CHAPITRE VI
LA RÉVOLUTION AUX THÉÂTRES DES BOULEVARDS (suite) .
Les spectacles populaires et le clergé. — Couvents, religieuses et moines. — Les Visilandines ; la Partie carrée ; la Journée du Vatican, aux grands théâtres ; les Sccurs du pot et l'Omelette miraculeuse aux petits. — Pape, cardinaux, évéques, prélats et abbés. La Confédération du Parnasse; l'Orage; le Divorce. — Les curés. La France régénérée. Au retour. Encore un curé. — Des rues Richelieu et Louvois aux boulevards. — Une soirée chez Nicole t à la fin de 1793.
Les philosophes du xvm c siècle avaient mené l'attaque contre les institutions religieuses avec une ardeur, une persévérance et une suite peu communes. L'absurdité d'un dogme qui ne se maintenait que par l'abdication de la raison persécutée ; la puérilité d'un culte qui servait d'aliment à la superstition ; la tyrannie d'un système, démocratique à l'origine, et devenu, avec les princes de l'Eglise, les abbés à bénéfices, les couvents, les richesses entassées, les abus de toutes sortes, essentiellement aristocratique et oppressif ; les funestes effets de l'action exercée, fanatisme, ignorance, retour à la barbarie du moyen âge; le caractère antisocial d'une morale dont les
principaux représentants ne songeaient qu'à leur salut personnel : tout cela avait été exposé avec une logique supérieure ; et, en 1789, la foule, aisément conquise, des libres esprits voyait d'autant plus clair, qu'aucune réfutation sérieuse n'avait été tentée. On avait bien brûlé des livres, et ça et la pendu ou roué un Sirven, un Labarre, un Galas ; mais les bûchers, les gibets et les roues ne sont pas des raisons. Si, à la veille de la Révolution, la monarchie était encore populaire, le haut clergé avait complètement cessé de l'être. On ne songe pas à armer ces deux puissances l'une contre l'autre, comme l'aurait voulu Voltaire, dont les dernières tragédies montrent les prêtres fanatiques et sanguinaires confondus et punis par les rois ; mais on les désallie. A la Comédie-Française, où, depuis Œdipe, les attaques se dissimulent sous le voile transparent de la mythologie et de l'histoire, on peut bien encore, dans Charles IX par exemple, vouer à une commune exécration la monarchie imbécile et le clergé fanatique ; mais sur les boulevards, où les vieilles histoires n'intéressent personne et où les légendes grecques ne feraient point recette, on procède avec plus de simplicité. D'un côté le roi, de l'autre les prêtres ; et, dès 1789, la séparation morale de l'Église et de l'État est, sur les théâtres populaires, un fait accompli. Le respect, la tendresse dont on entoure encore le roi, le clergé ne les inspire plus.
Si vive même est l'antipathie, qu'on n'attend pas le décret sur la liberté des spectacles pour la mani-
fester. Fidèles aux pratiques de l'ancien régime, les commissaires de la censure dramatique, qui n'est pas encore abolie, essayent bien de résister ; et en 1789 et au commencement de 1790 leurs refus d'approuver se multiplient à l'administration de la police, dont le chef est juge suprême. Mais on ne les écoute plus ; et le bon Suard se fait de grandes illusions quand, après avoir condamnéune comédie, la Communauté de... Copenhague, dont les acteurs sont des religieuses, un évêque et un moine libertins, il ajoute naïvement « Je n'imagine pas que la liberté du théâtre aille jamais jusque-là (1) ». Or, elle allait grand train jusque-là, la liberté du théâtre. Dès les premiers mois de 1790, les portes s'ouvrent à une foule de pièces, les unes depuis longtemps écrites et arrêtées par le gouvernement, les autres nouvelles, mais qui toutes glorifient la suppression des vœux monacaux, récemment votée par l'Assemblée constituante. Et ces attaques, ce sont les théâtres des boulevards, l'Ambigu, les Associés, le Théâtre- Français Comique et Lyrique, qui en donnent le signal. Lorsque, en 1791, après Charles IX, tragédie classique faite d'après la tactique chère à Voltaire, la Comédie-Française risquera des sujets
(1) C'est ce même Suard qui, le 20 janvier 1790, donnant son avis sur une pantomime du boulevard, écrivait: « Je crois qu'en permettant la représentation de cette pantomime il serait convenable de prescrire au directeur de l'Ambigu-Comique de ne point donner aux acteurs le costume connu des religieux de la Trappe, ni d'aucun ordre religieux. » Il n'était pas dans le mouvement, le très digne Suard.
modernes, et donnera la Mèlanie de La Harpe, une vieille pièce longtemps interdite, les Victimes cloîtrées de Monvel, un drame sombre, faiblement écrit, mais où se révèle une véritable entente de la scène et des effets à produire, et le Mari directeur, une comédie grossière, où moines et nonnes mêlent des danses très libres à des propos très libertins, elle ne fera que suivre l'impulsion donnée, imposée en quelque sorte par les théâtres populaires (1). Ce sont eux qu'envahit d'abord l'armée monacale, eux qui en exhibent les types variés. « On vit là, dit Camille Desmoulins, les barbus et les rasés, les frisés et les tondus, les bleus, les gris, les noirs, les capuchons ronds et ceux en pointe, les grandes et les petites manches, les scapulaires et les chapelets, les escarpins, les sandales et les va-nu-pieds ».
Mais comment s'y prendre pour rendre ces nouveaux personnages odieux , et surtout ridicules ? Quelle forme donner à la satire qu'on prépare ? Estce encore le fanatisme, tant exploité depuis près d'un siècle, qui va reparaître sur la scène ? Les fournisseurs d'Audinot et de Salle referont-ils, sous forme de drames, les tragédies de Voltaire, et iront-ils chercher des sujets dans des temps et des pays dont leur public ordinaire ignore profondément l'histoire ? Ils s'en garderont bien. Un d'eux, le sieur Gabiot, s'y est risqué dans son Autodafé, et les critiques
(1) Il ne faut pas compter le Couvent, de Laujou, joué à la Comédie-Française au début de 1790, petite pièce simplement plaisante, et tout à fait inoffensive.
qu'il a recueillies en guise de droits d'auteur servent de leçon à ses confrères (1). Non : il faut aux habitués des boulevards des choses plus faciles à comprendre, des choses nouvelles, intéressantes, dramatiques. Et voici, précisément, qu'un drame réel, une actualité, s'offre de lui-même. En 1789, tout Paris s'apitoie sur les infortunes d'une jeune fille qui, enfermée malgré elle au couvent d'Argenteuil, a demandé l'annulation de ses vœux ; et, sur les conclusions d'Hérault de Séchelles, alors avocat général, droit vient d'être fait à sa requête. Quel admirable sujet, dramatique et satirique î Quel bon moyen de tirer aux Parisiens ces larmes, qu'ils ont si faciles, et quelle occasion de dévoiler les horreurs, les abominations, les crimes inouïs et monstrueux que cachent ces maisons si bien closes, noires, silencieuses ! Aussi, tous les auteurs à la fois, au même moment, avec la même ardeur, sinon avec le même succès, se précipitent à l'assaut des couvents. Ils en fracturent les portes, bousculent les tourières, ouvrent les cachots, délivrent les victimes, et les traînent ahuries, tremblantes, sur la scène où les accueillent des cris d'horreur, d'angoisse et de pitié... A l'Opéra-Comique, ce sont les Rigueurs du cloître y aux Associés les Religieuses, aux Délassements Comiques les Religieuses délivrées et la Sortie du Couvent, a l'Ambigu les Sœurs du pot, au Vaudeville le Petit Sacristain, au Théâtre-Français Comique et Lyrique les Vœux forcés.
(1) Voir la note 1 de la page 22.
Et le succès de toutes ces pièces est tel, que, une fois le procès gagné, les vœux abolis et les couvents ouverts, on se garde bien d'abandonner une mine si précieuse. Seulement, pour rajeunir la matière et renouveler la curiosité, ce ne sont plus les infortunes de religieuses involontaires qu'on dépeint, mais leurs dépravations ; ce n'est plus à la pitié des spectateurs qu'on fait appel, mais à leurs bas instincts. Dans les VisilandineSy nous apprenons à quoi rêvent les jeunes nonnes, et ils ne viennent pas du paradis, les anges à moustaches qui troublent leur sommeil. On ne trouverait pas non plus dans un recueil de cantiques la chanson gasconne que chante certain valet déguisé en capucin. Nous assistons aussi aux ripailles de trois révérends pères qui, entourés de jambons, de pâtés et de bouteilles, scandalisent par leurs propos le portrait de saint François. C'est encore pis dans la Partie carrée, où capucins, nonnes et dragons font d'un monastère un mauvais lieu. Le Saeré-Collège deviendra lui-même tout à l'heure un tripot, un bal public et un cabinet particulier. Et c'est ainsi qu'après avoir débuté par des pièces très dramatiques ou assez comiques, toutes honnêtement satiriques, et dont l'idée et l'inspiration étaient excellentes, on en arrive, à la fin de 1793, au dernier degré de la licence, de l'ignominie et de la bêtise. Si le Journal des Spectacles avait le tort de protester trop tard, et de protester dans un style supérieurement ridicule, au fond il avait raison de dire : « C'en est fait des mœurs, c'en est fait de la République, si une loi ri-
gourcusement salutaire ne se hâte- de faire balayer du théâtre les impolitiques ordures qui le polluent, et dont les émanations méphitiques forment non seulement un nuage fuligineux qui soustrait aux regards du peuple le bon goût et la vertu, mais encore qui imprègne d'un poison destructeur ses facultés morales et intellectuelles. »
Tout naturellement, on est tenté d'attribuer aux fournisseurs habituels des boulevards, a ceux-là surtout qui travaillent pour les théâtres nouveaux, ouverts après le décret d'affranchissement, et plus prêts à abuser des libertés nouvelles, ce dévergondage inutilement impie et ces inepties ordurières. N'est-ce pas dans le quartier du Temple, près des Porcherons et de la Courtille, chez les successeurs des anciens forains, que devaient naître et prospérer les œuvres dramatiques les plus violemment agressives, grossières et indécentes, de la Révolution ? Eh bien, non : les Visitandines et les pièces les plus caractéristiques en ce genre appartiennent au répertoire de Louvois et de Feydeau : l'ancien Théâtre de Monsieur a pris sans scrupule cette spécialité. Les scènes populaires gardent une tenue, relative bien entendu à une époque où il ne faut pas se montrer trop exigeant, mais très digne de remarque. On peut, sans revenir scandalisé, aller voir à l'Ambigu les Sœurs du pot, histoires d'une vieille supérieure amoureuse d'un jeune apothicaire et d'une jeune nonne aimée d'un vieux médecin. Evidemment, les spectateurs, « petits bourgeois et négociants fatigués des affaires du cabinet ou du
comptoir, cl désireux de rire », s'intéressaient beaucoup plus à l'intrigue, aux méprises et à la déconvenue des deux barbons, qu'à la satire, très bénigne. Au reste, l'auteur déclarait lui-même dans un couplet qu'amuser avait été son but principal :
« La tendre humanité des sœurs Mérite un trop sincère hommage Pour que l'auteur ait eu, Messieurs, D'autre but que le badinage.
Plaire et divertir
Fut son seul désir. »
Dans Y Omelette miraculeuse, donnée au théâtre bâti sur les ruines de l'église Saint-Barthélémy, la critique est plus sensible et l'attaque plus directe ; mais rien ne met la pudeur en alarme, rien ne provoque aux violences ; et il n'est pas téméraire de supposer que les habitués du Palais-Variétés trouvèrent les roueries du capucin Polycarpc infiniment plus amusantes que la profession de foi du père Mathurin, laboureur et philosophe, disciple du vicaire Savoyard. Ce catéchisme républicain est en même temps, et surtout, un conte drolatique, ingénieusement arrangé pour la scène. On dirait un peu d'Emile délayé dans un vieux fabliau par un ancien familier de la Foire Saint-Germain, aujourd'hui hôte assidu du club des Jacobins. Gomme cette farce est vraisemblablement très peu connue, il vaut la peine d'en donner une analyse et des citations (1).
(1 Bibliothèque Carnavalet, n* 15019, carton 26. Comédie de Ducantel, cataloguée comme inédite. Représentée pour la pre-
On aura de la sorte une idée des attaques dirigées contre les moines par les petits théâtres, en Tan II de la République.
La très dévote Mathurine se dispute avec son nié créant d époux.
MATHURINE
« Mathurin !