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CHAPITRE XII

LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA RESTAURATION

Multiplication des théâtres populaires. — Variété des répertoires. — Les Romantiques sur les boulevards. — Parodies. — Transformation du mélodrame. —L'histoire, les campagnes de la Révolution et de l'Empire et les littératures étrangères dans les drames . populaires. — Progrès delà Porte -Saint-Martin . — Marino Faliero et le tragi-mélodrame. — Un théâtre romantique s. v. p.

Jamais peut-être l'activité intellectuelle de la France ne fut plus grande que pendant les dix dernières années delà Restauration. La chute de l'Empire ayant mis fin aux guerres qui duraient depuis plus d'un quart de siècle, l'énergie de la nation se tourne vers les choses de l'esprit, et sur tous les points à la fois la vie éclate, intense.

Les théâtres populaires ne pouvaient échapper à ce y mouvement qui renouvelle la poésie et l'art, la philosophie, l'histoire et l'éloquence. Il y a sur les boulevards autant d'efforts variés et de tumultueux entrain que dans les salons littéraires, les ateliers des peintres, les académies, les amphithéâtres de la Sorbonne et les imprimeries des journaux. Comment douter de

cette activité, quand on voit la Porte-Saint-Martin et les autres victimes de Napoléon ressuscitées et bien vivantes, les vieux spectacles rajeunis, les cirques transformés en théâtres, des prestidigitateurs, comme Comte, jouant la comédie, et les recrues nouvelles qui reçoivent de toutes parts des encouragements de toutes sortes? « Il n'y aura jamais trop de théâtres, et douze ce n'est pas assez pour Paris » ; « plus il y aura de théâtres, et plus l'art dramatique tirera de lustre de leur exploitation » ; « le grand nombre des spectacles est un des plus assurés témoignages de la félicité publique »; « la foule prend plus que jamais le chemin des boulevards : d'espace en espace, elle trouve des attraits qui ne lui laissent que l'embarras du choix. Les Variétés ne désemplissent pas; le Gymnase refuse chaque jour du monde; l'Ambigu roule des flots d'or ; la Gaîté varie ses spectacles ; le Cirque-Olympique a l'air déjouer tous les soirs gratis. C'est un goût, un délire général, et bientôt, pour satisfaire cet appétit des spectacles, il faudra autant de théâtres à Paris qu'il y a de restaurateurs Voilà ce qu'écrivent et constatent les critiques qui ne regrettent pas les rigueurs impériales, qui ne songent point à se faire les champions ridicules de vieux privilèges désormais impossibles, et qui, très différents d'un Grimod de la Reynière, daignent dans leurs comptes rendus réserver une large place aux œuvres représentées sur les boulevards.

Le gouvernement n'est pas moins libéral. Non content d'avoir révoqué le décret de 1807, il autorise

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l'ouverture du Panorama- Dramatique et des Nouveautés, destinées à devenir l'asile des jeunes auteurs et des acteurs encore inconnus ; il fonde et protège le Gymnase, théâtre de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, qui, tous les étés, mande à Dieppe, non seulement ses comédiens ordinaires, mais ceux du Vaudeville ; il s'associe de toutes les façons, et notamment par la délivrance d'un privilège plus étendu, à la reconstruction du Cirque-Olympique incendié (1); comme successeurs à la fille du forain Nicolet, et pour administrer la Gaîté, il choisit deux de ses hauts fonctionnaires, M. Pixérécourt , directeur de l'Opéra-Comique, et M. Dubois, chef du matériel à l'Académie de Musique ; il viole enfin, en faveur de l'Ambigu, un règlement qui interdisait aux femmes la possesssion d'un privilège de théâtre. En 1826, à la mort du fils d'Audinot, sa veuve est autorisée, par décret spécial, à prendre sa place ; et les Parisiens, qui depuis cinquante ans avaient l'habitude de dire : « Allons chez Audinot, » diront désormais : « Allons chez M mc Audinot. » Et ils auront chance d'y ren-

(1) a Les fondations du nouveau cirque étant sorties de terre, et les plans ayant été adoptés par l'autorité, une féte vient d'être donnée aux ouvriers. Une table de trois cents couverts a été dressée le long du mur d'avant-scène. Les cris de Vive le roi ! n'ont pas cessé de se faire entendre ; ils partaient du cœur : C'est le roi qui fait rebâtir le cirque ; cest le roi qui nous donne de Voiwrage A la santé du roi ! Et les charpentiers, menuisiers, serruriers, enfants de Paris, les maçons limousins, les terrassiers auvergnats remplissaient et vidaient leurs verres en criant : « Vive le roi, bienfaiteur du cirque » ! (Courrier des théâtres, 4 septembre 1826.)

contrer quelques membres de la familleroyale. Il est loin, le temps où les troupes populaires de Saint-Germain et de Saint-Laurent osaient à peine rêver l'honneur d'être appelées à Versailles ou à Marly. C'est la cour aujourd'hui "qui vient chez leurs successeurs. Rarement une semaine se passe sans que les journaux et les affiches des boulevards annoncent une représentation par ordre, et salut aux bons entendeurs, qui sont légion : l'heureux favori peut compter sur une belle salle. Flattée de partager les plaisirs de ses maîtres, fière de les voir émus d une scène qui l'émeut, de les entendre rire d'un trait qui provoque sa gaîté, la foule applaudit avec joie ces augustes spectateurs, dont aucun ne se cache, comme Joséphine, au fond d'une loge grillée (1).

La multiplication et la prospérité des petits théâtres ne montrent pas seulement le goût persistant du public, et la bienveillance nouvelle de l'autorité pour

(1) « La présence de S. A. R. Madame la duchesse de Berry a été une véritable féte hier à la Porte-Saint-Martin. La princesse, reçue avec toutes les distinctions dues à son auguste rang, a daigné témoigner sa satisfaction des soins qu'on avait pris pour que son plaisir n'éprouvât ni inconvénients ni retard. Sa loge, décorée en velours bleu, relevé par de magnifiques dorures, offrait à l'intérieur toute la richesse et l'élégance compatibles avec les localités. Électrisés par la vue d'une telle spectatrice, les acteurs ont joué mieux que de coutume, et Jocko (c'est un singe ou du moins un homme habillé en singe, dont S. A. R. daignait applaudir les aventures) a produit un effet extraordinaire. L'affluence était considérable ; les marques de respect et d'amour n'étaient point équivoques. Voilà, pour la Porte-Saint-Martin le plus beau jour de sou histoire. » (Courrier des théâtres, 6 avril 1825.)

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des distractions officiellement méprisées ou persécutées pendant tant d'années ; elles témoignent aussi de la fécondité des auteurs qui, pour satisfaire à tous les besoins, devaient être singulièrement actifs et nombreux. « Entre eux tous, remarque un statisticien, les théâtres de Paris offraient hier (1) quarante pièces bien comptées aux regards avides de la multitude. Tous étaient pleins. Rires, larmes, marottes, poignards, voix, instruments, coups de fusil, escamotages, tout s'unissait, se confondait, pour la plus grande allégresse du peuple. Quelles déclamations contre les spectacles vaudraient un pareil résultat ? Puisqu'il faut se distraire, détendre la corde de l'arc, s'amuser enfin, nous ne dirons pas : autant vaut ce plaisir-là qu'un autre ; mais nous prouverons au besoin que mieux vaut. » Et parmi ces quarante pièces, qui n'étaient jamais les mêmes quinze jours de suite, les nouveautés ne manquaient pas : on comptait une douzaine de premières. Etait-ce donc qu'il fallait ce soir-là réparer des échecs et boucher des trous? Nullement. Aujourd'hui, les directeurs rêvent de pièces à gros succès, capables de longtemps accaparer l'affiche. N'avoir rien de neuf à monter pendant six mois, pendant un an, quelle bonne aubaine et quelle gloire ! C'est tout différemment que se manifestait l'amour-propre sous la Restauration. Pour lutter contre la concurrence et pour attirer le public, on se préoccupait surtout de varier les spectacles. Chaque soir, on donnait deux pièces

(1) Le 21 mars 1825.

au moins, le plus souvent trois, et quatre (1) ; jamais on ne jouait la même deux dimanches de suite; et, dans la semaine, les classifications impériales étant abolies (2), un mélodrame sombre alternait volontiers avec une comédie, un vaudeville avec une pantomime. Au Cirque-Olympique, le Chien du régiment et le Cheval de Mazeppa se disputent tour à tour les applaudissements. A la Porte-Saint-Martin, l'étourdissant succès de Jocko, mélodrame simiesque, n'empêche pas les représentations de la Tante à marier, une des jolies comédies de l'époque, écrite par Victor Ducange avec beaucoup de verve, de facilité et d'esprit. A la Gaîté, les yeux que les attentats de la Fausse Clef remplissent un jour de larmes sont séchés et éblouis le lendemain par les féeriques décorations du Rameau d'or; et, dans une même soirée, Taconet, avec ses facéties, dissipe vers dix heures les tristes émotions produites d'abord par le Monastère abandonné.

Jamais non plus, en ce temps-là, les gros succès n'étaient usés et épuisés en une fois. Au lendemain d'une première, un nouvel ouvrage entrait en répétition, et n'attendait pas pour paraître la lassitude des spectateurs. Pourquoi donc l'Ambigu-Comique annoncet-il les dernières représentations d Albert, qui fait

(1) C'est le Gymnase qui inaugura les spectacles constamment formés de quatre pièces, avec entr'actes très courts, et qui força ainsi ses rivaux à l'imiter, pour qu'au moins la lutte fût égale. Auparavant, les Variétés en donnaient bien quelquefois de pareils; mais ce nombre n'était pas à poste fixe sur l'afHche ; on le réservait pour le dimanche, jour où le public ne dit jamais : assez.

(2) Cependant, en 1826, le vaudeville fut interdit à la Gaîté.

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salle comble tous les soirs ? C'est qu'il y a bien longtemps, semble-t-H, qu'on pleure à ce mélodrame ; il faut consoler le public, rasséréner les âmes sensibles; et la Journée aux événements saura bien ramener la gaîté. Et puis, n'est-il pas agréable pour un auteur et pour un directeur d'entendre protester les retardataires qui, publiquement, par la voix des journaux, réclament un sursis ? Et encore, quel savoureux plaisir pour les derniers venus de voir ce qu'on ne verra plus ! C'est presque aussi bon que du fruit défendu. Et enfin, les pièces provisoirement retirées en plein succès seront de précieuses ressources en cas de disette. Disette d'ailleurs bien invraisemblable. Songez que, de 1815 à 1830, sans compter les très nombreuses pièces classées aux répertoires et souvent reprises, trois cent soixante-neuf comédies, deux cent quatre-vingts mélodrames, deux cents opéras comiques et treize cents vaudevilles furent joués sur les différents théâtres (1). Et pour lutter contre ces gros bataillons des œuvres populaires, les représentants de la grande tradition classique ne mettaient en ligne que soixante-douze tragédies.

A dépouiller cet énorme amas d'oeuvres oubliées, il semble qu'on doive être accablé d'un lourd ennui, cet ennui qui naquit un jour, comme chacun sait, de l'uniformité. Assurément, beaucoup de ces pièces se ressemblent, même par les sujets. En ce temps de

(1) La collection de ces pièces manuscrites, soumises à la Censure et provenant du ministère de l'intérieur, a été transportée aux Archives nationales. [Catalogue Ml. F. 18, 581-667.)

curiosité très éveillée et de concurrence acharnée, les moindres événements, le succès d'un roman, la traduction d'un chef-d'œuvre étranger, l'apparition 1 d'un manifeste romantique ou classique, comme la Préface de Cromwell, de Victor Hugo, ou le Canon il alarme, de Baour-Lormian,des discussions engagées sur le sort des galériens et le régime des aliénés suffisaient à exciter l'appétit des vaudevillistes et des dramaturges en quête de nouveautés ; et souvent tous , à la même heure, s'asseyaient à la même tahle. C'est ainsi que, pendant une saison, le Solitaire, de M.d'Arlincourt, figure sur quatre scènes, qu'on est assailli tout le long du boulevard, le boulevard du crime . par une armée de forçats en rupture de ban, de prisonniers libérés, de fous calmes ou furieux; que l'Espion, Faust, et Masaniello se disputent les affiches, et qu'un roman de Walter Scott paraît tour à tour sous les noms de Château de Kenilworth à la Porte-Saint- Martin, de Leicester à Feydeau, d'Amy Robsart à l'Odéon, et d'Emilia à la Comédie-Française.

Malgré cela, même dans la façon de présenter des sujets identiques, il y a des différences qui ne permettent pas de confondre les théâtres les uns avec les autres (1) ; chacun d'eux a sa physionomie, son caractère, ses clients; et les auteurs, en composant leurs pièces, savent encore très bien (ils ne le sauront plus

(1) C'est à tort qu'une brochure parue en 1829, Du marasme dramatique, se plaint de la confusion des spectacles et annonce leur mort prochaine. Cette critique n'est pas plus justifiée que ne devait l'être cette prophétie.

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longtemps) pour quelle maison ils travaillent, pour quels spectateurs et pour quels acteurs. Si le Gymnase, le Vaudeville et les Variétés jouent également des comédies mêlées de couplets, ces comédies ne sont pas les mêmes. Chez Madame, ordinaire rendez-vous de la classe privilégiée, de la haute bourgeoisie qui n'a pu trouver place aux grands théâtres ou qui veut se délasser des spectacles sérieux, on donne surtout des comédies de genre, dont M. Scribe était alors le dispensateur apprécié, et dont il reste le seul représentant connu parmi tous ceux de cette époque. Les braves gens qui ne poursuivent pas un idéal très élevé, qui ont quelque peine à s'intéresser avec continuité aux exploits des Grecs et des Romains, à se hausser à la taille des héros cornéliens, trouvent au Gymnase, surtout lorsque l'on joue du Scribe, des histoires amusantes, ingénieusement arrangées, des personnages raisonnables, beaucoup de bon sens et de bon cœur, le culte des vertus domestiques et de l'argent, l'apologie du foyer familial et du pot-au-feu, l'amour des guerriers et des lauriers, et de très innocentes satires politiques, qui ne tirèrent a conséquence que le jour où, croyant voir dans Avant, pendant et après, une attaque contre la noblesse, l'auguste protectrice du Gymnase bouda son théâtre et menaça de lui retirer ses faveurs et son nom.

Moins littéraire et moins brillant, mais scrupuleux observateur du genre qu'il a fondé, le Vaudeville attire la petite bourgeoisie, fidèle à la tradition et friande de couplets. A ce public, les fables les plus légères, de

menues anecdotes, des parodies et quelques tirades sentimentales suffisent, pourvu qu'elles soient égayées de joyeux flons-flons, de vaudevilles lestement tournés, qu'on retient sans peine, et qu'on fredonne le soir en revenant chez soi.

Ce sont surtout les amis de la joie, de la grosse gaieté et de la satire qu'on rencontre aux Variétés. A ces gens-là il faut des spectacles pour les yeux(l), des histoires cocasses, invraisemblables même, des quiproquos, des farces, des vaudevilles au gros sel, de lestes propos, et des méchancetés. C'est aux Variétés, où l'on reprenait souvent les pièces du vieux répertoire, et notamment la Chercheuse d'esprit, que se retrouve le mieux conservée la trace héréditaire des origines foraines ;et, dans la grande famille des petits théâtres, celui-ci est vraiment l'enfant terrible. Comme l'Arlequin d'autrefois, il court les aventures les plus bizarres ; comme Vadé, il fréquente les quartiers populaires, d'où il ramène des amis qui sentent le poisson et le vin bleu ; comme Le Sage, il saisit à la volée tous les ridicules du jour, et se moque volontiers de tout ce qui n'est pas protégé par la Censure, des médecins et des pharmaciens, des électeurs et des éligibles, des citadins pacifiques qui voulant, comme M. Calicot (2),

(1) C'est pourquoi les Variétés étaient le théâtre préféré des étrangers. On raconte que, le jour mémo de son arrivée, un officier prussien des armées alliées demandait où il pouvait voir et entendre Rrunet. Ils étaient nombreux, ceux qui faisaient la même question et prenaient le même chemin.

(2) Personnage d'un vaudeville de M. Sçribe, le Combat des montagnes, et nom, devenu proverbial, d'un jeune commis mar-

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passer pour d'anciens militaires, laissent pousser leurs moustaches et font sonner les pavés sous leurs bottes éperonnées, des Classiques pédants et des Romantiques prétentieux, et des théâtres privilégiés. A voir la consultation, on se croyait ramené cent ans en arrière, quand les forains se vengeaient si gaiement de leur grande persécutrice, la Comédie-Française. Il semble qu'on l'ait déjà vu à la foire Saint-Germain, ce médecin Sauve-qui-peut, établi rue des Martyrs en 182(), et chargé de veiller sur la santé des théâtres parisiens. Est-ce sous la Restauration, n'est-ce pas " plutôt sous Louis XV, qu'il prétend guérir l'Opéra d'une extinction de voix, le Théâtre-Français du vide affreux qui torture ses intestins, et l'Opéra-Comique d'une maladie d'oreilles causée par le bruit des sifflets > Quelques scènes cependant montrent bien la différence des temps. Non, nous ne sommes plus en 1726, à l'époque où tous les théâtres des foires vivaient de la même vie et soutenaient une lutte commune. La liberté et la concurrence les ont séparés. La preuve, c'est que le docteur Sauve-qui-peut soigne aussi le Vaudeville, envoyé à Dieppe chez Madame pour prendre les bains de mer, l'Ambigu, que la reconstruction du Cirque-Olympique a rendu malade de peur, et la Gaîté, qui marche difficilement, paraîlil, avec son pied de mouton tout usé. Seules, les Variétés n'ont pas besoin de remèdes : elles se portent presque trop bien.

chaud qui se donne des airs de guerrier. Ce pauvre M. Calicot fut effroyablement hué par ceux qu'il ridiculisait.

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Le Vaudeville, en maintenant la tradition des corné dies à couplets, les Variétés, en conservant les farces populaires, satiriques et grivoises, étaient donc, à des titres différents, les héritiers des anciens forains. Ils les rappelaient encore par leur goût pour la parodie, qui avait été entre les mains de leurs ancêtres une arme si bien maniée ; et rien ne montrera mieux la commune origine de ces deux théâtres et leur carac tère différent que cet exemple, choisi entre beaucoup d'autres. Henri III et sa cour, tant applaudi par les uns, si malmené par ceux-là, ne pouvait manquer d'exciter la verve des représentants d'un genre devenu classique aux boulevards. Voici, en effet, sur une des scènes secondaires, le RoiPétaud et sa cour, sur une autre, Cricri et ses mitrons. Dans la première de ces bouffonneries, il s'agit, comme à la Comédie-Française, des amours d'un favori avec la femme d'un haut et puissant seigneur. C'est un rendez-vous donné, un guetapens tendu. Henri III est remplacé par Pétaud- Dagobert, Ruggieri par Nostradamus, Saint-Mégrin par Saint-Flandrin, Joyeuse par M. de la Palisse, et le duc de Guise par Childebrand. Au lieu de s'enfuir par la fenêtre, le galant se sauve par la cheminée ; au lieu défaire de son bras le verrou de sûreté que l'on sait, le duc Childebrand se sert d'un bras de fauteuil. Enfin, par l'ordre de son roi, Saint-Flandrin ressuscite au dénouement. — Dans l'autre parodie, Cricri, boulanger mirliflore, a pour rival Gueusard-le-Balafré, inventeur des pains à la mécanique. Il veut que Cricri nomme un chef à la nouvelle société, et il espère

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être désigné ; mais Cricri se nomme lui-même A travers ces intrigues sont jetées les amours deChauchaud Saint-Pétrin et de la Lorraine, femme de Gueusard. Comme le véritable Balafré, Gueusard fait donner un rendez-vous à l'amant de son épouse, et le pauvre mitron, assailli par les compagnons du mari trompé, est roué de coups et étouffé avec un foulard oublié par l'infidèle dans la boutique d'un escamoteur de carrefour. Chauchaud ne meurt cependant pas; il revient par le trou du souffleur donner la morale de la pièce : quand une dame mariée va à un rendez-vous d'amour, elle ne doit jamais oublier son mouchoir. — Sur lequel des deux théâtres a été jouée chacune de ces parodies? On le devine tout de suite et sans peine. Evidement, le Roi Pétaud appartient au Vaudeville, qui a la spécialité des pièces à galerie, et qui évoque si volontiers les personnages historiques ; Cricri doit avoir été donné aux Variétés, dont les héros ordinaires sont de petites gens, habitués des halles et des cabarets, boutiquiers et couturières, marchandes de goujons et boulangers.

Les parodies d'Hernani montrent bien, comme celles de Henri ///, les différences des deux théâtres. UHernani des Variétés, bêtise romantique en cinq tableaux, est une rhapsodie grossière et stupide. Elle se borne à travestir quelques vers, quelques pensées isolées, à métamorphoser les personnages, qui se livrent aux plus burlesques charges, débitent sans rime ni raison tout ce qui leur passe par la tête, insultent le poète en déclamant, sans y rien changer, mais de façon ridi-

cule, des parties de sa pièce. Il est difficile d'imaginer rien de plus sot et de plus vide. Les Variétés se montrèrent ce jour-là très indignes de leurs ancêtres, et le public leur témoigna son mécontentement par de stridents sifflets. — Tout autre est Harnali, ou la Contrainte par cor, en cinq tableaux et en vers français (sic) t représenté au Vaudeville, et annoncé, sur les affiches, en caractères gothiques Dans cette parodie, aussi malicieuse et spirituelle que peut l'être un ouvrage de ce genre, don Ruy Gomez de Silva s'appelle Comme-il-va, Don Carlos Chariot, Dona Sol Quasi- Folle, Hernani Jean l'Estragon, dit Harnali. Il était contrôleur à un théâtre ; mais ayant été chassé, il est réduit à vendre à la porte des billets en contrebande : métier devenu bien ingrat depuis les procès des auteurs avec les directeurs. Chariot, à qui la place de régisseur est promise, fait la cour à Quasi-Folle, mais inutilement; le cœur de la belle est à J'iïstragon. Celui-ci s'indigne lorsqu'on lui propose de céder sa maîtresse :

« Moi, lorsque de son cœur je suis propriétaire, J'en serais seulement principal locataire î »

Toutes les situations du drame sont reproduites dans un calqué assez fidèle, acte par acte, scène par scène, presque vers par vers. Comme Charles-Quint dit : Assassinez-moi », Chariot s'écrie :

« Rossez-moi ;

Je porterai ma plainte au procureur du roi. »

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La longue revue des portraits n'est pas oubliée, et lorsque Comme-il-va laisse emmener sa future au lieu du prisonnier, Harnali s'écrie aussi : « Vieux godichon, il l'aime ! » Au cinquième acte se célèbre la noce. Quasi-Folle, aussi romantique que Dona Sol, dit comme elle à son fiancé :

« Vois, mon cher Harnali, que la lune est jolie! »

Et Harnali, qui veut l'entraîner, lui répond :

« Oui la lune est fort bien : je la trouve embellie ; Mais ..

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