peu ordinaire; et le roi daigna féliciter les petits interprètes. Il fit même peindre sur des écrans les principales scènes des comédies qu'ils avaient jouées. C'est peut-être en ce jour glorieux que l'idée vint à Panard d'appeler Louis XV, dans une de ses pièces, le Roi Bien- Aimé^.
C'est qu'il avait, le bon Panard, la naïveté des modestes, aisément satisfaits, et l'optimisme des joyeux vivants, en paix avec leur estomac. Le roi s'était fait un jour à Versailles son auditeur bienveillant; donc, le roi devait être aimé de tous les Français, comme il l'aimait lui-même. Pontau acceptait tous ses opéras-comiques, que le public applaudissait toujours; donc, Pontau était le plus aimable et le
1. (^e tilre se trouve pour la première fois dans les Fêtes sincères (17H). Voltaire se trompe donc quand il écrit à Mme du Defland : « Savez-vous que ce fut ce polisson de Vadé, auteur de quelques opéras de sa Foire, qui, dans un cabaret de la Courtille, donna au roi le nom de Bien-Aimé, et qui en parfuma tous les almanachs et toutes les affiches? »
plus subtil de tous les directeurs, comme les Parisiens étaient les plus charmants et les plus intelligents de tous les publics de France, de Navarre et d'aiJleurs. C'est de la même façon que, dans sa vie privée, cet homme conciliant et débonnaire,
« Ami de tout le monde, D'une humeur assez douce et d'une âme assez ronde »,
aimait tout ce qui rend la vie agréable, le vin de Bordeaux, par exemple, dont les taches, en éclaboussant son papier, donnaient, disait-il, 'à ses manuscrits le cachet du génie; la brune et la blonde, qu'il courtisait tour à tour ou simultanément, sans distinction ni persévérance. C'est ainsi encore qu'il aimait, plus que les châteaux somptueux, son bureau d'employé qui lui assurait de quoi vivre, et son ventre lourdement arrondi, qui lui permettait de ne jamais se hâter. Bref, on pourrait dire que Panard était le La Fontaine du vaudeville et de l'opéra-comique, si Marmontel ne l'avait déjà dit, et qu'il était, lui aussi, une chose légère, volantà tout objet, si un excessif embonpoint, avec lequel on ne voit pas le fabuliste, ne protestait contre cette définition. D'ailleurs, il n'y a rien dans l'œuvre de Panard qui rappelle les Contes. C'est le plus moral de tous les auteurs forains ; et ce laborieux, qui se disait
« D'une indolence sans seconde, Paresseux s'il en fût, et souvent endormi »,
a pu écrire près de quatre-vingts pièces « sans jamais faire rougir les Grâces qui l'accompagnèrent jusqu'au tombeau ». Lui-môme d'ailleurs, en dépit de sa mo-
destie, s'est naïvement rendu justice sur ce point :
« Jamais dans mes chansons on n'a rien vu d'immonde; Jamais contre quelqu'un ma Muse n'a vomi Rien dont la décence ait gémi. »
Plus encore que Lesage, il contribua à purifier le théâtre forain de son libertinage*. Grâce à lui, le vaudeville, dans lequel il excella, bien qu'il s'appelle simplement « un passable coupléteur », devint, selon le mot d'un contemporain, « le masque le plus séduisant que la Sagesse ait jamais pris pour nous attirer à elle en nous forçant d'abjurer nos ridicules ». Mais cela ne suffit pas pour assurer à un homme l'immortalité; et malgré le nombre de ses pièces, où l'on trouve souvent des situations heureuses et de jolis traits comiques, malgré les succès qu'il obtint à la Comédie Française, aux Italiens, et surtout à la Foire, le bon Panard n'a eu de gloire que de son vivant.
Ce fut aussi le cas de Fagan, son collaborateur et ami. Seulement, celui-là ne sut pas jouir de ses succès, ni laisser doucement couler la vie à l'ombre de ses lauriers éphémères. 11 avait un caractère aussi pointu qu'était ronc/e l'âme de Panard. Des charges de famille et des revers de fortune, une mauvaise santé, d'imaginaires chagrins, une extrême défiance de soi-même et des autres, la conviction injustifiée qu'il était bafoué, envié, méprisé de tout le monde, avaient encore accru sa mélancolie naturelle. C'est lui-même qu'il a peint dans sa comédie de Vlnquiet^
l. Son ami Favart a dit do lui :
• Il cliansoniia le vice et chanta la vertu. »
Ibniiii, il devient en réalité, par c«;la même qifil franchi l'enceinte du préaiu lliéûlre jiarisien : prrnd possession de la eapilale. C'est un premier pal vers rémanrijjâtion, vers l'inrlépeiidaiire roinplèle et par la mesure qu'il a pris4% Mgr d** lîissy > travaillé, sans Je savoir, à la naissance, ent*ore liiei lointaine, de nos théûtres de Lonlevards. Les victi mes, non plus, ne se doutèrent pas d'aliOi\l dei bieidaisants résultats que leur exîl devait avoir ui jour. Mais les Comédiens Français, dnnl le ll\éâlr(5» situé rue des Fossës-Sainl-(ïermain, se tronvait a in flanqué h droite et à gauche de deux ttiéâtres rivaux, furent phis clairvoyants; t^t leui's inquiétudes ira ditionnetîes se réveillèrent aussi IcM.
Pourtant* ils sVdistinrent de protester dès le prô micr jour. Its espéraient que le public, troublé dan ses habitudes, ne suivrait pas les exilés; et puis l'Opéra comique avait un nouveau 4lîreeleur, le sien Honoré, très protégé en liauL lieu, surtout par h duchesse d'Orléans, et très inexpérimenté. Il élai prudent de ne pas chercher noise à un homme bici en cour, et sage d'altenrircréchec probable d'une eu treprise qui durerait sans doule ce que vivent le roses, et ce que duraieid les chandelles An uuuvea venu.
Car Honoré était un fabricant de ctiandelles, foiil niftseur de tous les théâtres de Paris. Un beau joui cet ambitieux industriel s'était avisé de prendre la place d'un de ses clients, et avait jeté son dévoli sur repéra- Corn iq m* : raisounablcment. il ne pc vait demander la direction ilr l'Opéra ou de la Graû'
Comédie. Muni de son privilège, il s'est transporté d'abord au Faubourg Saint-Laurent, dans la salle abandonnée par les Italiens, et bientôt après, nous le trouvons, à la Foire Saint-Germain de 1720, établi rue de Buci. Mais les Comédiens Français ont vu clair. Honoré a eu beau multiplier les frais d'installation et les dépenses, s'associer Francisque, payer à prix d'or la collaboration de Piron et de Fuzelier, se faire appeler pour jouer au Palais-Royal, attirer dans sa loge la duchesse d'Orléans et les princesses, ses belles sœurs, obtenir enfin un arrêt interdisant la parole aux troupes voisines et les réduisant aux écriteaux: rien n'y a fait. Les pièces mômes de Piron, alors bien las du métier et qui a, pour ainsi dire, déjà pris sa retraite foraine, ne peuvent réussir. Le public reste fidèle à Lesage et d'Orneval, à Dolet et Laplace, ses vieux amuseurs, toujours sur la brèche. Il préfère même aux jeux d'Honoré les danses et les voltiges de Restier, ou les marionnettes qu'un Anglais, John Riner, vient d'établir dans un jeu de paume de la rue des Fossés- Monsieur-le-Prince.
Cette mauvaise grâce des Parisiens, et les critiques gaiment mordantes dont ses rivaux, quoique privés de la parole, assaisonnaient ses échecs successifs, finirent par si bien décourager et exaspérer le maître chandelier, qu'un beau jour, brusquement, il ferma son théâtre et rouvrit sa boutique. Au moins, le sieur Pontau, à qui il passait la main, était de la carrière et savait son métier. Comme tant d'autres de ses confrères, il avait fait son apprentissage à
die Franraiso, cl fit bien. Les petites pièces en vers rt rn |)n)S(» (|iril y donna, notamment le Rendez-vous cl la Pu]nllr, son chef-d'œuvre, ont toute la gaieté, loulc la grAcc aimable qui manquaient à l'auteur, et leur naturel, l(*ur simplicité, leur finesse ne pouvaient i^vc coûtés (pie par des délicats.
Fa^an ne fut donc jamais, même lorsqu'il leur revint plus tard, une précieuse recrue pour les théâtres forains, (lonibien Ponlau préférait Panard, et comme il avait raison ! Car c'est à lui, en même temps qu'aux petits comédiens, protégés par la Cour, qu'il dut de recouvrer la parole. Malheureusement, par une coïncidence déplorable, Téchéance de son bail suivit de 1res près la faveur royale. Jaloux d'un adjudicataire trop heureux, oublieux de toutes les bonnes relations qui, depuis si longtemps, unissaient son théâtre à rOpéra-Comique. et plus sensible enfin à la satire que ses prédécesseurs, Lecomte, directeur de TOpéra, refusa de renouveler les anciens engagements. Elles n'étaient cependant pas bien méchantes, les plaisanteries foraines, dont c(*s couplets de Panard peuvent donnei' une idée.
« j'ai vu des guerriers en alarmes, Les bras croisés et le corps droit, Crier plus do cent fois aux armes, Et ne point sortir de l'endroit.
J'ai vu le maître du tonnerre, Attentif au coup de sifflet, Pour lancer ses feux sur la terre Attendre l'ordre d'un valet.
J'ai vu, du ténébreux Empire Accourir avec un pétard.
cohii de Pauline, dans Polyeiicte^ déplorait ainsi sa triste destinée et sa mort prochaine.
< Hélas! Un songe affreux m'a troublé la cervelle....
Je lai vu cette nuit, ce malheureux théâtre,
Caché sous des monceaux de charpente et de plAtre.
Il était en désordre, et par ses fiers rivaux
Sous mille coups de hache il fut mis en morceaux.
Après Taffreux dépit que m'a causé sa vue :
« Pleure, je vais périr, la chose est résolue;
On me hait, m'a-t-il dit, ou l'on me mène mal.
Et me voilà réduit à mon terme fatal. »
A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée.
Ensuite de rimeurs une vile assemblée.
Pour avancer l'effet de son triste destin,
A mis sur le papier une ignorante main....
Alors tout le public, décampant à grands flots.
M'a dit que pour jamais il me tournait le dos. >
Pour ramener ce public mécontent et pour conjurer la faillite menaçante, de Vienne fut bien forcé, après la Foire Saint-Germain de 1734, de faire appel à la collaboration de Pontau; et celui-ci, grâce à Thuret, nouveau directeur de l'Opéra, redevint bientôt titulaire du privilège et seul maître de la scène. Expulsé par celui dont il avait pris la place, le sieur de Vienne s'en alla mourir en prison, couvert de dettes.
Au moment où il rentrait en possession de son théâtre, qu'il installait rue des Quatre- Vents, Pontau retrouvait, fidèle au poste et prêt à la besogne. le petit bataillon des auteurs qui l'avaient naguère si bien secondé. Le trio des glorieux vétérans ne songe pas encore à la retraite. Fuzelier n'abandonnera le théâtre forain que dans plusieurs années, pour prendre la direction du Mercure de France^
par Mme de Chabanais), avait dû passer trois années en prison. Ces litres ne le préparaient peut-être pas à l'administration d'un théâtre. Mais que lui importait? Ce qu'il voulait avant tout, c'était s'enrichir et s'amuser. Il s'amusa si bien, surtout le samedi, où, sous prétexte de remplir les devoirs de sa religion, il ne venait jamais rue de Buci pour surveiller les recettes et faire sa caisse, qu'on dilapidait tant et plus; il donna si souvent relAche à sa troupe pour n'en pas donner à ses plaisirs*; il s'occupa si peu de son théâtre et si fort de ses actrices; il joua enfin de si mauvaises pièces, si mal montées, qu'il devint très vite le plus amusé des directeurs et le plus ennuyé des hommes d'affaires. Une petite comédie de cette époque, les Audiences de T/ialie, montre bien l'état navrant où se trouvait TOpéra-comique. « L'entrepreneur, dit Carolet, conseillé par des associés auxquels la tête ne * tournait pas moins qu'à lui, se livrait, comme eux, à l'ignorance et à la prévention. Les bons acteurs murmuraient hautement de se voir forcés de représenter sans cesse de mauvaises pièces, et de contribuer avec des auteurs, aussi pitoyables que neufs, à écarter le public d'un spectacle qui sut toujours, sous d'autres chefs et sous d'autres auleui^, charmer son attente et ses plus chers loisirs. » Et rOpéra-Comique lui-même, dans un songe, parodie de
I. C'est lui (jui imagina de faire relâche le jour de la nativité de la Vierge, et depuis on n'a jamais joué ces jours-là sur les Uié,'\tres forains. ÉUûl-ce que ce Juif voulait faire honneur h la Vierge? Non. La vérité, c'es^l «juc de Vienne avait arrangé, pour ce jour-là, une partie avec quelques actrices de sa troupe.
celui do Pauline, dans Polyeiicte, déplorait ainsi sa triste destinée et sa mort prochaine.
< Hélas! Un songe affreux m'a troublé la cervelle....
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux théâtre,
Caché sous des monceaux de charpente et de plAtre.
Il était en désordre, et par ses fiers rivaux
Sous mille coups de hache il fut mis en morceaux.
Après l'affreux dépit que m'a causé sa vue :
« Pleure, je vais périr, la chose est résolue;
On me hait, m'a-t-il dit, ou l'on me mène mal.
Et me voilà réduit à mon terme fatal. »
A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée.
Ensuite de rimeurs une vile assemblée,
Pour avancer l'effet de son triste destin,
A mis sur le papier une ignorante main....
Alors tout le public, décampant à grands flots,
M'a dit que pour jamais il me tournait le dos. >
Pour ramener ce public mécontent et pour conjurer la faillite menaçante, de Vienne fut bien forcé, après la Foire Saint-Germain de 1754, de faire appel à la collaboration de Pontau ; et celui-ci, grâce à Thuret, nouveau directeur de l'Opéra, redevint bientôt titulaire du privilège et seul maître de la scène. Expulsé par celui dont il avait pris la place, le sieur de Vienne s'en alla mourir en prison, couvert de dettes.
Au moment où il rentrait en possession de son théâtre, qu'il installait rue des Quatre- Vents, Pontau retrouvait, fidèle au poste et prêt à la besogne, le pelit bataillon des auteurs qui l'avaient naguère si bien secondé. Le trio des glorieux vétérans ne songe pas encore à la retraite. Fuzelier n'abandonnera le théâtre forain que dans plusieurs années, pour prendre la direction du Mercure de France]
crOrnrvnl ne inourni, trôs vieux, quVn 1 766 ; el quand Lesage, le premier des trois à disparaître, en 1747, cessera d'écrire des opéras-comiques', il continuera, malj<ré sa surdilé, de fréquenter des spectacles qu'il aime ; et sa présence stimulera les efforts des acteurs et les applaudissements du public. Quant à Panard, très laissé de côté par de Vienne, il est plus dispos que jamais, et ne demande (pi'à travailler. Sa fécondité sera d'autant plus grande, qu'il revient à son ami Pontau entouré de camarades dont il s'est assuré la collaboration. Il fallait bien remplacer Fagan. C'est Carolel, dont le comique n'est pas toujours très relevé, mais dont la verve est inépuisable; c'est Laffîchard, ancien souffleur des Italiens, un bon garçon mal éducpié, peu instruit, qui n'a jamais mis le nez dans Aristole, et qui construit ses pièces à la diable, mais dont l'esprit est fort plaisant ; c'est (iallel, un épicier de la rue» des Lombards, le vrai fondateur du Caveau, aimable chansonnier et parodiste malicieux, auteur de Dondon, qui fit beaucoup rire de la Bidon de M. de Pompignan, et de Marote, qui exaspéra si fort l'auteur de Mérope, très sensible à ces piqûres d'épingle. Ce sont encore Lagrange, d'Allainval, Valois d'Orville ; mais c'est surtout Favart, que Pontau eut la bonne fortune de rencontrer au début de sa seconde direction. La première pièce du nouvel auteur, les Deux Jumelles, fut en eiîel représentée à la Foire Saint-Germain de 1754.
Favart était alors un jeune homme de vingt-quatre