LUCETTE
C'est là que je t'attendais. Si tu avais pensé autrement, jamais tu ne serais devenu mon mari.
(1) Voir: Au retour ; les Houlans ; le Départ des volontaires villageois pour les frontières ; la Discipline républicaine ; Cadet Roussel ; la Loterie des femmes ; les Écoliers ; Tout pour la Liberté ; le Départ de la première réquisition, etc., etc.
MATHURIN
Et jamais je n'aurais été ton beau-pére.
MATHTRINE.
Ni moi ta belle-mère. »
Mais, comme dans une foule de nos pièces modernes, ce sont les couplets qui faisaient surtout le mérite et le succès de ces petites comédies : ils en étaient le véritable clou ; et les auteurs les plus appréciés sur les boulevards, Cousin Jacques, Radet et Desfontaines, avaient raison de dire que « le genre du vaudeville devait surtout servir à la propagation des principes républicains, puisque le soldat sous la tente et l'ouvrier dans l'atelier peuvent avoir continuellement à la bouche un refrain patriotique ». On attendait, on applaudissait, on répétait en chœur des couplets comme ceux-ci :
« Un père avait dix-sept enfants, Braves, dispos et bien portants (bis).
Vlà qu'un matin tout l'mond' s'écrie :
L'enn'mi menace la patrie.
L/ia des moments Où l'on n'peut avoir trop d'enfants.
Vlà qu'un beau jour les huit premiers De laboureurs se font guerriers (bis).
Au combat rien n'ies épouvante.
Mais cependant l'péril augmente.
L'ia des moments Où l'on n' peut avoir trop d'enfants .
Les huit autr'frèr' prenant l'mousquet Tous d'un* voix disent au cadet (bis) :
Reste près du meilleur des pères; Nous allons r joindre nos huit frères.
L'ia dos moments Où l'on n'peut avoir trop d'enfants.
L'pèr' qui s Voit seul avec cadet Lui dit : Cadet, fais ton paquet (bis).
Viens là-bas fair* le dix-septième; Moi je ferai le dix-huitième.
L'ia des moments Où l'on n'peut avoir trop- d'enfants.
C'te chanson, qu'est un Vérité, Nous offre un grand* moralité (bis).
C'est que not' mèr', c'est la patrie, Et qu'pour sauver c'te mèr' chérie,
L'ia des moments Où finit qu'les pèr's suiv'nt les enfants. »
Si les drames et les comédies commentaient chaque soir sur les boulevards la stropbe : Amour sacré de la patrie, ils conviaient aussi les citoyens à marcher contre V étendard de la tyrannie, non seulement pour chasser les rois, mais surtout pour délivrer les peuples. Les rois sont bien moins représentés comme les ennemis de la France, que comme les oppresseurs de leurs sujets; et c'est le plus souvent sur un ton d'insouciance légère et de dédain gouailleur, si cher au Parisien, que du haut de la scène on répondait à leurs menaces.
« Le Roi de Prusse avait promis Qu'il viendrait souper à Paris.
Mais pour se rendre à notre avis, Il s'en retourne en son pays.
JTen avons fait prier
Par notre canonnier.
LES NOUVEAUX THKATHES. <)3
Brunswick en faisant ses écrits Disait : les Français seront pris.
Nous, en Républicains polis, Notre réponse eut bien son prix.
J'avions pour encrier
L'arme du canonnier.
Brunswick est un grand général ; En retraite il n'a point d'égal.
Maintenant le nom d'Annibal Ne lui conviendrait pas si mal.
Chacun dit à cela :
Il vient, voit et s'en va. »
Le ton change et devient grave dans les pièces où la France est représentée comme la grande émancipatrice, généreuse et désintéressée, dont le jeune drapeau apporte aux peuples la liberté, la justice et la fraternité. Pour les fils des compagnons d'Henri IV, le Citl n'était pas seulement un chef-d'œuvre de l'esprit humain ; en Rodrigue, si vaillant et si présomptueux, ils retrouvaient une image ennoblie de cette bravoure désordonnée, dont le vainqueur d'Arqués et d'Ivry restait le type aimé; sous le héros espagnol ils reconnaissaient le héros français, et savaient gré au poète d'avoir donné à la France, qui se préparait à devenir la première nation du monde, conscience de sa grandeur et de son éternelle générosité. Hélas! les Parisiens de 1792 n'avaient pas de Corneille ; mais c'étaient des impressions analogues qu'ils rapportaient du Théâtre- Français Lyrique et de l'Ambigu, après des représentations comme celles des Houlans et du Général Custine à Spire. « Le monde, dit encore Michelet, était aniou-
reux de la France. Du Rhin, des Pays-Bas, des Alpes, des voix l'invoquaient, suppliantes. Elle n'avait qu'a mettre un pied hors des frontières, elle était reçue à genoux. » Ce qu'a vu l'imagination du poète historien, et ce que disent les chants patriotiques des diverses nations de l'Europe bénissant et glorifiant la Révolution française, les théâtres populaires le mettaient presque chaque soir sous les yeux des spectateurs. Prêts de marcher à l'ennemi, des paysans d'Alsace viennent chanter sous l'arbre de la Liberté l'hymne patriotique, quand apparaît un houlan déserteur (l).On s'empresse autour de lui, on le caresse, on fleurit son chapeau de la cocarde tricolore, qu'il baise; et comme depuis trois jours il n'a mangé qu'un morceau de cheval, on lui apporte des provisions et du vin ; il court les partager avec ses camarades, et bientôt les amène. Tous se prosternent devant l'arbre de la Liberté, reçoivent le baiser fraternel, s'enrôlent dans la garde nationale, et jurent d'extermineravec elle les despotes, qu'ils ont jusqu'à ce jour si mal connus.
Tout semblables, à l'Ambigu, sont les habitants de Spire. Quelle n'est pas d'abord leur stupéfaction quand ils entendent le général Custinc dire à ses soldats : « Français, c'est peu de vaincre : il faut être doux, humain, généreux envers les vaincus. Notre mission n'est pas de donner des fers aux nations, mais de rompre leur joug, et de faire triompher la cause sacrée de la raison et de l'humanité. » Et quelle n'est
(1) Les Houluiis.
Les nouveaux théâtres.
pas leur allégresse en ne trouvant que des amis et des frères dans ces vainqueurs, annoncés comme « des barbares altérés de sang » !
« Quel beau moment pour ce pays !
Où sont nos tyrans sanguinaires?
Je ne vois qu'un peuple d'amis,
Et nos vainqueurs sont tous nos frères.
Affranchis d'un joug détesté,
Notre âme a le droit d'être fière,
Puisqu'ici de la Liberté
Nous plantons l'arbre tutélaire. »
Les pièces de ce genre justifient le mot de l'Italien Benincasa qui, sortant un soir d'une salle des boulevards où l'on avait glorifié et associé l'amour de la patrie et celui de l'humanité, s'écriait : « Français, ah! que n'êtes-vous toujours au spectacle ! »
On a dit que le théâtre révolutionnaire fut « une tribune sans pudeur et sans dignité, où la république ensevelissait ses ennemis dans la bouc, aux applaudissements des populaces vaudevillières (1) ». Ce ne furent pas, en tout cas, les ennemis du dehors. Se montrera-t-on aussi généreux pour les ennemis intérieurs? Il ne faut pas trop s'y attendre. Comment les petites scènes des boulevards pourront-elles rester modérées, si les grands théâtres, celui de la rue Richelieu en tête, leur donnent l'exemple de l'intolérance et de la férocité?
(1) De Goncourt, la Société française sous la Révolution.