QUASI-FOLLE
Il me semble, ami, que la lune pourtant...
HARNALI.
Qu'une femme astronome est un être embêtant ! »
Comme-il-va sonne du cor. Harnali demande jusqu'au lendemain.
« — Que j'attende à demain ! Il faudrait donc que j'eusse Trompeté pour sa Ma-jesté le roi de Prusse! »
Cette coupe de vers, dans le goût nouveau, fit, paraîtil, beaucoup rire les spectateurs. Cela prouve qu'ils avaient plus d'instruction que ceux des Variétés (1).
(1) Si la parodie est un hommage que la malice rend au talent, hommage souvent aussi perfide que celui que le vice rend à la vertu, jamais ouvrage dramatique ne reçut plus d'honneurs qu*Hernam\ On le parodia aussi à la Porte-Saint-Martin sous le nom de Ni-Ni, et à la Gaîté sous ce titre : Oh ! qa'Néni, ou le Mirliton fatal.
Ainsi, tout en étant également les héritiers des forains, grands amateurs de parodies, le théâtre du ' boulevard Montmartre et celui de la rue de Chartres ne se ressemblaient pas, et, même en traitant des sujets identiques, ils conservaient leur physionomie particulière, leur originalité traditionnelle.
S'il fallait maintenant les distinguer de leur jeune rival, le Gymnase, par des exemples plus précis que les remarques précédentes, on trouverait dans la guerre des Classiques et des Romantiques, engagée sur les boulevards comme dans la presse, comme à la Comédie-Française et à l'Académie, des épisodes significatifs. Quand le Vaudeville et les Variétés ne se contentent pas de parodier grossièrement les œuvres nouvelles d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo, quand ils s'essayent à la critique générale, cette critique est tout à fait superficielle et sans portée littéraire. Tels sont les Trous dans la lune. Pour s'être jeté dans les spéculations romantiques, Apollon est obligé de faire un trou à la lune; mais la reine de ce pays, qui change de mari à chaque quartier, devient amoureuse de lui et veut l'épouser dans les vingt-quatre heures. Apollon, qui, en sa qualité de dieu du jour, n'a jamais pu voir la lune en face, est désespéré à l'idée de cet hymen inconvenant, et il écrit à sa sœur Melpomène pour la mettre au courant de sa déplorable situation : il espère que quelque ouvrage dramatique aura comblé le déficit laissé par lui dans la caisse du Parnasse, et rendra possible son retour. Plusieurs personnages des pièces nouvelles arrivent en effet ; mais, eux aussi^
SOUS LA RESTAURATION
sont forcés de faire des trous à la lune pour rétablir leurs finances. Rien ne peut donc arrêter le mariage, quand on apprend là-haut que le Léonidas de M. Pichat va aux nues, et qu'en passant il prendra Apollon.
Voilà sans doute une revue littéraire gaie, amusante, assez ingénieuse ; mais ce n'est pas de la critique (1). Combien plus pénétrante, sans être en apparence plus sérieuse, la satire imaginée par le Gymnase I La mélancolie des Romantiques était pour leurs adversaires un thème inépuisable de plaisanteries faciles. On sait comme ils se moquaient volontiers des « pleurards à nacelles, des amants de la nuit, des lacs, des cascatelles », et l'on connaît la sortie violente de M. Andrieux contre l'auteur des Méditations. « Pleurard I disait-il. Ah ! tu te lamentes, tu es semblable à une feuille flétrie, tu es poitrinaire ! Qu'estce que cela me fait, à moi? Le poète mourant, le poète mourant ! Crève donc, animal ; tu ne seras pas le premier. » Eh bien, c'est ce genre, dont la mise en scène peut être très comique, si les sentiments exprimés sont en complet désaccord avec la physiononomie des personnages et les actes accomplis, que représentaient les Femmes romantiques. Dans un de ces salons qu'égayaient autrefois les saillies de Piron et la verve de Diderot, les voyez-vous,groupées en cercle, ces belles dames bien vivantes, éclatantes de santé
(1) On peut en dire autant du Canon d'alarme, ou les Classiques et les Romantiques, à-propos en un acte et trois tableaux, joué aux Nouveautés en mai 1829.
«tde bonheur, et ces beaux messieurs, gros, gras, bien musclés?... La tête basse, les bras pendants, les yeux mouillés de larmes, ils écoutent la plaintive élégie d'un poète obèse et chauve, qui pleure la mort de la bienaimée, et se montre lui-même, les cheveux épars, appelant la très espérée heure du grand voyage prochain. Pauvres femmes ! On les endort sous les cyprès, on les transporte dans des donjons, on les épouvante avec les cris du hibou; et, ce soir, on les retrouvera au Gymnase ou aux Variétés, riant comme des folles... A l'Académie, et dans certains journaux, on tirait le canon d'alarme contre les Romantiques ; sur les boulevards, on se contentait de leur jeter des pétards -entre les jambes...
Et, sur ces boulevards mêmes, les victimes trouvaient des consolations et des vengeances. La Porte- Saint-Martin, la Gaîtéet l'Ambigu ne leurs offraient-ils pas chaque soir des œuvres composées d'après leurs principes (1), des drames où il y avait de fréquentes translations d'un lieu à un autre lieu, d'un temps à un autre temps, et des changements multipliés de décorations ; où tout ce qui était caractéristique, intime et local se passait, non dans la coulisse, mais sous les yeux des spectateurs ; où les faits remplaçaient les récits, et les tableaux les descriptions ? Ces localités exactes, réclamées par la Préface de Cromwell, la chambre de Marie Stuart, la rue de la Ferronnerie, la
(1) Victor Hugo le savait bien, puisqu il se rappelait si nettement les Ruines de Babyîone, que, petit enfant, il avait vu jouer à Bayonnc. Victor Hugo raconté oar un témoin de sa vie. T. I,ch. xvi.
SOUS LA RESTAURATION
place du Vieux-Marché, le château de Blois, il y avait beau temps qu'on les voyait sur les théâtres des boulevards : Daguerre, le grand décorateur des scènes populaires, était alors un des hommes les plus occupés de Paris (1). Quand éclata le fameux manifeste, la question, traitée en allemand par Lessing et surtout par Schlegel, en italien par Manzoni, en français par tout le monde, dans des brochures, des pamphlets et des journaux qui avaient ressassé contre le classicisme tous les arguments imaginables, était depuis dix ans résolue ; elle Tétait surtout, pratiquement, par les drames populaires ; et Victor Hugo enfonçait des portes ouvertes depuis plus d'un quart de siècle tout le long des boulevards. En une seule soirée, le Paysan perverti passait quinze années dans la capitale ; Georges de Germany, le Joueur de Goubaux et de I)ucange, avait vingt-cinq ans au premier acte et cinquante-cinq au dernier ; en deux heures, sur la scène de la Gaîté, la Fille de YExilé mettait huit mois à franchir neuf cents lieues, et M. Pixérécourt n'hésitait pas à lâcher Aristote pour suivre son héroïne a travers les déserts de neige et de glace, les précipices, les forets peuplées de bêtes féroces et d'hommes plus féroces encore (2). Tous les auteurs qui, depuis la
(li « Grâce à l'admirable pinceau de M. Daguerre, le décorateur le plus étonnant de notre époque, les yeux goûtent sur les boulevards des plaisirs ravissants. » {Courrier des théâtres.)
(2) C'est cette pièce, capitale dans l'histoire des Unités, qui décida les Classiques aux premières concessions, et les amena à reconnaître que l'absence d'unité de lieu n'était pas un défaut et pouvait être une qualité. « Il ne faut point, écrivait l'un d'eux en 1818,
Révolution, travaillaient pour les théâtres secondaires, n'avaient pas brisé avec moins de facilité que Schiller et Shakspeare les vieilles chaînes classiques de ce Grec ingénieux, dont les neuf dixièmes des spectateurs ignoraient profondément l'existence ; et les autres, quand ils allaient à l'Ambigu ou à la Gaîté, n'emportaient pas ses œuvres dans leurs poches.
Précurseur du drame romantique par son dédain des règles consacrées, par les hardiesses déjà anciennes de sa composition, par la vérité de sa mise en scène et le luxe de ses décors, le mélodrame populaire l'était aussi par le mélange du tragique et du comique. Après avoir constaté dans sa Préface que les directeurs des petits spectacles divisaient en deux parties bien tranchées les jouissances de leur public, et qu'ils lui donnaient d'abord deux heures de plaisir sérieux, puis une heure de plaisir folâtre, Victor Hugo ajoutait : « Que ferait le drame romantique? Il broierait et mêlerait artistement ces deux espèces de plaisir. Il ferait passer à chaque instant l'auditoire du
chicaner l'auteur sur la violation de l'unité de lieu, dont il a fait
la source de l'intérêt qui règne dans son ouvrage. Voulant repré senter une jeune fille dont l'acte héroïque se manifeste par l'entreprise d'un très long voyage, il a dû mettre une grande étendue de pays sous les yeux du spectateur : le terrain était ici la base du sujet. Toutefois, on ne saurait engager les auteurs à suivre cet exemple. Trop fréquent, il serait destructif des beautés de notre scène, qui brille entre toutes par la stricte observance des règles les plus difficiles. » La Fille de l'Exilé, de Pixérécourt, fut pour la destruction des unités ce qu'avait été la Sophonisbe de Mairet pour leur établissement. Les deux préfaces sont également curieuses.
SOUS LA RESTAURATION
sérieux au rire, des excitations bouffonnes aux émotions déchirantes, du grave au doux, du plaisant au sévère. Car le drame, c'est le grotesque avec le sublime, l'âme sous le corps, c'est une tragédie sous une comédie. Ne voit-on pas que, vous reposant ainsi d'une impression par une autre, aiguisant tour à tour le tragique sur le comique, le gai sur le terrible, s'associant même au besoin les fascinations de l'opéra, ces représentations, tout en n'offrant qu'une pièce, en vaudraient bien d'autres? La scène romantique ferait un mets piquant, varié, savoureux, de ce qui, sur le théâtre classique, est une médecine divisée en deux pilules. » Sur le théâtre classique, c'est possible, mais non sur les théâtres des boulevards ; et ce qu'allait tenter le drame romantique, le mélodrame populaire le faisait depuis longtemps ; les fascinations mêmes de l'opéra ne lui étaient pas étrangères. Pour constater le mélange, ou, plus exactement, la juxtaposition, imaginée par lui d'abord, du comique et du tragique, ne suffit-il pas de rappeler la présence dans la même pièce des traîtres et des niais ? La Femme à deux maris ne montre-t elle pas à côté l'un de l'autre le joyeux caporal Bataille et l'abominable Fritz? Dans F Homme à trois visages, le grotesque Carcagno ne se rencontre-t-il pas avec le tragique Orsano? Le plus émouvant peut-être des mélodrames de Pixérécourt, le Chien de Montargis, ne commence-t-il pas par des scènes comiques? Il ne serait que trop facile de multiplier ces exemples.
A ces audaces déjà vieilles d'autres venaient s'ajou-
jouter vers 1824, qu'on devait à un choix nouveau des sujets. Le besoin de rajeunir un genre épuise par trente ans de triomphes, le désir de ranimer la curiosité une peu lasse, et la très légitime envie de mettre à profit les grandes œuvres récemment traduites des théâtres étrangers stimulaient alors auteurs et directeurs. A T Ambigu, à laGaîtéet à la Porte-Saint-Martin il n'y a pas moins d'activité et de variété que sur Jes scènes à vaudevilles. Sans doute, on joue bien encore de gros mélos à fracas, tirés des romans d'Anne Radclifle ou de M me Cottin, et bâtis d'après les vieilles formules ; on représente bien toujours des histoires extraordinaires, où il y a des bandits et des victimes, des demoiselles pâles comme la mort et des jeunes hommes vaillants comme des lions, des amours sans intérêt ni motifs, des parties carrées de deux coupables et de deux innocents, des fantômes, des souterrains, des éboulements de murailles en carton, des repas empoisonnés, des duels, des coups de fusil, <les poignards et des dagues, des lanternes sourdes, des croix, des lettres sans adresse, et des lieux communs déclamés en style ampoulé ; mais les Parisiens commencent à ne plus avoir les soubresauts dont les •ont si longtemps agités ces infortunes imaginaires. Ils réclament du possible, du naturel, des intrigues vraisemblables, des caractères vrais, une peinture des mœurs actuelles, et des tableaux pris dans la société. Ce n'est plus au fond de châteaux mystérieux et lointains, asile obligé des grands malheurs et des forfaits énormes, que l'action se déroule, mais dans des hôtels
SOUS LA RESTAURATION
modernes, dans desimpies maisons parisiennes. Les scélérats et les coquines ne sont plus des personnages quelconques, venus on ne sait d'où, vivant on ne sait à quelle époque, et sans papiers d'identité ; ce sont des gens dont la position sociale est très déterminée, et dont la police connaît le casier judiciaire : des hommes de la Restauration, en frac ou en hourgeron, des femmes en robe de soie ou en jupon d'indienne. Et ce n'est plus à cause seulement de leurs exploits ténébreux que le public s'intéresse à tous ces brigands ; c'est aussi parce qu'à ce moment-là même le gouvernement et les Chambres, les économistes et les littérateurs discutent sur le sort des forçats, sur le régime des prisons et sur la peine de mort. Voilà pourquoi, entre 1825 et 1830, tant de galériens ensanglantent les scènes des boulevards, pourquoi ils font couler tant de larmes des yeux et sortir des poches tant de mouchoirs, en déclamant le Dernier Jour d'un condamné (1).
Quelques-uns de ces forçats sont des personnages réels : ils s'appellent Cartouche ou Mandrin. Car, si le mélodrame est devenu social, il est resté historique. Alexandre Dumas avait raison de dire, dans la préface de Henri III, qu'il n'était pas l'inventeur du genre où il s'essayait, mais il avait tort de réserver à Victor Hugo, Mérimée et Vitet l'honneur de cette fondation. Lorsque furent publiés les Etats deBlois et les Barricades, le Théâtre de Clara Gazul et Cromwcll, il y
(1) Le livre de Victor Hugo fut eu effet mis eu drame, et même parodié aux Variétés, en mai 1829.
avait près de trente ans qu'à l'imitation de Dubelloy et de Guibert, mais avec des procédés très différents, les fournisseurs habituels des scènes populaires mettaient à contribution les annales modernes de tous les empires, surtout de la France ; et les Henri II, III et
IV, les Marguerite d'Anjou, les Pierre le Grand, les Jean sans Peur, les Eustache de Saint-Pierre, les Charles le Téméraire, les Charles VII, les Jeanne d'Arc, les Louis XI et les Marie Stuart (1), avaient précédé sur les boulevards les Charles VII, les Jeanne d'Arc, les Louis XI, les Marie Stuart et les Henri III de la Comédie-Française et de l'Odéon (2). Sans doute, en feuilletant les siècles et en interrogeant les vieilles chroniques, l'art grossier des Pixérécourt et des Cuvelier avait très imparfaitement reproduit la réalité des mœurs et des caractères, et mal su « restaurer ce que les annalistes ont tronqué, harmoniser ce qu'ils ont dépouillé, deviner leurs omissions et les réparer, combler leurs lacunes par des imaginations ayant la couleur du temps, grouper ce qu'ils ont laissé épars, rétablir le jeu des fils de la Providence sous les marionnettes humaines, revêtir le tout d'une forme
(1) Titres de mélodrames joués sur les boulevards depuis 1799.