‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 30 sur 41 · DE JUILLET · texte numérisé non relu

DE JUILLET

La suppression de la Censure et la liberté des spectaeles. — Abus et protestations. — La loi de 1831 — Plaintes des auteurs, et nouveaux abus. — Rétablissement de la Censure. — Comment ellc'cst accueillie sur les boulevards. — Au Palais- Roval, Eslher à Soint-Cyr. — MM. les Examinateurs et les spectacles populaires.

Pendant les premières semaines qui suivirent la révolution de Juillet, tout alla pour le mieux dans le plus libre des pays et sur les scènes affranchies des boulevards. On célébrait les journées glorieuses, on chantait la Marseillaise et la Parisienne, on houspillait les Jésuites et on déifiait le grand Empereur ; mais ces manifestations d'émancipés patriotes et gais n'avaient rien de violent ni d'agressif. Comme en 1790, une pacifique lune de miel éclairait les veillées des théâtres et de la liberté, et la défunte Censure pouvait dormir tranquille. Si elle avait besoin d'être remplacée, le public était là, qui, pour se montrer digne de ses droits reconquis, réprimait avec sévérité les

moindres écarts de ses amuseurs ordinaires. C'est ainsi qu'il sifflait le polisson Frère Ambrosio, chassait du Cirque-Olympique l'infâme Curé Mingrat % et exécutait sans pitié VAbbesse des Ursulines. Tput à l'heure, un juste dégoût le soulèvera en masse contre le Fils de rémigré.

Ils avaient donc raison, semhle-t-il, ceux qui, dès le premier jour, réclamaient la suppression de toutes les entraves dramatiques. « Les pièces données chaque soir sur les boulevards depuis les journées de Juillet prouvent que le gouvernement, l'ordre ni la morale n'ont rien à redouter des jeux de la scène. Les masses sont éclairées et feraient elles-mêmes justice de ce qui pourrait blesser les convenances ou nuire au respect et à la considération de l'autorité (1). » Aussi, était-on en droit d'espérer que la Commission nommée pour élaborer une loi sur les théâtres prendrait comme base de son travail la liberté. Telles étaient, en effet, ses intentions, qu'elle criait à droite et à gauche, un peu partout.

L'année n'était point révolue, que cette pauvre Commission, dont on plaisantait les lenteurs et dont on allait déplorer l'avortement, voyait sa bonne volonté mise à de rudes épreuves, et sa tâche se compliquer cruellement. Avant l'hiver, la lune de miel s'était éteinte, fondue, évanouie ; et les théâtres des boulevards, comme des enfants gâtés, avaient abusé des libertés permises. Trois mois après Juillet, des

(1) Théâtres. Liberté ! Liberté ! par M. Dupiiis-Delcourt.

protestations variées s'élevaient de tous les côtés. Des particuliers, M. de Loizcrolles, la princesse de Chimay, M me de Lavalette se plaignaient que leurs actes étaient dénaturés à la Porte-Saint-Martin et aux Variétés, que leurs visages étaient imités par des acteurs et caricaturés par des figurants. Les personnes pieuses trouvaient scandaleux qu'on exhibât le pape dans un cirque, qu'on dressât un autel sur une piste, et qu'on y fit la parade d'une cérémonie religieuse. N'était-il pas inconvenant aussi d'ouvrir les portes du Paradis sur la scène de la Gaîté et d'y faire entendre aux Parisiens les quolibets grossiers, les plaisanteries grivoises de Saint-Pierre et des anges (1) ? Que penser encore d'un théâtre qui osait insulter Marie- Louise, la traiter d'étrangère, d'Allemande, d'Autrichienne, et lui prêter, dans une entrevue avec Joséphine, des sentiments bas et d'aigres propos (2) ? Et enfin, comme il était bienséant et généreux d'outrager la chambre des pairs et celle des députés, et d'offrir Louis XVIII, représenté sous les traits d'un vieux Cassandre muet, en holocauste à la risée publique (3)!

De pareils abus, et les réclamations qu'ils provoquèrent, ne pouvaient manquer d'émouvoir le nouveau gouvernement. Aussi n'hésita-t-il pas à appuyer la motion de M. de La Rochefoucauld, qui, le 18 janvier 1831 , demandait à la Chambre d'interdire aux directeurs

(1: Napoléon en Paradis.

(2 Au Vaudeville : Une entrevue.

(3) Voir, clans le Napoléon d'Alexandre Dumas, la scène xm de l'acte V.

de mettre, sans autorisation préalable, des personnages vivants sur la scène. — « Vous avez raison, répliqua le ministre de l'intérieur. Interrogée par la liberté, la littérature dramatique a trop souvent répondu par le scandale. Elle est tombée dans une sorte de biographie vivante et de diffamation contemporaine. La société s'est émue, la morale s'est offensée. Les victimes des discordes civiles ont bien le droit de demander quelque répit aux exploitations scéniques, les renommées nationales quelque, respect aux mutilations du drame, le deuil de la veuve et des enfants quelque grâce à l'industrie littéraire. »

Ce répit, ce respect, cette grâce, on aurait pu les obtenir d'un seul coup, et facilement. Pour sauvegarder la morale publique, la générosité du caractère national, la religion du foyer domestique et la sainteté du tombeau, il suffisait de rétablir la Censure. Mais personne n'y songeait alors, ou n'osait le dire. La Charte-Vérité ne venait-elle pas de l'abolir, et tous les Français n'avaient-ils pas le droit de tout publier ? Or, le théâtre étant un moyen de publication, comme la presse, comme la gravure, la liberté dramatique se trouvait garantie parla Charte, comme toutes les autres libertés delà pensée. Rien de préventif ne pouvait donc entraver, et n'entrava l'indépendance des spectacles. On avisa seulement les directeurs qu'étaient interdits « la provocation à toute action qualifiée crime ou délit, les attaques contre le roi et la dignité royale, les offenses envers les Chambres, les souverains étrangers et le culte légalement reconnu, les cris

séditieux, les outrages à la morale publique ou religieuse, la mise en scène d'un individu vivant, ou mort depuis moins de vingt-cinq ans, soit qu'on le nommât, soit qu'on le désignât de façon qu'il pût être reconnu ». Et, pour assurer le respect de cette ordonnance, les manuscrits devaient être déposés quinze jours avant la représentation. Cette première représentation, l'autorité ne l'empêchera d'aucune manière ; mais elle sera officiellement prévenue ; et si des œuvres dangereuses sont livrées à la scène et font tumulte, elle maintiendra Tordre et réclamera au besoin l'appui de l'autorité judiciaire, qui pourra alors suspendre la pièce et livrer les coupables à la Cour d'assises. Le gouvernement veillera pour avertir, la justice interviendra par arrêter le mal.

Prise dans son ensemble, la loi était excellente ; mais les détails en étaient vicieux, et prêtaient à des critiques, aus sitôt présentées avec vivacité. Les uns, les plus intransigeants, ne reconnaissaient pas a l'autorité le droit d'interdire la résurrection des morts, l'apothéose ou l'exécution des vivants. (( Tout ce qui est du domaine de l'histoire, disaientils, doit pouvoir être reproduit sur le théâtre. Tant pis pour les personnes qui n'ont pas mérité d'y occuper une place honorable! En les retraçant telles qu'elles ont été, on donne une bonne leçon à leurs successeurs ; on les contraint à mieux faire. » — Les autres protestaient contre le dépôt des pièces quinze jours à l'avance. C'était une mesure désastreuse pour les théâtres des boulevards, où l'on joue souvent des

œuvres que leur brièveté, leur peu d'importance et l'extrême facilité des auteurs permettent de composer, d'apprendre et de répéter en moins de deux semaines. L'ancienne Censure ne demandait jamais plus de cinq jours pour l'examen et l'autorisation. N'était ce pas d'ailleurs la Censure qu'on rétablissait sous une autre forme, une Censure honteuse d'elle-même, plus louche et plus féroce que l'autre ? Au moins, sous l'Empire et la Restauration, on savait à qui l'on avait affaire ; on connaissait les examinateurs, on pouvait aller les voir, causer avec eux, se défendre. Désormais, ce serait l'arbitraire et le jésuitisme. Sans doute, on n'empêcherait pas la première représentation ; mais le bel avantage, si la pièce est interdite le lendemain, si on retire aux directeurs leur privilège, si on impose aux acteurs des amendes et des peines corporelles, que la loi fait, comme à plaisir, d'une sévérité draconienne î Et tout cela, pourquoi ? Pour réprimer quelques écarts passagers que se permettent toutes les libertés à leur naissance, et qu'excusent de longues années d'oppression.

Si vives furent les plaintes des écrivains, qui s'engagèrent sur l'honneur à retirer toutes leurs pièces et à n'en donner aucune nouvelle aux directeurs assez faibles pour se soumettre au dépôt, c'est-à-dire aux prétentions d'une Censure illégale, que la loi fut rapportée. Une circulaire ministérielle affirma qu'on ne voulait attaquer par aucun moyen préventif la libre exploitation de l'industrie dramatique, mais elle déclarait en même temps que si un personnage

vivant ou mort depuis moins de vingt ans était mis en scène sur un théâtre, le privilège de ce théâtre serait aussitôt annulé. C'était cela, décidément, qui préoccupait surtout l'autorité. Tout le mal venait, en somme, du Napoléon d'Alexandre Dumas, du M. de Lavalelle des Variétés, et du Robespierre de la Porte - Saint-Martin.

Éviter de nouveaux conflits semblait donc très facile : il suffisait de respecter la circulaire, comme le gouvernement allait respecter les promesses faites (1). Il n'en fut rien, malheureusement. Le 22 novembre 1831, malgré les récentes protestations de la Chambre des députés et de la presse honnête, malgré les menaces ministérielles, les Nouveautés annonçaient pour le soir le Procès du maréchal Ney. A cinq heures, par ordre, des bandes étaient posées sur les affiches. Le lendemain, nouvelles affiches, aussitôt recouvertes par de nouvelles bandes; et à l'heure du spectacle, un détachement de la garde municipale devait employer la force pour empêcher le public de pénétrer dans la salle. Tels étaient les premiers résultats d'un système vague et mou, dont l'histoire d'Antony et du Roi s amuse, interdits, l'un le jour même, l'autre le lendemain de la représentation, allait montrer les effets déplorables, d'un système qui exaspérait les au-

(1) Il montra bien eu respect à propos du Roi s'amuse. Le ministre des travaux publics demande à Victor Hugo communication de son drame ; le poète répond par un refus, et le ministre n'insiste pas. Il sollicite une conversation avec l'auteur, demande quelques changements de détail, n'obtient rien, et n'insiste pas davantage.

teurs, ruinait les directeurs, entretenait dans le public et dans la presse une fâcheuse agitation. Un pareil état de choses ne pouvait durer; et, dès le rétablissement plus ou moins prochain de la Censure était aisé à prévoir.

Ce qui, mieux encore que la mise en scène de faits récents ou la résurrection de personnages historiques morts depuis peu d'années, plaidait en sa faveur, c'étaient la licence et l'immoralité de certaines pièces. Sans doute, les passions littéraires exagéraient les reproches que se jetaient à ce sujet et se renvoyaient les Classiques et les Romantiques; cependant, le gouvernement ne pouvait rester insensible à des récriminations venues de tous les côtés à la fois, et soigneusement enregistrées, amplifiées et commentées par les journaux des deux camps. Les Classiques prenaient vivement à parti l'auteur du Roi s'amuse, « qui révoltait la pudeur des gendarmes », et celui cYAntony^ « l'ouvrage le plus hardiment obscène qui eût paru dans ces temps d'obscénité » ; et ils constataient, en se voilant la face, « qu'il n'y avait plus de frein à la dépravation de la scène, à l'oubli de toute morale; que le viol, l'adultère et l'inceste étaientles éléments de la poétique de cette misérable époque, qui prenait un infernal plaisir à flétrir tous les sentiments généreux, à répandre la corruption dans le peuple, à nous exposer au mépris de l'étranger ». Les Romantiques répliquaient par de semblables accusations, et prétendaient montrer, pièces en main, que leurs adversaires, et M. Scribe le premier, étaient les plus immoraux des

auteurs. A Aniony^av exemple, ils opposaient Dix ans de la vie d'une femme, drame de la Porte-Saint-Martin, qui arrachait à Alexandre Dumas des Pouah inattendus. — De ces attaques et de ces ripostes les bourgeois austères et les journaux graves concluaient que le scandale était partout, clans les deux camps et sur tous les théâtres ; et le gouvernement, critiqué par les uns et les autres, cité devant les tribunaux par les auteurs dont il interdisait tardivement les pièces, était assez disposé à partager cette opinion. Ainsi, l'idée d'une Censure moralisatrice faisait pas à pas son chemin.

Ce chemin, les petits auteurs qui travaillaient pour les petits théâtres des boulevards le frayaient chaque jour plus facile. Si Ton osait reprocher leur immoralité aux drames des Victor Hugo, des Dumas et des Scribe, que devait-on dire des comédies éphémères jouées au Vaudeville, au Palais-Royal, surtout aux Variétés, le Bouge-Variétés, comme certains l'appelaient? Là, on voyait une femme sur le point d'épouser, avecd'inexprimables détails, le fils naturel desonmari.

— Là, un indicible quiproquo de grossesse livrait au rire ignoble du parterre l'homme qui avait fait F enfant.

— Ailleurs, une grave discussion s'engageait sur les corsets élastiques, et les marchandes expliquaient ce qu'elles entendaient par élasticité. — ■ Après un tète-àtete impossible à reproduire, une femme avouait à un homme qu'un autre l'avait obtenue avant lui, mais qu'elle n'en était pas moins prête à l'épouser ; et le quidam acceptait, pour le triomphe de la morale. —

On portait à la scène la Fiancée du roi de Garbe, et tous les amis de cette dame lui apportaient un gage reçu d'elle, afin que les spectateurs comprissent bien la pensée dominante. Un amant se déguisait en prêtre, et sa soutane donnait à ses déclarations très pressantes une saveur très particulière. Deux amis allaient se coucher dans le lit l'un de l'autre, et leurs femmes s'apercevaient de cette honnête tricherie, celle-ci parce que son époux était plus gros que de coutume, celle-là parce que le sien était plus petit.

Et c'est ainsi que l'idée d'une Censure moralisatrice poursuivait sa route, d'un pas de plus en plus rapide. « Rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage, le mot Censure court, siffle, et prend de jour en jour autant de consistance que le fait qu'il exprime gagne de probabilité. Nous ne pensons pas qu'on doive s'en effrayer. Bien exercée, la Censure peut rendre de grands services et répondre aux sages désirs de ceux mêmes qui la redoutent le plus. Un seul changement suffira : c'était un métier, qu'on en fasse une magistrature (1). »

Il avait fallu deux années à la grande Révolution pour reconnaître les abus de la liberté dramatique, et ce n'est que le 2 août 1793 qu'une loi menaçait de fermeture tout théâtre, et d'emprisonnement tous directeurs convaincus d'avoir donné des pièces (( tendant à dépraver l'esprit public ». En 1830, trois mois suffirent a constater les mêmes dangers et à inaugurer un

(1) Courrier des théâtres, 1834.

système de répression analogue. Pour rétablir la Censure, la République avait attendu jusqu'au 22 Germinal an VIII (1); la monarchie de Juillet fut plus expéditive (2). C'est que depuis quatre ans il n'y avait en France qu'un seul gouvernement, chaque jour moins libéral ; c'est aussi que la défense des lois républicaines n'était plus en cause, et qu'enfin de partout on signalait le mal et on réclamait un remède. « Tout le monde est d'accord du danger, disait Lamartine à la Chambre des députés. La société ne peut pas impunément souffrir que le cauchemar du premier venu aille souiller l'imagination de tout un peuple delà contagion de ses débauches de cœur ou d'esprit. Le théâtre a manqué à sa mission. Il s'est prostitué à l'or et aux bas instincts de la population ; il s'est fait le mauvais lieu des imaginations. Il sort tous les soirs du vice, du délire, du crime de vos théâtres; il faut y remédier. » Et répudiant alors ses illustres confrères, englobés dans cet acte général d'accusation, les Victor Hugo et les Alexandre Dumas, qui voulaient la Charte, toute la Charte (3), Lamartine ajoutait : « C'est ici qu'il

(1) Un arrêté du 25 Pluviôse an IV défendait les pièces « dont le contenu pourrait servir de prétexte à la malveillance et occasionner des désordres », et la circulaire ministérielle du 22 Germinal an VIII avertissait les préfets que les seuls ouvrages dont le ministre de L'intérieur aurait autorisé la représentation à Paris pourraient être joués dans les provinces. La Censure se trouvait ainsi rétablie de fait.

(2) Il en sera de même en 1848. Supprimée en février, la Censure sera réclamée en octobre, à la suite du Lion empaillé de L. Gozlan.

(3) Procès du Roi s'amuse : discours de Victor Hugo devant le

ne faut pas s'arrêter devant la lettre d'une Charte. La Charte des Chartes, c'est la morale ; c'est celle que Dieu a écrite dans le cœur de l'homme. Quant a moi, je ne consentirai jamais à enfermer ma raison dans la lettre d'un pacte écrit de main d'homme. Notre Charte, à nous, c'est la souveraineté de l'intelligence et de la raison publiques. Honte à un peuple qui abandonnerait ainsi ses mœurs, la chasteté de ses femmes, Pâme de ses enfants 1 » (1)

Si excessives qu'elles fussent, ces craintes étaient partagées et ces plaintes répétées par une foule de gens inquiets. M. Thiers, M. Odillon Barrot, M. Etienne les exprimaient à la Chambre; et il ne manquait pas de journalistes pour les approuver, les répandre et les exagérer. Et c'était naturellement dans le répertoire des boulevards qu'on allait surtout chercher les preuves d une croissante immoralité, et des arguments en faveur de la Censure. Que le public intelligent des grands théâtres se montrât capable de juger si une pièce répondait à ses aspirations, et fût en état de siffler les œuvres moralement mauvaises, à la rigueur cela pouvait se soutenir; mais le public des boulevards! Celui-là ne songeait guère à exercer son autorité ni aucune surveillance, et il acceptait très bien les mauvaises pièces, tout simplement parce qu'elles répondaient à ses mauvaises aspirations.

tribunal de commerce. Cf. A. Dumas, Mémoires et Souvenirs dramatiques, passim, et le discours prononcé par V. Hugo devant la Commission d'enquête, le 30 septembre 1849.

(1) Chambre des députés, août 18.35.

De tout côtés donc on réclamait un remède énergique. Mais lequel? C'est ici que commençait le désaccord. Tout en manifestant ses préférences de lettré pour le système répressif, le ministre de l'intérieur en confessait les graves inconvénients: les moindres étaient de mettre en hostilité ouverte contre l'Etat les auteurs et les directeurs. Depratique, il ne voyaitque l'autorisation préalable, c'est-à-dire la Censure, et il plaidait pour ' elle, mais un peu, semble-t-il, à la façon d'un avocat d'office. « La Censure, disait-il, n'est pas opposée au développement de l'art. Depuis cinq ans de liberté, at-il paru plus de chefs-d'œuvre que sous la Restauration? La liberté, la licence et la Censure, tout cela n intéresse pas l'art. Les plus beaux chefs-d'œuvre n'ont point paru dans un temps où l'art était libre. Je crois même que la licence tue le talent. Je suis convaincu que lorsque le talent se permet tout sous le rapport moral, il se permet tout aussi sous le rapport littéraire; il méprise la langue, les règles, et se livre à tous les désordres. Je suis convaincu que lorsqu'on est obligé de se soumettre à des règles, quelles qu'elles soient, on travaille davantage. L'horreur des règles n'est autre chose que le désir de faire vite, de profiter vite de son travail. »

On conçoit que ces arguments, bons peut-être pour la Comédie-Française, devaient laisser très insensibles les théâtres des boulevards. Le développement de l'art ne les intéressait guère; pour eux, il n'y avait de chefs-d'œuvre que les pièces attirant la foule, et, à l'exemple d'Alexandre Dumas, leurs directeurs regar-

daicnt volontiers le pompier de service comme le symbole du succès populaire. Intéresser le pompier au point que, oubliant son devoir, il sorte de la coulisse et en arrive à se mêler aux comparses, c'est être sûr d'un triomphe. Aussi, tous les moyens sont-ils bons pour obtenir ce résultat ; et en ce moment-la même on voyait la Porte-Saint-Martin préférer aux œuvres des grands Romantiques une exhibition de clowns bédouins qui, soixante-dix soirs de suite, remplissaient la salle et la caisse. A leurs fournisseurs ordinaires, écrivains ou négociants en phénomènes, les directeurs demandaient, non de respecter la langue et les règles, mais d'amuser, d'intriguer, de faire neuf et vite. Comme les auteurs, les théâtres voulaient profiter vite de leur travail.

Les avantages littéraires, d'ailleurs très douteux, de la Censure touchaient donc médiocrement les habitants et les habitués des boulevards; et les mesures proposées par ceux qui reconnaissaient la nécessité d'un remède, mais se refusaient à admettre la tyrannique oppression d'autrefois, n'étaient point faites non plus pour les satisfaire. Ce contre quoi les lettrés de la Chambre et de la presse protestaient avec une unanime et légitime énergie, c'était contre l'ancienne Censure, celle des gentilshommes de la Restauration, des chambellans de l'Empire, de la police générale et des bureaux ministériels, censure purement administrative, arbitraire, vaniteuse et tracassière, dont les décisions reposaient d'ordinaire et presque forcément sur de mesquines et ombrageuses susceptibilités. Il

ne fallait plus qu'on osât arrêter une pièce entière, comme l'Ecole des vieillards, parce que dans ce vers,

« A tirer des perdreaux tu bornais ton mérite »,

on croyait voir une malséante allusion à de royales habitudes. « La loi, disait encore Lamartine, remet toute la Censure au ministre de l'intérieur et aux préfets des départements. Cette disposition a des inconvénients de plusieurs natures. Elle compromet le gouvernement, la dignité et la liberté du théâtre et de l'écrivain. C'est à l'autorité qu'on s'en prendra sans cesse des permissions données. L'écrivain n'aura aucune sécurité ; il verra toujours l'ombre de la police sur son 'génie, et le fruit de son travail aboutir à une interdiction sans appel. D'ailleurs, est-il digne de nous, est-il libre, est-il moral qu'une grande nation par les lettres et par les mœurs remette à la merci d'un commis de bureau (1) ses mœurs, sa gloire et son génie? Il faut une Censure, mais elle doit être libre, éclairée, indépendante ; elle doit être à la fois la garantie de l'écrivai n et la garantie de \a société. » Et Lamartine proposait de la confier à un comité, renouvelable tous les cinq ans, de vingt juges que le sort choisirait parmi dix membres de la Chambre des pairs et dix de la Chambre des députés, dix membres du Conseil général, d'arrondissement et municipal, dix membres de chaque section de l'Institut, dix de l'Université, et dix de la Société

(1) Victor Hugo l'appelait a un balayeur d'ordures dramatiques ». S'il y avait des ordures, un balai était donc nécessaire. Qui tiendrait le manche ? Telle était la question vraie.

des auteurs dramatiques. Aucune pièce ne pourrait être jouée sans l'approbation de ce comité.

Ce projet ingénieux ne pouvait guère espérer les sympathies des petits théâtres. En supposant qu'on pût l'appliquer et qu'on trouvât parmi les hommes éminents des gens capables de se soumettre à ce triste métier, la Censure ainsi conçue risquait trop de transformer en une sorte de jury littéraire un tribunal dont la seule mission devait être de sauvegarder les mœurs et les institutions. Sous prétexte de protéger le goût et d'élever le niveau intellectuel des Parisiens, les Censeurs, membres de l'Académie ou de l'Université, ne se montreraient-ils pas très sévères pour des pièces sans valeur artistique, coupables de disputer trop souvent la scène et le public à des œuvres supérieures ? L'invasion de la Porte- Saint- Martin par les Bédouins et les enfants du gymnase Castelli laissait au cœur de quelques hommes de lettres, d'Alexandre Dumas notamment, une rancune farouche. Sur les boulevards, on préférait donc l'ancienne Censure. Celle-là du moins ne songeait pas à se faire critique littéraire, et on finissait toujours par s'entendre avec elle ou par lui fermer les yeux. Dans la discussion, si tronquée et si mal conduite, engagée il y a quelques mois à la Chambre des députés, un orateur déclarait les cafés-concerts favorables au maintien de la Censure. En 1835, les petits théâtres pensaient de même ; ils comptaient bien qu'une fois en règle avec cette puissance, dont ils avaient peu souffert sous la Restauration, ils ne seraient plus harcelés par des jourria-

listes sans pitié, qui, sous couleur de défendre la morale, poursuivaientparfois contre eux, leurs acteurs et surtout leurs actrices, des vengeances particulières (1). Aux reproches d'immoralité qu'on ne leur épargnait pas ils pourraient désormais répondre : Nous avons le visa du gouvernement.

Le vote de la Chambre rétablissant la Censure administrative et ministérielle fut donc accueilli sur les boulevards sans protestation sérieuse, et Madame Anastasie ressuscitée n'eut pas à se plaindre des revues de fin d'année. D'ailleurs, la besogne que les Examinateurs, comme on les appela, commencèrent par le Palais-Royal s'annonçait facile. La première pièce soumise à leur critique racontait une fête à Saint-Cyr, au temps de Louis XIV. Quoi? Vraiment I Les jeunes élèves de M me de Maintenon au Palais-Royal I Était-ce bien possible ?

Toute l'institution est en émoi. On a délaissé les autres études pour apprendre les rôles et les chœurs d'Esther. Le jardinier Pingoin a quitté son râteau pour la pique d'un chef des gardes, et il est devenu, par surcroît, régisseur, souffleur et comparse du théâtre improvisé. Bref, selon son expression, il est \a chenille ouvrière de l'établissement. Mais voici tout à coup un grand désespoir pour lesjeunes fdles. Elles comptaient avoir pour spectateurs des mousquetaires qui les in-

(1) Témoin le théâtre de Comte et les Variétés, qui ne se débarrassèrent des quotidiennes attaques du Courrier des théâtres qu'en s'adressant aux tribunaux. Plusieurs mois de prison et la forte amende calmèrent le directeur, M. Charles Maurice.

téressent particulièrement, et le roi vient d'interdire à ces jeunes gens l'entrée de la virginale maison. Toutefois, comme l'amour est audacieux, M. de Xangis et le chevalier de Glignancourt réussissent à franchir les portes, le premier dans une malle de costumes, le second sous l'habit d'un garçon perruquier. Cachés derrière un canapé, ils assistent à la répétition générale, mais sont tout à coup découverts. Grand scandale! M ,Be de Malais, surintendante de Saint-Cyr, ordonne aux imprudents de garder les arrêts dans la bibliothèque, en attendant la décision du roi, qui sans doute les enverra à la Bastille. Pour sauver les jeunes gens, qu'elles plaignent et aiment, les pensionnaires organisent une conspiration. Assuéruset Esther ont des vapeurs et refusent de paraître sur la scène si on n'accorde pas la liberté aux prisonniers. Mais l'heure de lever le rideau est sonnée, et Ton annonce que sa Majesté a déjà froncé les sourcils. Comment faire ? M rac de Malais, redoutant le courroux royal, est obligée de capituler. Elle obtiendra de M mc de Maintenon l'autorisation de marier les jeunes gens, et le vaudeville finit au moment où la tragédie commence, à la grande joie de Pingoin, éblouissant dans son costume de chef des gardes.

On devine l'embarras, pour ne pas dire la déception, des Examinateurs à la lecture de cette berquinade. Quoi donc ? Leur métier allait-il être une sinécure ? En cherchant bien, et non sans peine, ils finirent cependant par trouver une phrase qu'ils supprimèrent : l'honneur était sauf.

Ces braves gens, très inconnus aujourd'hui (1), étaient d'ailleurs animés d'intentions très pacifiques. La meilleure preuve de leur indulgence, c'est qu'ils donnèrent le bon à jouer au Vautrin de Balzac (2) ; et il fallut, pour les rappeler à leur devoir, les protestations d'un public scandalisé. Peut être auraient ils mieux fait d'interdire avant la seconde représentation cette pièce assez immorale, que d'obliger un dompteur, exhibé sur la scène du Palais-Royal, à débaptiser son lion, qui s'appelait Cobourg, comme le roi des Belges, gendre de Louis-Philippe. Mais c'était bien là la Censure, alors, comme sous la Restauration, méticuleuse, tatillonne et myope, plus préoccupée du détail que de l'ensemble, de la lettre que de l'esprit, hantée surtout par la crainte d'allusions possibles, et mettant à les découvrir une perspicacité ridicule et le plus souvent inutile. Grâce à nos mœurs républicaines, la Censure a fait sur ce point de notables progrès : on la malmène encore, mais on ne la plaisante plus.

(1) Après le vote de la Chambre, on s'était amusé au petit jeu des combinaisons. On dressa des listes ; on fit, délit, refit le comité. Des noms célèbres furent mis en avant. Les élus s'appelèrent Perrot, Florent, Haussmann et Basset.

(2) Joué à la Porte-Saint-Martin le 1 er mars 1840. Le lendemain, la pièce était défendue, <c Le drame intitulé Vautrin a produit un effet fâcheux. L'immoralité du sujet, que des suppressions importantes avaient atténuée, a été aggravée par l'acteur principal. (Frédérick Lemaître s'était fait, dans le rôle d'un général mexicain, la tète de Louis-Philippe.) M. le ministre de l'intérieur a prononcé l'interdiction de cet ouvrage. » Trois jours après, Harcl, directeur du théâtre, déposait son bilan V. T. Muret, V Histoire par le théâtre, 3 e série, p. 236.

En 1835, on ne la maltraitait pas. Sa mort et sa résurrection semblent avoir laissé les théâtres secondaires fort indifférents. Ceux-ci, pendant la Restauration, avaient vécu avec elle enbonne intelligence ; ils ne prirent le deuil, ni quand on la supprima, ni quand on la rétablit. Elle ne fut pour rien dans les changements qui, sous la mona rchie de Juillet, donnèrent aux spectacles des boulevards un aspect assez nouveau, et firent d'eux ce qu'ils sont encore aujourd'hui.

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