‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 6 sur 41 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

Plaintes et doléances de la Comédie-Française. — Les Variété», et les Associés. — L'affaire Marenx.— Le Théâtre de Monsieur. — Protestations des acteurs du boulevard et des auteurs dramati- ques. — Le rapport de Chapelier à lAssenibléc nationale. — La liberté des spectacles.

En ce temps-là, pendant les deux premières années ; de la Révolution, les théâtres des boulevards n'étaient pas encore nombreuxcomme ils le seront tout à l'heure quand l'indépendance des spectacles aura été officiellement proclamée ; mais ils sont très vivants et très courus. C'est qu'ils rendent aux Parisiens les divertissements regrettés des foires anciennes, animent et enrichissent les quartiers populaires, et glorifient les conquêtes de la liberté. Il n'en fallait pas davantage pour assurer leur succès. Mais ce succès allait nécessairement réveiller de vieilles haines mal endormies. Ce n'est pas seulement sur leurs théâtres quedirecteurs, acteurs et auteurs rivalisent d'activité ;. il ont aussi à défendre leur existence une fois de plus-

menacée, et à recommencer la guerre contre leur traditionnelle ennemie, la Comédie-Française.

Une trêve de plusieurs années, la faveur énergiquement manifestée du public, et la bienveillante indifférence du gouvernement semblaient avoir promis un désarmement général et une paix définitive. Belles . illusions, vite évanouies ! Dès les premiers mois de 1789, les Grands Comédiens rouvraient les hostilités. Si les théâtres des boulevards voulaient, comme le reste de la France, conquérir la liberté, obtenir la déclaration des droits du comédien et l'abolition du moins légitime de tous les monopoles, ils devaient lutter encore et triompher une dernière fois. Eux aussi, ils avaient à démolir une Bastille, très décidée à ne pas capituler.

On conçoit qu'à cette époque la séculaire rancune des privilégiés ait été exaspérée : jamais les théâtres des anciennes foires n'avaient paru plus florissants, ni la Comédie-Française dans une situation plus critique. La banqueroute était à ses portes ; et, dans un Cahier de doléances rédigées à la suite d'un comité tumultueux et portées au roi à Versailles, elle confessait elle-même sa misère et ses craintes. « Malgré les grandes leçons de patriotisme et de vertu qu'ils prodiguent, gémissait-elle, nos chefs-d'œuvre dégoûtent : on ne vient plus chez nous ; et si ce mépris continue, nous ne pourrons bientôt plus jouer quele dimanche. » — « O Molière, divin Molière, s'il est vrai que les plaisirs et le repos des Champs-Elysées puissent être troublés, combien tu dois souffrir, et comme acteur et

comme auteur, en voyant s'écrouler le superbe édifice élevé par toi pour la gloire des génies créateurs et des comédiens dignes de sentir, dignes de rendre la sublimité de tant de chefs-d'œuvre (1) !»

Avec humilité, les plus sincères parmi les Comédiens Français se reconnaissaient en partie responsables de cette décadence. — «Pourquoi, disait M M ° Raucourt, présentons-nous toutes les saisons un ou deux débutants, élèves de l'école de déclamation ? Le public n'est pas fait pour entendre répéter des leçons, mais pour voir jouer des talents consommés. En vérité, depuis quelques années notre théâtre est tombé en enfance. Que l'école de déclamation subsiste, il le faut bien pour Messieurs les professeurs, puisqu'ils y trouvent la facilité de changer de maîtresses tous les jours, et qu'ils touchent de bons appointements ; mais qu'ils envoient en province leurs élèves bégayants. » — (( Nous coûtons trop cher, observait de son côté MHe Bellecour. Il n'y a plus que les étrangers et les filles qui puissent venir aux Français. Les bons bourgeois de la rue Saint-Denis, que Corneille aimait tant à avoir pour juges, dépensent avec leur femme et un ou deux enfants près d'un louis pour nous entendre. Quarante-huit sols une place de parterre, n'est-ce pas excessif pour les modestes rentiers, les étudiants, les gens du Palais, les artistes, les artisans et les hommes de lettres ? Il faut ramener toutes ces classes-là en baissant le prix des places. » — « Nous ferions bien

(1) Plaintes et doléances de Messieurs les Comédiens Français (1789). — Cf. Cailhava, Causes de la décadence du théâtre.

aussi, répliquait Mlle Devienne, appuyée par Fleury, de ramener les auteurs, vraiment trop maltraités, découragés et dégoûtés. Nous leur faisons faire antichambre ; nous leur parlons d'un air de protection, nous multiplions les formes pour la lecture et l'admission des pièces. Il n'est pas d'épreuve que nous n'inventions pour humilier ceux sans lesquels nous ne serions rien. Aussi qu'arrive-t-il ? Un jeune homme préfère souvent travailler pour les petits spectacles, où il touche de l'argent promptement et sans peine, et cette indigne concurrence nous a peut-être enlevé vingt bons auteurs dramatiques. Il faut non seulement leur faciliter l'arrivée aux répétitions, mais encore leur donner d'avance une somme proportionnée au mérite de leurs pièces. Si nous sommes d'aussi bons juges que nous prétendons l'être, nous ne serons pas souvent dupes de nos avances. Convoquons donc les auteurs qui nous sont demeurés fidèles, et que six d'entre eux soient choisis pour, avec six comédiens, dresser un règlement qui répare les brigandages dont ils ont été victimes jusqu'à présent (1). »

Ces aveux honoraient les Comédiens, surtout les Comédiennes, qui en avaient pris l'initiative (2) ; mais

(1) a Pour l'intérêt des plaisirs du public et de l'art dramatique il faut anéantir ce burlesque privilège qui soumet tous les auteurs, tous les acteurs et tous les amateurs à l'intérêt particulier et minutieux de vingt-trois comédiens, arbitres, si on veut les en croire, du talent et du génie. » Mémoires pour servir à l'histoire de Vannée 1789, par une société de gens de lettres.

(2) C'est peut-être par malicieux esprit de vengeance qu'elles s'étaient ainsi chargées de mettre à vif les plaies de la Comédie.

ils n'étaient pas tout à fait dépouillés d'artifice. Si ces messieurs et ces dames du Théâtre-Français voulaient bien confesser certaines fautes et certains abus trop manifestes, publiquement signalés et réprouvés, c'est qu'ils tenaient en réserve un argument assez fort, croyaient-ils, pour expliquer à lui seul leur triste état, excuser leurs torts, assurer leur justification et satisfaire d'anciennes rancunes.

Dans les doléances soumises au roi. et dans la pétition adressée bientôt après à la Commune de Paris, de vive voix dans le comité, par écrit dans les brochures et les gazettes, ils jetaient et faisaient par leurs amis jeter lanathème sur les spectacles des boulevards. C'est là qu'il fallait aller chercher les vrais coupables auteurs de la ruine prochaine. Autrefois, la Comédie- Française jouissait seule du privilège de jouer les pièces dialoguées. Aujourd'hui, les Variétés, les Beaujolais, Audinot, Nicolet, les Associés, les Délassements-Comiques, le Théatre-Montansier, les Ombres Chinoises

Leurs camarades du sexe fort n'avaient-ils pas essayé, au début de cette mémorable séance, de les exclure de la délibération ; et l'un d eux, Dugazon, n'avait-il pas proposé de remercier sans pension les actrices non mariées qui deviendraient enceintes, et de forcer les maris à répudier leurs femmes adultères ? Motion barbare et périlleuse, à laquelle M rac Vestris avait répondu « qu'il ne fallait s'occuper que de l'intérêt général, que les arts n'aimant p int la gène et les menaces, c'était à une sorte de liberté plus étendue que celle dont jouissaient les femmes en France qu'on était redevable des grands talents qui avaient paru sur le théâtre ; qu'une femme, occupée sans cesse à veiller sur son cœur et ses sens, à en réprimer tous les mouvements, éteindrait en elle ce feu sacré qui produit l'abandon et le délire des passions, et sans lequel il est impossible de produire de grands effets au théâtre D.

s'avisent de donner des comédies, à la honte des mœurs, outragées presque à chaque parole qui se prononce sur leurs tréteaux. Ils ont jusqu'à présent respecté la tragédie, mais qui sait jusqu'où ira l'impudence de ces gens-là ? On n'aurait point en vue la régénération du théâtre français, on n'aurait que le bien public pour objet, qu'il faudrait anéantir à jamais ces écoles impudiques, où les mœurs sont ridiculisées, où les expressions les plus licencieuses sont aussi les plus applaudies. On se demande comment de pareils établissements ont pu être autorisés, à moins que le gouvernement ne les ait ainsi multipliés pour étourdir le peuple sur le sentiment de ses maux et le distraire de l'exercice imprescriptible de ses droits. Que sont en effet les pièces foraines, sinon un amas indigeste et monstrueux de facéties grossières, d'obscénités scandaleuses, de quolibets impurs, d'allusions ordurières, où souvent l'équivoque de la lettre est expliquée par l'impudence du geste ; sinon des cadres imparfaits où les règles de l'art et les principes delà langue sont totalement inconnus ? Au milieu de cette détestable orgie, le nom de la vertu retentit quelquefois, mais il en est la caricature. Si le petit peuple de Paris est insolent, fainéant et corrompu, c'est que, attiré par la modicité du prix, il vient puiser aux trop nombreux théâtres forains l'esprit de dissipation, le dégoût du travail, les raffinements de la corruption. Les hommages qu'il reçoit des histrions, l'empire qu'il exerce sur eux lui montent la tête. Le valet ose s'asseoir à côté de son maître, secoue ses scrupules, applaudit les laquais

indociles et voleurs, s'habitue à l'insubordination. La nation française n'a-t-elle pas à rougir, si les étrangers, qui nous respectent encore comme leurs maîtres dans l'art dramatique, voient les chefs-d'œuvre de Corneille et de Molière désertés pour ces honteuses exhibitions (1) ?

Tout le long du xvm e siècle, des plaintes et des récriminations analogues s'étaient terminées par ce refrain, toujours le même : il faut maintenir les privilèges et supprimer les spectacles forains. En 1789, on se montrait moins exigeant. A l'unanimité, les Comédiens Français réclamaient bien encore la fermeture des Variétés et des Associés, mais ils consentaient à laisser vivre les Beaujolais, l'Ambigu et les Grands Danseurs du roi, à la condition que les premiers se borneraient aux pièces chantées, Audinot à la pantomime, et Nicolet aux tours de force. De plus, pour bien imposer aux yeux la suprématie du Théâtre- Français, ils demandaient, par vingt-quatre voix contre trois, qu'une très apparente ligne de démarcation fût tracée sur les affiches entre les grands spectacles et les autres. Les directeurs des Variétés n'avaient-ils pas l'impudence d'inscrire leurs annonces au-dessus de la ligne, immédiatement après celle des privilégiés ? En attendant leur suppression nécessaire, ils seraient invités à reprendre leur rang, unis et confondus avec les histrions des boulevards.

(1) Influence de la. Révolution sur le théâtre français. Pétition à ce sujet, adressée à la Commune de Paris (1790). — Plaintes et doléances des Comédiens Français: discours de l'acteur Dunant.

Ce qui méritait aux Variétés l'honneur d'être distinguées par l'animosité des Grands Comédiens, c'étaient leurs progrès rapides et constants depuis que Gaillard et Dorfcuille, adjudicataires du théâtre d'Audinot, s'étaient établis au Palais-Royal (1). Des directeurs éclairés, actifs, connaisseurs en talents et capables de les récompenser, des pièces bien choisies et très variées, des affiches sans cesse renouvelées, d'excellents acteurs, comme Monvel, Fusil, Saint-Clair, Beaulieu, inimitable dans les rôles de niais, des auteurs toujours accueillis avec courtoisie, lus et jugés non par les comédiens, mais par un comité d'écrivains, joués sans longue attente et généreusement payés, l'achèvement prochain d'une salle construite par l'architecte Louis, et qui devait être, après le Théâtre de Bordeaux, la plus grande et la plus somptueuse du royaume..., tous ces avantages ne risquaient-ils pas de faire des Variétés non seulement un second, mais le premier Théâtre-Français (2)? « J'ai ouï dire à Dorfeuille, racontait Dunant à ses camarades, qu'il voulait que les Variétés, lorsqu'elles seraient établies dans la nouvelle salle du Palais-Royal, culbutassent avant trois ans la Comédie-Française. » En fallait-il davantage pour attirer sur ces ambitieux la colère d'ennemis si insolemment provoqués ?

(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. xi, p. 298 et suiv.

(2) « Le Théâtre des Variétés mérite la pomme sur tous les autres. Aucun ne s'est plus empressé d'enrichir son répertoire en peu de temps et de donner au public des preuves de zèle et d'assiduité». Alnmnach général de tous les spectacles de Paris et des provinces.

La seconde victime réclamée par les doléances devait être le théâtre du sieur Sallé, Tant qu'ils s'étaient vus obligés d'inscrire Polichinelle et les marionnettes en tête de leurs programmes, — ce qui contrastait ridiculement avec les pièces données ensuite,

— les Associés n'avaient pas paru de bien redoutables rivaux. On pouvait mépriser cesgoucurs de pantins, avec leurs places à deux sols, leur aboyeur qui fatiguait les passants du haut de son estrade, et leurs affiches manuscrites, ignobles, presque indéchiffrables, et pareilles à des enseignes à bière. Mais les temps étaient bien changés ; en 1789, ce théâtre, où se pressait la meilleure société, devenait un des plus élégants de Paris. Le public, qui dédaignait les chefs-d'œuvre classiques quand on les donnait à la Comédie-Française , venait applaudir ces mêmes chefs-d'œuvre sur les boulevards. Car les Associés,

— l'audace n'était-elle pas extrême ? — se permettaient de puiser dans tous les répertoires, et de jouer, en les dénaturant ou parodiant à peine, souvent même avec un simple changement de titre, des pièces comme Zaïre, devenue le Grand Turc mis à mort, ou le Père de famille, qui s'appelait alors les Embarras du ménage. Il était urgent de réprimer ces libertés envahissantes. Si les Variétés aspiraient à devenir le second Théâtre-Français, les Associés l'étaient en réalité (1). Leur suppression s'imposait donc aussi.

(1) u Le Théâtre des Associés, ayant expulsé les comédiens de bois, se trouve en quelque sorte le second Théâtre-Français exis-

Cet envahissement de son répertoire paraissait aux Grands Comédiens d'autant plus condamnable et dangereux, qu'à cette époque même ils poursuivaient un long procès contre des particuliers coupables d'un pillage analogue. Si cet abus, qui tendait évidemment à se répandre, n'était pas réprimé, Corneille et Racine travestis allaient devenir des Tabarins, et les œuvres privilégiées ne tarderaient plus à traîner partout, comme des marchandises de bazars. Tel était, aux yeux des descendants de Molière, le crime des citoyens Mareux. En 1785, ces marchands miroitiers, fanatiques de spectacles, avaient conçu le projet d'ouvrir au faubourg Saint-Antoine un petit théâtre de société. Comme ils s'obligeaient à ne jouer que le dimanche, avec et pour des amis, honnêtes négociants eux aussi, ils avaient sans peine obtenu l'autorisation; et, le 14 janvier 1786, ils donnaient Bewerley, suivi de la Partie de chasse du roi Henri IV. Succès oblige et enhardit. On joua bientôt le jeudi, puis trois et quatre fois par semaine ; on admit le public, qui dut payer sa place ; et, pour seconder des acteurs inexpérimentés, on recruta des élèves de l'école de déclamation, entre autres M ,Ic Contât, la cadette, et Talma. C'est alors que la Comédie-Française ouvrit les yeux, s'émut et protesta. Comment supporter que

tant à Paris. Lui seul eut la jouissance anticipée de ce que les décrets ont accordé depuis aux autres théâtres : il jouait des pièces de tous les répertoires. » Almanach des spectacles. Il perdra donc au nouvel ordre de choses, puisqu'il ne pourra plus, après le décret rendu par l'Assemblée nationale, jouer sans autorisation les pièces des auteurs vivants .

de simples citoyens, au mépris d'un privilège séculaire, osent donner des pièces qui sont sa propriété, qu'elle a achetées et qui ne peuvent être représentées que par elle ? A la suite d'une enquête partialement conduite par un commis de la police, ami des Mareux, cette protestation fut rejetée, et les entrepreneurs, de plus en plus entreprenants, se proposèrent et proposèrent de créer une école publique de déclamation. Ils poussaient même la naïveté, ou l'insolence, jusqu'à offrir aux acteurs des Français et des Italiens d'en être les professeurs. L'ambition était excessive, et le théâtre fut fermé. Un changement de ministres amena une nouvelle demande, à laquelle répondirent de nouvelles protestations. En 1789, à l'heure critique des Doléances, le procès durait encore. Mais il touchait à sa fin, et c'est pourquoi le cahier ne parle pas des Mareux. Trois jours avant la prise de la Bastille, le 11 juillet 1789, un arrêt du Parlement déboutait de leurs prétentions les sociétaires du faubourg Saint- Antoine et les condamnait aux dépens. C'était pour la Comédie-Française un triomphe... provisoire.

On ne parle pas davantage, mais pour d'autres raisons, du Théâtre de Monsieur. Il ne figure ni parmi les troupes qu'on voulait abolir, ni parmi celles qu'on prétendait ramener à d'inoffensives exhibitions. Ouvert le 26 janvier 1789, au château des Tuileries, ce spectacle avait conquis très vite un rang très distingué. « Aucun autre dans Paris, disait un contemporain, ne pourra bientôt se flatter de l'égaler. » Il réunissait quatre genres, l'opéra-comique, qu'on y

jouait dans la plus grande perfection, l'opéra français, qui s'y améliorait de jour en jour, la comédie française « qu'on y soignait plus qu'aux Français euxmêmes », et le vaudeville, à caractères, saisi d'une manière inconnue jusqu'alors ; le dialogue, en vers ou en prose, contrastait heureusement avec des airs qui faisaient épigramme, et dont la plupart étaient nouveaux et entremêlés de petits morceaux d'ensemble, aussi courts que légers. Ce dernier genre, abandonné par les bons théâtres qui auraient pu en tirer le meilleur parti, revivait au Théâtre de Monsieur, et il y était bien accueilli ; car il reposait l'esprit après une grande pièce, amusait et faisait rire. On trouvait donc à ce spectacle tous les genres réunis et bien traités. Choix des acteurs, choix des pièces, impartialité sévère et scrupuleuse dans l'examen des uns et des autres, procédés honnêtes avec les auteurs, fidélité a remplir les engagements, récompenses proportionnées aux talents, fonds suffisants pour soutenir l'entreprise :

c'était plus qu'il n'en fallait pour dépasser le but proposé. Aussi, tout annonçait-il des succès rapides et bien mérités (1).

Pourquoi donc la Comédie-Française ne semblaitelle pas s'alarmer de cette puissance rivale ? En réalité, elle était très émue et très exaspérée (2) ; mais

(1) Voir VAlnmnach de tous les speetacles. Année 1791.

(2) Une satire du temps lui faisait dire : t( Il nous importe surtout que ces bouffons, nouvellement établis aux Tuileries, reçoivent l'ordre de fermer les portes de leur ennuyeux théâtre. Leurs jeux,

elle savait bien que des doléances à ce sujet, présentées au printemps de 1789, seraient trop tardives et resteraient sans effet (1). Le nouveau théâtre, bien vivant et très prospère, n'était-il pas protégé par Monsieur, qui, voulant jouir des mêmes droits que le frère de Louis XIV, avait réclamé une troupe de comédiens portant son nom, et ayant dans la hiérarchie dramatique le rang et les avantages des théâtres royaux ? N'était-il pas établi aux Tuileries mêmes, avec la jouissance de la salle assurée pour trente années par un arrêt du Conseil et un bon illimité du roi (2)? Il n'y avait donc plus rien à tenter, et c'est sans doute parce qu'ils se sentaient impuissants contre ces jeunes privilégiés, que les Comédiens Français, par vengeance, se montraient dans leurs plaintes si féroces contre leurs traditionnels ennemis de la foire et des boulevards.

trop longtemps tolérés, porteraient aux nôtres à la longue le coup le plus funeste, à cause d'une concurrence que le public, toujours avide tle nouveautés, prendrait soin d'entretenir, et des comparaisons affligeantes pour les théâtres royaux. » Cahier des doléances, remontrances et instructions de tous les ordres des théâtres royaux de Paris.

1) Elle les avait fait entendre l'année précédente, « Après bien des retards et bien des discussions, le Théâtre de Monsieur s'est ouvert aujourd'hui. Les acteurs du Théâtre-Français s'étaient toujours flattés de ne point voir s.clevcr de rivaux ; les assurances répétées de Monsieur les tranquillisaient. Leur espoir a été déçu. » Mémoires pour servir à l'histoire de l'année 1789.

(2) On comptait sans la Révolution. L'arrivée du roi à Paris, le 6 octobre, allait contraindre les acteurs de Monsieur à quitter les Tuileries. En attendant qu'un théâtre, qu'on leur construisit rue ' Feydetiu, fat prêt, ils cherchèrent asile à la Foire Saint-Germain, dans l'ancienne salle de Nicolet.

Mais ils avaient affaire a de vieux routiers qui, familiers avec plus d'un tour, savaient depuis longtemps se défendre et riposter. Au début du siècle, à l'époque des guerres héroïques, les forains n'avaient eu pour armes que la ruse et l'esprit. Traqués par la police, souvent condamnés par le Parlement, ils imaginaient alors, pour ne pas mourir, les subterfuges les plus ingénieux; et quand leurs tréteaux n'étaient point démolis, ils se vengeaient de leurs persécuteurs par les satires les plus diverses, dialoguées, chantées ou mimées. Aujourd'hui que les temps sont très changés, que tout le monde commence a parler haut et librement, ils peuvent, eux aussi, rédiger leurs doléances. Seulement, ce n'est point au roi, jadis si souvent invoqué en vain, qu'ils les adressent, mais à l'Assemblée nationale, nouvellement réunie. Et quels habiles tacticiens ils sont! Quels avocats astucieux I Avec quelle adresse il;» cherchent à confondre leur cause avec celle du peuple français, longtemps opprimé lui aussi, et libre enfin!

— « Ces privilégiés d'un régime déchu allèguent leur ancienneté ; mais les abus qu'on déracine de toutes parts ont une origine non moins antique et n'en sont pas plus respectables. Les Français et les Italiens sont nos aînés sans doute; mais quel moment prennent-ils pour se prévaloir d'un droit de primogéniture dont l'iniquité vient d'être abolie par l'Assemblée nationale? Cette branche odieuse de la féodalité, anéantie , repousserait-elle en faveur de ces deux théâtres ? Et prétend-on éluder le plus sage des dé-

crcts en perpétuant dans le sein de la capitale l'oppression des cadets parles aînés?

Oppression d'ailleurs bien inutile : nous sommes des rivaux si peu dangereux! Riches d'un fonds considérable, nos ennemis ont vu pendant un siècle les poètes et les musiciens travailler pour eux le champ où ils récoltent d'abondantes moissons d'or et de gloire. Nous, leurs cadets, nous semons quelques grains qui produisent quelques épis trop ignobles pour trouver place dans les greniers de nos aînés. Nous vivons des mets qu'ils rejettent. C'est toujours chez eux que les auteurs porteront leurs chefs-d'œuvre; c'est toujours chez eux que les citoyens opulents, les amateurs du beau iront applaudir aux grands talents.

Et si l'on vient nous applaudir, nous aussi, où sera le mal ? La concurrence est l'aliment de l'émulation. Otez l'émulation, vous perdez les beaux-arts, vous les condamnez à une stérile médiocrité. C'est parce que Piron ne pouvait présenter sa Métromanie ailleurs qu'au Théâtre-Français, que ce chef-d'œuvre resta deux ans oublié sur le ciel de lit d'un comédien, qui ne daignait pas le lire. Si un entrepreneur de spectacles prend quelque essor, les deux grands théâtres n'oseront plus se négliger; ils redoubleront de zèle et de soins pour conserver toujours les avantages de la comparaison ; et, dans cette lutte d'émulation et de talents, le grand public verra s'agrandir et s'épurer le cercle de ses jouissances. Le public, voilà le seul arbitre, suprême et compétent, de cette cause. C'est lui qui la jugera irrévccable-

LES THÉATHES. 2*'

nient en désertant ou en fréquentant les spectacles, selon qu'ils plairont à son goût éclairé.

Mais, nous dit-on, vous outragez les mœurs et ne présentez que des tableaux corrupteurs. — Comment cela se pourrait-il, puisque nos pièces furent toujours soumises à l'examen préliminaire d'un censeur, sur qui seul tomberait le reproche, s'il était mérité ? D'ailleurs, ne voit on pas pis aux Français ? Mettant plus d'expression, plus de grâce, plus d'ensemble dans leurs jeux scéniques, la Grande Comédie donne aussi plus d'empire à la contagion qu'un spectacle où le charme de l'illusion n'est pas porté au même degré (1).

— Mais vous nuisez au progrès de l'art : vos pièces, bouffonneries inconvenantes, sont grossières, informes, incorrectes. — Hélas 1 comment pourrionsnous lutter avec nos aînés, qui possèdent les chefsd'œuvre de la scène française ? Force nous est bien de prendre leurs restes, qui d'ailleurs suffisent à notre public. Nous ne travaillons que pour le peuple, c'est-à-dire pour la grande majorité de la nation, pour le peuple, moins difficile sur le choix de ses

(1) Parmi les pièces que les forains accusaient d'immoralité, se trouvait le Mariage de Figaro, qui « ridiculise toujours le mérite et la probité, peint le vice aimable et la vertu malheureuse », et quelques comédies de Molière. Un de leurs amis écrivait alors au sujet de George Jkmdin : « Cette comédie pouvait n'être pas licencieuse au temps de Molière; mais, aujourd'hui, c'est bien la pièce la plus indécente, la plus scandaleuse que la corruption raffinée puisse offrir pour enhardir le crime d'adultère et ridiculiser l'honnête homme trompé. Elle me parait une des pièces à proscrire du théâtre, si l'on ne veut pas que l'adultère soit publiquement regardé comme une gentillesse. »

jouissances, indifférent aux règles, pour le peuple qui sent et n'analyse pas.

Au lieu de tous ces arguments démodés et frivoles, ces Messieurs de la Comédie auraient mieux fait de dire avec franchise : « Par la faute des spectacles trop multipliés nos parts d'acteurs ne sont plus que de vingt ou trente mille livres par année ; et comment vivre avec cette somme misérable? Quelquesuns d'entre nous sont exposés à jouer les rois : qu'est-ce que vingt mille livres pour un roi ? En dépit de toutes les révolutions, il n'y a pas de monarque au monde doté d'une liste civile aussi humiliante (1). Supprimez les théâtres des boulevards : nos parts s'élèveront a quarante ou cinquante mille livres. Alors, nous pourrons impunément maltraiter les auteurs ; nous serons dispensés de donner souvent des nouveautés ; la concurrence ne nous forcera pas au travail, et nous n'aurons pas a nous préoccuper de varier les plaisirs du public, puisqu'il n'en pourra trouver que chez nous ».

Voila ce que veulent réellement les Comédiens Français. Leurs prétentions ne sont-elles pas exorbitantes ? Et ne faut-il pas leur répondre ce qu'on répondrait aux grands propriétaires des crus de Bourgogne et du Bordelais, s'ils voulaient faire arracher les ceps de Suresnes, et ne laisser franchir la barrière qu'aux vins de première qualité (2) ? —

(V Défense des Comédiens Français, adressée au Comité de Constitution.

(2) Adresse à MM. les Représentants.

Ce qui donnait a cette vigoureuse protestation plus de force encore et d'autorité, c'est qu'elle était appuyée par un nombre très respectable de journaux et d'auteurs dramatiques. Jusqu'alors, les différents almanachs des spectacles n'avaient jamais parlé que de quatre théâtres, les Français, l'Opéra, les Italiens et le Théâtre de Monsieur. Maintenant, on parlera de tous, car tous vont être égaux dans l'ordre social, et les talents seuls les distingueront désormais. « Si l'on donne sur les boulevards une pièce intéressante, bien conduite et bien écrite, elle doit avoir autant de publicité qu'une pièce médiocre, jouée par protection sur l'une des grandes scènes. Si tel comédien ou tel musicien des Français et de l'Opéra est flatté de voir son nom sur la liste des hommes à talents, pourquoi tels autres, acteurs et clarinettes aux petits spectacles, n'y verraient-ils pas les leurs, surtout s'ils ont du mérite, et si, comme c'est l'ordinaire, le hasard et la faveur ont moins fait pour eux que pour d'autres (1)? »

Précieux aussi et très énergique était l'appui apporté aux pétitionnaires par les auteurs et compositeurs dramatiques. Ils faisaient nombre alors, ceux qui trouvaient leurs pièces mieux jouées et mieux accueillies sur les boulevards qu'à la Comédie-Française ou l'Opéra. C'est aux Associés que Mercier portait la Brouette du vinaigrier et l'Indigent, chez Audinot qu'était joué d'abord le Nouveau doyen de Kille-

(1) Almanach de tous les spectacles de Pans et des provinces.

rine. Les musiciens eux-mêmes, et non les moindres, les Paesiello, les Cambini, les Gimarosa, préféraient souvent les Beaujolais, le Théâtre-Français Comique et Lyrique et celui de M ,Ie Montansier aux Italiens, qui exécutaient leurs œuvres en dépit du goût et de la prosodie, et les laissaient confondues avec celles d'amateurs novices, mais protégés en haut lieu, des Berthon et des Chapelle. C'est pourquoi, au nom de ses confrères, las de passe-droits multipliés, La Harpe présentait et lisait à l'Assemblée nationale, le 23 août 1790, une adresse, où la cause des entrepreneurs de spectacles populaires se trouvait étroitement associée à celle de leurs fournisseurs présents et futurs. La pétition réclamait l'anéantissement de tout ce qu'on appelait (( privilèges des spectacles (1) » ; la jouissance, pour tous les théâtres sans distinction, des pièces anciennes qui seraient dorénavant considérées comme propriété nationale ; la faculté, pour tout particulier, de jouer librement la comédie ; le droit, pour les auteurs vivants, de statuer eux-mêmes sur la valeur de leurs ouvrages, dont ils garderaient pendant leur vie et cinq ans après leur mort l'entière propriété, et de traiter de gré a gré avec les directeurs, dont aucun ne pourrait plus les faire représenter ou les supprimer sans leur agrément (2).

1 Signée des noms les plus connus, cette adresse ne réunît cependant pas l'unanimité des suffrages. Ceux qui s'abstinrent ou protestèrent s'associaient bien aux vœux de La Harpe pour ce qui regardait les auteurs ; mais ils déclaraient ne pas vouloir être mêlés aux affaires des théâtres subalternes.

(2) Il se passait souvent ceci : on jouait une pièce un jour de

Devant cette levée en niasse, la Comédie-Française comprit la nécessité de composer. « Elle se familiarise peu à peu, écrivait alors Cailhava, avec l'idée d'un second Théâtre-Français, et se consolerait d'avoir un rival, si elle voyait disparaître ces misérables tréteaux, où l'on mutile, où l'on déshonore les maîtres de la scène. » — « Elle convient, disait de son côté le député Chapelier, qu'il ne peut plus exister de privilège exclusif, et elle va jusqu'à avouer qu'on pourrait établir dans la capitale un autre théâtre où seraient, comme chez elle, représentées des pièces qu'elle a jusqu'à présent regardées comme son domaine particulier. Mais elle prétend rester propriétaire sans partage des chefs-d'œuvre de Corneille, Molière, Racine, Crébillon et autres, et de tous les auteurs qui, par la disposition d'un règlement, ont perdu leur propriété, ou qui ont précédemment traité avec elle. »

C'étaient là des concessions sérieuses, mais trop tardives ; le temps des demi-mesures était passé. « Il ne suffit pas de permettre deux théâtres, disait Chapelier dans son Rapport à l'Assemblée nationale (1) ; ce serait diviser le privilège et non le

grande chaleur. Comme elle ne faisait pas la recette fixée par le règlement de 1758 (1.800 livres l'été, 2.300 1 hiver), elle était censée tomhée suivant les règles, c'cst»à dire qu'elle tombait dans les coffres et devenait propriété des comédiens. Dans un mémoire particulier, l'auteur de l'Honnête Criminel, Fenouillat, avait déjà protesté contre ce brigandage, que Chapelier, dans son rapport, signala avec une éloquente énergie.

(1) Rapport fait par M. Chapelier an nom dn Comité de Constitution sur la pétition des auteurs et acteurs, dans la séance du jeudi

détruire. Le droit de former les établissements de ce genre est une suite du droit naturel qui appartient à tout homme d'exercer son industrie. Restreindre ce droit, c'est véritablement le rendre exclusif en faveur de quelques personnes, et par conséquent agir contre tous les principes sur lesquels l'Assemblée nationale travaille depuis sa réunion. La Comédie-Française n'a plus le droit de s'intituler Théâtre de la Nation. Ce titre, qui présente l'enseigne d'un privilège exclusif, et qui semble vouloir associer la Nation à cet abus condamnable, est ridicule et inconvenant. Le Théâtre- Français n'est pas plus celui de la Nation que ne le sont et ne le seront tous ceux où l'on donnera des pièces capables d'épurer le goût, de corriger les mœurs, d'exciter le patriotisme.

La cause était entendue : dans cette même séance, l'Assemblée nationale votait un décret, dont les premiers articles assuraient aux spectacles des boulevards la vie et la liberté.

Tout citoyen pourra élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tout genre, en faisant, préalablement à rétablissement, sa déclaration à la municipalité.

Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus sont une propriété publique et peuvent, nonobstant tous anciens privilèges, qui sont abolis, être représentés sur tous les théâtres, indistinctement.

Les ouvrages des auteurs vivants ne pourront être représentés sur aucun théâtre public sans le consentement formel

i3 janvier Î79Î , avec le décret rendu dans cette séance par l'Assemblée nationale.

et par écrit des auteurs, sous peine de confiscation du produit total des représentations au profit de l'auteur.

Les entrepreneurs ou les membres des différents théâtres seront, à raison de leur état, sous l'inspection des municipalités. Ils ne recevront d'ordres que des officiers municipaux, qui ne pourront pas arrêter ni défendre la représentation d'une pièce, sauf la responsabilité des auteurs et des comédiens, et qui ne pourront rien enjoindre que conformément aux lois et aux règlements de police...

La Comédie-Française essaya bien encore de protester au nom de ses créanciers, à qui elle devait un million trois mille livres (1), et en faveur de ses vieux acteurs retraités, dont elle ne pourrait plus, disait-elle, payer la pension, et qu'elle confiait à la générosité des représentants du peuple. Elle invoqua bien aussi la Déclaration des droits de l homme, qui garantissait « comme un droit invincible et sacré les propriétés légitimement acquises », et par conséquent les pièces du répertoire, acquises (les registres en faisaient foi) par des marchés réguliers (2). Ces protestations suprêmes et de pure forme devaient rester et restèrent vaines. Il fallait s'incliner, et le plus sage était encore de s'offrir allègrement en holocauste, comme de bons patriotes. Les Grands Comédiens se déclarèrent donc « pénétrés de respect pour tout ce qui émanait du corps auguste chargé par la nation de lui donner des lois » ; et,

(1) Observations pour les créanciers des Comédiens Français.

(2) Le plus ancien de ces traités, renouvelés et confirmés d'une façon générale le 9 juin 1758, remontait à Ho trou.

jaloux de lui prouver leur soumission par le témoignage le moins équivoque, ils «se disaient consolés « en regardant l'abandon de leurs privilèges comme un hommage exigé d eux par les principes générateurs qui renouvelaient les destinées de la France, et comme une offrande au bien public ». Ils espéraient que « ce grand sacrifice, auquel ils se résignaient, malgré leur douleur, ne serait pas perdu pour la gloire du théâtre ».

Ainsi, comme le peuple lui-même, les spectacles des boulevards étaient libres. Quel usage nouveau allaient-ils faire d'une liberté dont ils n'avaient pas attendu la consécration officielle ?

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