‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 12 sur 27 · PIERROT, CASSANDRE, ISABELLE · texte numérisé non relu

PIERROT, CASSANDRE, ISABELLE

Pierrot

Ah I mon cli’père, comptez sur ma vaillance. Oui, je sacrifierai pour fEtat les trois quarts et demi d’mes membres, pourvu cependant qu’il me reste z’un p’tit brin d’vie pour faire sentir à ma chère Zirzabelle toute la violence d’ma passion.

Isabelle

Il me fait trembler.

Cassandre

Bien, bien, mon fils ; à ce nobel trait j’reconnais mon sang !

Pierrot

Mais, mon ch’père, avant d’men aller, si j’pouvais prendre z’un pain sur la fournée ?

Isabelle

Quoiq’vous entendez dire par là, môsieu ?

Cassandre

Qu’eue chienne d’raison tu nous fais là ? Mais t’as donc perdu la trémontade d’ vouloir te marier pour planter là ta femme?

Pierrot

Mais, mon père, si j’suis t’occis à l’armée d’Ia guerre, ce s’ra toujours autant d’planté ; et puis p’têt’ben que de c’coup là il en adviendrait d’ma race.

La scène suivante, au moins aussi libre que les précédentes, montre avec quelle adresse l’astucieux Caffardeta su capter l’esprit de la crédule M*"® Merluche.

CAFFARDET, MERLUCHE Caffardet

Les hommes ont par devant eux la fermeté et la cheville ouvrière des conséquences de la vie humaine ; mais la femme, en revanche, possède la véritable pierre de touche sur laquelle on l’aiguise et possède de plus encore le creuset du bonheur humain, sans lequel la propagation, la génération,

le vrai plaisir de notre existence ne subsisterait plus, et sans lequel, dis-je, nous serions mous, indolents et nous irions, tête baissée, comme de vils animaux domestiques.

Madame Merluche

Ah 1 CafTardet, q’vous avez d’esprit. Vous n’ouvrez jamais la bouche que pour dire d’jolies p’tites mignardises à double entente...

Caffardet

...Pour en revenir à Isabelle, elle a de petites mignardises assez gentilles ; elle aura même, comme vous, de l’élasticité dans les mouvements de la machine, mais cette grande ouverture d’esprit, ce grand conflit d’imagination, pardon, je ne crois pas quelle en ait hérité...

Madame Merluche

Ah I cher Caffardet d’mon âme, si vous pouviez t’insinuer à ma fille z’un petit bout d’vot gros bon sens, queu plaisir vous lui feriez !

Caffardet

Je ne demande pas mieux, Madame, que de lui insinuer tout ce que j’en ai ; mais j’aurais peur que son cousin Pierrot ne cherchât à lui introduire dans son imagination de mauvaises idées. Elle l’a si fragile !

Mais Caffardet ne se doute guère du bon tour que lui jouera l’innocente dans le cours de la leçon qu’il va lui donner et qui débute ainsi :

CAFFARDET, ISABELLE

Caffardet

...Nous allons parcourir la rue Saint-Honoré, les environs de l’Opéra...

Isabelle

L’Opéra, ah I qj’aurais ben voulu l’voir I

Caffardet

Oui, c’est là, chère Isabelle, c’est sur ce grand théâtre que vous êtes digne de paraître. Si l’on vous voyait au milieu des Alard, des Heinel, des Guimard...

Isabelle

J’ai bien entendu parler d’ces belles demoiselleslà, mais je nies ai jamais vues.

Caffardet

Toutes ces charmantes danseuses sont pétries de grâce, de légèreté, de délicatesse ; mais elles n’ont pas, comme vous, cette douce simplicité, cette jolie petite nature que nos véritables gourmets prennent tant de plaisir à défricher.

Après avoir bien allumé son professeur, Isabelle lui demande un modèle d’écriture qui sera pour Caffardet l’occasion d’une déclaration incandescente à l’adresse de son élève, déclaration dans laquelle il aura l’imprudence de tourner en ridicule Merluche. Ah I le bon billet qu’a Isabelle !

Et notre ingénue d’en profiter pour menacer son professeur de mettre le modèle d’écriture sous les yeux de sa mère, s’il ne consent de bonne volonté à favoriser les prétentions de Pierrot. Caffardet estime sans doute qu’il aurait trop à perdre, en s’attirant la disgrâce de M*"® Merluche ; car, pour rentrer en possession du « petit papier », il plaide, au grand étonnement de la dame, mais si éloquemment, la cause de son rival, que celui-ci est agréé par la mère comme fiancé d’Isabelle.

Ce brave homme qu’était le duc d’Orléans, d’allure vulgaire et d’appétit grossier sans doute, mais inoffensif, bienfaisant et généreux, se vit en butte, dans les dernières heures de sa vie, à des outrages que n’avait connus ni sa jeunesse, ni son âge mûr. C’était, il est vrai, le temps des pamphlets les plus odieux et des libelles les plus immondes. Puis le père payait pourlefds que rendaient méprisable son esprit de lucre et son immoralité : d’où ce noël (1) qui fit le tour de la Cour et de la Ville en 1782.

Pesant quatre cents livres,

Monseigneur d’Orléans Parut, quoiqu’il fût ivre,

Parmi les courtisans.

(i) Satires ou choix des meilleures pièces de vers qui ont précédé et suivi la Révolution^ Paris, an I de la liberté.

Il contait ses chagrins Au préfet de Toulouse,

(( Plaignez, lui dit-il, mon destin Mon fds vit avec des catins,

Et moi je les épouse.

En calculant d'avance Son nouveau bâtiment,

En toute diligence Chartres vint un instant.

« Dans ma société.

Dit-il, je me concentre.

Je n’ai plus qu’un petit hôtel D'un palais j’ai fait un b...

Et je suis dans mon centre » .

La femme que le duc d’Orléans avait choisie comme compagne etqui, de l’aveu de tous, fut irréprochable, n’en était pas mieux respectée. — UEspion anglais (1), un livre satirique, d’ailleurs aussi injuste que méchant, reconnaît l’ignominie de ces attaques dans son compte-rendu d’un poème licencieux La F'**, qui mettait en cause les deux femmes du prince : « L’auteur se permet l’écart le plus indécent sur la liaison du duc d’Orléans et de M"^®de Montesson, et, poussant la licence jusqu’à insulter aux mânes de la feue duchesse, il révèle au grand jour le secret des penchants de cette princesse

(i) Espion anglais, Londres, 1785, 10 v. t. IV,

pour MM. de l’Aigle et de Melfort et ne rougit pas de les peindre victimes des caresses empoisonnées de Son Altesse. »

Une autre fois, ce sont ses familiers, ses amis, qui sont accusés des pires bassesses : « Une de ces nuits, écrit au baron suédois de Kagenec un de ces nouvellistes qui prenait ses informations dans le Cercle de l’illustre Métra (1), une de ces nuits sur la table de pharaon, chez le duc d’Orléans, c’est-à-dire chez M^^*^ de Montesson, son épouse, on a enlevé de dessus la table un billet au porteur de mille écus.Le nommé Noël, banquier ne voyant autour de lui que des gens de la première volée, fut fort agité et ne savait trop comment s’y prendre. Il se détermina enfin à demander le billet. Le comte de Goigny vida ses poches et demanda que chacun en fit autant, mais cet avis ne fut pas suivi. M. le duc d’Orléans lit appeler, le lendemain, M.Le Noir, le lieutenant général de police, pour lui dénoncer le fait et le chargea de découvrir le filou. Le magistrat lui dit : — J’y donnerai mes soins. Monseigneur, mais on s’expose à plus que cela, quand on reçoit chez soi mauvaise compagnie et même des coquins et des escrocs connus. »

L’attribution à un fonctionnaire d’une telle inconvenance n’est guère admissible ; mais le seul

(i) Correspondance da baron de Kagenec, éditée par Leouzon le Duc, Paris i884» 12 mars 1780.

fait de la lui prêter en dit assez sur l’état des esprits à cette époque. Aussi, qui sait si la mort ne fut pas une délivrance pour le duc d’Orléans ? Il succomba, prétendirent ses médecins, aux suites d’une fluxion de poitrine. . . d’un « chagrin de cœur » affirme un autre correspondant, dont M. de Lescure a publié les lettres-nouvelles (1). Toujours est-il que ce gai compagnon finit tristement, lui qui avait tant aimé rire. Son auteur favori. Collé, l’avait précédé de deux ans dans la tombe ; et — coïncidence bizarre — sa maîtresse, M™® de Villemonble, et sa seconde femme, M'"® de Montesson, devaient mourir toutes deux à Paris la même année et le même mois.

Par un de ces phénomènes d’atavisme qui ne sont plus pour nous surprendre, son petit-fils, le roi Louis-Philippe, eut, en matière de théâtre, les mêmes goûts que son aïeul, non pas peut-être sa prédilection pour les mots et pour les scènes double sens, mais il adorait, comme lui, les bouffonneries au gros sel ; et nous nous rappelons avoir lu, écrite de sa propre main, sur un programme de spectacle des Tuileries, cette mention à l’article Pourceaugnac : Surtout, beaucoup de seringues I

(i) Correspondance secrète sur Louis XVI et Marie-Antoinette (édit. Lescure), Paris, i865, 2 v. in-8, in-12, t. I, p. 608.

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