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2. Le cardinal Mazarin fil représenter en 1647 l'opéra italien d'Orphée et Eurydice, et le cardinal A. Bichi donna en 4640, dans son palais épiscopal, Akebar, roi du Mogol, œuvre do Tabbé Mailly. La Toison d'or fut jouée dans Tancienne chapelle d'un château appartenant au marquis de Sourdéac. Perrin était abbé, et Cambeit organiste d'une église de Paris.
des pièces furent jouées avec ces litres: Arlequin, écolier ignorant, et Scaramouche, pédant scrupuleux^ comédies en trois actes, en monologues. Ainsi, — les affiches en faisaient foi, — toujours des comédies! N'était-ce pas courir au-devant de nouveaux embarras? Comment espérer que les Comédiens Français, résolus à supprimer leurs adversaires, allaient tolérer des divertissements qui, malgré une modification dans la forme, étaient toujours des pièces de théûlre? Des monologues! Mais ils en donnaient, eux aussi, dans leurs comédies et leurs tragédies; et cela devait suffire pour les interdire, puisque les privilégiés ne voulaient pas qu'on pùl retrouver sur les IhéîUres forains rien de ce qu'ils représentaient eux-mêmes.
Mais, de plus, le monologue, comme le dialogue, ne j)eut-il pas, à lui seul, former des scènes tout à fait dramatiques, très plaisantes ou très émouvantes? Qu'on laisse aux danseurs de corde la nouvelle liberté qu'ils ont prise, et bientôt, s'ils trouvent des gens d'esprit pour leur composer des monologues et de bons acteurs pour les jouer, ils auront des scènes comme celle d'Amp/iitrijon, où Sosie cause avec sa lanterne, et celle où Scapin fait huit ou dix personnages différents, et celle du Grondeur^ où un valet rend compte de la conversation de plusieurs personnes muettes, mais dont les attitudes, les gestes et l'expression du visage lui ont révélé les pensées. N'est-il pas évident que ces sortes de scènes font partie d'une comédie, et que, par conséquent, la loi est une fois de plus violée?
Elle Test d'autant mieux, que ces scènes nouvelles ne sont des monologues qu'en apparence. Voici, en effet, ce qu'avaient imaginé des auteurs très malicieux.
Un acteur paraissait sur la scène, non pas seul, comme Auguste au quatrième acte de Cinna^ mais accompagné d'un ou de plusieurs personnages. Il parlait, et on lui répondait par signes, en faisant des gestes et des démonstrations pour exprimer ce qu'on voulait dire. Ainsi, dans la comédie intitulée la Foire Saint-Germain^ Scaramouche arrivait sur la scène en aventurier.il s'approchait d'un Normand nouvellement débarqué à Paris, lui montrait des tabatières, une bourse pleine d'argent, lui disait qu'il avait gagné tout cela au jeu et qu'il était un honnête fripon. Le Normand, sans lui répondre, témoignait par ses démonstrations naïves qu'il voulait s'éloigner de lui ; il fermait ses poches et paraissait tout inquiet. Reconnaissant bien à cette attitude que le prudent provincial avait peur qu'on ne le dépouillât de son petit pécule, Scaramouche lui disait: « que faites-vous là, monsieur? Je ne suis pas de ces filous qui vont chercher l'argent dans les poches; je suis un galant homme qui sait jouer, et qui, joignant l'adresse au bonheur, corrige là bizarrerie de la fortune par quelques dés favorables, que le vulgaire appelle dés pipés. »
Quelquefois aussi les acteurs, soi-disant muets, murmuraient leur réponse à l'oreille de leur camarade, qui la répétait tout haut; et souvent enfin celui-ci, après avoir récité son couplet, se retirait
la
lisso pour pêrmeltre à son tompére [>arler à «on tour en monologue. Ce dernier, il esl vrai, parlait «eul alors; mais ce n'était pas un monologue qu*ii clébttail : < ÏUaît une réplique à ce que venait de dire le personnage njonienlanéraent disparu, el qui revenait hienlùf pour répondre à ce qu'il avait, t|uoiijue absent de la scène, parfaitement entendu.
G^H jeux de théâtre, j^i bizarres et si noureaux. €e> «uperclierie», ces niches spirituelle!? faites par le^ faible>i aux puissants, cette résistance entêtée, diverli&iïairnl fort les Parisiens, toujours portés à prendre parti pour le« ifidr-jif^ndanl'^ et les insoumis. A chaque Foire, comme A ihaque ordonnance et à chaque eoiidîiïiniation, le succès des Forains allait grandissant, eu niéiuc leui[>s que «grandissait rexaspération des Coniédii'us Fnjurais. Après nouveaux procès^ verbaux^ nouvr'llf sentence de la police, el nou^'el appel au l^aHenient, i\ fut ordonné que les lieux oii les entrepreneurs de spectacles donnaient leurs représentations seraient fermés, leurs Ihéûtreî? abattus et démolis, et que, vu la récidive, les coupables seraient coudomiiés, solidairemenl et par corps* en six mille livres de dommages et intérêts, et à tous les dépens.
Convaincus de rinutilitr d'une jilus loo^^ue résistance^ A lard et la veuve Maurice plièrent sous le poids des amendes, et, reuonrant à la lutte . tirent avec rOpéi-a des arrarif^enicnls dont on verra plus foin les très heureux eflets. Plus opiniâtres, et poussées par des personnages influents qui leur avaient
promis, bien à la légère, Findulgence des vainqueurs, les troupes de Selles et Dolet, dont le débonnaire M. d'Argenson avait négligé de démolir les théâtres, osèrent reprendre, à la Foire Saint-Laurent de 1708, les spectacles mêmes qu'elles avaient, six mois auparavant, donnés à celle de Saint-Germain. Celte rébellion fut suivie d'un arrêt très rigoureux, qui confirma les précédentes sentences; et les condamnés semblaient décidément réduits aux jeux de marionnettes, à la danse de corde et aux sauts périlleux, lorsqu'ils s'avisèrent d'un nouvel expédient. Les Suisses au service du roi jouissaient en France de certains privilèges qui leur permettaient d'exercer librement leur industrie dans plusieurs professions. Bertrand et Dolet imaginèrent de consentir une vente simulée de leurs loges à deux Suisses de la garde royale du duc d'Orléans, les sieurs Holtz et Godard, dont ils devenaient les simples gagistes. Déclaration faite à la police dans les premiers jours de 1709, les soldats, métamorphosés en directeurs, annoncèrent par une affiche aux armes du Roi et du Cardinal d'Estrées que la troupe de Son Altesse Royale (sic) allait donner des divertissements dans le goût italien, par monologues. On prenait même soin, vu les rigueurs de cet hiver, de prévenir le public qu'il y aurait du feu partout. Tout à l'heure, en effet, il y en aura partout, plus même que n'avaient prévu les entrepreneurs. Les Comédiens Français, qui avaient sans peine éventé le stratagème, réclamèrent et obtinrent, malgré le pourvoi des nouveaux titulaires, l'exécution de l'arrêt
orilonnant, que les IhéAlres forains fuss^nl démolie. Le samedi tiO février, le spectarle Uni et le public disperse, la lo^e de HolLz est entourée à huit heures du soir de plusieurs escoïiades du gué à pied et à cheval. Quarnnle areliers de la rolii* cou rie, aecompa^^nés de ch^ix exeuipls et de deux huissiers du Parlement, du menuisier de la Comédie Française et de plusieurs ouvriers armés de haehes, scies et marteaux, pénètrent dans la salle, allaitent une partie du théîUre el des loges, brisent tes bancs du parquet et détruisent les décors.
Sans perdre un temps jirérieox en lamentations nutiles, Iloltz, Godard et leurs gagistes rétablissent dans la nuit ce qui avait été saccadé, el le lendemain malin, à dix heures, de nouvelles afliclies annonçaient pour le soir une nouvelle représentalion, L(' public, qui avait appris le désastre de la troupe, cour ni en foule s'assurer par lui-même de la réalilé de sou rélablissement ; et celle curiosité bienvL'illunle produisit une rei'eUe d'aulaut plus grosse, que ce jour-là était un dimanche.
On devine la surprise et la colère des r.omédiens Frangais. Dès le lundi malin, les mêmes huissiers, suivis des mêmes gens, en val lissent le jeu de Holtz. Les planches A bois ilu théûtrc, des loges, du parquet, des am|>hilhéâtres, tout est défait et rompu: les décors soid déchirés, les machines ilélruiles, les chaides et banquettes mises eu pièces; et douze archers, laissés en garnison sur les lieux, se chauiïent, pendant plusieurs jours, de tous les débris amoncelés.
Un ample .procès- verbal, dressé par les soins de Holtz et Godard, fut soumis au Grand Conseil, qui vivait en assez mauvaise intelligence avec le Parlement et lui reprochait de mépriser son autorité. Le procès-verbal constatait que la première des deux exécutions avait été faite nuitamment. L'illégalité était flagrante, et le cas devenait criminel. Le Grand Conseil condamna les Comédiens Français à six mille livres de dommages et intérêts; et les Forains triomphants profitèrent de cet arrôt pour reconstruire leur théâtre et reprendre leurs jeux.
Mais la crainte de nouveaux ennuis, peut-être aussi le désir de jouer un tour à leurs persécuteurs, les engagèrent à les modifier; et à la Foire Saint- Laurent de cette même année 1709, les monologues avaient vécu. Ils furent remplacés par des pièces improprement appelées à la muette^ invention des plus singulières, sorte de parodie-pantomime parlée. Les acteurs prononçaient d'un ton tragique des mots qui se mesuraient comme des vers alexandrins, mais qui n'avaient aucun sens. Seule, la mimique permettait de comprendre l'action. Ce qui surtout faisait le comique de ce gahmatias, c'est que le ton dont il était débité et les gestes qui l'accompagnaient rappelaient de la façon la plus exacte et la plus grotesque les principaux acteurs de la Comédie Française, ceux que leurs ennemis nommaient, par dérision, les Romains, Comme ils les représentaient dans leurs rôles les plus connus ou les plus récents, les Forains faisaient d'une pierre deux coups : ils parodia ion l les tragédies données sur la grande scène
officielle* et ridiculisaient leurs inlerprcles. Ainsi se trouvait reprise une ide*e qui Jadis iïvail pnssr par la tôle de Molière. Qu'on se rappelle la scène ou l'auteur de r Impromptu de Veî^sailles imite* tour à tour, en se Oioquant iFeiix. Monfleury» de Villiers, Beauclmsteau dans les slauees du CiV/, et Hatileroebe dans Seriorius^, El Molière avait songe à parcourir ainsi tous les acteurs et loules les actrices de THôtel de Bourgogne : mais, malgré les instaures île ses ramarades, il avait laissé là cette idée, eouvme une l>agatelle> une badinerie incapable de faire rire. En «|uoi il se trompait; car ce bon tTou nage, ulilisé par Bertrand et Dolet, eut un succès li-ès \if, sinon très durable; et, pendanl deux Foires, toutes les pièces jouées reproduisirent le nn'^nie jargon.
Ce fut d'ailleurs h\ dernière teulotive des sieurs HoMz et Godard- Les (Iraiulst'oniédiens sVtaul, pour en flnir, directement adressés an roi, celui-ci daigna se rappeler qu'il était leur protecteur et père : un arrêt du Conseil privé de Sa Majesté, rendu le 17 mars IHU, les déchargea des coudamnations contre eux prononcées, ordonna que la somme consignée aux mains du notaire *ln Cîultelei leur serait restituée, et fit nouvelle défense aux danseurs de corde de jouer des comédies par dialogues, colloques ou autrement. Cette royale intervenlion dé<*ida les Suisses à résilier leur traité. S'apercevant, un peu
1, Parmi les valeurs, la prpmif-ri? vrcthnc ite ces parodiei* fut un cf^rtaitiM. Danclu'U dont ^t'>- T(jnd<ttidt^H. cîe venus, h la Foire SainL-LauiTiil de 17*^), h\^ Poussins de Léda, obLiurent un franc soccos de gaité.
.Voir la scène I de l'Impromptu de Versailles.
lard, qu'ils avaient été les dindons de la farce foraine, ils firent demi-tour à droite et retournèrent au régiment. Un de leurs gagistes, Selles, imita cet exemple : il annula son engagement et partit pour les provinces.
Les autres, c'est-à-dire Bertrand et Dolet, montrèrent plus d'énergie et de ténacité. Ils ne se laissèrent pas décourager par la désertion des chefs militaires qu'ils s'étaient provisoirement donnés, ni intimider par la décision souveraine que la mort, attendue et espérée du vieux roi, pouvait d'un moment à l'autre annuler et casser. Ils restèrent debout, faisant face aux Comédiens Français et préparant un nouveau plan de campagne. Les Alard, qui vont être derechef pourchassés et forcés de reprendre la lutte, les aideront à l'exécuter.
CilAPITKE ni
LES ACTEURS FORAINS ET L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE — L* « OPÉRA-COMiQUE n
(nio-niH)
Contrat entre les LhéAtres de la Foire et rOj>éra. — Reprise des hostilités avec la Comédie FrançaÎHe. — I*i^res parmuteaiAx. — DoininiquCt Octave, Pellegrin, Fiizelier, D'Orneval et Lesage, -^ Arlequin^ roi de Serendib^ et la parodie de Tétéfïuique. — L'Opérîi-Cumi«.jue. Ses premières œuvres, »ca progrès; sa mort et sgb runérailles.
De par les lettres patentes accord t'es à Pcrnu en 166D, et transférées à Ltilli en 1672, le Directeur de TAcadémie de Musique avait seul le droit de faire chanter à Paris et dans toute l^étendue du royaume des opéras en vers français ou autres langues étrangères. Il pouvait, il est vrai, céder à qui bon lui semblerait une partie de son privilège ; mais on sait que le despotique Lulli n*nsà jamais de cette permission; il ne laissa pas même chanter les marionnettes. Tout, jusqu'au théâtre des bamboches, faisait ombrage, dit le Mei'Cïire galant^ k celui qui voulait régner seul.
A sa mort, TOpéro, toujours en vertu des m*5nies ordonnances qui assuraient aux enfants du surin
actf:urs forains et académie de musique. 41
tendant la survivance de la charge paternelle, passa aux mains du gendre, le sieur Francine, qui s^associa Goureauld-Dumont, commandant de l'écurie du Dauphin. Mais ces deux administrateurs, très incapables, trouvèrent la ruine là où leur prédécesseur avait recueilli huit cent mille livres de bénéfices, et cédèrent leurs droits à un certain Guyenet, payeur de rentes et riche propriétaire. Un directeur de trésorerie ne devait pas mieux réussir qu'un directeur d'écurie. Guyenet fit de mauvaises affaires, s'endetta, perdit toute sa fortune, et il mourra de chagrin en 1712. \En 1708, pour réunir les fonds qui lui étaient nécessaires, il avait vendu aux Alard et à la veuve Maurice le droit « de faire usage sur leur théâtre de changements de décorations, de chanteurs dans les divertissements et de danseurs dans les ballets ». Et c'est ainsi qu'une des troupes de la Foire s'était momentanément mise à l'abri des persécutions de la Comédie Française.
Mais cet abri n'était guère sûr, et il eût été facile d'y venir relancer leurs hôtes. Car s'il y avait dans les pièces d'Alard des chants, de la musique et de la danse, les scènes dialoguées y dominaient encore; et les machines, les airs, les ballets ne servaient qu'à rendre ces véritables comédies plus animées et plus divertissantes. C'est ce qui fit notamment le succès d'Arlequin, gentilhomme par hasard, de Dominique, pièce en trois actes et en vers, applaudie avec enthousiasme à la Foire Saint-Laurent de 1708. Comment donc se fait-il que les Comédiens Français, si fort montés à cette date contre les spec-
k% LES THEATRES DE LA FOIRE.
la des forains, ne soienl pus intervenue? Ost d*abord qu^ilîs étaionl toul à Bcrlrand, donl, depuis \()Hi\^ ils poiirsiiivaieii( la perle avec acliarnemeiil. Us voulaient, — el e'élail une excellente laelique — comnienrer pai" anc^anlir le plus ancien de leurs ennemis, le plnsri|iiuifUre el le pîus redoutable. Les autres viendraient après. Ceux-ïa, d'ailleurs, on les épargnait alors fiaulanl plus volonliers, que le fds du comi^tlien Baron, acleur lui-même de la troupe royale, venail d'épouser Catlierine Vondrebeek, fille de la veuve Maurice; et de cetle alliance était née une paix que semblait devoir rendre durable rengagement [iris par ia mère, récemment remariée, et la jeune femme, de renoncer aux spectacles de la Foire. Il faut tenir compte aussi, pour expliquer la bienveillante réserve fies priviléjLïiés, de la présence dans la lioupe Alard de I)i»tni nique Biaucolelli, dont le père avait eu les très bonnes grâces du roiV et qui avait su lui-même, par la laveur dont il Jouissail
1» Il avaiL tant d'esprit et savait si bien divertir Sa Majc8t«''î Se trouvant un jour au soupi^r du rtii, Dominique avait les yeux lixés sur un certain plat de perdrii. Louis XIV, qui n'en aperçut» dit à rofficier qui desservait : « Hue Von donne ce plat b Dominique ». — Quoi, Sire? demanda l'fictcur, le;* penirix aussi? » l^e roi» qui entra dans la pensée du comédien, reprit : i Kt îes perdrix aussi ». ^ Louis XIV, au retour de la chasse, était venu ùmognitù voir à Versailles la comtîdie italienne. Dominique y jouait, et, nialijrré te jeu de cet exceltent acteur, ta pièce parut insipide. Le rai lui dit en sortant : u Dominique, voilii une mauvaise pièce,..* — ... Dites cela toul bas, je vous prie, lut répondit le comédien, parce que, si le roi ïe pavait, il me congédierait avec ma troupe, w C'est pour Dominique et cette troupe (pie Santenil lit la fameuse devise ; Castiyal rideiido mûïfs. Cet acteur mourut d'une ilu-xion de poitrine, contractée en dansant devant le roi.
ACTEURS FORAINS î:T ACADÉMIE DE MUSIQUE. 43
auprès des grands par son esprit, par son talent d'auteur et d'acteur, conquérir une autorité et s'assurer une indépendance qui imposaient le respect*. Cependant, cette paix ne pouvait être en réalité qu'une trôve. Après la retraite des suisses Holtz et Godard, les Comédiens Français, croyant en avoir fini avec Bertrand, et engagés d'honneur à ne rien céder de leurs droits, se retournèrent vers les Alard et revinrent à la charge. L'attaque fut d'autant plus vive, que la victoire définitive semblait plus prochaine ; et elle sera menée avec d'autant moins de retenue, que les motifs de la précédente suspension d'armes avaient disparu ou allaient disparaître. Le redoutable Dominique préparait une tournée dans les provinces ; le jeune Baron, usé parla débauche, achevait de mourir; et sa femme, prête à manquer aux promesses faites, négociait déjà pour raccoler une troupe et ouvrir un nouveau théâtre. '^'est pourquoi, dès le 17 avril 1709, sur la requête de la Comédie Française, un arrêt du Conseil défendait à l'Opéra « de donner la permission aux danseurs de corde et autres gens publics dans Paris de chanter des pièces de musique entières ni autrement, de faire aucun ballet ni danses, d'avoir des machines, même des décorations, même de se servir de plus de deux violons. » Découragé par l'insuccès croissant de son entreprise, abattu et sans force pour résister, Guye-
I . ... Les frères Parfaict signalent « la liberté que Dominique (fils) avait de parler et de chanter, tolérance qu'il s'était acquise par son nom et par ses talents, et qu'il conserva dans les temps où tous les autres acteurs jouaient h la muette ou avec des écriteaiix ».
net se son mil el .'signifia aux intéressés rintc^rdicUon qu'il veîîiiit do rerevoir*
Ainsi, *Ha!uj4ues, riHHioltjgues, parodies, chants et balIelH sont interdits aux Alanl, t|iie celle nouvelle inlVjriune rapfM'oclio des au ires troupes.. Voilà tous le!ï Foriiinis myeis el réduits à Ja jianlomime. Il s*y réiiifj^nèrfint; mais Nécessité llngénieuse leur fournit enronî une invention pour rendre ce genre de pièces întelligilileaux speclateurs. Aujourdliui, les faiseurs de pantorjiiinos distribuent dans la salle des programmes vaguement explicatifs. Leurs ancêtres firent plus el mieux. Ce n^éiait pas sculemeni rensembli* de la pièce et Taetion en gros qu'ils voulaient faire comprendra à un puljlic inexpérimenté 1 cel aient tous les sentiments et les moindres [paroles iutenliles aux acteurs : ils entendaient don- Iner toujours des comédies complètes. Pour cela, ils imaginèrent des cartons sur lesquels était imprimé en grands caractères el en prose laconique tout ce que le simple jeu ne pouvait rendre. Ces carions étaient roulés, et cliaque acteur en avait dans &a poclio droite le nombre nécessaire pour son rôle, A mesuj^e qu'il a va il besoin d'un carton, il le tirait, le déroulait, l'exposait aux yeux des spectateurs, puis le mettait dans sa poche gauche. Voilà les extrémités déplora 1)1 es auxf[uçlles un odieux régime protectionniste réduisait de braves gens, très épris de leur art, et dont le métier n'avait rien de malfaisant, bien au contraire. On devine ce que ce système bizarre avail d*in€ommode et de défectueux : la grosseur qu'il fallait nécessairement donner à ces rouleaux manu-
ACTEUHS FORAINS ET ACADÉMIE DK MUSIQUE. 45
LES THKATRES DE TA fOIRE.
écrits ou imprimés afin qu'ils pussent être lus n^ tout le monde, les ren Jail très embarrassants ; et, ( se mêlant et confondant dans les poches, ils ralentissaient Taction, linterronapaient même souvent, L'n perfectionnement s'imposait : on ne TalteDdit pas longtemps.
C'est Alard qui Tcssaya le premier. En 1711, ses acteurs, jouant une pièce inlitulée Femme juge et partie, cet^sèrcnt de se bourrer, non la mémoire ♦ mais les poches, de leurs rôles. Au moment voulu, des cartouches de toile gommée, roulés sur un bâton, descendaient du cintre» portés par deux enfants habillés en Amours et suspendus en l'air au moyen d'invisibles contrepoids. Sur ces pancartes étaient imjirimés le nom du personnage en scène et les paroles qu'il aurait dû prononcer. Tandis que les speclateurs lisaient le couplet, bien visible audessous des frises, l'acteur, libre de ses mouvements, faisait les jeux de théâtre chargés de traduire les mots qu'il ne pouvait réciter lui-même*.
La découverte de ce genre inédit, dont Toriginalité el la difficulté vont exciter la verve d'illustres
1. Celte innovation, qureutThonneur d'exciter rinquiétude des Comédiens Français, est expljqttée par le rapport d'un de leurs commissaires, envoyé pour dresser procès-verbal.
• Desacluxirs, iJisnit 1k sieur ConiLe, êl desaclricp? véliis tant en habits è 1» fran<;nise qacn Arlequin et Pierrot, el aulres déguise- «lents, jouent «les scènes uiuetles, et sur différents sujets» avec des tcrik'anx qui M>nt tenus par deux petits gari;on8 suspendus, et qui se lèvent av€c des rordnj^ea et madiines. Lesdits écrilcaux contiennent plusieurs clianiriunâ qui sont clianteeâ par pluâlenrs du parterre, sitôt q*i*ellés ont été mise:* sur l'air par un violon ; lesquelles chansona, éeriteâ sur les deux cotés de chaque êcrilcauT servc^nt le plus souvent de réponse l uncà l autre^ et dont aucunes sont rexpllcaUDU de leurâ scènes muettes. •
écrivains, et auquel on devra les premières et quelques-unes des meilleures pièces foraines de Lesage, fut le dernier service rendu par Alard, ce très estimable représentant et très dévoué défenseur des spectacles populaires. Cette môme année 1 711, il se heurta contre une coulisse en faisant un saut périlleux, et mourut d'un abcès à la tête. « Telle fut, disent les frères Parfaict, la fin du plus habile et du plus hardi sauteur de son temps, et qui en méritait une plus heureuse du côté de la fortune, par sa probité et sa bonne conduite. » Peut-être méritait-il surtout d'obtenir, dans son oraison funèbre, un autre titre que celui de sauteur.
Il fut remplacé par un ancien acteur de la Comédie Italienne, Constantini, surnommé Octave, qui va devenir, jusqu'en 1717, possesseur de deux loges, et le grand maître des théâtres forains. Toute l'heure, en effet, quand il aura pris à bail le préau entier de la' Foire Saint-Germain, les autres troupes seront forcées, ou d'accepter, pour devenir ses sous-locataires, des conditions très rigoureuses, ou de disparaître. C'est ainsi que la veuve Baron, et les Gautier de Saint-Edme, nouveaux entrepreneurs, devront payer vingt mille livres, la moitié du bail total, tandis que Bertrand, l'adversaire invaincu des Comédiens Français, expulsé et ruiné par un confrère, abandonné de ses camarades, devenus gagistes du nouveau venu, de l'étranger, reprendra son ancien métier el ses marionnettes, fidèles et sans rancune.
Certes, cet Octave, protégé du duc d'Orléans *, 1. Et bien protégé. Accusé, en 1712, d'avoir parlé de la
étail, comme son <*omi)a1riole Lulli, un liomme Ire soupïo et très astucieux, très tyraimiijuc et très envahissanl ; mais il avait la passion de son art, et rendit au théâtre français des services précieux. Jamais directciir n'avait encore montré plus de goût dans le choix des décors et des costumes, plus d'habileté pour former ses actetirs, plus d'intelligente sévérité aux répétitions, une plus fj^rande 4'onnaissance de In mise en scène, un plus ardent désir de progrès matéricL G*est lui (jui inventa certaine machinerie singulière, qu'on nous rendait dernièrement comme une nouveauté. « Quelle surpi"ise, raconte un des fidèles des foires, fut jetée parmi les spectateurs, le jour où Ton vit, grâce à des pivots souterrains, sur lesquels reposaient des décorations mobiles, la scène toulentièrc s agiter et changer en un tour de main! •
Naturellement, cet homme ingénieux devait, par la force des choses, adopter les pièces à écriteauxde son [prédécesseur; mais il ne tarda pas à les perfeclionner. Les iuscripliona étaient en prose: il les fit mettre en vers, auxquels on ajouta les airs les plus connus de la muse parisienne. Sur ces airs, joués par rorchestre, des gens gagés, disséminés dans le parquet et aux amphithéâtres, chantèrent les paroles des pancartes; et presque aussitôt, — conséquence prévue, — le public fit chorus gcnéraL II ne résista
Cour et du Ministère on termes peu mestiréSt et décrété de prise de ct>rpis, il trouva nsile au Palais-Royal, et son protecteur lît révoquer la lettre de cadiet. L'année suivante, comme l^glise lui clierclKiit chicane au sujet d'un diveiiis* sèment roprésenlanl TEnfer, le duc d*OHéanâ tU, annuler la îscntcnce qui interdisait la pièce.
point aux sollicitations des violons qui attaquaient les notes si populaires de : Réveillez-vous, belle endormie..,, Comme un coucou que l'amour presse.... Quand je tiens de ce jus d' octobre.. ,y Va-t'en voir s'ils viennent, Jean..., la Faridondaine, la faridondon, . . . On fredonna gaiement ces airs, puis on les chanta à plein gosier, et bientôt on y joignit les paroles mêmes de la pièce, quand, par un nouveau progrès, les couplets imprimés à nombreux exemplaires furent distribués dans la salle.
Les premiers fournisseurs de ces pièces étranges se recrutèrent parmi les artistes qui devaient les jouer. Comme jadis le Palais-Royal et rillustre Théâtre, et comme toutes les roulottes de campagne, les Forains avaient dans leurs troupes des auteurs à gages. On connaît déjà Dominique, que ses doubles fonctions de grand comédien et d'estimable poète comique rapprochent de Molière, et qui composa, soit seul, soit en collaboration avec Legrand, Romagnesi et les Riccoboni, plus de cinquante pièces très applaudies. Il produisit dans tous les genres, fit des comédies, des farces, des vaudevilles, des opérascomiques, des parodies. Seules, les pièces à écriteaux ne le tentèrent pas; et c'est un de ses camarades, Raguenet, gagiste chez Bertrand, et un de ses collaborateurs, Romagnesi, qui inaugurèrent ce genre, le premier avec les Aventures comiques d' Arlequin, Vanire a\ec ArlequinauSabat. AcesacieuTSYini se joindre un membre de TÉglise, que les Maximes et Bé flexions de Bossuei sur la Comédie avaient insufflsamment édifié. Lauréat de l'Académie française,
LES THÉÂTRES ru: LA FUtRE.
tradiietcur dlïoracr, nklacleurdu Mercure^ directeur il\we fabrique JY^pi grammes, de oiodrif:,'aiix% d*épiihalriiiies el de f^Hiipiimc^jd? mi ries, l'abhé J^ellegrin, de Tordre de Cluny, lra\ aillait avec un zèle ëgalemeot in Patinai de pour les Ihéâtres, pour rA<*adémie de Musique, où il lit représenter des opéras, entre autres Jepldé^ et Télémaque, pour la Comédie Française, à laquelle il donna plusieurs tragédies, et surtout pour les théâtres de la Foire.
€ PrUee-riii ra renient s'applique A faire serinons en trois points :
Trois tlu'âtres font tons tes soins De re pré Ire tragi-comique.
TantAl pur ses nobles travaux Il Ton mit d<* farres la Foire^ Taidôl il (iourc basse la gloire Jusqn'au lliéiHre des Ouinaults.
A t^Opéra sa muse éclate.
1 1 b r i l le d o n c e n t r o î s e ru ï ro i t s . Volontiers je corn |>a rerois Pellegrin à la triple lïérate. »
Ce sont les préaux Saint-Germain et Saint-Laurent
qui avaient ses préférences. En 1711, sous le nom de son frère, leehevalier Pellegrin, il fit eonstruire une loge, la loua à un sieur l^ëclavé (déjà interdit par le cardinal de Noailles, il ne pouvait décemment en être le propriétaire officiel), et fit jouer plusieurs pièces à écntemix^QnivG autres Arleifitin à in Guin{jueUe^t[ Arlequin rival de Bacchus.
Malgré la bonne opinion qu avait de luî-ménie le brave abbé', ce n'était là, dans ce genre a peine né,
1. Lïi première pièce tîrt'e de rtlcriLiire Sairile qui ait éié jouée h ropera.
2, A i*A suite lie la pjemière repréisenlatioa de Mérope, iin
que des ébauches 1res imparfaites; et les Forains, réduits au silence, se trouvaient dans une situation des plus critiques. Heureusement, la fée bienfaisante qui les avait soutenus dans leurs multiples tribulations veillait toujours sur eux. A ce moment-là même, ils firent la plus précieuse des recrues; et. grâce à elle, le genre nouveau, traité de main de maître, va s'imposer au public.
Après les représentations, trop tôt interrompues, de Turcaret, Lesage s'était brouillé avec les Comédiens Français, dont la mauvaise volonté et l'impertinence l'avaient justement exaspéré. Pour se venger d'eux, en même temps que pour gagner sa vie, il alla offrir à leurs grands ennemis ses services et son talent. On pense s'il fut bien accueilli, et si l'alliance se trouva vite conclue. Lui-môme, dans la première pièce, les Petits Maîtres, qu'il fit pour ses nouveaux amis, a voulu rappeler cette heureuse association. Arlequin, qui personnifie le théâtre forain, rencontre un chevalier, c'est-à-dire Lesage lui-môme, et familièrement lui souhaite la bien-venue :
« Je vois ce qui t'amène ; Je connais ton goût fin :
Tu quittes Melpomène Pour chercher Arlequin. »
La réplique du chevalier est à la fois un compliment aux Forains et une épigramme à l'adresse de
bel esprit entra au café Procope en s*écriant : « Vraiment Voltaire est le roi des poètes ~. — L'abbé Pellegrin qui était présent, se leva aussitôt, et d'un air piqué, dit brusquement : « Et que suis-je donc, moi? » Il était, tout au moins, un poète très fécond; on Ta comparé à Hardi •
rAcadémic de Musique et des Grands Comédiens
< J'aime lArlequiiierie.
Oui, je suis dans ce goùt-liu Ma foi, je bâille h rOpéra, Et jn endors à la Comédie, »
On ne s'endormira pas ch*;z h veuve Baron, à qui Lesage porla ses [irenuèics roinrdies en écrit eaux. (TesL chez elle, en edel, à la Foire Saint-Germain de 17i5, que fut représenté Arieqinn, roi de St^renbkL
On ne saurait trop admirer la prestesse avec laquelle le transfuge de la Comédie Française déshabilla sa muse pour la costumer en Arlequin. Cela se fil en un tour de main, le plus aisé et le plus gracieux des tours de main. Dès le premier jour» Lesage fut de la grande famille foraine, adoré des acteurs reconnaissants, applaudi d'un public sans préventions sottes, et maître du Ihéâlre. C'est que tout de suite il avait compris ce que pouvaient et devaient être ces nouvelles pièces à écriteaux, encore mal fixées dans leur cadre à peine dégrossi; et, dès son coup d'essai, il avait trouvé leur forme définitive. Un sujet net et précis, avec un peu de merveilleux pour frapper les imaginations populaires, une intrigue vive et rapide, courant, sans languissantes scènes de liaison, à un dénouement toujours heureux et plaisant, des scènes piquantes, où le sel fin ne tardera pas à remplacer le gros sel jusqu'alors obligatoire, des jeux de théâtre multipliés, des incidents inattendus, des aventures drolatiques, un style ni trop élevé ni trop bas, vif et naïf, des couplets faciles à lire sur les pancartes : telles sont les qualilé.s cjue rechercha
Lesage, qu'il acquit tout de suite, et qui distinguent ses trois œuvres de début, faites coup sur coup et représentées dans la même année 1715, Arlequin, roi de Serendib, Arlequin Thétis^ et Arlequin ini»tsible,
La première de ces pièces est de beaucoup la plus curieuse, d'abord parce que c'est elle qui marque la transition entre Turcaret et les si nombreuses productions foraines de l'auteur, ensuite parce qu'elle n'est pas, comme les deux autres, une sorte de lever de rideau en un acte, enfin, et surtout, parce que c'est le premier échantillon littéraire des comédies à écriteaux.
Attiré vers des pays lointains, que des contes exotiques nouvellement traduits, et des récits de voyage, qu'utilisera tout à l'heure Montesquieu, avaient révélés aux Français, Arlequin vient d'être jeté par une tempête sur la côte mystérieuse de Serendib, où règne la plus étrange et la plus barbare des coutumes :
€ Tous les mois sur le trône On place un étranger ; Mais, ciel! on le couronne, Pourquoi? — Pour Tégorger, >
et donner sa place à un autre, qui doit venir aussi des pays d'outre-mer. Si les flots n'en apportent pas, le grand vizir est sacrifié. Tandis qu'Arlequin erre çà et là à la découverte d'un refuge, trois brigands surgissent qui le dépouillent, le martyrisent et l'abandonnent. Recueilli par des hommes préposés à la recherche des rois, et porté sur leurs épaules, il fait dans la capitale, au son des fifres et des tambours,
unrenlrée
rtjnrit^jiUMil, h:i c est le premier acle,
L'îKlion. ronime on voit, est facile à comprendre, 1*1 îi^s tMTÎleaux ne sont guère indispensables que (mur inilier If* public aux usages peu communs de Serendib. Mais sur celle Iranie, si simple et si légère, le poète a brodé ses fantaisies les plus capricieuses. C est d'abord la mise en scène, essentielle dans les jeux forains, qui se renouvelle au milieu de racle. Au lever du rideau, le Uiéâtre représente modestement une plage solitaire; et puis, par un brusque changement à vue^ voici une somptueuse salle de palais où se pressent dans im pMe -mêle piltoresque le grand vizir, la grande prélresse, le chef des eunuques, une troupe d'ofGciers et de sacrificateurs. Très variés aussi, très «liverlissanls, el bien faits pour un public naïf sont les jeux de Ibédlre. Telle, par exemple, la scène des brigands. In liomme paraît avei: un emplâtre sur rieil el une carabine sur l'épaule; il ajuste Arlequin, en criant ; Onaff, Gnaff; el Arlequin intimidé lui jette une partie de son argent. Un second voleur débusque d'un rocher avec le bras gauche en échurpe, nue jandje de bois et un large coutelas dont il menace le naufragé, en criant : Gni/f, Gni/f; el Arlequin s'exécute encore. Un troisième bandit, en culHJe-jalle, lui présente à son tour un pistolet, en criant : Giio/}\ Gno/f. Après un repas et une danse que ces bourreaux raffinés oflVenl à leur victime, celle-ci est enfermée dans un tonneau et abandonnée sur le rivage. On voit d'ici |a nn„yt.^ {liablc roulaut son tonneau sur la scène.
Un loup — c'est-à-dire un des agiles sauteurs de la troupe, vêtu d'une peau de loup, — s'approche, et, flairant la chair fraîche, veut briser les douves du tonneau; mais Arlequin, passant le bras par le trou de la bonde, lui saisit la queue. Le loup tire, le tonneau roule et se disloque, la queue se détache ; et les deux adversaires s'enfuient à droite et à gauche, l'un débarrassé
de ce poids inutile, Et qui va balayant tous les sentiers fangeux,
l'autre brandissant son trophée libérateur.
La scène du couronnement, qui rappelle un peu la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme, est d'une gaieté moins élégante et d'un goût plus grossier. Évidemment, l'auteur n'ose pas rompre du premier coup avec les traditions des théâtres forains, qui ne reculaient pas devant les plaisanteries ordurières, et dont les magasins d'accessoires étaient toujours amplement fournis de petits ustensiles nocturnes *. Le grand sacrificateur, assez hardi pour reprendre un instant les habitudes des pièces à la muette, lit dans un livre sacré d'inintelHgibles formules :
Tou crizou, i crizi, tiptomen, tiptole, tiptoussi, Prophyra, Pisma^ Kécaca,
Et les suivants répondent en chœur :
Kécaca!
i. Lesage ne tardera pas d'ailleurs à supprimer cette habitude, qu'il déploie. « On a vu, dit-il, dans les pièces jouées aux foires tant d'obscénités, que les lecteurs pourraient d'abord n'être pas favorables à cet ouvrage (le Théâtre de la
vNtJ LES THÉÂTRES DE LA FOIRE.
Et Ariequin, croyant à ce dernier mot que la c<?^rémonie lui commande de faire servir le turban royal à des usages très bas. se met en devoir d obéir.... Le rideau tombe.
Au second acte, dans le plus bel appartement du séraiU le nouveau roi mène joyeuse vie et « s en fourre jusque là ».
c Moi. qui devais des turbots
Etre la pâture. Je trouve, échappé des flots, Les jeux, les ris, le repos.
La bonne aventure, O gay, La bonne aventure ! »
En effet, il mange, il boit, courtise les femmes, et s*amuse à faire pendre les bandits qui Font dépouillé. € Je veux », disent les écriteaux,
c'Je veux qu'on branche ces compères, Qu'on les houspille tant et plus ; Après qu'on les aura pendus, Qu'on les mène aux galères."»
Une scène, dans laquelle le peintre ofOciel de Serendib fait le portrait de Sa Majesté, une autre, où Arlequin cherche à séduire par sa cuisine et son agilité l'esclave favorite, une troisième, où le médecin de la Cour, jongleur adroit, cherche à escamoter des plats qui sentent l'apoplexie, donnent lieu à des divertissements variés, jeux grivois, exercices de voltige et tours de passe-passe, qui maintenaient les traditions
Foire). Mais la réflexion doit Tarracher au mépris et détruire le préjugé. Ce» productions, qu'on ne peut rappeler que désagréablement pour ce théâtre, n'y sont pas employées. •
et rappelaient les origines des spectacles forains. Que nous voilà loin de Turcaretl
Un mois s'est écoulé quand s'ouvre le dernier acte. L'heure a sonné pour Arlequin d'expier sa royauté éphémère. Il est dépouillé de ses ornements et conduit au sacrifice. Mais, au moment de frapper la victime, la grande prêtresse s'arrôte, laisse tomber son poignard, suspend la cérémonie, ordonne à sa suivante d'expulser les assistants, et se fait reconnaître. Arlequin retrouve ses deux vieux amis, Mezzetin et Pierrot, qui, échoués eux aussi sur le rivage inhospitalier de Serendib, se sont déguisés en femmes pour éviter le trône et la mort, et sont devenus, grâce à la protection du grand vizir amoureux, les prêtresses de la déesse Kéfaïa. Les trois compères réunis
€ Partent en diligence; Et qu'ils vont en boire à Paris, Des flacons de Champagne ! >
Toute cette dernière partie est pleine de mouvement, d'entrain, de variété *. Que de choses ramassées en un petit acte : la toilette du condamné, ses suprêmes adieux à une jeune Grecque désespérée, le départ du cortège funèbre, l'arrivée, après un brusque changement de décors, devant le temple de la
i. ... EtdMronie. La dernière scène, entre Arlequin, Mezzetin et Pierrot, était une parodie de l'opéra d'Iphigénie en Tauride, de ce pauvre M. Danchet, qui, décidément, inspirait les Forains. Arlequin Thélis, la seconde pièce de Lesage, est aussi une parodie d'un opéra de Fontenelle et Colasse, Thétis et Pelée, joué pour la première fois en 1689 et repris en 1712.
M LES THÉ^VTRES DE LX FOIKE.
déesse, rentrée, dans te sanctuaire, de la vicUme enguirlandée de fleure, Tapparilian de Tidole sur 9on piédestal et de la grande prétresse éblooiâsanle de pierreries, les danses des sacrificateurs el des pré tresses, la débandade des spectateurs chassés par Pierrot, les sauts joyeux des trois amis, qui se reconnaissent à leurs culottes, lenrs efforts pour enlever ia déesse Kéfaîa, qui s'abîme et ne laisse entre leurs mains qu un cochon de lait ahuri^ la chute de la pagode scandalisée, la fuite des sacrilèges et leor embarquement! En vérité, on n'avait paif le temps de dormir chez Mme Baron, et Lesage était en droit de constater qu'on y riait bien*
Grâce à lui surtout, on y rira longtemps encore. Pendant de nombn*uses années, il sera le plus fécond de ce» auteurs, souvent ses collaborateurs, qu'il loue d'avoir su • mettre en œuvre ce diamant brut dont les premiers fabricants de pièces à écriteaux ne connaissaient pas le prix». «Flatté, disent les frères Parfaict, par le succès de ses comédien. M, Lesage voulut par reconnaissance quitter tout autre ouvrage, pour se consacrer entièrement à ce spectacle, où il a si bien réussi, qu*on conviendra que c'est lui qui a créé celle nouvelle espèce de poésie dramatique, connue sous le nom d' opéra-comique, »
Lesage, créateur de ropéra-comique, c'est beaucoup dire. 11 n'invenla pas le genre, et le mot ne semble pas être de lui. Bien avant son arrivée, on avait vu, soit au Théâtre Italien, soit sur les tréteaux mêmes de la Foire, des comédies farcies de prose et de vers, avec musique el danses, dialogues et cou-
LOPERA-COMTQUE. 59
plets. C'est l'ingénieux et audacieux Bertrand qui les avait le premier hasardées sur une scène française, dans ses Amours du valet Trembloiin et de la vivandière Marinette; et dans des vers de son poème le Vaudeville, vers dont l'intention au moins est excellente, Sedaine lui a rendu justice :
a Certain Bertrand, farceur de son métier, Sur ses tréteaux s'ingéra le premier D'y hasarder, dans ses pièces nouvelles, Des mots guindés sur quelques ritournelles.
La chanson plut; le bon bourgeois content, Le soir chez lui retournait en chantant, Et d'un couplet porté dans sa famille Émerveillait et sa femme et sa fille.
Frappés alors du succès théâtral, Deux écrivains, Lesage et d'Orneval, A ces farceurs s'engagèrent de vendre Tout leur esprit, tant qu'il pourrait s'étendre. »
L'idée n'était donc pas neuve en 1714; seulement, elle n'avait été qu'ébauchée. Fuzelier, l'auteur de Tremblotin et Marinette, ne s'était pas alors avisé — cela viendra tout à l'heure — de mélanger dans une même scène les paroles récitées et les couplets chantés ; il s'était borné à les mettre à la suite, dans des scènes successives. Mais c'est lui qui, dès que l'occasion vase présenter, reprendra l'idée primitive, et, de concert avec Lesage et d'Orneval, la perfectionnera en faisant le mélange plus complet et plus savant, bref qui donnera à l'opéra-comique la forme qu'il conserve encore aujourd'hui.
Le mot à' opéra-comique est, lui aussi, d'origine toute foraine. Il apparaît pour la première fois à la Foire Saint-Cermain de 1715, en tête des affiches de
la dame Baron et des Saint-Edme. Sont-ce les entrepreneurs eux-mêmes qui Font imaginé, ou bien estil de rinvenlioii des auteurs qui vonl les premiers s'exercer dans ce genre? On ne sait. Au moins, la date de sa naissance esl-elle certaine : à quelques mois près, il inaugure le nouveau règne et signale en môme temps une victoire des Forains. Laquelle? Le voici-
Devenus directeurs de rAcadémie de Musique, les syndics de la faillite Guyenel s'étaient hnurtès, dès leur entrée en fonctions, à de graves embarras financiers. Outre les anciennes dettes, dont ils étaient rendus responsables, il leur avait fallu accepter un certain nombre de lourdes charges nouvelles, une aggravation d'impôts au profit de l'HôtebDieu, et des pensions à tarir la caisse : pension de dix mille livres à la famille de Lnlli, pension à la sœur de Guyenet, pension à celui-ci, pension à celui-là, pension même à Bontcmps, valel de chambre du roi.... Si bien qu en moins de deux années ils ajoutaient i>rès de cent mille livres à un passif de huit cent mille. L'idée leur vint alors de refaire, pour battre monnaie, ce qu*avait imaginé leur prédécesseur, c es Là -dire d'abandonner aux Forains {[uelques uns de leurs droits. Peut-Ctre, celte foisK^i, la Comédie Française serait-elle plus accommoda nie, et sans doute l'Élat, qui savait leur détresse et leur devait protection» se montrerait favorable aux coïtcessions projetées. En eiîcl, un arri^t du 20 décerabre 1714, abrogeant celui de 1700, donnait aux acteurs de Mme Baron et de Saint-Edrae la per-