JUILLET
Les théâtres populaires et les journées de Juillet. — Nouvelle transformation du mélodrame. — Les Jésuites, Napoléon et le due de Reichstadt sur les boulevards. — L'Empereur, au Cirque- Olympique. — De la liberté des spectacles. — Réouverture des théâtres Molière et Montansicr. — Le Palais-Royal. — Inauguration des théâtres Saint -Antoine, Tivoli, du Panthéon et des Folies-Dramatiques.
Vers la fin de la Restauration, dans le même temps où des brochures, des journaux, des discours de députés et une pétition fameuse déclamaient contre l'invasion des Romantiques, « ces nouveaux Béotiens venus pour inonder la nouvelle Athènes (1) », des brochures, des journaux et des discours de députés déclamaient contre l'émancipation des petits théâtres, ces barbares chaque jour plus nombreux et plus envahisseurs.
« Le drame, disaient les uns, menace de mort la
(1) Discours de M. Méchin à la Chambre des Députés (juin, 1829).
tragédie et la comédie ; moins préoccupé d'élever lame, d'intéresser le cœur et d'occuper l'esprit que d'éblouir les yeux par des moyens matériels, par le fracas des décorations et par l'éclat du spectacle, ce rival ignoble ruine une des plus glorieuses institutions de la royauté (1). » — «Le mélodrame, disaient les autres, et toutes les pièces sans nom jouées sur les scènes infimes outragent la morale, insultent le bon sens et le bon goût, écorchent la langue, confondent tous les genres, et d'un art sublime font un vil métier (2). » Et alors, ceux-ci, évoquant Louis XIV et brandissant l'ordonnance de 1680, demandaient que le drame fût expulsé de la Comédie-Française et exilé sur les boulevards ; ceux-là, évoquant Napoléon et le décret de 1807,demandaient la réduction du nombre des spectacles secondaires et un classement rigoureux de leurs genres (3).
(1) Pétition de MM. Arnault, Lemcrcicr, Viennct, Jouy, Andrieux, Jay, O. Leroy.
(2j « Tous les genres devenant la propriété de tous les théâtres, nous n'aurons bientôt plus ni littérature nationale, ni comédiens spéciaux ; la confusion des genres amènera une médiocrité universelle. » (Discours de M. Viennct a la Chambre des Députes.)
(3) Les théâtres secondaires devraient être réduits à six. Celui de Madame aurait le privilège de la comédie de genre et des petites pièces de mœurs en un acte, mêlées de chant ; le Vaudeville exploiterait le vaudeville proprement dit, les sujets anecdotiques, les pièces de galerie, les parodies et les arlequinades. Les Variétés joueraient des pièces grivoises, des farces et des parades ; la Porte- Saint-Martin aurait le privilège exclusif du mélodrame historique, héroïque et bourgeois ; l'Ambigu jouerait des pantomimes-féeries à la manière anglaise, avec des prologues à deux ou trois acteurs
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Qu'on suppose les deux pétitions pareillement bien accueillies : les jeunes poètes de l'école nouvelle ne pouvaient plus pénétrer dans la maison de Molière, et risquaient de trouver closes les portes ou encombrées les scènes des rares théâtres conservés sur les boulevards. Heureusement qu'invité à être à la fois Louis XIV et Napoléon, Charles X préféra rester luimême. Aux défenseurs de la Melpomène classique (style de la pétition) il répondit qu'il ne pouvait rien, n'ayant, comme tous les Français, que sa place au parterre ; et aux ennemis de la Melpomène populaire (style de journaliste-littérateur) il répliqua en prolongeant ou en étendant les privilèges déjà concédés (1).
Somme toute, depuis quinze années les petits théâtres avaient la vie facile et bonne. Après Louis XIV, qui exilait les Italiens, accouplait de force deux troupes ennemies, chassait celle de Molière du Palais- Royal et la Comédie-Française de l'hôtel Guénégaud ; après Louis XV,persécuteur des forains, et Napoléon, dont les décrets passèrent â certains jours sur les boulevards comme des ouragans dévastateurs, Louis XVIII et Charles X semblent des rois très bienfaisants. Ils rouvrent les salles fermées par l'Empereur, autorisent, encouragent, patronent les entreprises nouvelles, témoignent de toutes les manières,
parlants ; le Cirque-Olympique jouerait des pièces équestres et des tableaux militaires. )) Du marasme dramatique, par M. Merle.
(1) C'est ce que constatent avec amertume M. Vienne! et M. Merle. « Hélas ! dit ce dernier, notre projet est inexécutable dans ce moment, où la plupart des théâtres viennent d'obtenir des prolongations de privilèges. »
par des souscriptions, des ordres de représentations et les visites fréquentes de la famille royale, leur sympathie pour les petits comme pour les grands, pour les enfants de M. Comte et les chevaux de Franconi, comme pour les comédiens ordinaires de S. A. R. Madame la duchesse de Berry.
Aussi, les théâtres des boulevards restèrent-ils assez indifférents aux premières manifestations révolutionnaires. Le 27 juillet, tous étaient ouverts, éclairés et pleins. On riait fort au Vaudeville, qui parodiait Hernani, tandis que, tout à côté, en face du passage Delorme, se dressait la première barricade. Les Variétés régalaient le public de Brioches à la mode, tandis qu'à quelques pas, place de la Bourse, on brûlait un corps de garde. Dans la Chatte blanche, aux Nouveautés, des clowns anglais divertissaient les spectateurs par leurs sauts périlleux et leurs travestissements, tandis qu'une femme tombait devant le péristyle, frappée d'une balle. Ce n'est qu'assez tard dans la soirée qu'Etienne Arago put faire évacuer les salles de spectacles ; et cette fermeture eut une influence énorme sur le mouvement du lendemain. « Les théâtres fermés, c'était le drapeau noir sur Paris (1). »
Comme la prise de la Bastille et le 9 Thermidor, comme le 19 Brumaire et le sacre de l'Empereur, comme le retour des Bourbons et le départ des alliés, la Révolution de Juillet devait avoir sur les boulevards
(1) Paroles du directeur du Vaudeville, rapportées par A. Dumas. V. Mémoires, t. VI, ch. cxlv.
ses panégyristes dramatiques. Quelques jours sufrent, en effet, pour inonder toutes les scènes d'hymnes et d'à-propos donnés en l'honneur des héros et au profit des victimes (1). La Barricade, de la Porte- Saint-Martin, montre la Révolution dans la rue, et l'Apropos patriotique, des Nouveautés, l'introduit dans une maison. 27, 28 et 29 Juillet, œuvre d'Étienne Arago, très pressé de produire sur la scène du Vaudeville, qu'il dirigeait, les événements dont il avait été un des principaux acteurs, offrent un tout mieux composé avec des scènes à peu près liées. Dans cet épisodique tableau des grandes journées, on voyait les rues dépavées, hérissées de barricades, et tout Paris devenu un champ de bataille. Les ouvriers, à la lecture des fatales ordonnances, échangent leurs outils contre des armes, et les élèves de l'École polytechnique les conduisent à la conquête de la liberté. Un jésuite, hier triomphant parce qu'il croyait son parti le plus ort, s'enfuit aux premiers coups de fusil et se cache dans un tonneau, dont les insurgés se servent pour consolider une barricade, et d'où il s'échappe en criant: <t Vive la liberté ! Vive à jamais le gouvernement provisoire I » Les Variétés, qui restent fidèles à leurs habitudes et préfèrent le franc rire aux effets mélodramatiques, ramènent la gaieté avec M. de la Jobardière, type consacré. C'est un nouvel Épiménide, qui
(1) Mine inépuisable pour ceux qui ont écrit l'histoire par le théâtre. M. T. Muret y a trouvé de curieuses citations ; mais il s'en faut que tous les cartons de tous les théâtres des boulevards aient été vidés.
a dormi trois jours et croit avoir dormi trois siècles, tant les changements survenus étonnent son réveil. Il appelle son frotteur, qui arrive avec des pistolets à la ceinture et lui raconte les événements dont il a été le héros. Il demande son médecin, et le reconnaît avec peine sous un uniforme d'officier de la garde nationale. A sa fille, qui paraît avec une écharpe tricolore, il ne refusera plus un jeune étudiant en droit, nommé capitaine la veille, et décoré de la croix pour sa belle conduite pendant la bataille.
Après la comédie, voici la satire. La Foire aux places, c'est la scène du Vaudeville, et c'est aussi le salon d'un ministre. Là se presse une foule d'originaux, hôtes ordinaires de pareils lieux. Aujourd'hui, ceux qu'on y rencontre surtout* sont des hommes qui, cachés dans leurs caves pendant le combat, viennent d'en sortir pour se vanter d'avoir décidé la victoire. Le plus coupable et le plus audacieux est un intrigant de province, qui s'attribue impudemment la belle action d'un brave, mort en s'emparant d'un canon. Mais, au moment de frustrer la famille de la récompense méritée, il est reconnu par le nouveau secrétaire général, qui a fait route avec lui dans la même diligence. Tout cela est assaisonné de vifs couplets contre le ministère, accusé de faiblesse et de précipitation.
C'est que, par ces premiers beaux jours de la Révolution triomphante, la «liberté n'est pas moins grande sur les théâtres que dans la rue. Naguère, on avait trop de maîtres : le roi d'abord, et les princes qui se mêlaient volontiers des affaires dramatiques, en-
suite la duchesse de Berry, dont c'était la principale occupation , et les gentilshommes de la chambre, très entichés de cette prérogative, et le ministre de l'intérieur, et la maison du roi, et la direction des Beaux-Arts, et l'intendant des plaisirs menus, et le préfet de police pour sa partie, et la Censure, brochant sur le tout. Maintenant, il n'y a plus ni censure préalable, ni bureaux intermédiaires, ni inspecteurs, plus de commissaires, pas même de surintendant des spectacles ; et tous les directeurs mettent à profit la lenteur forcée du petit cénacle appelé à débrouiller le chaos des anciennes ordonnances et à élaborer de nouveaux règlements dramatiques. On reprend les pièces célèbres de la République, Charles IX, Robert, chef de brigands, l'Honnête Criminel et les Victimescloitrées qui, pendant plusieurs semaines, attirèrent tout Paris à la Portc-Saint-Martin. Même, on risque sur la scène quelques uns des acteurs de la grande époque. Qui aurait pu supposer, trois mois auparavant, qu'on allait jouer un mélodrame intitulé Robespierre ? Que la pièce fût mal bâtie, avec des personnages qui ne sont pas à leur plan et se tiennent à peine debout, cela ne tirait pas à conséquence : on en avait vu bien d'autres, et de pires, sur les boulevards ; que les événements fussent falsifiés, cela non plus n'était pas bien grave : en ces lieux, et ailleurs, les écrivains dramatiques prenaient alors avec l'histoire de si étranges libertés î Mais une chose nouvelle et surprenante était l'exhibition de M me Tallien et de M. de Loizerollesqui vivaient encore, et purent se regarder agir et s'en-
tendre parler. Pour prêter impunément au fils d'une des victimes de la Terreur des actes et des sentiments qui lui avaient toujours été étrangers, et pour raconter au public des boulevards l'ancienne histoire de celle qui s'appelait alors la princesse de Chimay, il fallait jouir, on en conviendra, d'une liberté sans limites. C'est de là que viendront tout à l'heure le péril et la répression.
En même temps que ressuscitaient les hommes et le répertoire de la Révolution, dans tous les théâtres s'ouvraient les cartons remplis depuis trente ans par les rigueurs impériales et royales. La défunte Censure apparut alors semblable à ces marâtres avares qui font le désespoir des enfants, mais leur laissent un bel héritage. Comme les ombres des morts évoqués par Ulysse, remontèrent au jour de la rampe des jeunes hommes sacrifiés pour avoir prononcé trop haut le mot de liberté, des guerriers aux armes sanglantes qui avaient chanté les victoires de la République et de l'Empire, de tendres vierges enfermées de force dans des couvents, et des religieux en foule. Il y en avait de toutes les couleurs, des bénédictins, des franciscains, des dominicains, des capucins, des jésuites surtout. A son tour, Napoléon parut, entouré des hommes héroïques qui étaient morts dans les temps glorieux. Et une grande allégresse saisit tous les directeurs. Il était enfin trouvé, le remède au marasme dont on disait le théâtre depuis si longtemps consumé. Pour rajeunir la scène et ranimer la curiosité, il allait suffire de substituer aux personnages usés du mélodrame impérissable,
au chevalier qu'on acclame, au niais dont on rit, au traître qu'on hue, des types tout nouveaux, interdits la veille : l'Empereur, les moines, les jésuites . Les voleurs rentrent dans leur repaire, les brigands dans leurs forets et les galériens dans leurs bagnes. Place aux jésuites ! Ce sont eux désormais les traîtres. Voici tout justement un roman de Victor Ducange, les Trois Filles de la veuve , qui offre à l'exploitation dramatique des trésors, aussitôt pillés (1). Quel monstre que ce Judacin, qui donne à une prude dévote de l'amour sans scandale et du plaisir sans peur, qui déshonore une des nièces de sa maîtresse, cherche à séduire l'autre, fait emprisonner leur mère et dépouille les unes et les autres de leur fortune I C'est maintenant un emploi du répertoire que celui de jésuite, et l'amusante scène de l'acteur Lafon, venant demander à Alexandre Dumas un rôle de chevalier français, dut souvent se reproduire chez les directeurs de l'Ambigu et delà Gaîté (2). Les bons traîtres d'hier font les bons jésuites d'aujourd'hui.
Bien moins redoutables, simplement comiques, sont les dominicains, les franciscains, Jes capucins, héritiers des Gilles, des Arlequins, des Janotset des niais. Ceux-là ne sont que paresseux, gourmands et libidineux. Tel, Fra Ambrosio, habitué des maisons suspectes, surpris entre deux jolies femmes par un disci-
(1) Le Jésuite, à la Gaîté ; le &r gréganiste, au Vaudeville. Cf. la Contre-lettre, aux Nouveautés, et le Jésuite retourné, aux Variétés.
(2) Souvenirs dramatiques : mon Odyssée à la Comédie-Française.
pie de Saint-Ignace (1) ; et tel, le capucin Coupechou, qui, marié secrètement, introduit dans son couvent sa légitime épouse, cachée au milieu d'une hottéc de fleurs (2). L'imprudent î II est suivi par Voltaire, qui, n'étant plus à l'index, peut reparaître sur les théâtres, dans les pièces à galerie, et qui est le héros de cette amusante comédie. Sa voiture s'étant un jour brisée sur la route de Ferncy, à la porte d'une capucinière, il est fort bien reçu par les bons Pères, qui le trouvent aimable et spirituel, tentent de le retenir et de lui faire prendre la robe. On voit d'ici le philosophe trèsamusé,ne répondant ni oui ni non(3),et profitant de cet accueil pour fureter partout et faire bavarder ses hôtes. Il en apprend de belles par le frère gardien ! Dans cette nouvelle abbaye de Thélème on ne dort jamais mieux qu'aux heures où sonnent les matines, et l'on ne mange jamais plus qu'en temps d'abstinence. Superbe est l'occasion pour l'apôtre de la tolérance ; et Voltaire ne la laisse point échapper. Il détourne un jeune novice de prononcer ses vœux, convertit un fanatique qui refuse de marier son fils à une protestante, et lui montre que les moines se livrent à tous les plaisirs qu'ils proscrivent chez les mondains.
(1 Fret Ambrosio, comédie de Scribe, jouée au Gymnase. Les sifflets du public, remplaçant la Censure supprimée, firent justice de cette pièce immorale.
(2) Voltaire chez les Capucins, comédie en un acte, mêlée de couplets, aux Variétés.
(3) Voir les Stances à Saur in. Vol taire ayant obtenu pour les Capucins de Gex une pension de six cents francs, fut nommé fils spirituel de saint François et père temporel des Capucins.
Il les surprend, en effet, dans des occupations peu dévotes, et on le jette dans un In pace. Il y serait encore sans l'intervention de l'archevêque de Besançon, qui vient fort à propos le tirer de cette mauvaise affaire et le rendre à la liberté.
Sur les scènes affranchies, où Voltaire représente les idées nouvelles, la Révolution victorieuse et la libre pensée reconquise, Napoléon incarne la patrie et la gloire. Celui-là est désormais le vrai dieu, dont tous les directeurs de théâtres sont les prêtres (1). Sans rancune, oublieux des persécutions subies sous l'Empire, ils évoquent à l'envi la grande figure ; et ce sont les pièces des boulevards, bien plus que les chansons de Béranger ou Y Histoire du Consulat et de l'Empire, qui raniment parmi le peuple les souvenirs d'où sortira le coup d'Etat de Décembre. Il n'est pas un événement important, une scène secondaire, une anecdocte de la vie privée de Bonaparte et de Napoléon, qui ne soit, dès 1830, célébré tout le long des boulevards (2). C'est là surtout que vont s'inspirer et s'ap-
(1) S'il faut eu croire A. Dumas (Mémoires, t. VII, ch. clxii) c'est Harel, directeur de l'Odéon, qui aurait eu, le premier, l'idée de metu-e Napoléon sur la scène. C'est une des innombrables histoires inventées par l'auteur des Mémoires. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que Harel arriva bon dernier. Le Xapoléon d'A. Dumas ne fut joué qu'en 1831 .
(2) Il est curieux de constater qu'on apporte dans ces représentations un extrême souci, nouveau alors, de l'exactitude. Le directeur de l'Ambigu entre en rapports avec Marchand, valet de chambre de l'Empereur, pour prendre chez lui le dessin du petit chapeau, et les mesures de la redingote grise, dont il a grand peine à assortir l'étoffe et la nuance. Le directeur de la Porte-
provisionner les fabricants d'images populaires. Aux Nouveautés, c'est V Ecole de Brienne, où l'on voit deux maîtres se disputer le jeune Bonaparte, pour en faire, celui-ci un professeur et celui-là un évêquc. Au Vaudeville, c'est le Lieutenant d'artillerie, vivant à Valence et scandalisant par son exaltation démocratique des gentilsâtres entêtés de leurs parchemins, des abbés coquets qui dansent la gavotte, et des colonels qui font de la tapisserie. Aux Variétés, c'est la Redingote grise, avec l'histoire dramatique du comte de Hatsfeld et l'anecdote amusante du factionnaire endormi. A l'Ambigu, c'est Toulon et le boulet qui couvre de poussière Junot écrivant sous la dictée de Bonaparte ; Montereau et le conscrit qui barre le passage à l'Empereur ; Fontainebleau et la scène des adieux ; la place Vendôme et l'apothéose. A la Porte- Saint-Martin, c'est Schœnbrûnn et la tentative de Staps, mais c'est surtout Sainte-Hélène et la mort. Le convoi s'avance vers la fontaine des Saules, au milieu du brouillard et sous un ciel qui pleure. Mais tout à coup l'horizon s'éclaire, une colonne de bronze perce les nuages, et l'aigle de la Grande Armée plane, por-
Saint-Martin, ayant montré moins de scrupules archéologiques, est vivement rappelé à l'ordre par un soldat de Wagram. « Mon Empereur, lui écrit ce vieux brave, ne portait pas la redingote grise à Schœnbrûnn : il faisait trop chaud. La ligne et la garde n'avaient pas alors la tenue d'hiver, mais le pantalon de toile... Pourquoi l'acteur qui joue Napoléon (c'était Gobert, le seul qui eût à peu près le physique de l'emploi) a-t-il toujours les mains derrière le dos? L'Empereur les tenait ainsi quand il causait ; mais quand il réfléchissait, il les croisait sur sa poitrine. )>
tant dans son bec une flamme tricolore sur laquelle est inscrite cette date : 1831. C'est l'époque promise pour l'acte de justice qui rendra une patrie aux mânes du héros... Et tous les spectateurs en délire de crier : a Oui, oui, il l'aura !» — A la Gaîté, voici Napoléon en Paradis, et le Cocher de Napoléon, Pierre Landau, retiré à Lentz, misérable, et secouru par le duc de Reichstadt. C'est comme exécuteur testamentaire de son père, et chargé d'une somme de dix mille écus, qu'apparaît pour la première fois sur une scène parisienne celui qu'Eugène Sue, quelques semaines plus tard, allait évoquer sous le titre de le Fils de ï homme, et Virginie Déjazet représenter sous les traits d'un pale adolescent triste. Il n'est assurément pas un aiglon, ce jeune séminariste abruti qui, à peine ému par la lecture d'un poème sur Napoléon, par la vue du portrait et des cheveux du mort, congédie des Français, venus à lui à travers mille dangers, en leur disant : « Je vais à la chapelle prier pour mon père. »
Dans la revue de la Gaîté, Napoléon en paradis, tous les Napoléons des boulevards comparaissaient tour à tour devant un vieux grognard, qui les reconnaissait plus ou moins. C'était comme une distribution de prix, où la couronne d'or revenait de droit au Cirque- Olympique, doublement méritant.
C'est lui qui, avec le Passage du mont Saint-Bernard, avait, au lendemain de la révolution de Juillet, donné l'exemple aux autres théâtres ; et, seul, il offrait aux spectateurs la plus complète illusion
possible de la réalité. N'avait-il pas, en effet, et depuis longtemps, le privilège des tableaux militaires ? La forme de la salle, à la fois piste et scène, et les moyens d'action dont il disposait ne lui permettaientils pas démontrer l'Empereur tel qu'on voulait le voir, l'Empereur homme de guerre, à cheval, à la tête de ses troupes, au milieu delà bataille? Ailleurs, on reproduisait certaines circonstances de sa vie, intéressantes sans doute, mais simples, et dépourvues du prestige qui les rehausse. Au Cirque, point n'était besoin que l'imagination se mît en frais : il } T avait de la réalité dans les faits, du naturel dans leur accomplissement. La ressemblance des choses extérieures, exactement reproduites avec un soin, une prodigalité, un luxe sans exemple encore, aidait singulièrement à celle du personnage qu'on cherchait à ressusciter. Dans le Passage du mont Saint-Bernard, c'était l'armée tout entière qui défilait en chantant la Marseillaise, avec Bonaparte à sa tète, et des canons, des chevaux, des mulets, des chiens, portant sur le dos des enfants engourdis par le froid, et des religieux de l'hospice, pansant les blessés. L'effet, paraît-il, était prodigieux. « A la vue de tant d'objets rappelant de si grandes choses, le cœur palpitait, tous les sens étaient agités ; une émotion profonde saisissait les spectateurs. » Ce fut bien mieux encore quand le Cirque-Olympique, après avoir laissé les autres théâtres raconter tel ou tel épisode, mit en scène, dans la pièce en dix-huit tableaux intitulée l'Empereur, la vie tout entière de Napoléon. C'est, en cette année 1830, la plus sérieuse
manifestation de la napoléonite aiguë dont les Français étaient alors atteints.
Voici d'abord le Luxembourg, où Ton se prépare à recevoir Bonaparte, qui rapporte le traité de Campo- Formio. L'enthousiasme que soulève le général victorieux excite la jalousie des Directeurs, qui, après avoir discuté son arrestation, décident de l'éloigner. Bonaparte accepte le commandement de l'armée d'Egypte ; et le second tableau nous transporte à Toulon. Tout indique le prochain départ de la flotte : des troupes, des matelots, du peuple traversent le théâtre. Bonaparte paraît à son tour, suivi de son état-major, harangue Tannée, la fait défiler et s'embarque avec elle. Un changement de décor, et les Français arrivent en Egypte, pénètrent dans l'intérieur de la grande pyramide, où Bonaparte annonce à tous les Turcs agenouillés qu'il vient, non pour détruire leur religion, mais pour briser l'ambition des Mameloucks. Un nouveau tableau montre le camp français : on bat le rappel, les troupes prennent les armes, le général en chef déclame sa phrase fameuse, et la bataille des Pyramides termine le premier acte.
Au second, voici la rue Saint-Nicaise. Des conspirateurs, embusqués près d'un fiacre et d'une charrette, disposent la machine infernale et s'assurent que la mèche est bon état. Escortée par un peleton de grenadiers à cheval, la voiture du Premier Consul traverse le théâtre ; la machine saute, une maison brûle, des soldats tombent blessés... Un changement à vue, et nous sommes dans le vestibule de l'Opéra. A
<lc bons bourgeois, qui prennent leurs billets, un commissaire apprend l'attentat ; mais Bonaparte arrive, et tandis qu'il entre dans la salle au milieu des acclamamations, on entoure le cocher qui, par son adresse, a sauvé les jours de son maître, et on le porte en triomphe. — Le dernier tableau de ce second acte représentait la cérémonie du sacre, avec tous les dignitaires, toutes les dames en grand costume, le Pape, l'Empereur et l'Impératrice.
Le troisième acte se passe tour à tour à Madrid, à Compiègne et à Moscou. A Madrid, le peuple, soulevé par le grand Inquisiteur, se rue sur les Français : la bataille s'engage, et les Espagnols sont vaincus. — A Compiègne, Napoléon attend Marie-Louise, mais c'est Joséphine qui arrive d'abord : scène de larmes, évanouissement. Le canon tonne ; la nouvelle impératrice fait son entrée. — A Moscou, c'est la défilé de la Grande Armée et l'incendie.
Au quatrième acte, ce sont d'abord le passage de la Bérésina, reproduit d'après le tableau de Langlois, et la bataille de Montmirail. Dans une chaumière, où il a fixé son bivouac, l'Empereur médite, consulte une carte, établit son plan, et donne le signal de la bataille. — Nous le revoyons vaincu dans la cour du château de Fontainebleau. Un général vient annoncer que Marmont a capitulé et que le Sénat a voté la déchéance. Les soldats entrent ; l'exaltation est à son comble. Des cris de : « Vive l'Empereur ! A bas les alliés ! » se font entendre. Napoléon fait ses adieux et embrasse l'aigle.
Le vaisseau Northumberland se dirige vers Sainte-
Hélène, et l'horizon marche sous les yeux des spectateurs. Debout sur le pont, l'Empereur contemple les rochers de sa prison, et, au moment de débarquer, proteste c ontre la félonie du gouvernement anglais auquel il s'est volontairement rendu. — Le deuxième tableau représente la chambre à coucher de Longwood. C'est le 6 mai au matin. Étendu sur son lit aux rideaux fermés, Napoléon attend la mort. Bertrand vient de chasser Hudson Lowe, et il introduit tous les serviteurs. Alors, d'une voix faible, le grand vaincu parle pour la dernière fois : il prononce les noms de Desaix, Kléber, articule à peine, en les séparant, ces trois mots : France... tète... armée, et expire. — Le convoi et l'enterrement à la vallée de Slam, au pied du saule et près de la fontaine où l'Empereur aimait à se reposer, est suivi de l'apothéose, cérémonie simple et sublime. « A ce moment, dit un contemporain, la surprise du public est telle, qu'un long silence se fait ; puis, c'est une explosion d'enthousiasme, qui se manifeste par une sorte de délire formidable. Jamais le mot apothéose ne fut d'une expression plus exacte, puisqu'il définit la cérémonie à l'aide de laquelle les anciens Romains déifiaient leurs empereurs. »
Salut, ô Napoléon, ta divinité est fondée. On pourra te célébrer comme grand homme de guerre, grand administrateur, grand écrivain, grand amoureux, et bon bourgeois ; mais jamais personne ne fera pour ta gloire autant que les théâtres des boulevards, surtout que le Cirque-Olympique. « C'est là, dira Th. Gautier, que s'ébauche la grande épopée de l'Empereur qui, aux
mains de l'Homère de l'avenir, deviendra un poème aussi supérieur à Y Iliade que Napoléon lui-même est supérieur à Achille ; là, se conserve la tradition de la Grande Armée : l'uniforme, l'attitude de tous ces vieux soldats, tout est reproduit fidèlement. Le Cirque les a , suivis dans tous leurs triomphes, comme un ami pieux ; il les a consolés dans leurs revers, ou plutôt il n'a jamais voulu convenir qu'ils aient été battus ;il a jonché de tant de lauriers la route blanche qui mène de Moscou à la Bérésina, que l'on n'a plus vu les cadavres ; tout au plus, quelque vieux grenadier, se relevant à demi sous sa couche de neige et défendant, à l aide de son chien qui ne l'abandonne pas, son aigle enfouie et son drapeau en haillons contreune vingtaine de Cosaques. Bon et brave Cirque, où l'on cultive encore ces honnêtes rimes, gloire et victoire, guerriers et lauriers, que Ton a tant reprochées au Vaudeville, et que, toi seul, tu avais le droit de chanter avec tes tambours, tes fifres, tes ophicléides, tes pétards et tes boîtes d'artifice. Si nous étions gouvernement, nous accorderions au Cirque une subvention de trois ou quatre millions, et nous lui donnerions pour directeur Chateaubriand, Lamartine ou Victor Hugo ; pour décorateurs, nous prendrions Ingres, Delacroix, Decamps, Jules Dupré ; nous forcerions Rossini à écrire des marches militaires et des ouvertures, et, sur une scène sept ou huit fois grande comme celle qui existe aujourd'hui, nous ferions exécuter de gigantesques épopées nationales (1). »
(1) Histoire de lart dramatique.
Tout en usant, comme on voit, de la liberté provisoire que leur laissaient les lenteurs d'une Commission très embarrassée dans sa tache, les théâtres des boulevards travaillaient à assurer le lendemain. Menacés de nouveau par les partisans des anciens privilèges, entêtés adversaires que la moindre crise rappelait sous les armes (1), ils tentaient par tous les moyens d'influer sur les décisions des Commissaires, assaillis de brochures, comme jadis de pétitions l'Assemblée nationale (2;.
C'est bien, en effet, la campagne de 1790 qui recommence, toute semblable, et ce sont les arguments des La Harpe, Ducis, Chénier et Sedaine, des Mirabeau, des Robespierre et des Quatremère de Quincy qu'on ressuscite. La situation n'est-elle pas la même ? Aujourd'hui, comme autrefois, c'est au nom de la liberté politique qu'on réclame la liberté dramatique ; seulement, la bataille est plus vive, car on est encore tout animé par le souvenir des journées de Juillet ; et, celte fois, il s'agit, non de conquérir des droits nouveaux, mais de conserver ou de reprendre une indépendance déjà possédée. Les arguments se croisent donc, pressés et pressants, comme, quelques semaines auparavant, s'échangeaient les coups de fusil. Les brochures
(1) Voir Aperçu delà question des théâtres et projet d'un nouveau système, d'pryanisation, par M. Mira, ancien administrateur des Variétés.
(2) C'est le Gymnase, l'ancien théâtre de Madame, un privilégié du gouvernement défunt, qui se montre le plus ardent. Voir Réflexions sur la liberté des théâtres, soumises à MM. les membres de la Commission, par Dormeuil, régisseur du Gymnase.
s'entassent chez les libraires, comme tout à l'heure les pavés dans les rues.
D'un côté, on dit : la multiplicité des spectacles entraîne la ruine de l'art, favorise la paresse du peuple, ruine les entrepreneurs et tous les imprudents attachés à leur fortune, menace d'oubli Corneille, Racine, et Molière, dédaignés du public, et met en péril l'institution des théâtres, qui, étant la propriété commune de tous les citoyens réunis, doit avoir le gouvernement pour protecteur et pour gardien.
Et, des boulevards, on répond : il n'est pas plus sensé de prétendre que la multiplicité des spectacles nuit au progrès de l'art, qu'il ne le serait d'accuser de sa décadence le trop grand nombre des auteurs dramatiques. — Vouloir, sous couleur de combattre la fainéantise, empêcher le peuple d'aller chercher sur les boulevards, après une journée de rude labeur, un divertissement raisonnable et peu coûteux, c'est le pousser vers les cafés et les cabarets, où il dépensera en une heure le gain d'une semaine. — Donner au gouvernement des droits sur les spéculations particulières, défendre à un citoyen d'élever un théâtre parce que cette entreprise le ruinera peut-être, c'est une tyrannie ridicule : autant interdire à un commerçant d'ouvrir un magasin, sous prétexte que les clients ne seront pas aussi nombreux qu'il le pense, et ne l'indemniseront pas de ses frais. — Dénier à quelqu'un le droit de s'associer à un directeur qui lui inspire confiance n'est pas une prétention moins despotique ni moins maladroite. On se plaint que les arts languis-
sent, que le travail manque, que les ouvriers souffrent. Laissez donc chacun s'ingénier à sa guise, s'enrichir ou se ruiner. Que vous importe? De toute façon, la victime de tentatives désastreuses ne pourra vous reprocher de l'avoir contrainte à l'inertie, de lui avoir supprimé l'occasion de sortir de peine et de manifester ses talents. Vous aurez respecté le privilège sacré qu'a tout citoyen de travailler comme et où bon lui semble. — Ne vous mêlez pas davantage des affaires de Corneille et de Racine : ces grands hommes peuvent se passer de protection officielle, et n'ont rien à redouter de la liberté des théâtres ; au contraire. Grâce à la concurrence, la Comédie-Française finira bien par comprendre que, pour attirer le public, il faut confier nos chefs-d'œuvre classiques, non à l'inexpérience des jeunes doublures, mais au talent consacré des chefs de troupe. Le Théâtre-Français, voilà l'institution que vous devez surveiller et protéger ; laissez en paix les autres, sur lesquelles vous'n'avez aucun droit. Ce sont des établissements privés, où des particuliers mettent en commun, à leurs risques et périls, leur argent et leur industrie, et qu'entretiennent librement ceux qui veulent se payer ce genre d'amusement. Il y a là, entre le marchand et l'acheteur, un pacte dans lequel vous n'avez rien à voir. En vérité, quand le pape faisait à Charles-Quint donation du nouveau monde, quand Chardin proposait à Louis XIV de se déclarer propriétaire de tous les biens de son royaume, l'un et l'autre étaient moins voisins du ridicule que ne le serait le nouveau gouvernement, s'il réclamait des droits sur
(les théâtres qui ne lui appartiennent pas. Il n'en a pas plus que sur l'air que nous respirons.
Voici donc qu'au nom de cette liberté, siénergiquement revendiquée, les théâtres des boulevards jouent tout ce qui leur plaît. Soit ! Mais de quel droit alors quelques-uns de leurs directeurs osent-ils protester contre des concurrents qui, en vertu de la même liberté, rouvrent d'anciennes salles ou en inaugurent de nouvelles ? C'était une des conséquences nécessaires de l'affranchissement apporté par la révolution de Juillet. Sous l'Empire, il y avait huit théâtres ; sous la Restauration on en comptait vingt-deux ; encore quelques mois, et le nombre trente sera dépassé. Un ancien acteur de l'Ambigu-Comiquc, Frénoy, n'attend même pas que les nouveaux pouvoirs administratifs soient constitués pour s'installer sur le boulevard du Temple, dans l'ancien Lazzari. Et, successivement, l'on voit renaître ou se fonder le vieux théâtre Molière, dans la rue Quincainpoix, le vieux théâtre Montansier, qui s'appellera désormais théâtre du Palais- Royal, le théâtre de la Porte Saint-Antoine, ceux du nouveau Tivoli, de la Cité, du Panthéon et des Folies-Dramatiques. Il y a de quoi contenter tous les goûts, vider toutes les bourses, divertir tous les quartiers.
Les anciens spectacles de la Foire étaient devenus, en 1789, les spectacles des boulevards ; ils sont maintenant les spectacles de tout Paris.