‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 5 sur 41 · LE MINISTRE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE

Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. Cethomme vient du pays des ours.

NICODKME.

Ah ! ces ours sont quelquefois des lions, quand il s'agit du salut de la patrie. Ah ben ! ah , ah !

le prélat (ricanant).

Il ne pardonne rien à la pauvre humanité.

NICODKME.

Je lui pardonne tout, excepté la dureté pour les pauvres. »

Et tandis qu'il parle, parle, et raconte comme quoi Les Français ont déniché l'esclavage de leur pays et ont réuni une belle assemblée de gens capables, pour faire des lois ; comme quoi leur roi s'y est prêté de bonne grâce et a reconnu qu'on n'est jamais plus heureux sur le trône que quand on est entouré de gens vrais et qui vous aiment sincèrement, l'empereur ouvre de grands yeux et de larges oreilles, s'émeut et s'attendrit. Aucun soupçon ne l'effleure; pas un instant il ne pense qu'un orateur si échauffé pourrait peut-être exagérer ou mentir. Il demande bien comment une si belle révolution a pu se faire sans coup férir; mais son étonncment tombe devant ces déclarations effrontées:

« Oui, Messieurs, tout l'inonde en France A tout d'suite été d'accord ; Clergé, noblesse et finance Ont cédé leurs droits... d'abord.

Tout chacun, sans répugnance, D'y rnoncer a pris grand soin.

[A part) A beau mentirqui vient dToin.

Tout le monde a pensé (Unième ; Gnia pas eu deux sentiments.

On n'a rien songé d'extrême :

Ni disput', ni différends.

C'est tout simple ; quand on s'aime, D'disputer gnia pas besoin.

{A parti A beau mentir qui vient d'ioin. »

Ministres, prélats et courtisans sont eux-mêmes ébranlés, touchés et convertis. « Je vous dis, moi, que tous ces grands-là ne sont pas si diables qu'ils sont noirs. Et puis, noir ou blanc, tout cela finira par être d'accord. Allons, Monsieur l'archevêque de la lune, faites comme les autres ; imitez ce brave empereur. Le bon Dieu, dont vous êtes le ministre, n'aime pas qu'on ait de la rancune »... Et la révolution s'accomplit, pacifique, sans secousse, sans escarmouche ni sang répandu. Aussi, comme il est fier, le bon Nicodème, « le pauvre paysan de la terre », d'avoir pu, avec son gros bon sens, réussir une chose pareille 1 « Ça lui fait bien de 1 honneur, da, et c'est un fier coup. »

Si la révolution de la lune fait honneur à Nicodème, Nicodème fait honneur au Cousin Jacques et à l'heureux théâtre qui, « placé désormais au niveau des premiers de Paris (1) » , aura soin, en mettant à son

(1) Almanach des Spectacles. — Des mérites analogues distinguent le Club des bonnes gens } du même auteur, joué la même aimée, au Théâtre Feydeau. Ces deux gros succès ne se reproduiront plus Le temps est proche où le Cousin Jacques, trop modéré, n'excitera plus que la haine des démagogues : les Deux Nicodèmes ne pourront aller au delà de la septième représentation En 1796, la Petite Nanette retrouvera bien un instant l'aimable public de 1790; mais ce sera le dernier adieu d'un brave homme, résigné d'avance à l'oubli.

répertoire les Trois Voyageurs et Arlequin cherchant un logement, du même auteur, de s'assurer une précieuse collaboration. Assurément Nicodème dans la lune n'est pas un chef-d'œuvre, niais c'est une bonne œuvre, gaie, amusante et saine, une joyeuse fanfare à la gloire de la jeune liberté et de la vieille royauté réconciliées, à la gloire aussi de la justice et de la pitié, de la tolérance, de l'égalité, de la fraternité. Et le long succès de cette pièce, les applaudissements qui l'ont suivie pendant toute une année font, à leur tour, honneur aux Parisiens.

A la fin de 1790, le roi de France et la comédie des boulevards vivent encore, c'est le cas de le dire, dans une lune de miel.

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