CHAPITRE IV
Multiplication des spectacles. Le Théâtre du Marais. Le Théâtre - Molière. Le Vaudeville. Le Théâtre de la Cité. Les nouvelles Variétés. Le Lycée. — Molière chez Nicolet. — Arlequin et la Révolution. — Le patriotisme aux théâtres des boulevards.
Jamais les Parisiens n'ont plus aimé les spectacles que pendant la Révolution. Ce goût, poussé jusques à la passion, les almanachs spéciaux le constatent, les directeurs s'en glorifient, les poètes le chantent, et des feuilles nouvelles se fondent pour l'exploiter. Aux jours les plus sombres, aux heures où la Convention vote la loi des suspects et décrète la levée en masse, où Toulon est livré aux Anglais et où Mayence résiste aux Prussiens, désespérément, le Journal des spectacles (1) amuse ses nombreux lecteurs par les plaisants
(1) Ce journal écrivait le 1 er juillet 1793 : « Il est bien singulier que dans un moment où les spectacles sont plus multipliés que. jamais à Paris, il n'existe pas un seul journal qui leur soit uniquement consacré. Kst ce que ce ne serait plus nos auteurs dramatiques et nos théâtres qui font rejaillir tant d'honneur et de gloire sur le nom français ? Est-ce qu'on penserait que nos spectacles ne sauraient fournir, pour alimenter une feuille, assez
comptes rendus de la Baguette magique, tY Arlequin- Joseph, de Ah ! quel guignon et de Fleurette et Pompon, mélo-coq-à-l'âne en trois actes. On se bat a la porte des théâtres comme aux frontières ; les drames de la guillotine ne font aucun tort à ceux des boulevards ; au milieu des éclats de rire provoqués par les farces on oublie la famine, la Terreur et l'Europe coalisée.
« Les Romains s'estimaient heureux Avec du pain et des théâtres; On a vu les Français joyeux S'en montrer bien plus idolâtres.
N'a-t-on pas vu ce peuple enfin.
Subsistant comme par miracle, Pendant le jour mourir de faim.
Ht le soir courir au spectacle (1) ? »
Une si générale idolâtrie ne pouvait manquer d'être encouragée par le décret de la Constituante. Voici qu'en effet les théâtres se multiplient : de nouvelles salles s'ouvrent partout.
C'est d'abord celle du Marais, rue Culture-Sainte- Catherine. En 1790, les Italiens ayant réduit leurs parts à vingt, les six acteurs réformés tentent de ressusciter l'ancien théâtre de la rue Michel-le-Comte.
d'objets dignes de piquer la curiosité publique ? On se tromperait si on pouvait le croire. » On pouvait le croire, sans se tromper.
(1) Cf. cet autre quatrain de cette même époque: « Il ne fallait au fier Romain Que des spectacles et du pain ; Mais au Français plus que Homaiu Le spectacle suffit sans pain. »
Fâcheuse idée qu'ils ont là ! Le Marais n'est plus, comme autrefois, le centre des plaisirs, le rendez-vous des jolies femmes et des gens du bel air. Depuis un an surtout, il est bien maussade et désert ; c'est, avec le faubourg Saint-Germain, le quartier qui a le plus souffert de l'émigration. « Tous les dévots, tous les gens de robe, tous les rentiers qui l'habitaient ont abandonné leur patrie, leurs maisons; et cet abandon d'un amas de riches, d'égoïstes, nuit forcément à l'entreprise des comédiens (1). » Ce qui va leur faire encore grand dommage, c'est l'entêtement du directeur. Déjà, aux Italiens, M. Courcelle s'opposait de tout son pouvoir à la réception des pièces gaies; et maintenant qu'il est le maître au Marais, il ne veut plus accepter que des drames. Il est bien forcé cependant de jouer les comédies de Beaumarchais, qui a fourni à la nouvelle troupe des fonds considérables, et qui achèvera sa ruine par des exigences excessives. Cet homme, plus remuant que jamais, entend régenter la maison, comme il régente le Bureau dramatique, dont il est le secrétaire perpétuel et tyrannique. Surtout, il veut occuper l'affiche. « Or, dit avec raison YAlmanacli des Spectacles, toutes les fois qu'un théâtre aura son auteur par excellence, et qu'avec les autres gens de lettres on
(1) Almanuch des Spectacles, Cf. Mercier, Tableau de Paris : « Au Marais règne l'amas complet de tous les vieux préjugés. Là se voient des vieillards grondeurs, sombres, ennemis de toutes les idées nouvelles ; et des conseillères bien impérieuses y frondent, sans savoir lire, les auteurs dont les noms parviennent jusqu'à ( Iles. On y appelle les philosophes des gens à brûler. » Quant aux comédiens, bien entendu ils brûleront éternellement.
prendra un ton de protection aussi ridicule que passé de mode aujourd'hui, on éloignera les bonnes productions et, conséquemmcnt, le public ».
Plus longue sera la vie du Théâtre national Molière, qui s'établit, au début de 1791, entre les rues Saint- Martin et Quincampoix, dans le sombre passage des Nourrices, métamorphosé comme par enchantement (1). Son directeur, Boursault-Malherbe, est un artiste fort intelligent, doublé d'un homme d'affaires peu scrupuleux, mais très habile (2). Tout de suite il a compris que, pour assurer le succès de son entreprise, il devait d'abord se distinguer de ses rivaux, les anciens et les nouveaux. Aussi a-t-il imaginé une profession de foi qui se trouve être en même temps une réclame ingénieuse. Escorté de ses acteurs (3), il s'est présenté à la barre de l'Assemblée nationale et a fait serment de ne jouer que des pièces patriotiques. Il tiendra sa parole, et plus même qu'il n'a juré. Ils se tromperont étrangement, les pacifiques bourgeois et les provinciaux naïfs qui, se fiant à l'enseigne, penseront que l 'auteur du Misanthrope revit sur cette scène, avec
sa morale douce, son caractère aimable et sa critique
(1) Aujourd'hui passage Molière.
(2) Il fut aussi député à la Convention, et montra comme homme politique beaucoup de tolérance, de courage et d'humanité. Au 31 mai, il sauva plusieurs députés en les faisant échapper, déguisés en charretiers. A Avignon, au péril de sa vie, il arracha plusieurs prisonuiers à la fureur de la populace.
(3) Un de ces acteurs était Dufrcsse, qui devait devenir général de la République et de l'Empire, baron, et commandeur de la Légion d'honneur.
LES TI1KATHKS 3
indulgente. Ce serait, comme disait La Fontaine, vouloir retrouver Rome à Vaugirard. Sur ce théâtre, on se montrera parfois si hardi que les journalistes, à certains jours, organiseront une conspiration du silence, et refuseront de signaler des pièces dont le directeur devra afficher le succès à la porte.
La meilleure fondation dramatique de cette époque est celle du Vaudeville, inauguré rue de Chartres le 12 janvier 1792, dans' la salle du Petit Panthéon:
« Car dans le pays où nous sommes On voit qu'il existe à Paris Et le Panthéon des grands hommes, Et le Panthéon des petits. »
Ainsi se trouve réalisé un projet qui, depuis trois ans, hantait le Cousin Jacques. L'indifférence de l'ancien Opéra-Comique pour le vaudeville navrait les disciples et les admirateurs des Panard et des Favart. Ils allaient partout déplorant la mort du plus français des genres, de celui, déclaraient-ils, qui convient le mieux à la jeune République. N'est-il pas né de la liberté?
« La liberté française en ses vers se déploie. »
Ne disait-il pas la vérité aux tyrans dans un temps où Melpomène, Thalie et Polymnie s'avilissaient par la flatterie la plus servile? N'a-t-il pas toujours fait la guerre aux abus, et, par la franchise de ses couplets, préparé le peuple à secouer le joug de ses oppresseurs? Quelle action enliu u'a-t-il pas aujourd'hui
LES NOrYKAl'X THÉÂTRES.
même, grâce à ses airs fameux, partout chantés, dans les villes, dans les campagnes, aux armées? Et il est banni de l'Opéra-Comique, dont il a fait la gloire et dont il devrait être le maître ! Eh bien, puisque les héritiers des anciens forains se montrent à ce point ingrats, qu'il soit désormais maître chez lui... Et c'est ainsi qu'est fonde le Vaudeville, qui devient, à partir de 1792, un des rendez-vous les plus aimés des Parisiens. C'est depuis la Révolution que le vaudeville a retrouvé sa force et son véritable caractère.
A la fin de la même année, le 20 octobre, le théâtre d'Henri IV, qui s'appellera tout à l'heure Variétésdu-Palais, puis Cité- Variétés, s'ouvre en face du Palais de Justice, sur les ruines d'une des plus vieilles églises de la capitale. Saint-Barthélemy a laissé la place au roi de l'édit de Nantes et à des comédiens qui font rire, comme, rue Quincampoix, l'ombre de Law a fui devant celle de Molière.
C est encore le théâtre Lazzari, qui a la bonne idée de prendre aux anciennes Variétés-Amusantes leur titre si connu et si populaire. Lazzari, d'ailleurs, rappelle les forains d'autrefois par la dextérité avec laquelle il exécute des tours très plaisants et des métamorphoses faites à découvert. Il rappelle aussi les primitifs acteurs de l'Italie par ses heureuses improvisations.
Ce sont aussi, toujours dans le même temps, les théâtres de la Liberté, de la Concorde, de la rue Saint-Antoine, des Élèves de Thalie, et du Lycée, qui, « ué au milieu des orages les plus violents de la Ré-
volution, se propose de présenter un délassement agréable à la suite des travaux utiles qui occupent le reste du jour (1) ». Il est bien modeste à ses débuts, celui-là; il veut fuir toute rivalité. Renonçant à la haute comédie, évitant les grands opéras, n'osant pas même se permettre le vaudeville, il n'aura que de tout jeunes acteurs, et se bornera, provisoirement, aux ballets et aux pantomimes. Mais il compte bien attirer le public et piquer sa curiosité par la bizarrerie de ses annonces. Pourra-t-on ne pas courir à la Révolte des Nègres, aux Capucins à la frontière, surtout à la Guillotine d'amour 9
Si la liberté nouvelle fonde des théâtres, elle transforme aussi les anciens, les rajeunit, les vivifie, les stimule, ouvre leurs portes à toutes les ambitions, à toutes les gloires, jeunes et vieilles. Le décret provoque sur les boulevards une allégresse (2) qui, dès la rentrée de Pâques, se manifeste de toutes les fa-
(1) Journal des Spectacles, 16 juillet 1793. — Il est bien inutile d'énumérer les quarante -trois spectacles de cette époque. — « Il y en a cette année, écrivait un statisticien en 1791, vingt-trois de plus que l'année dernière, et il y a soixante-cinq mille Français de moins à Paris. Pour que tous ces théâtres puissent se soutenir, il faudrait soixante mille personnes par jour au spectacle. Quelle frénésie, quelle extravagance !» — « Si cela continue, dit un autre, on comptera dans Paris un spectacle par rue, un acteur par maison, un musicien par cave et un autour par grenier. »
(2} M rae Fusil écrit alors à M me Lemoine Dubarry, à Toulouse : « Le fameux décret vient de paraître. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution que cela a produite. La gaze derrière laquelle on jouait et chaulait sur un petit théâtre (les Délassements- Comiques; a été déchirée par des jeunes gens. Enfin, ils sont tous comme des fous. »
LES NOUVEAUX THKATHKS.
çons, compliments, scenettes, chansons, vaudevilles, et dont Saint-Clair, au Palais-Royal, se fait auprès du public l'interprète très applaudi.
« Enfin les principes éternels qui n'avaient été enchaînés que parla puissance arbitraire ont repris toute leur énergie : une loi fondée sur ces principes incontestables a substitué à l'injustice des exclusions, à l'insouciance des privilèges l'égalité des droits et l'activité de la concurrence. Une vaste carrière s'ouvre maintenant devant nous. Il n'est plus, il ne sera plus d'autre privilège que celui des talents et des travaux Les chefs -d'cepvre de la scène française, les ouvrages mêmes du second ordre, qui dormaient dans l'oubli, cette propriété vraiment nationale, sont devenus un patrimoine commun, une succession immense que tous sont appelés à recueillir, et l'art dramatique n'a plus d'autres bornes que celles du talent et du génie...
Peut-être les gens de lettres, si longtemps victimes des préjugés exclusifs et de la féodalité théâtrale, applaudirontils à une concurrence qu'ils n'ont cessé de réclamer. Ils ne dédaigneront pas d'étayer par leurs ouvrages une rivalité dont ils ont si bien fait sentir l'importance, et ne nous refuseront pas leurs lumières et leurs conseils.
Sans doute, il est plus d'une heureuse innovation à faire dans l'art de Sophocle et de Térence. L'horizon se recule et s'agrandit. La patrie surtout demande au génie des pièces vraiment nationales; et le théâtre, ce puissant moj'cn d'instruction, ce foyer électrique de morale et de vertu, doit rendre à la liberté ce qu'il a reçu d'elle, et accélérer les progrès de la raison. C'est à vous, Messieurs, c'est à votre goût sillet sévère à nous faire distinguer la bizarrerie de la hardiesse, la liberté de la licence, l'imagination du délire, et ces mous, très qui ne doivent le jour qu'à une véritable impuissance des productions belles sans fard, riches sans luxe, et fortes sans exagération. C'est à vous de rendre à Thalie un peu de sa gaieté, d'élever et cette muse et sa sœur à la hauteur de
leur nouvelle destination ; enfin, c'est à vous de nous aider à conserver le feu sacré du bon goût, et à augmenter encore le dépôt précieux des richesses dramatiques qui ont tant contribué à la gloire d'un peuple auquel il ne manquait plus que la liberté pour devenir le premier peuple du monde. »
Elle n'a pas encore sonné, l'heure où « s'augmentera le dépôt précieux des richesses dramatiques » ; mais, en attendant, le dépôt ancien sera mis au pillage ; et c'est une nouvelle conséquence du décret libérateur. De nouveaux théâtres se sont ouverts ; les anciens se sont transformés; voici maintenant que sont bouleversés tous les répertoires. Sous prétexte « de sortir du cercle étroit et rebutant des farces grossières, insipides, immorales », et en vertu de l'article qui déclare propriété nationale les œuvres des auteurs morts depuis cinq ans et plus, les petits théâtres vont prendre à la Comédie-Française, à l'Opéra et aux Italiens tout ce qui leur plaît et peut plaire à leur public. Par représailles, les grands théâtres, quand ils ne se pillent pas les uns les autres, empruntent à leurs confrères des boulevards, hier encore si méprisés, leurs ordinaires moyens d'action, et quelquefois même des pièces. C'est un universel remue-ménage qui commence. On ne confond pas encore tous les genres, les nobles et les roturiers, mais on mêle tous les répertoires. Au grand mécontentement des acteurs de la rue Favart, qui n'ont plus le droit de protester, les Français adoptent les Fausses Confidences, et jouent même des opéras comiques, Paulin et Clairette, par exemple, ou les Deux Espiègles. Les Italiens, qui ne parlent plus ita-
lien, qui n'ont plus ni musique italienne, ni acteurs, ni auteurs italiens, donnent des drames historiques ou militaires à grand spectacle, et avec chants, Jeanne d'Arc, Pierre le Grand, le Combat de Nancy : on se croirait chez Nicolet. Lucrèce ne fait plus de façons pour se tuer en public (1). Un novice expire devant les spectateurs dans un cachot rempli de cadavres (2). Sur la scène, où résonnent les vers de Racine, on entend les coups de fusil de la Liberté conquise : on se croirait chez Audinot. Ici et là, c'est le drame romantique qui s'essaie, comme le drame allemand se risque rue Richelieu. Le théâtre du Palais-Royal, en effet, c'est-à-dire la seconde Comédie-Française, prend à celui du Marais Robert, chef de brigands ; et — oh ! l'ingénieux chassé-croisé î — ce vengeur de la société cède sa place sur les boulevards aux héros de Corneille et de Voltaire, à Horace, au Cid, à Brutus.
Il la cède surtout à Sganarelle et à Scapin, au citoyen Pourceaugnac et à George Dandin. Si quelqu'un devait être tôt et bien accueilli sur les scènes populaires, c'était assurément le grand forain, le fondateur de Y Illustre Théâtre, l'inventeur des ballets et des pantomimes, l'ami, le défenseur du parterre, celui qu'on peut aussi bien jouer devant des paysans et des ouvriers avec une troupe improvisée que devant un public raffiné avec des comédiens d'élite. Maintenant que Molière appartient à tout le monde, on ne songe plus, comme naguère, à lui reprocher son immoralité. George Dan-
{\) La Lucrèce* d'Arnaud.
{2J Les Victimes cloîtrées, de Monvel.
din a cessé d'être « la pièce la plus indécente, la plus scandaleuse que la corruption puisse offrir pour enhardir le crime d'adultère et ridiculiser l'honnête homme trompé ». Son auteur est devenu un parfait sans-culotte. « Ohligé, forcé de se taire dans un temps de servitude horrible, la liberté lui sortait par tous les pores. Forcé de louer Louis XIV, il faisait ses prologues mauvais et détestables à plaisir. Il y brisait les règles mêmes de la versification. Les platitudes, les lieux communs les plus vulgaires, il les employait avec une intention marquée, comme pour avertir la postérité du dégoût et de l'horreur qu'il avait pour un travail que lui imposaient les circonstances, son état, et la soif de répandre ses talents et sa philosophie (1) ».
C'est précisément avec George Dandin que Molière débute sur le théâtre deNicolet. Car c'est Nicolct qui, dès le premier jour de la liberté, a d'abord adopté ce grand ancien ; et il le fait fraterniser avec ses danseurs et ses mimes. Heureux débuts, heureuse association, si l'on en juge par l'enthousiame du public. Les lettrés, derniers défenseurs des privilèges, avaient Deau dire que les comédies de Molière étaient aussi déplacées sur les boulevards que l'eussent été, au
(1) Les Réuolutions de Paris. Novembre 1790. — t Molière, sous le règne même du despotisme, souleva l'un des plis du bandeau qui fascinait les yeux du peuple en enfantant l'œuvre immortelle de Tartuffe. Sous le règne de l'égalité, il nous eût peint les vices et les passions qui s'agitent pour anéantir les droits sacrés du peuple. »» Discours sur la régénération de l'art dramatique, prononcé à Bordeaux pour l'inauguration de l'arbre de la Liberté, place de la Comédie.
théâtre de la Nation, les amours de M. Cuir-Vieux et de M mc Beurre-Fort ; leur succès fut tel, qu'on demanda Fauteur a grands cris : on voulait le voir, lui faire une ovation ; on trépignait, on hurlait (1). Et j'imagine que Molière, s'il avait pu se présenter, aurait pris Nicolet par la main et associé a ce triomphe posthume danseurs et décorateurs. Il leur devait bien cela : c'étaient plus que des interprètes, c'étaient des collaborateurs. En allant du faubourg Saint-Germain au boulevard du Temple, ses pièces, surtout le Festin de Pierre, avaient subi de telles modifications et additions, on y voyait tant de tableaux différents a chaque acte, de si beaux ballets et feux d'artifice (2), que Boilcau n'eût pas été seul à ne point reconnaître dans le sac du voltigeur Scapin, et au dernier souper de Don Juan, d'une si superbe mise en scène, le poêle du Misanthrope. Qui sait ? Peut-être Molière lui-même aurait- il réclamé l'auteur.
(1 (( Quelques plaisants ayant imaginé de donner des billets pour Tartuffe, le Misanthrope, tes Femmes savantes, avaient mis en tète : billets d'auteur, puis signaient au bas : Molière. Pendant plusieurs jours ees billets entrèrent sans difficulté. Le contrôleur était un brave homme, d'une grande simplicité d'esprit. Comme le nombre des billets allait toujours en augmentant, il finit par dire un soir, très sérieusement, aux ouvreuses des loges: « Mesdames, vous qui devez connaître tous les auteurs qui viendront ce soir, si vous voyez M. Molière, dites lui donc de me parler en descendant. Il faut que je m'explique avec lui sur le nombre de ses billets : il dépasse le règlement. » Hrazier,Hisfoîrt despetits théâtres, II, p 115.
(2) C'est un de ces artifices du Festin de Pierre qui, en 171)8, mettra le feu aux Variétés-Amusantes. On jouait Molière un peu partout sur les boulevards, même au théâtre qui portait son nom ; mais il ne réussit vraiment que chez Nicolet.
Mais une si glorieuse recrue ne trouble ni n'efface Arlequin. Alors qu'autour de lui tant de choses se transforment ou disparaissent, le roi delà farce et des boulevards, qui n'a rien perdu de sa gaieté spirituelle et de sa malicieuse insouciance, conserve intact le dépôt des traditions foraines. C'est une justice qu'il faut lui rendre. Préoccupés surtout, dans leurs études sur le théâtre révolutionnaire, de suivre le mouvement des esprits, de peindre la société ou de mettre l'histoire en feuilletons dramatiques, MM. Muret, de Goncourt et Welschinger ont été naturellement attirés par les pièces à gros relief, Charles IX, F A mi des lois, le Jugement dernier des rois, qui traduisaient le plus bruyamment les idées d'alors. Pour eux, le théâtre est une tribune, un club, voire un cirque, où les passions furieuses se cherchent et se prennent corps à corps, où les deux opinions publiques se mesurent, se défient, se heurtent, gourdins contre épées. Il y a là une exagération partielle. Même aux heures les plus troubles de la Révolution, les théâtres restent souvent de simples lieux de plaisir, où l'on oublie, où l'on se délasse et se divertit ; et celui qui surtout leur conserve ce caractère de passe-temps inoffensif, c'est le pacifique Arlequin. Les sombres drames que ses camarades nouveau jeu représentent à côté de lui, quand il n'est pas de service, ne l'empêchent point de poursuivre le cours de ses aventures héroïco-burlcsques et de ses prouesses amoureuses. Aux diatribes contre les prêtres et les aristocrates il oppose son rire espiègle et le plus gracieux scepticisme. Ce n'est pas
lui qui troquerait son petit chapeau de feutre relevé
sur l'oreille contre le bonnet rouge, ni son masque noir contre la cocarde, ni sa batte contre la pique républicaine. Il ne sera jamais un parfait sansculotte : il tient trop à son pantalon bariolé.
Le public y tient bien aussi, et il acclame son enfant gâté qui lui chante :
« Rhabillez-vous, peuple français; Ne donnez plus dans les excès
De nos faux patriotes.
Ne croyez plus que le cul nu Soit une preuve de vertu :
Remettez vos culottes.
Méfiez-vous d'un intrigant Voulant le costume indécent
De nos faux patriotes. Ne poussez plus la liberté Au point d'être déculotté.
Remettez vos culottes.
De l'homme défendez les droits.
Surtout, obéissez aux lois,
Comme bons patriotes.
Citoyens, sans trop vous fâcher, Cachez ce que l'on doit cacher :
Remettez vos culottes, p
Il n'est besoin d'ailleurs que de feuilleter les affiches pour constater la popularité persistante de ce héros aimable, aussi applaudi sous la Terreur qu'au temps de Le Sage et de Piron, de Dominique et de Constantini. Il n'est pas prouvé que le chant de la Morichelli ou de la Balletti, le jeu de Larive et les débuts
de Mue Lange aient laissé les Parisiens indifférents (1) ; mais il est certain qu'Arlequin garde toute leur faveur. En 1793, et les mêmes semaines, on joue chez Nicolet le Mariage turc d'Arlequin, Huila et les Précieuses ridicules ; au Vaudeville, Arlequin friand, Arlequin tailleur, Arlequin machiniste et le duel d'Arlequin ; aux Variétés, Arlequin marchand d'almanachs avec le Médecin malgré lui ; au théâtre Montansier, Arlequin journaliste et le Lendemain des noces d'Arlequin ; au Théâtre-Français Comique et Lyrique, Arlequin marchand d'esprit. Jamais on n'avait tant vu d'Arlequins sur la scène.
Et tous ces Arlequins sont de bons enfants, pacifiques et gais, simplement amoureux ou gourmands, tout â fait incapables de porter au théâtre les passions mauvaises de la rue. Arlequin médecin ne tue personne, pas même ses malades; Arlequin pâtissier n'empoisonne point ses clients; Arlequin tailleur ne coupe que du drap avec ses ciseaux, Arlequin friand ne connaît que Colombine et le garde-manger ; et c'est celui-là surtout qu'on fête. Pendant tout l'été de 1793, il est un des héros du boulevard ; tous les soirs, après avoir vu dans la journée défiler les charrettes funèbres, les Parisiens vont s'apitoyer sur ses mésaventures. Et quelles mésaventures ! Arlequin a pillé le buffet de sa maîtresse. « Où sont mes biscuits? »
(1) C'est pourtant ce que les de Goncourt affirment dans leur Histoire de la société française sous la Révolution (p. 163.) Les comptes rendus du Journal des Spectacles ne justifient pas cette affirmation.
demande Colombine ; et le gourmand avoue qu'il les a mangés. « Quel malheur I » s'écrie la soubrette Nérine. — « Quoi? que dites- vous? »
Nérine. « Monsieur, je dis
Que nous avons dans ce logis Force rats et souris.
Or, j'ai fait, pour les détruire,
De l'arsenic introduire Dans les biscuits.
Colombine. Ah ! juste ciel, c'est lui qui les a pris. Arlequin. Voilà mes jours finis!
Nérine. Ah î oui, Monsieur, finis !
Car enfin l'arsenic est pis
Qu'eau forte ou vert-de-gris. »
Vite, un apothicaire est appelé, qui, en guise de contrepoison, administre plusieurs pintes d'eau au jeune homme empoisonné, qui fait son nez. Et quand survient le notaire pour dresser le contrat de mariage, c'est un testament qu'on lui dicte ; et Arlequin n'oublie personne.
(( Parmi mes légataires, Gardons-nous de passer Les auteurs, mes confrères.
Que puis-je leur laisser?
A tel d'entre eux qui pille, Mon habit convient fort ; Car souvent il s'habille De pièces de rapport. »
Arlequin ne mourra pas : ce sont les malicieuses Colombine et Nérine qui ont imaginé l'histoire des bis-
cuits arseniqués pour donner une bonne leçon à l'incorrigible gourmand.
Elles sont nombreuses, les pièces de ce genre, comiques ou sentimentales, et les longs comptes rendus élogieux des journaux ne laissent aucun doute sur leur succès. Succès étonnant en vérité ! Ainsi donc, au lendemain du 10 août, et des massacres de Septembre, et de la mort de Louis XVI, et du décret sur la levée en masse, on attirait les Parisiens avec des contes enfantins, dignes des anciennes foires, avec des farces sans moralité, sans allusions curieuses ni caractère politique, et qui ne doivent leur mince mérite littéraire qu'à quelques couplets ingénieux. Le 14 juillet 1793, le Lycée fait une grosse recette avec le Goûter, simple histoire de trois enfants qui donnent leur bourse à un vieux mendiant et leurs confitures à un petit pauvre. Le jour de la mort de Charlotte Corday, on applaudit sur les boulevards une insipide comédie, Mieux fait douceur que violence. Le jour de la mort de Marie- Antoinette, les amours contrariés de la fée Urgande et de l'enchanteur Merlin passionnent toutes les âmes sensibles ; et à l'heure où les Girondins se réunissent en un dernier banquet, Arlequin, gardien des femmes, fait tordre de rire les quinze cents spectateurs des Variétés- Amusantes (1).
(1) « On se battait au Carrousel et au Champ-de-Mars, et le Palais- Royal étalait ses bergères et son Arcadie. A côté du tranchant de la guillotine, sous lequel tombaient des têtes couronnées, et sur la même place, et dans le même temps, on guillotinait aussi Polichinelle, qui partageait l'attention. » (Camille Dcs-
Ainsi se perpétuaient aux boulevards les joyeuses traditions foraines. Comme il riait sous l'ancien régime des persécutions de la Comédie-Française et des incessantes menaces de la police, Arlequin oublie sous la Révolution la guillotine en permanence et les angoisses de la patrie en danger.
Est-ce à dire cependant que ses gambades, ses saillies et ses fredaines pouvaient désormais suffire à l'ambition des auteurs et à la curiosité du public ? Evidemment non. Maintenant qu'ils sont libres, les théâtres et les Français réclament autre chose, une nourriture substantielle : on va la leur prodiguer. Mais les transformations ne furent pas, au point de vue littéraire, aussi nouvelles ni aussi radicales qu'on serait tenté de le supposer.
Lorsque la Comédie-Française se résignait à jouer le Tombeau de Désilles et le Despotisme renversé, on pouvait être surpris, et d'aucuns même protestèrent. Ces pièces de circonstance choquaient les anciens usages et inauguraient sur ce théâtre un système tout nouveau. Sur les boulevards, au contraire, ce genre était depuis longtemps acclimaté, et de multiples expériences avaient montré combien le public aimait les pantomimes guerrières, telles que le Siège d'Orléans, les tableaux militaires et les comédies patriotiques,
moulins.) — Grétry raconte dans ses Mémoires que, traversant un jour la place de la Révolution, il entendit un orchestre et les cris de joie des danseurs. Au même instant, ses yeux rencontrent le couteau de la guillotine qui se relevait lentement pour retomber bientôt après.
comme la Prise de Port-Mahon. Conserver ces sortes de spectacles, c'était donc maintenir et vivifier une tradition très populaire. C'était aussi ouvrir une veine facile à exploiter, et se préparer des succès certains. Ils étaient si nombreux, les sujets nouveaux, qui s'offraient ; et il devait être si aisé, grâce à la liberté conquise et à l'état des esprits surexcités, de provoquer les applaudissements !
Il semble, en lisant certaines pièces de cette époque, qu'on entende l'écho de ces applaudissements. Ils sont le plus souvent très naïfs, grossiers et déclamatoires, les impromptus qui naissaient chaque soir, au souffle de la Révolution ; mais comme ils traduisent bien les idées, les sentiments, les passions des spectateurs, c'est-à-dire de la France nouvelle !
Quelles idées et quels sentiments ? Les meilleurs d'abord, les plus nobles et les plus généreux. Dans l'énorme collection, imprimée ou manuscrite, de la Bibliothèque Carnavalet (1), ce sont les drames et les comédies patriotiques qui d'abord attirent et retiennent. De ces œuvres éphémères, dont la composition et le style font sourire, se dégage une impression de grandeur simple, analogue à celle que laisse le journal du sergent Fricasse. Parfois aussi on dirait la Marseillaise mise en action, personnifiée, qui vit et marche sur la scène. Aux grands théâtres, on évoquait
(1) Voir les 35 cartons, n # 15701). Ces pièces innombrables peuvent être divisées en trois catégories : celles qui ont été imprimées et jouées; celles qui ont été imprimées, mais qui ne furent jamais représentées ; celles enfin qui sont restées manuscrites.
volontiers, afin de glorifier l'héroïsme des armées républicaines, les souvenirs d'Athènes et de Rome : c'étaient la Journée de Marathon, Virginie, Muciiis Scœvola, Caïus Gracchus, Fabius, tragédie lyrique où, pour rendre les allusions plus claires et les rapprochements plus sensibles, on entendait Paul Émilc donner l'ordre de tirer le canon d'alarme contre les rois conjurés, et le peuple romain répondre aux sénateurs qui venaient de chanter la Marseillaise :
« Plutôt la mort que l'esclavage; C'est la devise des Français. »
Aux boulevards, on se soucie peu de ces vieilles
histoires et de ces héros ignorés. Bien avant les
Romantiques, les Nicolet, les Audinot et les Salle les
ont expulsés de leurs théâtres, et ils ne les y reçoivent
que sur un ordre formel de la Convention, décrétant
que Caïus Gracchus et Brutus seront donnés trois fois
par décade, aux frais de la République, sur les scènes
désignées par les municipalités (1). On se passionne en
revanche pour des drames dont les héros s'appellent
Barra, Agricole Viala, Custine et Beaurepaire. « En
apprenant la mort du défenseur de Verdun, la France,
dit Michelet, se reconnut, frémit d'admiration. Elle se
mit la main sur le cœur et y sentit monter la foi. La
patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague ;
on la vit réelle, vivante. » Elle vivait, en effet, dans ces
drames naïfs, simples et grands. Pouvait-on ne pas
acclamer Beaurepaire ressuscitant sur la scène pour *
(1) Décret du 2 août 1793.
venir répéter aux Parisiens ce qu'il avait dit à ses officiers : «J'ai juré de ne me rendre que mort. Survivez à votre honte... Je suis fidèle à mon serment... Voici mon dernier mot... Je meurs... » ; et se faisant sauter la cervelle sous les yeux des spectateurs? Pouvaientelles tomber, si peu littéraires qu'elles fussent, les comédies pleines de tous les beaux sentiments qui faisaient alors vibrer la France, le dévouement à la patrie, la haine des rois, l'amour des peuples esclaves?
Pour peindre l'enthousiasme héroïque qui chaque jour poussait aux frontières la jeunesse de France, les auteurs ne se mettent pas en grands frais d'imagination. C'est presque toujours la même histoire, celle de deux fiancés, heureux de sacrifier leur amour à la patrie (1). Rosette aime Alexis et en est aimée, mais ils attendront pour se marier que le jeune homme ait chassé l'ennemi. — Justin pourrait se dispenser de partir, car il aura vingt-cinq ans le lendemain, et la loi ne le réclamera plus. Il partira pourtant.