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Celte grande première sera donnée le 12 juin

El (.'osl pour cola que do pareilles œuvres, sans agrémonl ni valeur morale, ne sauraient avoir de nuM'ilt* litléraire. Quel eiîort d'imagination faut-il pour concevoir el transporter au théâtre de banales aventures qui se reproduisent tous les jours, cl des fixons qu'on coudoie à tous les coins de rue? Quel talent exige la composilion de drames bâtis en quel- (|ues heures, sans souci des règles, remplis d'insipides ([uolihels et de grossières indécences, écrils dans un lyle bas et rampant, à peine digne de ceux (|u\)n fa il parler?

Les comédiens et les auteurs ordinaires des spectacles ainsi erili(iués auraient vraisemblablement dédaigné ces attaques, el, comme le philosophe qui prouvait le mouvement en marchant, se seraient ronlenlés de démontrer par de nouveaux succès el (!(» belles rec(»ttes Tintérét, l'utilité et le mérite de leur théâtre, si un homme ne s'élait rencontré parmi eux, ([ui avait la manie d'écrire et de disserter sur loul<^ chose, à tout propos, souvent hors de propos. Auteur forain, poète comique, tragique et épique, romancier, historien, archéologue, critique, écrivain militaire, chansonnier, agent secret, chef de bureau, Nougaret était de la race de ces gens qui se croient proi)rcs à tout parce qu'ils ont touché à tout, et qui s'imaginent être des génies parce qu'ils ont frôlé des grands hommes. Avec sa bienveillance accoutumée pour les débutants, Voltaire l'avait félicité d'avoir publié un supplément à la Pucelle, et de s'être fait, dans une héroïde, le défenseur de Calas; donc Nougaret était un poète épique. Il travaillait pour

RENAISSANCE DES THÉÂTRES FORAINS. 215 intervenir en personne, et plus étonné encore quand il apprit que Son Éminence sollicitait avec une vivacité singulière la conservation des théâtres forains. L'intervention était pourtant bien naturelle, puisqu'elle était intéressée: les fonds abondants que ces spectacles assuraient à M. de Beaumont, qui touchait pour ses pauvres un quart des recettes, ne justifiaientils pas ses démarches? Malheureusement pour la Foire et pour l'Église, les efforts de Monseigneur demeurèrent inutiles. Après plusieurs grands conseils des dépêches, la suppression de l'Opéra Comique fut résolue ; et, si étrange que cela paraisse, la sympathie de la Cour pour les Forains ne fut pas étrangère à cette décision. On désirait beaucoup à Versailles entendre les acteurs de la Foire; mais l'étiquette ne permettait pas et ne permettra que dans dix ans de faire jouer devant la famille royale des histrions non revêtus du titre de Comédiens du Roi. On le pouvait maintenant, puisque les Forains, à la suite de la Réunion, consacrée par une ordonnance royale, jouissaient des mêmes honneurs et privilèges que leurs nouveaux associés.

En 1680, Louis XIV avait réuni les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne à ceux de la rue Guénégaud. En janvier 1762, Louis XV réunissait au théâtre italien de la rue Mauconseil les spectacles du préau Saint-Germain et du faubourg Saint-Laurent. Le genre nouveau de l'Opéra-Comique, le genre moderne, était fondé en France ; mais les Forains, une fois de plus, étaient exterminés.

Mais c'était une extermination provisoire.

CIIAPITIIE V1!I

La I{é^ln^^m. — Incendie de la Foire Saint-Germain. Vicui

spectacles forains renouvelés. — Les Nicolet. La Foire

Sairil-Ovide. — Boulevard du Temple. — Taconnet. — Au-

<iinol. — l.en comédiens de bois de Sa Majesté, Les grands

danseurs du Roy. — Opéra-bouflbn.

On pcuil sans peine, grâce aux Mémoires du temps, se l'aire une idée de rintérôl et de Témoi provoqués par ce ([u'on appelait alors la Grande Réunion. Toujours écrit avec une 1\ majuscule, ce mot était prononcé par les uns sur un air très satisfait, par les autres d'un ton ironique, mécontent, ou furieux. L(î chapitre de Saint-Germain-des-Prés et ces Messieurs de Saint-Lazare, dont les boutiques et loges risquaient de n'être plus louées, les marchands des foires, privés d'une partie de leur clientèle, et les fervents de TOpéra-Comique, dépossédés de leurs plaisirs, se montraient fort irrités d'une transformation trop semblable à une suppression. L^s bouffonistes, au contraire, triomphaient bruyamment. La musi([ue italienne allait donc enfin avoir une scène à elle, digne d'elle. Ce n'était plus sur des tréteaux

populaires qu'on entendrait les œuvres de Philidor et de Monsigny, mais dans leur vrai milieu, aux Italiens, sur un théâtre protégé et subventionné par ce môme roi qui, dix années auparavant, avait pris parti contre la nouvelle venue. Quant aux deux troupes, pour qui cette réforme avait un intérêt très particulier, on devine leurs sentiments. La Comédie Française ne pouvait que se réjouir d'une jonction dont l'immédiate conséquence était de la délivrer de son irréconciliable ennemie. L'Opéra, en revanche, se montrait désolé, consterné. C'est au moment même où, par suite des progrès de la musique italienne, ses affaires allaient très mal*, qu'on songeait à le priver du tribut annuel payé par les Forains ^ et surtout qu'on lui opposait une concurrence, dont la seule menace était très redoutable. Du moins, essaya-t-on de le consoler par avance en décorant son chef Rebel du grand cordon de Saint- Michel. Les gouvernements, comme les chirurgiens, ont des bandages pour toutes les plaies.

Donnée le 3 février 1762, presque au jour où se faisait l'ouverture, assez maussade cette année-là par suite du départ des Comédiens, de la Foire Saint-Germain, la première représentation des deux troupes réunies fut un gros événement parisien, dont

1. « On a repris aujourd'hui Zah's à l'Opéra (paroles de Cahusac, musique de Rameau). Jamais on n'a vu spectacle si abandonné. Les premières loges étaient absolument nues, les secondes très peu garnies, surtout en femmes, le reste à l'avenant ». Bachaumont, 1762.

2. L'Opéra se trompait. Non seulement on ne le priva pas de son tribut, mais on le porta de 20000 à 40000 livres.

les Irmoins se plaisaient plus lard à rappeler le souvenir. « Jamais les Italiens ne s'étaient vus assiéger par une foule pareille. C'était une fureur sans exemple. Des flots de curieux se succédaient sans interruption, et débordaient dans toutes les rues voisines. Tout était loué depuis plusieurs jours, juscju au paradis » ^ Et ce qui attirait ainsi le public, ('(î n'étaient pas en réalité les spectacles annoncés. pnis([u'on devait donner Biaise le Sabotier et On ne s'avise jatt fais de tout, de Sedaine, Monsig^y et Philidor, opéras comiques connus, déjà joués à la Foire: on se pressait à la porte de THôtel de Bourgogne parée que, depuis trois mois, on ne parlait que de Rôunion, parcequecette affaire avait divisé la Cour et la vill(», le Ministère de la police, dont les Forains dépendaient naguère, et les premiers gentilshommes de la Chambre du roi, à qui appartenait désormais la haut(» direction de la nouvelle troupe. On était bien curieux aussi de voir ce que serait l'inévitable cérémonie d'inauguration. Favart ayant été, tour à touret sinuiltanément, le collaborateur impartial et avisé des deux Comédies, ce fut à lui qu'on confia TA-propos de circonstance; et les Parisiens fêtèrent, comme il convenait, la scène finale de la Nouvelle troupe, qui montrait le mariage de raison des deux spectacles. On s'embrassait et se congratulait : d'aucuns auraient voulu s'entre-dévorer.

i. Bachaumont, o février 1702. Cette année-là, la part de chaque acteur fut de 11500 livres. Et le succès ne devait pas se ralentir. En mars 1765, le môme Bachaumont écrivait : '« La fureur de ce spectacle continue, le tiers des loges est loué à Tannée ».

En somme, ce fut une belle soirée, malgré les prédictions alarmantes des partisans exclusifs de la Comédie Française et des anciens combattants du Coin du Roi, qui déclaraient impossible « le triomphe dos tréteaux sur la majesté des deux grandes scènes ». Et leurs critiques du lendemain n'eurent pas un résultat plus avantageux. Ils allaient partout, reprochant aux acteurs italiens d'avoir vainement cherché à se parer de la gaîté naïve des Forains, et à ceux-ci, enflés de leur nouvelle dignité de Comédiens du roi, et tout fiers de n'être plus excommuniés*, de mettre dans leur jeu une importance ridicule. Vains efforts, impuissants à refroidir l'enthousiasme général. Ceuxlà même le partagèrent, qui regrettaient le plus les spectacles de la Foire. Il est vrai qu'on venait de leur promettre une rare compensation : les deux nouvelles troupes réunies auraient le privilège exclusif de jouer la semaine de la Passion; et ces jours là, elles se transporteraient au préau Saint-Germain. La perspective de ce changement de scène, de ce retour momentané au bercail, redoubla encore l'allégresse publique. Dans la salle foraine de la rue des Boucheries, toutes les places furent retenues, longtemps d'avance : on se disputait à prix d'or les troisièmes loges. Assurément, disait-on, les pièces les plus connues et les plus usées ne pouvaient manquer, reprises sur la scène où elles étaient nées, de redevenir neuves et fraîches. Ainsi le retour au pays rajeunit les exilés. Par malheur, ce projet fut ajourné,

1. C'était un privilège des Italiens, que les Forains avaient acquis gi'ûce à la Réunion,

Î48 I-ES THÊATflES DE LA FOIRE.

«le lancirn cliaiit franrais? Aucun auteur ne sVfcl encore nvisr d'en ac«:u8^er un au Ire de plagiat, parce quiï cet autre se serl, comme lui, dos viugt-qualn* leUres il** rt*l|»lial»f*L Or, dr. même qu'il est permis à loui fi* nioThlp (lo ftiîrr des livres par !e moyen ik ces vir»gt-(|uatr4' lellre^^, en leur faisant prendre on arrangement inconnu, il doil élre perrais aussi d'iovenler un sperlarle nouveau, où Ton pourra parler et ehanler, pourvu toulefois que !a parole el la mu^ î^ique soient eni|doyées oulreinenl quailleurs. Tri est le cas de Topera lioulTon.

La preuve qu'il dtfTere de TOpéra el de la Coraéilie Frnnçaiî^e, e'esl qu'il met en scène deî? personnages grossie!*», des artisans et des manœuvres. Pourquoi ne le ferai l-il pas? On y met bien des domesliques. Il est ausi^i permis de rire des plaisanteries d'un savetier que des ruses et des souplessi'5 d'un valet iiitelligenl. Et c'est là précisément le propn^ et roriginalik'du Ihéâlre nouveau, son mérite unique et bizarre, de nous présenter des peintures naïves cl plaisantes, (jui pouvaient choquer autrefois, quand on prélendail IjoTuiir la farce, mais devant lesquelles on s extasie aujourd'hui, parce que nous sommes plus gais, plus éclairés, moins intolérants et moins exclusifs que nos aïeux, et que les rustauds ne sont plus pour nous des animaux farouches. On ne méprise plus les Iravail leurs de la campagne elles artisans des villes. Une erreur aussi ridicule est enfin détruite, sans le secours des philosophes, par la seule action des spectacles populaires. Peu à peu l*on s'accoulume à regarder d'un œil bienveillant ceux qui font germer

siens eux aussi, et demeurés fidèles à la Foire, ceux par exemple des acrobates et des marionnettes, se trouvaient durement frappés ; et ils méritaient bien qu'on s'intéressât à eux. De tous les spectacles forains, c'étaient les plus anciens, ceux dont l'histoire offre peut-être la suite la moins interrompue, et dont on peut le mieux dresser la généalogie, depuis Alard jusqu'à Blondin, et depuis Brioché jusqu'à M. Maurice Bouchor. Les cordes sur lesquelles dansaient les uns, et les ficelles qui donnaient aux autres la vie, n'avaient, pour ainsi dire, jamais cassé.

Môme, jamais elles n'avaient été si solides, grâce surtout à celui dont les feux d'artifice venaient d'incendier la Foire, grâce à Nicolet. Au moment môme où la Grande liéimion se décidait à Versailles, les deux théâtres Nicolet demeuraient l'espoir suprême et la suprême pensée du tout Paris forain. Au moins, si l'on perdait l'Opéra Comique, était-il juste qu'on conservât les marionnettes et les danseurs de corde. Or, les Nicolet étaient les plus anciens et les plus populaires entrepreneurs de ces divertissements. Il y avait près de quarante ans que le fondateur de la maison, Guillaume Nicolet, premier du nom, cx-racleur de violon dans les bastringues, s'était établi aux foires comme joueur de marionnettes. Après avoir eu l'honneur de représenter des farces de Fuzelier et de recueillir la succession de Bienfait, ruiné et saisi en 1750, il venait, à la date où nous sommes, de passer la main à ses deux fils. Le cadet continuait le métier paternel, et l'aîné, Jean-Baptiste, dirigeait, en attendant mieux, une troupe de danseurs de

impossible d'allraper le slylc des lialles et la bêtise originale des chantres enroués de la Samaritaine. Les mots les plus distingués se présentaient au boul de leur plume; les rimes les plus riches voulaient, comme pour les narguer, prendre place au bout des vers. Ils jugèrent la chanson digne d'eux, et la jetèrent au feu. Il en est de mOmcdes pièces du nouveau théâtre. Il faut avoir un don particulier, d'autant plus digne d'estime et de respect, que les gens d'esprit qui travaillent dans ce genre sont obligés à un effort souv(»nt pénible pour se plier au ridicule et à la bassesse du sujet.

Mais le don ne suffit pas : un talent très particulier, une science très spéciale sont aussi nécessaires. Quand la moindre chanson a ses règles, ses lois, voudrait-on (pie le nouveau spectacle, qui lui est attaché par des liens si étroits, ne marchât qu'au hasard et au gré de ses caprices? Non, et l'auteur du Maréchal Ferrant^ une des pièces les plus justement applaudies au boulevard, M. Quêtant, a eu raison de dire : « C'est une erreur d'imaginer qu'il faille moins d'art pour faire un opéra-comique que pour composer une grande pièce. » Dans les tragédies, dans les opéras, souvent môme dans les comédies, on n'imite pas la nature, on ne copie pas la vérité. Comme Molière le disait autrefois, on n'a qu'à suivre « les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux ». Combien d'oeuvres réputées sérieuses sont aussi incroyables que les contes dont on berce les enfants! Seul de tous les spec-

ciés, avec son théâtre, son magasin, les décorations, les habits, et un privilège valable pour trois années encore. Il finira sa vie, sans dettes et sans soucis, en composant ses Mémoires * et un recueil des chansons françaises faites depuis les origines jusqu'au milieu du xvin^ siècle.

Nécessairement, le premier devoir d'un nouveau directeur de théâtre est de se conformer aux goûts nettement exprimés par le public auquel il doit plaire. Les Parisiens venaient de se déclarer pour la musique italienne: il fallait les satisfaire. C'est à quoi Favart et Corby s'ingénièrent, non sans succès. Aidés, poussés môme par Duni, très résolu à garder la position conquise, et par d'autres compositeurs de la môme école, tels que Laruette, Monsigny,et Philidor, qui avait fait la musique du Diable à quatre, ils achevèrent bénévolement, sans en deviner les dangers, une transformation que les circonstances avaient imposée à leur prédécesseur. En peu de temps, le théâtre forain devint une sorte de Conservatoire italien. C'étaient bien des pièces françaises qu'on y jouait, le Soldat magicien, le Cadi dupé, le Maréchal- ferrant, On ne s'avise jamais de tout, un nouveau début de Sedaine qui, cette fois-ci, imitait La Fontaine dans un conte déjà mis à la scène par Panard; mais la musique de tous ces opéras comiques était italienne.

Ces empiétements ne pouvaient convenir aux co-

1. Les Mémoires secrets les annoncent ainsi à la date du 18 février 1774 : « Le sieur Monnet fait imprimer les Mémoires de sa vie sous le titre de Supplément au Roman Comique, Il annonce qu'ils sont écrits par lui-môme ? ».

mrdiens de l'Hôtel de Bourgogne. Ils essayèrent d'abord de lutter contre la concurrence en donnant, eux aussi, des pièces musicales; mais le public restait fidèle aux Forains. Sans doute, les acteurs de la rue Mauconseil avaient la voix presque toujours juste, et quelquefois très belle; mais, en général, ils étaient sans action, sans grâce, sans noblesse. C'est alors que pour se débarrasser de leurs rivaux, les Italiens proposèrent une fusion, qui, dans leur pensée, devait ôtre une suppression. Mais ils eurent beau énumérer tous les avantages de cette offre intéressée : permission assurée par l'Opéra de chanter tout à son aise et d'avoir l'orchestre qu'on voudrait, engagement pris par eux-mêmes d'accueillir tous les auteurs et les meilleurs artistes du théâtre sacrifié, Sedaine, Anseaumc, Laruette, Bouret, Audinot, Mlles Deschamps et Neissel, les Forains firent la sourde oreille. Ils avaient lu La Fontaine, qu'ils imitaient volontiers, et connaissaient la fable du Lion malade et du lienard.

« yue sa Majesté nous dispense :

Grand merci de son passe-port.

Je le crois bon ; mais dans cet antre Je vois fort bien comme Ton entre, Et ne vois pas comme on en sort. »

Exaspérés par ce refus, les Italiens firent requête au Roi ; et, s'il faut en croire Bachaumont, cette afiaire, qui semblait n'en devoir être une que dans les ruelles, fit une grande sensation à la Cour; elle y causa même des schismes. De son côté, le Tout- Paris d'alors fut très étonné de voir Mgr l'Archevêque

RENAISSANCE DES THÉÂTRES FORAINS. 215 intervenir en personne, et plus étonné encore quand il apprit que Son Éminence sollicitait avec une vivacité singulière la conservation des théâtres forains. L'intervention était pourtant bien naturelle, puisqu'elle était intéressée:' les fonds abondants que ces spectacles assuraient à M. de Beaumont, qui touchait pour ses pauvres un quart des recettes, ne justifiaientils pas ses démarches? Malheureusement pour la Foire et pour l'Église, les efforts de Monseigneur demeurèrent inutiles. Après plusieurs grands conseils des dépêches, la suppression de l'Opéra Comique fut résolue ; et, si étrange que cela paraisse, la sympathie de la Cour pour les Forains ne fut pas étrangère à cette décision. On désirait beaucoup à Versailles entendre les acteurs de la Foire ; mais l'étiquette ne permettait pas et ne permettra que dans dix ans de faire jouer devant la famille royale des histrions non revêtus du titre de Comédiens du Roi, On le pouvait maintenant, puisque les Forains, à la suite de la Réunion, consacrée par une ordonnance royale, jouissaient des mêmes honneurs et privilèges que leurs nouveaux associés.

En 1680, Louis XIV avait réuni les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne à ceux de la rue Guénégaud. En janvier 1762, Louis XV réunissait au théâtre italien de la rue Mauconseil les spectacles du préau Saint-Germain et du faubourg Saint-Laurent. Le genre nouveau de l'Opéra-Comique, le genre moderne, était fondé en France ; mais les Forains, une fois de plus, étaient exterminés.

Mais c'était une extermination provisoire.

CIIAPITKE M!I

La licunion. — Incendie de la Foire Saint-Germain. — Vieux spectacles forains renouvelés. — Les Nicolel. — La Foire Saint-Ovide. — Boulevard du Temple. — Taconnet. — Audinot. — I.€8 comédiens de bois de Sa Majesté, — Les grands danseurs du Roy. — Opéra-bouffon.

On peut sans peino, grûce aux Mémoires du temps, se faire une idée de l'intérêt et de rémoi provoqués par ce qu'on appelait alors la Grande Réunion. Toujours écrit avec une R majuscule, ce mot était prononcé par les uns sur un air très satisfait, par les autres d'un ton ironique, mécontent, ou furieux. Le chapitre de Saint-Germain-des-Prés et ces Messieurs de Saint-Lazare, dont les boutiques et loges risquaient de n'être plus louées, les marchands des foires, privés d'une partie de leur clientèle, et les fervents de l'Opéra-Comique, dépossédés de leurs plaisirs, se montraient fort irrités d'une transformation trop semblable à une suppression. L^s bouffonistes, au contraire, triomphaient bruyamment. La musique italienne allait donc enfin avoir une scène à elle, digne d'elle. Ce n'était plus sur des tréteaux

populaires qu'on entendrait les œuvres de Philidor et de Monsigny, mais dans leur vrai milieu, aux Italiens, sur un théâtre protégé et subventionné par ce môme roi qui, dix années auparavant, avait pris parti contre la nouvelle venue. Quant aux deux troupes, pour qui cette réforme avait un intérêt très particulier, on devine leurs sentiments. La Comédie Française ne pouvait que se réjouir d'une jonction dont l'immédiate conséquence était de la délivrer de son irréconciliable ennemie. L'Opéra, en revanche, se montrait désolé, consterné. C'est au moment même où, par suite des progrès de la musique italienne, ses affaires allaient très mal*, qu'on songeait à le priver du tribut annuel payé par les Forains % et surtout qu'on lui opposait une concurrence, dont la seule menace était très redoutable. Du moins, essaya-t-on de le consoler par avance en décorant son chef Rebel du grand cordon de Saint- Michel. Les gouvernements, comme les chirurgiens, ont des bandages pour toutes les plaies.

Donnée le o février 1762, presque au jour où se faisait l'ouverture, assez maussade cette année-là par suite du départ des Comédiens, de la Foire Saint-Germain, la première représentation des deux troupes réunies fut un gros événement parisien, dont

\. « On a repris aujourd'hui Zaïs à TOpéra (paroles de Cahusac, musique de Rameau). Jamais on n'a vu spectacle si abandonné. Les premières loges étaient absolument nues, les secondes très peu garnies, surtout en femmes, le reste à l'avenant ». Bacbaumont, 1762.

2. L'Opéra se trompait. Non seulement on ne le priva pas de son tribut, mais on le porta de 20000 à 40000 livres.

les témoins se plaisaient plus lard à rappeler le souvenir. « Jamais les Italiens ne s'étaient vus assiéger par une foule pareille. C'était une fureur sans exemple. Des flots de curieux se succédaient sans interruption, et débordaient dans toutes les rues voisines. Tout était loué depuis plusieurs jours, jus(pi'au paradis » *. Et ce qui attirait ainsi le public, ce n'étaient pas en réalité les spectacles annoncés, puisipi'on devait donner Biaise le Sabotier et On ne s'avitic jamais de tout, de Sedaine, Monsigny et Philidor, opéras comi(|ues connus, déjà joués à la Foire: on se pressait à la porte de l'Hôtel de Bourgogne parce que, depuis trois mois, on ne parlait que de Réunion, parce quecette affaire avait divisé laCourct la ville, le Ministère de la police, dont les Forains dépendaient naguère, et les premiers gentilshommes de la Chambre du roi, à qui appartenait désormais la haute (hrection de la nouvelle troupe. On était bien curieux aussi de voir ce que serait l'inévitable cérémonie d'inauguration. Favart ayant été, tour à tour et simultanément, le collaborateur impartial et avisé des deux Comédies, ce fut à lui qu'on confia TA-propos de circonstance: et les Parisiens fêtèrent, comme il convenait, la scène finale de la Nouvelle troupe, qui montrait le mariage de raison des deux spectacles. On s'embrassait et se congratulait : d'aucuns auraient voulu s'entre-dévorer.

1. Bachaumonl, 5 février 1762. Cette année-là, la part de chaque acteur fut de 11500 livres. Et le succès ne devait pas se ralentir En mars 1765, le même Bachaumont écrivait : « La fureur de ce spectacle continue, le tiers des loges est loué à l'année >•.

En somme, ce fut une belle soirée, malgré les prédictions alarmantes des partisans exclusifs de la Comédie Française et des anciens combattants du Coin du Roi, qui déclaraient impossible « le triomphe des tréteaux sur la majesté des deux grandes scènes » . Et leurs critiques du lendemain n'eurent pas un résultat plus avantageux. Ils allaient partout, reprochant aux acteurs italiens d'avoir vainement cherché à se parer de la gaîté naïve des Forains, et à ceux-ci, enflés de leur nouvelle dignité de Comédiens du roi, et tout fiers de n'être plus excommuniés*, de mettre dans leur jeu une importance ridicule. Vains efforts, impuissants à refroidir l'enthousiasme général. Ceuxlà même le partagèrent, qui regrettaient le plus les spectacles de la Foire. Il est vrai qu'on venait de leur promettre une rare compensation : les deux nouvelles troupes réunies auraient le privilège exclusif de jouer la semaine de la Passion; et ces jours là, elles se transporteraient au préau Saint-Germain. La perspective de ce changement de scène, de ce retour momentané au bercail, redoubla encore l'allégresse publique. Dans la salle foraine de la rue des Boucheries, toutes les places furent retenues, longtemps d'avance : on se disputait à prix d'or les troisièmes loges. Assurément, disait-on, les pièces les plus connues et les plus usées ne pouvaient manquer, reprises sur la scène où elles étaient nées, de redevenir neuves et fraîches. Ainsi le retour au pays rajeunit les exilés. Par malheur, ce projet fut ajourné,

1. C'était un privilège des Italiens, que les Forains avaient acquis grâce à la Réunion.

•258 LKS THÉÂTRES DP LA FOIRE.

Tn baiser pris doucement FAcha d'abonl la pauvrette ; Un sorond, plus <'»loquent, La rendit bientôt muette; Vous en auriez fait autant.

Si ce ne sont là des indécences, j'avoue que je ne m'y connais pas. >

Au contraire, Nougaret s'y connaissait très bien. LuroHo, ou lespvogn*ii du liherlinage; les Dangers de Ifi .^éfluctlort et /t'x fnux-pnA de la beauté; Jidiette, ou les mtdtieurs d'une vie coupable^ ne le prouvent que Iroj): mais il ifi^norait la parabole de la paille et delà poutre, et avait sans doute oublié cette phrase qu'on lit dans son Art du théâtre : « Tâchons de nousdire au moins une partie de ce que nous pensons charitablement sur le compte des autres ».

Au moins faut-il rendre à ce prédicateur sans autorité écrite justice, qu'il sentit à la fin de son sermon tout ce (juc sa critique avait d'excessif et quel mal oWo pouvait faire aux théâtres pour lesquels il travaillait. « Malgré tout ce que je viens de dire, concluait-il, onaurait tort de regarder notre Opéra comme un spectacle tout à fait scandaleux, qu'il est important de proscrire, et que les gens de bien ne doivent approcher jamais, (le serait s'enflammer d'un zèle trop outré. » C'est précisément la faute qu'a commise Nougaret : il s'est laissé enflammer d'un zèle qui nous paraît d'autant plus exagéré, que l'historien de la Pucelle et du Capucin Jérôme était moins qualifié pour défendre la morale, et que nos théâtres d'aujourd'hui nous en font voir et entendre bien d'autres.

Dans sa critique littéraire du nouveau théâtre,

siens eux aussi, et demeurés fidèles à la Foire, ceux par exemple des acrobates et des marionnettes, se trouvaient durement frappés ; et ils méritaient bien qu'on s'intéressât à eux. De tous les spectacles forains, c'étaient les plus anciens, ceux dont l'histoire offre peut-être la suite la moins interrompue, et dont on peut le mieux dresser la généalogie, depuis Alard jusqu'à Blondin, et depuis Brioché jusqu'à M. Maurice Bouchor. Les cordes sur lesquelles dansaient les uns, et les ficelles qui donnaient aux autres la vie, n'avaient, pour ainsi dire, jamais cassé.

Morne, jamais elles n'avaient été si solides, grâce surtout à celui dont les feux d'artifice venaient d'incendier la Foire, grâce à Nicolet. Au moment môme où la Grande Réunion se décidait à Versailles, les deux théâtres Nicolet demeuraient l'espoir suprême et la suprême pensée du tout Paris forain. Au moins, si l'on perdait l'Opéra Comique, était-il juste qu'on conservât les marionnettes et les danseurs de corde. Or, les Nicolet étaient les plus anciens et les plus populaires entrepreneurs de ces divertissements. Il y avait près de quarante ans que le fondateur de la maison, Guillaume Nicolet, premier du nom, cx-racleur de violon dans les bastringues, s'était établi aux foires comme joueur de marionnettes. Après avoir eu l'honneur de représenter des farces de Fuzelier et de recueillir la succession de Bienfait, ruiné et saisi en 1750, il venait, à la date où nous sommes, de passer la main à ses deux fils. Le cadet continuait le métier paternel, et l'aîné, Jean-Baptiste, dirigeait, en attendant mieux, une troupe de danseurs de

corde (»l d'animaux savants, qui, rivalisant de grâce, de légèreté et d'esprit, justifiaient bien le fameui dicton : « c'est de plus en plus fort, comme chez Nicoiet ». Celait merveille de voir le singe Turco, affublé d'une robe de chambre, de pantoufles et d'un bonnet de nuit avec des rubans roses, imiter l'aclfiur Mole malade, comme son aïeul Fagotin, coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachait les trous, el habillé d'un pourpoint à six basques, avec passements el aiguillettes, contrefaisait jadis Scaramouche. Mais autant cel adversaire malheureux de Cyrano de Bergerac avait paru redoutable quand, farci d'une ardeur guenoniipie, il allongeait aux spectateurs des bottes de quarle, autant le singe de Nicoiet se montrait d'humeur pacifique et gracieuse. Il allait s'asseoir sur l'appui des loges, faisait la conversation avec les (lames, el, véritable enfant gâté, grugeait toutes les pastilles de ces belles. En 1760, les bêtes, comme les hommes, étaient plus sociables et d'un meilleur commerce qu'au temps de la Fronde. Les singes, notamment, représentés par Turco-Narcisse, n'ont jamais fait tant d'efforts pour mériter l'honneur d'avoir été nos premiers pères.

Les tours de force et les danses sur la corde de Nicoiet n'étaient pas moins célèbres. A vrai dire, ces spectacles avaient toujours été très populaires ; mais depuis quelques années, les acrobates étrangers faisaient aux Français une concurrence peu flatteuse pour les Forains, bons patriotes. Avec leurs affiches bourrées de promesses mirifiques et leurs vertigineux exercices, les troupes anglaise, italienne et hollan-

daise accaparaient tout le monde. En vérité, n'était-ce pas humiliant que, dans cette triste fin de la guerre de Sept ans, la France, si malheureuse déjà sur les champs de bataille, se laissât vaincre aussi sur les champs de foire? Heureusement Nicolct, du haut de son estrade, veillait. Par lui resplendit à nouveau l'ancienne gloire de la corde française et du saut périlleux à la Parisienne. Ce fut un beau réveil. De tous les coins de la ville, de Versailles môme, des faubourgs et de la Cour, on venait admirer ces inimitables danseurs qui faisaient autour de Nicolet une auréole multicolore, le Petit-diable, si agile, le beau Desvoyes, le gracieux Placide, l'herculéen Dupuis, jamais las, toujours prêt à répondre aux6is du public et à continuer la séance. L'enthousiasme fut si général, et monta si haut, que les princes du sang voulurent, eux aussi, apprendre à danser sur la corde. Ce sera bientôt l'ambition du comte d'Artois. Pourquoi, se demandera la Cour très intriguée, cette retraite mystérieuse que Monseigneur fait tous les matins au Petit Trianon? Tout simplement, parce que Monseigneur prend des leçons de Placide et du Petit-diable ; Monseigneur s'exerce à danser sur la corde, comme son grand aïeul dansait sur les planches. Et quelle surprise, et quel succès, le jour où le futur Charles X osera développer devant leurs majestés ses talents de voltigeur*! Compter un roi dans ses annales, et plus tard avoir représenté dans un mimodrame, comme le fera Mme Saqui sur la

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