LA RÉVOLUTION AUX THÉÂTRES DES BOULEVARDS
Les spectacles populaires et la royauté. — La Ligue des fanatiques et des tyrans. — Le Club des bonnes gens. — Une soirée au Vaudeville. — L'Auteur d'un moment. — Robert, chef de brigands. — Le Tribunal de la raison. — La noblesse et les émigrés. — La Noblesse au village. — La Grande Revue des armées noire et blanche.
On a vu qu'à la fin de 1790 le roi était entouré sur tous les théâtres de respect et d'affection. Le décret de la Constituante ne modifia pas ces sentiments. Après l'affranchissement des spectacles, si l'étiquette avait permis à Louis XVI d'être pour un soir l'hôte d'Audinot ou de Nicolct, sans doute il aurait été accueilli par M ffle Pompée ou M llc Branchu comme il l'était aux Italiens par la Dugazon, qui se tournait vers la loge royale pour chanter ce couplet des Evénements imprévus.
« J'aime mon maître tendrement; Ah ! combien j'aime ma maîtresse ! »
Toutes les vieilles troupes des boulevards, depuis longtemps établies et prospères, attachées a leurs ha*
bitudes comme le public est attaché à elles, n'ont en effet aucune raison pour ne point rester pacifiques. Elles glorifient bien la prise de la Bastille, la fête du Champ-de-Mars, la conquête des droits nouveaux; mais elles ne séparent pas le roi de cette révolution désirée : elles l'y associent, le font même présider à l'œuvre nécessaire des réformes. Chez elles, plus encore qu'à la Comédie-Française, Louis XVI est « le restaurateur de la liberté, un père choisi par son peuple (1) ». Aux représentations de Charles IX et de Brutus, on pouvait faire des rapprochements, saisir au vol certaines allusions : l'une de ces pièces n'étaitelle pas l'école des rois, l'autre, l'école de la démocratie?Sur les boulevards, où les tragédies de Voltaire et de Chénier ne sont pas encore acclimatées, de pareilles critiques ne risquaient guère de se produire.
Un bon vent de concorde soufflait donc sur toutes les scènes de Paris, lorsqu'au printemps de 1791 le Théâtre Molière représenta la Ligue des fanatiques et des tyrans (2). L'action est aux frontières, dans une
(1) C'est le titre que lui donne, dans le Convalescent de qualité, Fabre d Eglantine, qui depuis.. . — A la même époque, dans une tragédie sur Louis XII, Collot d'Herbois disait:
« Vive à jamais notre lion roi !
II fait le bonheur de la France. »
(2) L'auteur était le sieur Ronsin, celui-là même dont les Jacobins feront bientôt un général et le chef de l'armée révolutionnaire. Il ne songe pas encore à former, avec l acteur Graminont, le brasseur Santerre et l'orfèvre Rossignol, le fameux état-major de Saumur. Sa seule préoccupation est de faire jouer une des détestables tragédies ou comédies qu'il compose depuis quinze ans, et dont il a, en 1780, publié un recueil à peu près illisible.
ville prête à repousser vigoureusement les ennemis, étrangers ou Français, armés contre la Révolution. Un député de l'Assemblée constituante arrive pour enflammer le courage des Républicains et essayer de rendre à la patrie ses enfants émigrés. L'échec de cette dernière tentative pacifique est suivi d'un assaut, pendant lequel le représentant du peuple est fait prisonnier ; mais il est délivré par un jeune citoyen qui sacrifie sa vie. Chants de triomphe dans la ville sauvée, cris de désespoir dans le camp des ennemis en déroute.
Ce n'est là, semble-t-il, qu'une tragédie patriotique, ni meilleure ni pire que bien d'autres, et Boursault- Malhcrbe tenait la promesse faite à l'Assemblée nationale. Pourquoi donc alors l'auteur appelait-il sa pièce une tragédie patriotico-révolutionico-lanternico-natio- /ui/e, et d'où vient qu'elle cause à la lecture un si prodigieux étonnement ? C'est que, dans la brochure imprimée, l'histoire de la ville assiégée n'est rien, et que les théories exposées sont tout. Le député Sélymars est allé aux frontières beaucoup moins pour agir que pour pérorer. Et que dit-il? Au roi, à la reine, si respectés encore sur les autres théâtres, il prodigue les invectives. Louis XVI est accusé de bêtise, de mensonge, de poltronnerie, de duplicité. C'est lui qui secrètement arme les étrangers contre la France.
« De tant d'apprêts sanglants Louis est le complice, Louis dont nous vantions la probité, la foi, Et qu'un serment si saint enchaînait à la loi. >>
Quant à Marie-Antoinette, c'est
« Un infernal génie Qui, venu sur ce trône entouré de ruines, Agite le flambeau des guerres intestines, Et dans le cœur d'un roi, par le crime assiégé, Déverse tout le fiel dont le sien est rongé. »
Après les injures, la menace. C'est la tête des tyrans que réclame le député Sélymars, ni plus ni moins.
« La loi fait-elle grâce à l'obscur homicide?
Et lorsque sur le trône un traître, un parricide
Égorge des sujets dont il est né l'appui,
Le glaive de la loi s'abaisse devant lui !
En remettant au Ciel le soin de son supplice,
Du crime couronné la loi se fait complice.
Ah ! si toujours le peuple avait eu la fierté
De punir les tyrans qui l'ont persécuté,
Si de leur sang impur nous étions moins avares,
Les rois justes et bons ne seraient pas si rares ! »
Voilà, en vérité, d'étranges couplets. Comment ontils pu être écrits par un homme qui, peu de mois auparavant, avait, dans une tragédie de Louis XII, fait l'éloge de Louis XVI, et rendu un public hommage à ce roi « si fidèle à sa promesse de n'être qu'un avec son peuple »? Comment ont-ils pu être acceptés -par un directeur adroit et prudent qui risquait, avec des violences prématurées, d'écarter de son théâtre à peine inauguré les bourgeois encore paisibles du quartier Saint-Martin ? Comment surtout ces attaques s'cxpliquent-elles à une époque où presque partout,
chaque soir, on célébrait en vers et en prose l'union du roi et du peuple de France ?
Elles s'expliquent très facilement. La Ligue des fanatiques et des tyrans fut jouée le 18 juin 1791. Trois jours plus tard, la famille royale était arrêtée à Varennes.On sait quelles furent alors la consternation et l'indignation populaires. Ce sont ces sentiments que Ronsin voulut exprimer et traduire sur la scène par les vers menaçants qu'on vient de lire, et qu'il n'avait pas faits d'abord, et par ceux-ci, ajoutés également, et dont le sens est très clair.
« Ce même roi qu'on vit devant l'Europe entière
Abjurer des tyrans la ligue meurtrière
Nous trompe, et loin de nous se laissant entraîner
Court s'armer avec eux pour nous assassiner.
Malheur aux insensés dont les mains sacrilèges
Ont attiré Louis dans ces horribles pièges!
Le peuple a triomphé de leurs lâches complots ! »
Mais ces couplets ne furent pas récités en 1791 : de son plein gré, ou par ordre, le directeur les refusa. La police se montrait alors très émue des nombreuses pièces de circonstance inspirées par la déplorable équipée de la famille royale. A l' Ambigu-Comique on annonçait la Journée de Varennes ou le Maître de poste de sainte Menehould, au théâtre Molière la Journée de Varennes, ailleurs le Pont de Varennes. Interdire ces pièces n'était pas possible depuis le décret de l'Assemblée nationale qui avait proclamé l'affranchissement des spectacles ; les tolérer était très dangereux. « Malgré la liberté des théâtres décrétée, disait alors
un rapport de police, elle doit cependant avoir des bornes, et il pourrait y avoir le plus grand inconvénient à remettre sur la scène ce qui a déjà excité tant de mécontentement. » On se tira d'embarras en imposant quelques suppressions. Des pbrases comme celles-ci : « Attendu que celui qui avait juré de maintenir la Constitution était un des premiers parjures du royaume », et : « Tel homme a mille fois engagé son serment à la patrie, qui n'a point hésité ensuite de le trahir », étant biffées et défendues, à l'Ambigu et au théâtre Molière, on devine que les vers bien plus agressifs de la Ligue des fanatiques et des tyrans ne pouvaient manquer de l'être. L'auteur n'eut d'autre consolation que de les maintenir dans la pièce imprimée, en attendant des jours plus propices, c'est-à-dire plus orageux. Telle que nous la lisons aujourd'hui, son œuvre est des plus violentes ; telle qu'elle fut jouée à l'origine, elle n'était qu'une pièce patriotique ; en 1791, Boursault-Malherbe tenait encore les promesses qu'il avait faites à l'Assemblée.
Les Parisiens, vite apaisés, respectaient, eux aussi, le pacte conclu avec leur roi, et montraient bientôt que la rapsodie du sieur Ronsin, orateur de clubs s'exerçant à la violence et poète sifflé avide de représailles, ne traduisait pas leurs véritables sentiments. Le 24 septembre 1791, ils faisaient un grand succès au Club des bonnes gens, et soulignaient de leurs applaudissements généreux ces vers, très peu semblables, par l'inspiration qui les a dictés, à ceux de la Ligue fanatique et tyrannique.
« Vivons désormais tous en frères ; N'affligeons plus notre bon roi.
Sous les j eux du meilleur des pères Obéissons tous à la loi.
De bon cœur comme il va sourire Quand il verra tous les Français En vrais amis entre eux se dire :
Embrassons-nous, faisons la paix ! •
Était-ce bien, à cette date, l'exacte expression des sentiments populaires ? Non, et l'on reconnaît bien ici l'âme candide du chimérique Cousin Jacques. Il comptait alors parmi ces bons esprits, ces caractères honnêtes qui, flottant entre le roi mal résigné à la diminution de ses prérogatives et le peuple aux trois quarts affranchi, mais insuffisamment satisfait des droits conquis, imaginaient possible la durée de la situation nouvelle. Ils se trompaient ; une impitoyable logique allait précipiter les événements ; et les volontés de la nation, de plus en plus décidée à être maîtresse absolue, devaient se manifester sur les théâtres, comme ailleurs. Avant la fuite de Varennes, Louis XVI était le père de son peuple ; après qu'il eut accepté la constitution, il n'en est plus que le premier commis ;
h Et les rois ne seront sur le trône affermis Qu'autant qu aux lois du peuple ils se seront soumis, i
Et tandis qu'à la Comédie-Française des applaudissements très vifs saluaient certains vers de Brutus, tels que ceux-ci :
« Dieux, donnez-nous la mort plutôt que l'esclavage... Un vrai républicain n'a pour père et pour fils Que la vertu, les dieux, les lois et son pays... — Vivre libre et sans roi. . . »,
sur les boulevards, on acclamait des couplets analogues, mais dans des pièces glorifiant, non les héros de l'ancienne Rome, mais ceux de la France nouvelle. Les premiers citoyens, ce ne sont plus le roi et la reine, c'est Necker, c'est Mirabeau, c'est Lafayette, en attendant que ce soit Marat.
Cet état des esprits s'exprimait bientôt avec vivacité sur une des scènes nouvellement fondées. La Ligue des fanatiques n'avait été qu'une manifestation individuelle, provisoire et sans lendemains immédiats. Au Vaudeville, l'Auteur d'un moment provoqua, le 24 février 1792, une émotion qui ne devait plus se calmer. Dans cette pièce, l'attaque lancée contre le poète de Caïus Gracchus, une tragédie résolument républicaine et révolutionnaire, excita, d'un côté l'enthousiasme, de l'autre la fureur. « A bas les Jacobins 1 » s'écrie un spectateur ;...(( Assomm ez les Jacobins ! » répètent les loges. Les patriotes ripostent et brandissent au bout d'une pique le bonnet rouge, qui jusqu'alors n'avait paru au théâtre que sur la tête du paysan Jeannot. Une bataille s'engage : à la sortie, tous ceux qui ne portent pas la cocarde ou refusent de crier : « Vive la nation!» sont bousculés et malmenés. Deux pages de la reine ayant montré leur habit pour excuser leur résistance aux sommations des patriotes, soni roués de coups et traînés dans le ruisseau. Le lendemain, ils étaient chassés de la cour.
A partir de ce moment, la Comédie-Française n'a plus le privilège des soirées tumultueuses. Sur tous les théâtres, il suffira d'un mot, d'une allusion, d'un sifflet des loges qui choque le parquet, ou d'un bravo du parquet qui déplaît aux loges pour déchaîner la tempête. Aux vers :
« J'aime mon maître tendrement; Ali! combien j'aime ma maîtresse»,
on riposte maintenant : 77 n'y a plus de maître; il n'y a plus de maîtresse ; et le lendemain, Fréron regrette qu'on n'ait pas fouetté la reine dans sa loge, comme une simple grisette. Bientôt, on ne pourra plus jouer Iphigénie en Aulide ; « monument honteux de l'antique adulation française », ni Œdipe à Colone, car Œdipe est un roi digne de pitié, et « les rois et les princes ne doivent être montrés sur la scène que dans leur laideur naturelle, c'est-à-dire comme le fléau et l'exécration du genre humain » (1).
Quelques-uns des théâtres nouveaux obéissent assez volontiers à ce mot d'ordre et suivent le torrent débordé. Boursault a juré de ne donner que des pièces patriotiques, et l'on n'est pas patriote maintenant si l'on est royaliste. A la salle Molière, au Marais, à la Cité-Variétés et aux Variétés-Amusantes, on attaque donc le roi aussi vivement qu'au théâtre de la rue Richelieu. Louis XVI, ci-devant père du peuple, cidevant commis de la nation, subit en quelques mois
(1) Appréciation du journal Le Sans-Culotte.
de multiples métamorphoses : il est successivement un lourdaud imbécile, un mari très trompé, un charlatan, un tyran, un conspirateur, un traître; et les peines qu'on lui inflige ne sont pas moins variées : il est ou déposé, ou emprisonné, ou exilé, ou exécuté. Et quand on rencontre ces pièces immondes, non jouées et non jouables, qui s'appellent 1 Autrichienne en goguette, les Grands Comédiens de Marly, 1 Amoureuse Journée, on est tenté de savoir gré aux auteurs qui veulent bien produire leurs violences sous la forme allégorique.
Personne, d'ailleurs, ne s'y trompe : dans les Emigrés aux terres australes, c'est bien Louis XVI qui s'appelle Fier-à-Bras, et dans Robert, chef de brigands, représenté au théâtre du Marais le 6 mars 1792, c'est bien encore lui qui, sous le nom d'Adolphe de Marbourg, est poignardé, « pour cause d'oppression », par un mystérieux tribunal (1). Enfin, dans les Peuples et les Rois ou le Tribunal de la raison, c'en est fini des ménagements et des allégories, C'est Louis XVI en personne qui subit l'interrogatoire que voici :
LE SANS-CULOTTE
Qui es-tu ?
LE ROI
De quel droit oses-tu m interroger?
(1) loir dans l'Histoire de ma vie, de George Sand (t. II, ch. vu), une très curieuse appréciation de ce drame bizarre, sublime et ridicule.
LE SANS-CULOTTE
Du droit de la nature qui m'a fait homme comme toi. Parle.
LE ROI
Je suis roi.
LE SANS-CULOTTE
Qui t'a fait roi ?
LE ROI
Dieu.
LE SANS-CULOTTE
Tu es un imposteur. Ton père et ta mère t'ont mis au monde sans y chercher plus de façons que mon père et ma mère.
LE ROI
Mes illustres aïeux. . .
LE SANS-CULOTTE
Tu répondras ici de tout le sang qu'ils ont versé. Dis, y avait-il des rois avant les hommes?
LE ROI
Il n'en fallait point alors.
LE SANS-CULOTTE
Mais il y avait des hommes avant les rois.
LE ROI
Cela se peut.
LA révolution aux NOUVEAUX THÉÂTRES. 107
LE SANS-CULOTTE
Ils se passèrent donc de roi, les peuples anciens.
LE roi.
Ils étaient sauvages. A mesure qu'ils s'éclairèrent, ils sentirent la nécessité d'avoir un chef.
LE SANS-CULOTTE
Les peuples firent donc les rois.
LE ROI
Mais...
LE SANS-CULOTTE
Te v'ia pris. Tu mens quand tu dis que Dieu t'a fait roi.
LE ROI
Dans sa sagesse éternelle il consacre les trônes pour le bonheur des hommes, et ce fut lui qui fit naître le besoin d'avoir des rois.
LE SANS-CLLOTTE.
Il fait aussi venir le poison à côté des plus beaux fruits. »
A la même époque, dans le Jugement dernier des rois, on voyait, au théâtre de la République, tous les monarques de la terre engloutis dans un volcan. C'est dans un volcan aussi qu'à la fin du Tribunal de la raison Louis XVI disparaît. Seulement, la Cité-Variétés, fidèle aux habitudes des spectacles populaires, avait imaginé une mise en scène plus compliquée, et combien imposante ! Du milieu des flammes se dressaient les bustes de Brutus, de J.-J. Rousseau, de Lepelle-
ticr et de Marat; un éblouissant faisceau d'armes les encadrait et, au-dessus, on lisait ces mots, tracés en lettres de feu : République une et indivisible.
Et pendant ce temps, les vieux routiers des boulevards, le sage Audinot, le prudent Salle et le timide Nicolet continuaient paisiblement à divertir les petits bourgeois, très inoffensifs. Jamais peut-être les Grands Danseurs n'ont exécuté de plus hardies cabrioles; ja-. mais les pantomimes de l'Ambigu n'ont été à plus grand spectacle; jamais tant de Colins champêtres n'ont aimé tant de Colettes ; et jamais Arlequin ne s'est plus gaiement désintéressé de la chose publique. Contre le clergé, les doyens des théâtres populaires pourront dépenser tout à l'heure une verve très narquoise : ils ne cesseront pas pour cela d'être les héritiers des vieux forains; au contraire. A l'égard de la royauté, ils gardent une réserve qui est aussi une de leurs traditions.
Une preuve encore offerte par ces vieux théâtres de leurs sentiments pacifiques, était le touchant appel qu'ils adressaient, en 1789 et 1790, aux émigrés et aux nobles. Les premiers n'étaient que des frères malheureux dont on devait plaindre l'égarement passager; des autres on pouvait attendre les plus généreux sacrifices. Ces sacrifices, on les escomptait d'avance. Dans le Chêne patriotique, dans le District du village, et dans la Fêle de la Liberté, ne voyait-on pas des seigneurs, ducs et marquis, prêter serment à la Nation, renoncer à des redevances régulières, recevoir à leur table des patriotes en sabots, et réparer en un jour vingt siècles
d'iniquités ? A l'un même de ces puissants de la veille l'auteur de la Noblesse au village prêtait une ingénieuse idée, joliment mise en scène aux Variétés Amusantes La satire est gaie, spirituelle, sans méchanceté.
Curieux de savoir si les hommes qui tiennent de plus près à la nature sont aussi susceptibles que les autres de se laisser éblouir par le vain éclat des grandeurs, un seigneur fait préparer une collection de parchemins, de cordons rouges et de cordons bleus. On les lui apporte sur la grande place, où tout le village est assemblé ; et la, il déclare à ses vassaux qu'il va, par une distribution générale de titres, leur donner les plus grandes preuves d'égalité et de fraternité. « Ceux qui n'ont pas encore cinquante ans, dit-il, je les fais ducs ; de trente à quarante, on sera comte ; de trente a vingt-cinq, marquis; de vingt-cinq a quinze, chevalier». Tout le village est dans la joie : chacun prend son cordon et son parchemin, tandis que le bon seigneur chante :
« Mes amis, je dois vous le dire, Je erois combler tous vos souhaits ; Vous rendre contents pour jamais Est le seul bonheur où j'aspire.
Mais pour être heureux, jugez bien L'épine que cache la rose ; Sans la vertu, la noblesse n'est rien; La vertu seule est quelque chose. »
A peine ces paysans naïfs sont-ils anoblis, que tous les défauts reprochés naguère à leurs maîtres fondent
sur eux. C'est pis qu'une contagion. Julien, qui aime Fanchettc de tout son cœur, cherche a la disputer, l'épée à la main, au chevalier Nicodème, son rival. Colas ne veut plus que son fils épouse Fanchettc: il lui destine une dame de la ville. Il refuse môme au collecteur Guillot de payer sa contribution patriotique, parce que celui-ci ne l'a pas demandée avec la politesse d'un manant parlant à un duc. La baronne Margot refuse de payer au comte Biaise dix écus qu'elle lui doit ; et si elle agit ainsi, c'est « pour l'honneur de la. noblesse ». En un mot, le bon sens a déserté toutes les têtes du village. Avant le funeste présent de M. d'Orval, les paysans vaquaient paisiblement à leurs travaux ; depuis qu'ils sont nobles, disputes et brouilleries ont remplacé le labourage. Aussi tout le canton ne tarde-t-il pas à rapporter sur la place titres, parchemins et rubans ; et Monseigneur, enchanté, leur dit :
« Mes amis, n'oubliez jamais Que là grande vertu du sage Est de répandre ses bienfaits Sur celui que le ciel outrage.
Secourir tous les malheureux, Souffrir ses maux avec courage, Dans la paix mettre tous ses vœux, Voilà la noblesse au village. »
Il y a là une bonne grâce d'autant plus savoureuse, que cette piécette, sans prétention ni violence, était jouée en pleine Terreur, et sur un théâtre où presque tous les soirs on glorifiait Marat. L'Ami du peuple
alternait, en effet, sur la scène des Variétés Amusantes, avec la Noblesse au village.
La même modération, à laquelle on pouvait alors très bien ne pas s'attendre, se retrouve à la Cité- Variétés, bien connue pour son civisme, et le moins débonnaire des petits théâtres. Lisez plutôt la Première Réquisition. Francœur et Gafignac arrivent dans une auberge des environs de Paris, d'où ils sont partis pour aller combattre aux frontières. Tandis qu'ils causent avec une servante jeune et jolie, dont ils voudraient bien faire une vivandière, surviennent trois étrangers : un invalide avec des béquilles, un vieillard en habit et perruque noirs, et une jeune personne que l'un appelle sa fille et l'autre sa nièce. A la suite d'aventures drolatiques et parfois lestes (1), on découvre dans ces trois étrangers des royalistes qui se sont déguisés pour échapper à la réquisition. Il eut été facile aux auteurs de rendre ces mauvais Français odieux, et de déchaîner contre eux la colère des spectateurs. Point du tout. Les jeunes nobles prennent leur parti de si aimable façon, ils promettent si franchement de faire de braves soldats, ils chantent avec
(lj Ces aventures soulevèrent d'ailleurs d'énergiques protestations. La prétendue jeune fille a partagé la chambre de la servante qui, s étant aperçue bien vite du sexe de sa voisine, sort éplorée en criant : au secours ! Là-dessus, un jeune cito}^! du parterre se lève, proteste avec violence contre une pièce qui attaque les mœurs, déclare scandaleux qu'on ose, dans une République, montrer de pareilles ordures, et prévient que lui et ses camarades sont parfaitement résolus à faire partout respecter la décence.
tant d'entrain des couplets patriotiques, que le public attendri leur pardonne et les acclame.
Mais souvent aussi les attaques contre l'aristocratie prenaient une forme moins plaisante et moins pacifique (1). Tantôt on allait chercher dans les temps anciens une histoire bien sombre, un drame bien noir, et l'on mettait en scène « les abus de V ancien régime et les crimes de la féodalité » ; tantôt on représentait les seigneurs plus attachés que jamais à des droits iniques et vexatoires; et c'étaient alors, dans le sein des grandes familles et sur la scène, des luttes terribles entre les fils rallies a la République et les pères demeurés fidèles aux idées d'autrefois. Le plus souvent enfin, les nobles jouaient le rôle de traîtres dans des pièces très patriotiques, et les auteurs faisaient ainsi une double besogne : ils glorifiaient les armées républicaines et jetaient l'anathème sur les émigrés ligués contre la France.
C'est là le sujet préféré : on Je retrouve sur plusieurs .scènes, petites et grandes, et particulièrement au Théâtre Molière, où « les patriotes, dit un recueil du temps (2), portent plus que partout ailleurs des pièces désespérantes pour l'aristocratie : elle y est complètc-
(1) Dans le Retour du père Gérard à sa ferme on rit encore (mais le rire est moins bienveillant) des nobles émigrés qui ont peur de se battre :
« Que font ces héros si terribles Cantonnés sur les bords du Rhin ?
Ils seront longtemps invincibles, S'ils ne font pas plus de chemin. »
(2 Almanach des Spectacles, de Duchesne.
ment bafouée et livrée à la risée publique ». Dans la Grande Revue des armées noire et blanche, jouée au Théâtre Molière, les nobles émigrés sont non seulement ridicules, mais haïssables. Boursault restait fidèle à sa parole et donnait toujours des pièces patriotiques.
Cette fois-ci encore, nous sommes aux frontières, mais dans une petite ville d'Allemagne. Prêt à envahir la France, Condé passe en revue son armée, et expose son plan de campagne. Il va marcher sur Paris, le réduire en cendres, y replanter les lis, y reconstruire la Bastille qui, agrandie, occupera tout le faubourg Saint-Antoine. Les évèques non assermentés seront nommés cardinaux, pourvus de gros bénéfices et des plus belles charges de la cour. Tous les gentilshommes émigrés, y compris les cadets de Gascogne, seront nommés lieutenants généraux, et auront pour le moins dix mille soldats à commander. On va donner le signai du départ : Royou, le très angélique abbé Royou, parcourt les rangs, monté sur une mule, et bénit tous ces fils de croisés, croisés eux-mèmes... Soudain, résonne le Ca ira. Les Bleus arrivent, et la terreur se répand dans l'armée blanche. Brisc-fer- Condé se sauve par le trou du souffleur : Bébé-Monpas, le cardinal Collier, Faucigny-coup-de-sabrc, Crispin-Calonne sont pris et forcés de chanter l'hymne patriotique. Presque toutes les pièces, sur tous les théâtres, se terminaient alors ainsi, et les Parisiens trouvaient un malicieux plaisir à entendre déclamer la Marseillaise par les ennemis de la République. De bonne grâce, comme dans la Première
Réquisition, ou de force, comme dans les Armées noire et blanche, il faut que les nobles s'exécutent.
Curés et moines, abbés et prélats, évéques et cardinaux, le pape lui-même, ne peuvent davantage, on va le voir, se soustraire à cette obligation.
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