‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 14 sur 27 · LE ROULIER · texte numérisé non relu

LE ROULIER

Tout en menant ma charrette A moi l’péri pour vous m’ner çà Aye, hue, oh !

J’vis l’une demoisell’ qui se crotte

Sauf vot’ respect jusqu’au q.

Eh diah, eh diah, eh diah,

Eh tir’ cadet, tire Faut qu’un roulier roule, roule,

Et toujours joyeusement.

J’pus pas voir crotter les charmes De c’te heir petit’ dondon Aye, hue, oh !

J’ia montis dans c’te voiture,

Ça m’gagnit son amiquié.

Eh diah, eh diah, eh diah,

Et tir’ cadet, tire Faut qu’un roulier roule, roule Et toujours joyeusement

J’vous lui d’mand’ comme ell’ se nomme (Comm’ fait z’un queuquun d’galant) Aye, hue, oh !

A’ m’répond : « T’nez je crois qu’y gèle » J’lui dis : J’ne crois pas ça, moi.

Eh diah, eh diah, eh diah.

Et tir’ cadet, tire.

Faut qu’un roulier roule, roule.

Et toujours joyeusement.

La beir sent queut’ chos’ qui craque A’ m’dit : « Vous allez m’verser »

Aye, hue, oh !

En disant ça v’ià l’orgnière Où c’que j’gliss’ jusqu’au moyeu.

Eh diah, eh diah, eh diah Et tir’, cadet, tire.

Faut qu’un routier roule, roule,

Et toujours joyeusement.

La bell’ fit un cri... d’merluche Qui fit peur à mon cadet ; xVye, hue, oh !

J 'vous r’mis ma dondon par terre.

Pour soulager fhricolin.

Eh diah, eh diah, et diah Et tir, cadet, tire.

Faut qu’un roulier roule, roule.

Et toujours joyeusement.

Cette ronde eut beaucoup de succès. Auteurs et spectateurs se félicitèrent d’un heureux accident qui avait fourni à Laujon, expert en la matière, de si agréables sous-entendus.

De toutes les pièces qui furent jouées sur les théâtres de Berny ou de la Roquette, aucune ne rentre plus que la Vérité dans le Vin (1) de Collé

(i) La Vérité dans le Vin ou a les Désagréments de la Galanterie, comédie en un acte et en prose. Les Désagréments de la Galanterie est le titre véritable de cette comédie qui est plus connue cependant sous celui de La Vérité dans le Vin. Le but moral de cette pièce est la punition de la galanterie. C’est dans cette intention que l’auteur a chargé de ridicules excessifs les deux femmes galantes qu’il y a introduites... C’est dans cette vue qu’il a fait passer celle

dans le cadre des spectacles de société. On en jugera par une rapide analyse dans laquelle nous intercalerons une des scènes les mieux venues et les plus amusantes.

L’abbé Kensington, neveu de milord Sindérèse, est l’amant de la présidente Nacquart qui a donné sa parole, ainsi que son mari, au président et à la présidente Dupuis, de marier sa fille à leur fils. Dupuis vient rappeler sa promesse à Nacquart et l’engage à rompre avec l’abbé qui a tous les vices, qui la compromet et « n’est pas du tout ce qu’il lui faut )).Elle partage d’autant plus cette manière de voir qu’elle a un goût très vif pour un prince allemand, mais l’abbé ne veut pas être

qui fait son principal personnage par les dégoûts les plus cruels et les plus humiliants. Conséquemment, c’est pour cette raison que le vrai et le seul titre de cette comédie doit être les Désagréments de la Galanterie. » (Note de Collé, dans son Journal.)

Collé a pu s’amuser à dire que sa pièce était morale, il avait trop d’esprit pour le croire. La vogue de cette comédie, la préférence que lui accordent des amateurs très épris de choses légères, prouvent surtisamment qu’elle ne s’était proposé, quoi qu’en dise l’auteur, aucun but d’édification, Avant ou après la représentation de Berny, elle fut jouée avec le plus grand succès sur plusieurs théâtres de société (celui du duc d’Orléans, celui de M“'® de Meaux, fille du comédien Dufresne, etc.), qui n’avaient avec la morale que de très lointains rapports.

quitté le premier et précisément il vient rapporter à la Nacquart son portrait et ses lettres, comme « suite de leur conversation d’hier ». Désolation de la Présidente qui recommence à aimer son ancien amant aussitôt qu’elle s’aperçoit qu’il ne l’aime pins. Elle essaie de le retenir, il résiste, et, dans un accès de colère, elle le chasse, au moment où survient le mari.

Ce mari est le bon cocu de théâtre, l’éternel cocu qui est le dernier à connaître la trahison de sa femme et veut absolument la réconcilier avec son amant. L’abbé, toujours persifleur, prétend raconter au Président la cause de la querelle, devant sa femme qui tremble à la seule pensée de cette révélation.

Les deux époux restés ensemble, Nacquart apprend à sa femme que Kensington se dispose à abandonner le petit collet, que, grâce à son oncle, milord Sindérèse, il deviendra un excellent parti et qu’il est résolu à lui donner sa fille. La Présidente proteste et accuse l’abbé d’être le dernier des hommes. Grande colère de Nacquart qui reproche à sa femme de l’avoir brouillé, depuis deux ans, avec onze ou douze de ses meilleurs amis, et sort en faisant claquer les portes.

Successivement arrive Sindérèse, qui défend la candidature de son neveu, le président Dupuis qui la combat — et enfin l’abbé lui-même, qui est ivre, et qui veut absolument raconter à Nacquart,

aussi ivre que lui, l’histoire de ses infortunes conjugales. La Présidente, après s’être efforcée d’empêcher ces révélations, n’a d’autre parti à prendre que de céder la place :

VAhbé, d’un air tendre et vif

C’est que tu sais bien que je suis ton ami, ton véritable ami... et, cependant, depuis cinq ou six mois, je me reproche de te cacher un secret... qui te regarde.

Le Président, pesamment

Qui me regarde... moi?... Monsieur, c’est fort mal... Eh bien ! c’est très mal, par exemple, entre amis... a-t-on rien de caché... l’un pour l’autre?

U Abbé

C’est ce que je me suis dit... mais ce qui m’a empêché de te découvrir ce secret là... c’est que je crains qu’il ne te fâche.

Le Président

Qu’il me fâche... moi, moi... qu’il me fâche... le pauvre homme...

U Abbé

Oui, toi... toi-même... tiens, si tu veux que je te le dise... jure-moi auparavant que 'cela ne te fera aucune peine.

Le Président

Oh ! je te le jure... eh ! qu’est-ce que cela me fait à moi ?

VAhhé

Eh bien !... Président, tu es... un honnête homme... tu es un honnête homme.

Le Président

Eh bien ! est- ce là un secret ?

VAhbé

Attends donc... tu es un honnête homme... mais ta femme...

Le Président

Ma femme... ma femme...

U Abbé

N’est pas une honnête femme... Veux-tu que je te le dise?

Le Président

Cela n’est pas vrai, morbleu !... cela n’est pas vrai. C’est une femme d’honneur que ma femme... la Présidente est vertueuse... et même ce sont toujours des querelles... quand j’en veux venir... Je te dis quelle est froide, moi... voyons.

IA Abbé

Oh I mais... puisque tu te fâches et que tu ne me crois pas... je ne te dirai plus rien, moi... dès que cela ne te fait plus de plaisir... Est-ce pour moi que je te dis cela?... Qu’est-ce qui m’en revient?

Le ‘Président, vivement

Cela n’est pas vrai, morbleu ! cela n’est pas vrai... parce que c’est faux... montrez-moi, mon petit monsieur, comme cela est vrai... donnez-moi cette satisfaction-là.

VAbbé

Oh ! tu vas en avoir le plaisir... tiens, je te le prouve, je te le prouve... parce que, primo, vous êtes un honnête homme... mais ta femme... ta femme est une catin.

Le Président, hors de lui Mais quelles preuves en as-tu ?... dis donc, dis, dis-le, dis donc... c’est que, vois-tu, je suis si sûr de la Présidente qu’à moins... que’tu ne l’aies vu... et si encore... je ne le croirais pas.

U Abbé, pleurant de tendresse Tiens, mon cher Président... mon bon ami... hi hi hi hi...

Le Président

Pourquoi t’affliges-tu?... Pour moi ?... A qui en as-tu?... Moi je n’en crois rien.

IA Abbé, pleurant encore Tu n’y es pas, mon très cher ami... C’est que je suis un coquin, un misérable... un roué... En vérité, cher ami, si tu es ce que presque tous les maris sont à Paris... il faut t’en prendre à ta femme... ce n’est pas ma faute.

Le Président, d’un air assuré Je ne le suis pas... oh! mon pauvre ami, si ce n’est que cela... ne te désole point tant. Je te dis que je ne le suis pas, moi, parce que j’en suis sûr.

IA Abbé

Oh ! mon ami, sur mon honneur, tu l’es... oh ! tu

l’es... Gela n’est que trop vrai... et tiens... que je te rappelle... te souviens-tu du jour des Rois qu’il gelait à pierre fendre ?

Le Président

Il faisait froid ?... eh bien!... quand je me souviendrais ?

UAhhé

Tu fus dîner avec milord Sindérèse, mon cher oncle... chez une femme de mérite... qui est même fort ennuyeuse... quoiqu’elle ait soixante ans passés.

Le Président

Cela est juste... eh bien?...

UAhbé

Eh bien! je n’y fus pas, moi... quoique je fusse prié de cette partie fine avec vous autres. Eh bien I la Présidente me fit rester avec elle. Est-ce ma faute ?

Le Président

Eh bien ! quel mal y a-t-il à tout cela?

IJAbbé

Elle me dit que je te ressemblais... est-ce ma faute?

Le Président

Et quand tu me ressemblerais?... où est donc le malheur?... le grand malheur?

L’Abbéy d’un air badin

Ne te presse donc point... Ensuite elle m’embrassa en me disant... c’est mon mari... c’est toi, cher ami, que j’embrasse (car elle t’aime dans le

fond). C’est mon mari que je baise.... Est-ce ma faute ?

Le Président

Eh bien I qu’est-ce qu’il y a donc là de si grave ? Est-ce que je prends garde à ces mi... mi... minuties-là, et surtout avec toi, petit follet I

L’Abbé, en riant

Un moment... un moment... Gomme il faisait chaud, elle ôta son fichu... oh ! il faut le dire, elle a tout ceci... admirable. Est-ce ma faute?

Le Président

Mais est-ce ta faute... est-ce ta faute? que veuxtu dire ?

L’Abbé, pleurant

Que veux-tu que je te dise? que veux-tu que je te dise, mon très cher ami?... je suis assez .indigné, assez abandonné de Dieu, pour, cher ami,... ne m’en parle pas davantage... c’est une affaire faite. Tu vois bien, à présent,... que ce ne sont pas les ouï-dire, tu vois bien que c’est par moi-même... que je suis certain que tu es ce que tu ne mérites sûrement pas d’être, et surtout de la façon d’un ami comme moi.

Le Président

Je n’en reviens point... je n’en reviens point.

L’Abbé, pleurant

Mais, cher ami, est-ce ma faute?... Mets-toi en ma place... pouvais-je faire autrement? Il eut fallu

être un ange... là, dis, est-ce ma faute? Non, c’est que je t’en fais juge.

Le Président

Non, ce n’est point ta faute... tu n’as aucun tort. Tu as fait ton métier, toi, l’abbé — mais la Présidente est une malheureuse.

U Abbé

Oh! c’est mal à elle... Moi qui ne lui refusais jamais rien, je l’ai prise en aversion depuis ce temps-là (en pleurant) de m’avoir forcé, le pistolet sur la gorge... à faire cette espièglerie- là à mon ami... à mon meilleur ami... mon plus cher ami.

Le Président

Je ne t’en sais pas mauvaisgré,à toi, l’abbé. Gela t’a fait plaisir, je ne t’en veux pas pour cela... au contraire, j’aurais toujours pour toi la reconnaissance... que mérite le secret que tu viens de me confier... mais, écoute donc, il ne faut pas aller dire cela à d’autres au moins.

LAbbé

Cher ami, tu conçois bien qu’il n’y a que toi au monde à qui cette confidence-là puisse être faite... D’ailleurs je ne le dirai pas même à mon confesseur.

Le Président, affectueusement

Cher abbé ! mon très cher abbé !... Tu ne pourrais me donner une plus grande marque de confiance et d’amitié... que ce secret-là... Je n’oublie-

rai jamais le service que tu me rends, mais la Présidente s’en souviendra.

U Abbé

Pour moi, je ne lui pardonnerai de mes jours... et ce matin quand je l’ai quittée (en riant), car je l’ai quittée ce matin, je l’ai traitée indignement, parce que je ne puis la souffrir, depuis quelle t’a manqué. Cela est plus fort que moi... et si j’étais en ta place je la ferais enfermer dans un bon couvent.

Le Président

C’est à quoi la bonne dame doit s’attendre.

VAbbé, tendrement

En ce cas, quand nous l’aurons fait cloîtrer, si tu veux, mon cher ami, mon très cher ami, venir loger avec moi... dans une petite maison des Porcherons... nous vivrons ensemble.

Mais, sur ces entrefaites, arrive la femme qui proteste de son innocence, et l’abbé reconnaît en a parté qu’il « a fait une ânerie » en lui rendant , ses lettres qui sont la seule preuve de son adultère. La Présidente mettant à profit l’ivresse de son mari exige qu’il chasse l’abbé, sinon elle introduira une demande en séparation. Complètement dégrisé, irrité par le persiflage de Kensington, le Président le chasse en lui annonçant qu’il avait l’intention de lui donner sa fille mais quelle épousera le fils de son ami Dubois. L’Abbé s’en va et le bon Naquar|^

se jette aux genoux de sa femme pour implorer son pardon. Tout est bien qui finit bien.

Le comte de Clermont joua- t-il dans cette pièce de Collé ? C’est assez probable, carde toutes ses vanités il n’avait gardé que celle de paraître sur les planches, et il y réussissait un peu mieux que sur les champs de bataille. Le rôle du Président lui convenait à merveille comme à Laujon, son secrétaire et son suppléant, celui de l’abbé. Il avait cette confiance absolue qui distingue les maris et qui caractérise aussi les amants qui ont passé fâge de plaire et qu’on ne supporte que pour leur argent. Trompé par ses maîtresses et ses amis, il s’obstinait à n’en rien savoir et s’en trouvait bien. Dans son domaine de Berny, où les fêtes se succédaient presque sans répit, cet abbé de Saint-Germain-des- Prés, ou plutôt cet abbé de Thélème, coulait des jours heureux, se délectait à entendre des gravelures, et se préoccupait aussi peu que possible de son salut.

Cependant il finit par éprouver quelques remords et, quand il fut vieux, il regretta d’avoir été trop jeune et trop longtemps. Il ferma, pour cause de liquidation personnelle, ses théâtres de Berny et de la Boquette, congédia ses dernières maîtresses, depuis longtemps devenues des maîtresses honoraires, appela à son aide le peu qui lui restait de religion, et mourut en 1771, en état de grâce.

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