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La première en date fut le Docteur de verre

Mais à ce moment cette entreprise nouvelle était aussi très hardie. Si Bertrand ignorait la fameuse ordonnance, les C4omédiens Français ne Tavaienl pas oubliée: et de récentes tribulations les attachaient plus que jamais à leurs privilèges. Expulsés par la Sorbonne, qui trouvait compromettant pour le collège des Qualre-Nations le voisinage d*un théâtre, pourchassés de paroisse en paroisse par des curés scandalisés, ils avaient eu toutes les peines du monde à découvrir une salle, dont les frais, augmentés encore par la forte taxe imposée au bénéfice du chapitre de Saint-Sulpice, étaient considérables. De plus, ils avaient, comme on le verra plus loin, des ennuis avec les comédiens italiens, installés à FHôtel de Bourgogne; et, ce qui est plus grave, depuis la fusion des deux troupes de la rue Mauconseil et du Palais-Boyal, Tunion, que Molière avait maintenue si cordiale, n'existait plus guère : des jalousies, des disputes, des « brouilleries » étaient nées peu à peu. Enfin, les auteurs nouveaux qui avaient succédé à Corneille, Bacine et Molière, et que ne remplaçaient pas encore les Crébillon, les Begnard et les Lesage, n'apportaient que d'incroyables platitudes, représentées sans entrain'.

Tous ces ennuis avaient jeté la Comédie Française dans un malaise général et dans une colère qui ne demandait qu'à se manifester. Il lui fallait une re-

1. Aussi, osl-cc de coUc épo<iuo que date le î?ifn<»t. — II y eut même en ce temps des pièceîï, comme le Fnurbe, de Le Noble, dont le public ne laissa pas acbe\er la représentalion.

vanche. Bertrand s'offrit tout à point comme victime expiatoire. A peine avait-il ouvert son théâtre pour la Foire Saint-Germain de 1690, que les Comédiens Français adressaient plainte et requête au lieutenant général de police. M. de la Reynie n'hésita pas. Le 10 février, une sentence ordonnait la démolition du théâtre Bertrand, et Tordre était exécuté le jour môme.

Le malheureux entrepreneur essaya bien de protester contre cette répression brutale ; mais ses sollicitations, qu'il porta lui-même à Versailles, demeurèrent vaines, et il dut revenir à ses premières amours, c'est-à-dire à ses marionnettes. Elles furent alors et seront plusieurs fois encore de précieuses consolatrices.

Un temps viendra, qui n'est pas loin, où les Comédiens Français et la police ne montreront pas la même décision, ni les artistes forains la même résignation.

Ceux-ci, pendant quelques années, se montrèrent prudents et réservés. Mais, en 1 697, un événement mémorable dans l'histoire des théâtres ranima leurs ambitions mal éteintes, surtout celles de Bertrand, qui ne pouvait se résigner à l'échec de sa tentative. Les acteurs italiens, accusés de jouer des pièces immorales, coupables en réalité d'avoir, avec la Fausse Prude, mis sur la scène Mme de Maintenon, venaient d'être expulsés de l'Hôtel de Bourgogne, de Paris et du royaume. Sous prétexte que leurs danseurs, sauteurs et marionnettes portaient les costumes et les noms de Scaramouche, d'Arle-

quin et de Colombine, les Forains se crurent les héritiers légitimes du théâtre supprimé; et Bertrand, plus pressé et plus entreprenant que les autres, prit aussitôt à bail, organisa et ouvrit la salle laissée vide par le décret de bannissement. C'était faire preuve d'un singulier aplomb. Aussi le châtiment ne se fit-il pas attendre. Huit jours après l'ouverture, un ordre du roi obligeait le téméraire à rouler ses décors et à cesser son spectacle.

Les deux autres troupes, celle d'Alard et celle de Maurice, qui venaient de faire bande à part et d'inaugurer deux loges nouvelles, l'une pour les sauts et danses, l'autre pour les combats de taureaux, agirent avec un peu plus de circonspection. Cependant à la Foire Saint-Laurent de cette môme année, c'està-dire trois mois à peine après le départ des comédiens exilés, elles se hasardèrent à représenter sur leurs tréteaux, qui depuis quelque temps ne servaient plus que de tremplin aux acrobates, des scènes françaises du théâtre italien. La police, satisfaite de la répression dont Bertrand venait d'ôtre la nouvelle victime, convaincue d'ailleurs qu'on ne jouerait pas une seconde Fausse Prude dans une loge foraine, ferma les yeux; et le public, désolé de la suppression de THôtel de Bourgogne, vint en foule applaudir ceux qui lui rendaient des spectacles très populaires. Ce succès et la condescendance du pouvoir royal semblèrent aux Forains d'un si favorable augure et les encouragèrent si bien, que des projets grandioses, aussitôt réalisés, germèrent dans leurs tôtes. De véritables théâtres, avec logos, galeries et par-

terre furent construits dans le préau des deux Foires, et des différentes provinces, notamment de Toulouse, où un certain Pascariel formait d'excellents élèves, on fit venir des artistes nouveaux pour la saison prochaine.

Celle-ci, qui s'ouvrit avec la Foire Saint-Germain de 1698, fut si brillante et si lucrative pour les entrepreneurs, que les Comédiens Français en prirent de l'inquiétude. Ils auraient pu, maintenant que le départ des Italiens les avaient délivrés d'une concurrence redoutable, montrer un peu de magnanimité. Il n'en fut rien; plus que jamais ils voulaient rester les seuls maîtres. Aussi portèrent-ils une plainte au lieutenant général de la police. « Les danseurs de corde et les sauteurs, disaient-ils, se sont licenciés depuis un an, jusqu'au point de faire construire des salles de spectacles pour y représenter des pièces de théâtre avec le secours de différents acteurs de province qu'ils ont pris à titre de gagistes. Cette innovation doit être réprimée, attendu qu'elle donne atteinte au privilège exclusif que le roi a accordé à ses Comédiens. Nous concluons donc à ce que ces théâtres soient démolis, et à des dommages-intérêts. »

Malgré les apparences, cette démarché différait sensiblement de celle qui avait été si désastreuse pour le pauvre Bertrand. Elle pouvait et devait avoir des conséquences bien plus graves. Ce n'était plus, en effet, un humble artisan isolé, un joueur de marionnettes sans appui, que les Comédiens dénonçaient; c'étaient plusieurs troupes ensemble, c'était

toute une corporation. Que les Forains s'entendent entre eux et se sentent les coudes, que le public les soutienne, que le pouvoir hésite, et voilà la guerre allumée.

C'est précisément ce qui arriva. M. d'Argenson n'avait pas la décision, la rude poigne de son prédécesseur, M. de la Reynie, etil se montrait d'ailleui*s, affirme Dangeau, assez partisan de la multiplication des théâtres. D'autre part, les Parisiens, grands et petits, les nobles et les roturiers, s'étaient peu à peu fort attachés aux spectacles des foires. Le menu peuple y trouvait des divertissements à la portée de sa bourse et de son intelligence, les jeunes seigneurs et les grandes dames,

Quantité d'aimables chréliennes,

Voire même de ((ualité, Les plus mignonnes, les plus belles,

y venaient oublier la cour maussade du vieux roi dévot, entendre, dire et faire mille polissonneries, et s'encanailler gaillardement. Elles en virent de belles, alors, et, par la suite, les vertes tonnelles du traiteur Dubois, dont le cabaret, célèbre par sa cave et voisin des théâtres, était l'ordinaire rendez-vous des jolies femmes et des galants !

Encouragés donc par la faveur publique, et très décidés à la résistance, les acteurs forains firent, pour mieux lutter contre les dangers imminents, ce que font les moutons h l'approche de l'orage : ils se serrèrent les uns contre les autres. Les Alard s'unirent de nouveau à la troupe de Maurice, et bientôt,

à la mort de ce dernier, ils auront dans sa veuve, € jeune, jolie, bien faite, douée de beaucoup d'esprit, et capable de soutenir les engagements de son mari avec une entente et une conduite supérieures •, la plus précieuse des collaboratrices*. Imitant cet exemple, Bertrand fait alliance avec Dolet, ancien camarade de Mezzetin, et un certain Christophe de Selles, dit Colbiche, qui exhibait des sauteurs comédiens aussi applaudis que l'étaient naguère les marionnettes de son nouvel associé. Ainsi réorganisées, les deux troupes n'attendirent pas, pour répondre à la plainte lancée contre elles, la décision lente à venir, mais très prévue, de M. le lieutenant de police. Au récent privilège dont se prévalaient les Comédiens Français elles opposèrent les très antiques privilèges des Forains. Depuis François I", et par une ordonnance de 1535, défense était faite, pendant toute la durée des foires, d'opérer saisie-gagerie et exécution sur toutes les marchandises, meubles et denrées qu'on y transportait, et de procéder par contrainte ou emprisonnement contre les personnes des marchands qui y trafiquaient. Or, les acteurs forains étant des marchands de spectacles, les tréteaux, décors et costumes dont ils se servaient étant leurs meubles, et les pièces qu'ils représentaient étant leurs denrées, les uns ni les autres ne peuvent être saisis, « à peine de nullité, 500 livres d'amende, et de plus

I. « Elle-même d'ailleurs, disent les frères Parfaict, tira de celte société de très grands avantages. D'excellents sujets enrichirent sa troupe, et Alard lui procurera des connaissances qui deviendront ses plus zélés protecteurs. » En 4706, elle quittera Alard pour s'associer avec Bertrand.

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grande peine, le cas échéant*. » En voulant sauvegarder des privilèges accordés par un roi, les Comédiens Français violent donc des privilèges antérieurs accordés par un autre roi.

Cette riposte lancée, les Forains continuèrent paisiblement leurs représentations ;etquandfut signifiée, le 20 février 1699, la décision du lieutenant de police, portant défense de donner aucune comédie et farce, et, pour yavoircontrevenu, condamnation à loOOlivres de dommages et intérêts, ils les continuèrent encore, nprès appel au Parlement. Ils firent m^^me mieux : ils enrôlèrent de nouveaux acteurs, agrandirent leurs théâtres et commandèrent de nouvelles pièces. Pour bien montrer qu'elle n'avait pas peur d'être délogée de si tôt, la veuve Maurice loua pour cinq années le jeu de paume d'Orléans, au coin de la rue des Quatre-Venls; ses associés, les Alard, engagèrent des acteurs à qui ils ne demandaient plus de bien sauter et danser, mais de savoir jouer les amoureux et les coquettes; enfin, le plus hardi de tous, Bertrand, dont chaque persécution nouvelle développait l'instinct de combativité, donna une pièce en deux parties, Thésée ou la défaite drn Amazones^ et les Amours de Trembloiin et de Mannette, qui violait à la fois le privilège de la Comédie F'rançaise et celui de l'Opéra; car il y avait des scènes dialoguées, des couplets, dos chants et de la musique. L'ombre de

1. C'est le texte même d'une sentence rendue quatre années «luparavant, le 8 mars 1695, contre le nommé Vierne, huissier, qui avait voulu procéder dans rendes de la Poire Saint-Laurent.

Tautoritaire Lulli dut frémir d'horreur. Cette pièce, œuvre d'un homme qui sera désormais un des plus féconds fournisseurs des théâtres populaires, Fuzelier, attira tout Paris, En vain les Comédiens du roi obtinrent deux nouvelles sentences de police; le Parlement n'ayant pas rendu son arrêt, les Forains firent la sourde oreille; et la faveur avec laquelle le public accueillit les pièces de l'ancien Théâtre Italien qu'ils eurentla bonne idée de reprendre à ce moment, montra bien la cruauté, l'injustice et l'impopularité des adversaires ligués contre eux.

Ceux-ci, lorsque, le 20 juin 1705, le Parlement confirma les quatre sentences de M. d'Argenson, se crurent à jamais débarrassés de leurs rivaux. Comme ils se trompaient! C'est maintenant, au contraire, que la lutte va devenir le plus opiniâtre, vraiment intéressante et littéraire, et féconde en surprises. Semblables à une armée vaincue, forcée à la retraite, et qui ne veut pas se rendre, les troupes foraines vont, sous les yeux des Parisiens qui les encouragent, défendre pied à pied leurs positions. Elles n'abandonneront un retranchement que pour s'abriter .derrière un autre, et recommencer le feu. Dans cette guerre de guérillas, elles montreront la souplesse et l'agilité qu'elles déployaient naguère sur la corde raide et sur les tremplins. On devra à leur entêtement, à leur ingénieuse tactique, à leur esprit inventif, nos modernes théâtres des boulevards, et de nouveaux genres dramatiques, tels que le vaudeyille, le monologue, la pantomime, la revue, «l'autres choses encore. C'est à ce titre surtout que

I(îs spectacles forains intéross(Mil Hiisloire littéraire. Mais que peuvent être <*es spectacles, puisque les coiné<li(?s et farces sont désormais interdites? Faut-il reprendre les sauts, les danses, les voltiges, et revenir, après avoir été applaudis comme comédiens, à des exercices d'acrobates? Celte reculade et cetle humiliation, dont aurait profondément soulîert un amourpropre surexcité par le succès et la persécution, furent épargnées aux acteurs forains, grAce à Tingéniosilé de l'un d enire eux, pour qui la casuistique n avait pas de mystères. On nous défend la comédie, ol)serva-(-il, c'est à-dire des pièces régulières, composées d'un ou de j)lusieurs actes, et d'un ensemble de scènes liées entre elles, se faisant suite, et formant un tout. Il faut bien nous soumettre. Mais des scènes détachées ne sont pas plus une comédie que des arbres alignés sur une route ne sont une forêt. Jouons donc- des scènes détachées. Chacune d'elles formera un j)etit tout, et nous ferons en sorte que plusieurs jouées à la file, et dilîérentes en apparence, forment cependant un grand toul. Les spectateurs, un peu dépaysés d'abord, finiront bien par souder h»s unes aux autres (îes scènes séparées ; et nous donnerons ainsi, grâce à leur complicité, un ensemble qui sera, sans en avoir l'air, une comédie véritable. Aux fragments un peu courts, nous ajouterons des jeux de scène, des spectacles pour les yeux, tout ce qui pourra allonger, développer, animer. De la sorte, nous aurons, comme c'est le devoir des bons Français, respecté, en les tournant, les ordonnances de la police et les arrêts du Parlement.

ACTEURS FORAINS ET COMÉDIE FRANÇAISE, tl Cette invention, aussi bien accueillie du public qu'elle i'ut vite utilisée par les Forains, ne rendait pas seulencient un signalé service aux troupes menacées de ruine et de mort; elle apportait avec elle des avantages plus généraux. Obligés d'arranger, de relier ces scènes détachées, les spectateurs durent faire un très profitable travail d'esprit qui. une fois accepté, les familiarisa mieux encore avec les chos^^s du théâtre, et perfectionna cette éducation dramatique qu'on retrouve si souvent chez les Français les moins instruits. D'autre part, la nécessité de donner à des morceaux de pièces forcément r-oiirts une suffisante ampleur amena les auteurs à dévf'Iopf^-r la mise en scène, el, comme dit un fidèle de ce*» représentations, à ausrmenter « le* lazzi ou j^-ux de théâtre >. De là. beaucoup plu?» d'animation et *\*' vivacité. Il est entendu que Voltaire doit a Shak>f^*^r*: d'avoir pu faire dliear»?-u?j-?> r^rforme** en c-r jf^nf*-. Si tout jeune il avait fjn^|îirrit*r ch'-z !•«► A;^H *-f ' h'-r M"** Maurice, comm^ M'/irfrr ^is»'A SÉ-^l^i* h ,x \^ ;,i de Tabarin. peat-*tr> a^ir^It-Il tf'>'i"*-r h ,z Fô.'-t* Saint-Germain et Sa::it-L*:;rrii* -|' .*r ; -rr- . -,-• :>■• bonnes idées qull r»5>ç«:*r.* >- \yj<,:*^.

El voici eDC<*re SEfi *-*^* h'.**?:.'*-* > >-• *;• a .-» transformés- Dtaik^ >* ii<^. .f^.*'*- v,:..»^:-'-* < jours des *<:*»^^ •>• — 4j*«',r. .;■. •*-..:'- . ^ ..- .peu lanj?uis:<ASil#^. L^^st^-^ *•% ^ ''i «

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qu'elle était un tout, devait contenir une action, et une action serrée. « Quand cette précision, dont les autres théâtres semblent s'éloigner, serait en effet un défaut, dit Lesage, elle est absolument nécessaire au nôtre, et devient la première de nos règles. » C'est pourquoi ces sortes de productions réclamaient un génie spécial, assez rare: et Ton verra des auteurs applaudis à la Comédie Française, essayer vainement de se faire jouer chez Alard ou chez Bertrand. Ainsi parfois dos cuisiniers, inimitables pour la poularde à la Périgord, ne réussissent pas la poule au pot.

Le Jiavissement (f Hélène, la prise et Vembrasement de Troie, œuvre de Fuzclier, représentée par Bertrand à la Foire Saint-Germain de 1705, est le modèle curieux de ces prétendues scènes indépendantes, avec spectacles et jeux de théâtre. C'est d'abord, dans une sorte de prologue, une conversation entre Francœur, soldat de Paris, et madame La Uamée. vivandière de l'armée Iroyenne. Francœur expose la tactique imaginée par son chef pour ravir réponse de Ménélas, eténumère, en prenant des airs de profond politi(jue, les conséquences prochaines, évidemment très graves, de ce rapt audacieux. Reconnaissante de ces révélations, madame La Ramée offre au guerrier, fatigué d'avoir tant parlé, tant pronostiqué, d(»s rafraîchissements variés, et l'emmène à sa cantin(î, c'est-à-dire dans la coulisse. Le rideau tombe. — Qi* <'î^t-cc que cela, observait Bertrand, sinon une simple scène bien détachée, bien isolée, comme toutes les autres d'ailleurs, celle où Ulysse cause, sous sa tente, avec Sinon, celle où Sinon, devant

la porte de Troie, offre au gouverneur son cheval de bois, et celle où Ménélas, dans la chambre de Paris, échange avec Tépouse retrouvée les plus tendres propos d'amour?

Ménélas, — Je suis vainqueur, et je vous possède enfin, Madame.

Hélène. — Si je n'avais eu lespérance de vous revoir, les dieux me sont témoins qu'un fer aurait mis fin à mes jours. Ne croyez pas, Seigneur, que Paris ait pu triompher de ma constance. Les caresses, les honneurs que je recevais ne servaient qu'à m'affliger davantage.... Hélas! j'avais perdu mon Ménélas!

Ménélas. — Je n'ai jamais douté de vous, Madame, comme je suis persuadé que vous n'avez jamais douté de moi. Allons rendre grâces aux dieux qui nous ont été propices. Faisons une belle fête en l'honneur de Pallas et de Junon.

Ne sont-ce pas là des scènes détachées? Ne sontelles pas toutes séparées les unes des autres par des jeux de théâtre et des changements de décors? Une pièce complète, une tragédie, ce Ravissement d Hélène suivi de la Prise de Troie^ dix ans après ! Vous ne le pensez pas. Quel critique serait assez oublieux des règles d'Aristote pour lui donner ce nom? Est-ce que l'unité de temps, si chère aux poètes que jouent les Grands Comédiens, y est respectée? Et l'unité de lieu ! C'est bien pis encore. Voyez plutôt : à la seconde scène, le théâtre représente le palais de Priam, où Paris et Hélène reçoivent les compliments du gouverneur de la ville ; à la troisième, nous sommes dans le camp des Grecs, où Achille, Ulysse et Ménélas se préparent à Tassaùt.... Et voici Tassant donné sous les yeux du public. De quel droit ces messieurs de

la grave Comédie Française prolesteraienl-ils? Vat-on sur leur brisées? A-t-on jamais vu sur leur scène une bataille, des combats singuliers, des blessés et des morts? Car voici Hector qui tuePatrocle, Achille qui tue Hector, Pûris qui tue Achille, Pyrrhus qui tue Paris, et Tastucieux Ulysse qui pénètre dans la ville pour reparaître bientôt avec le Palladium. Avait-on vu davantage un cheval de bois sur la scène, une ville prise d'assaut, des hommes, des femmes, des enfants massacrés, Énée traversant le théâtre avec son père Anchise sur ses épaules, et toute une armée dansant sous la protection des dieux qui conduisent le bal ? Non, en vérité, il n'y a là rien qui puisse offusquer les susceptibilités et porter atteinte aux privilèges de la Comédie Française.

Celle-ci fut d'un avis différent. Ces sortes de représentations ayant donné tout Theureux effet qu'on s'en était i)romis, elle rédigea une nouvelle plainte, le lieutenant de policeiança une nouvelle sentence interdisant tous dialogues ou colloques, et les Forains firent un nouvel appel au Parlement. L'uniformité de cette guerre finirait par rebuter, si les vaincus récalcitrants, soutenus par leur ardent désir de vivre, et par leur esprit inventif, n'apportaient à chaque engagement une tactique inattendue et toujours ingénieuse.

Celte fois, l'idée leur vint de se choisir des chefs assez puissants pour lutter contre les autorités qui protégeaient leurs adversaires. Les terrains sur lesquels les loges avait été construites étaient domaine ecclésiastique : ceux de la Foire Saint- Laurent

appartenaient aux prêtres de la Mission Saint- Lazare, et ceux de la Foire Saint-Germain étaient propriété de Tabbaye de ce nom. La suppression des théâtres forains devait nécessairement amener la suppression des redevances que touchaient les deux chapitres, et le préjudice causé allait être considérable*. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés, le cardinal d'Estrées, le comprit sans peine, et, sans peine aussi, consentit émettre sa haute influence au service des intérêts, qui étaient les siens, de ses locataires persécutés. Il fit donc requête au Grand Conseil. Deux cardinaux, deux abbés et un organiste avaient été les introducteurs en France de TOpéra, représenté d'abord dans une ancienne chapelle et dans un palais épiscopaP; un cardinal fut le défenseur des théâtres populaires installés sur son territoire. Qu'on aille soutenir après cela que l'Église est l'ennemie des spectacles !

En cette occasion, leur véritable ennemie fut la Cour qui, après une procédure infiniment longue el compliquée, rejeta la requête d'intervention, et, condamna les appelants à l'amende et aux dépens. Le cardinal se le tint prudemment pour dit ; mais les Forains ne cédèrent pas. Les dialogues interdits, restaient les monologues; et, cette année même,

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