Journal de Barbier; mars
siens eux aussi, et demeurés fidèles à la Foire, ceux par exemple des acrobates et des marionnettes, se trouvaient durement frappés ; et ils méritaient bien qu'on s'intéressât à eux. De tous les spectacles forains, c'étaient les plus anciens, ceux dont Thistoire offre peut-être la suite la moins interrompue, et dont on peut le mieux dresser la généalogie, depuis Alard jusqu'à Blondin, et depuis Brioché jusqu'à M. Maurice Bouchor. Les cordes sur lesquelles dansaient les uns, elles ficelles qui donnaient aux autres la vie, n'avaient, pour ainsi dire, jamais cassé.
Même, jamais elles n'avaient été si solides, grâce surtout à celui dont les feux d'artifice venaient d'incendier la Foire, grâce à Nicolet. Au moment môme où la Grande Réunion se décidait à Versailles, les deux théâtres Nicolet demeuraient l'espoir suprême et la suprême pensée du tout Paris forain. Au moins, si l'on perdait l'Opéra Comique, était-il juste qu'on conservât les marionnettes et les danseurs de corde. Or, les Nicolet étaient les plus anciens et les plus populaires entrepreneurs de ces divertissements. 11 y avait près de quarante ans que le fondateur de la maison, Guillaume Nicolet, premier du nom, ex-racleur de violon dans les bastringues, s'était établi aux foires comme joueur de marionnettes. Après avoir eu l'honneur de représenter des farces de Fuzelier et de recueillir la succession de Bienfait, ruiné et saisi en 1750, il venait, à la date où nous sommes, de passer la main à ses deux fils. Le cadet continuait le métier paternel, et l'aîné, Jean-Baptiste, dirigeait, en attendant mieux, une troupe de danseurs de
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SPECTACLES FORAINS AITX BOULEVARDS. 223 daise accaparaient tout le monde. En vérité, n'était-ce pas humiliant que, dans cette triste fin de la guerre de Sept ans, la France, si malheureuse déjà sur les champs de bataille, se laissât vaincre aussi sur les champs de foire? Heureusement Nicolet, du haut de son estrade, veillait. Par lui resplendit à nouveau l'ancienne gloire de la corde française et du saut périlleux à la Parisienne. Ce fut un beau réveil. De tous les coins de la ville, de Versailles môme, des faubourgs et de la Cour, on venait admirer ces inimitables danseurs qui faisaient autour de Nicolet une auréole multicolore, le Petit-diable, si agile, le beau Desvoyes, le gracieux Placide, l'herculéen Dupuis, jamais las, toujours prêt à répondre Ruxbis du public et à continuer la séance. L'enthousiasme fut si général, et monta si haut, que les princes du sang voulurent, eux aussi, apprendre à danser sur la corde. Ce sera bientôt l'ambition du comte d'Artois. Pourquoi, se demandera la Cour très intriguée, cette retraite mystérieuse que Monseigneur fait tous les matins au Petit Trianon? Tout simplement, parce que Monseigneur prend des leçons de Placide et du Petit-diable ; Monseigneur s'exerce à danser sur la corde, comme son grand aïeul dansait sur les planches. Et quelle surprise, et quel succès, le jour où le futur Charles X osera développer devant leurs majestés ses talents de voltigeur M Compter un roi dans ses annales, et plus tard avoir représenté dans un mimodrame, comme le fera Mme Saqui sur la