‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 15 sur 27 · JEUX DE PRINCES · texte numérisé non relu

JEUX DE PRINCES

Le prince de Conti. Le comte de Provence.

(( C’est un composé de vingt ou trente hommes. Il est fier, il est affable, ambitieux et philosophe tour à tour ; frondeur, gourmand, paresseux, noble, crapuleux ; l’idole et l’exemple de la bonne compagnie, n’aimant la mauvaise que par un libertinage de tête, mais y mettant beaucoup d’amour-propre ; généreux, éloquent, le plus beau, le plus majestueux des hommes, une manière et un style à lui, bon ami, franc, aimable, instruit, aimant Montaigne et Rabelais, ayant quelquefois de leur langage, tenant un peu de M. de Vendôme et du grand Condé, voulant jouer un rôle mais n’ayant pas assez de tenue dans l’esprit ; voulant être craint et n’étant qu’aimé ; croyant mener le Parlement et n’étant qu’un duc de Beaufort pour le peuple ; propre à tout et capable de rien. »

Tel est le portrait, pas trop flatté, que trace le prince de Ligne (1) de Louis-François de Bourbon, prince de Conti, né à Paris le 13 août 1717, fils de ce malicieux bossu qui, sur le point de s’absenter, disait à sa femme : « Ah I ça. Madame, ne me faites point cocu, pendant que je n’y serai pas » et à qui sa femme répondait : « Partez tranquille. Monsieur, je n’ai envie de vous faire cocu que quand je vous vois. »

Très jeune, le prince de Conti s’était déjà signalé par le scandale de ses amours, raillées par les chansonniers du temps.

Une nouvelle fort plaisante.

Qui paraît même intéressante :

Allez dedans la rue Chapon Et vous y trouverez deux filles (2)

Entretenues tout de bon

Par un merle et une chenille (3).

(1) Lettres et Pensées, 1809, p. 9.

(2) Les demoiselles Barbarini, dont une (la maîtresse du prince de Conti) débuta comme danseuse à VOpéra en 1739. « Il a dansé hier une nouvelle danseuse à ÏOpéra. Elle est italienne et se nomme la Barbarini. Elle saute très haut et a de grosses jambes mais danse avec précision. Elle ne laisse pas d’avoir des grâces dans son dégingandage. » Mémoires da marquis d' Argenson (à la date du i5 juillet 1739.)

(3) Le comte de Choiseul et le marquis de la Carte.

Le merle chante comme un diable Et la chenille abominable Cherche à lui disputer le pas ;

Mais pour apaiser leur querelle Est survenu un fier à bras (i)

Qui s’est saisi de la plus belle (2).

Pour lui procurer un dérivatif dont il avait grand besoin, on envoya le prince de Conti en Bavière où il fit, très brillamment, en 1741, ses premières armes. Trois ans après il reçut le commandement d’un corps de 20.000 hommes envoj^és pour soumettre le Piémont, de concertavec les Espagnols. Il s’empara de Montalban, de Villefranche, de Château-Dauphin, et, sous les murs de Coni, eut deux chevaux tués sous lui et sa cuirasse percée de deux balles. En 1745 il fit la campagne d’Allemagne, et en 1746, celle de Flandre, où il prit Mons.

Disgracié à cause de son esprit d’opposition et plus encore à cause de sa valeur militaire qui l’avait trop fait remarquer, le prince de Conti revint à Paris, où, fuyant la Cour, boudant sous sa tente, il affecta de ne plus s’occuper

(1) Le prince de Conti.

(2) Chansonnier Historique du xviiie siècle (année

t. VI, p. 275. f

que d’art, de littérature (1)... et d’amour (2).

Il se piquait de philosophie, poursuivre la mode, et comme la prodigalité était chez lui aussi accentuée que la religion, il pouvait dire, en voyant passer un jour son trésorier et son aumônier : « Voilà les deux hommesles plus inutiles de ma maison ».

Très épris de musique et de théâtre, il avait pris l’habitude de donner tous les lundis, dans son grand salon des Quatre-Glaces, au Temple, ou un concert ou un spectacle : manifestations artistiques consacrées par une estampe restée célèbre. Un curieux passage de la notice placée en tête des Mé-

(1) Il protégea plusieurs écrivains et entre autres Beaumarchais : « Ses bontés envers le sieur de Beaumarchais, motivées sur Futilité dont était ce proxénète aux plaisirs du prince, auraient dû rester plus secrètes. On lui a reproché d’avoir trop montré sa bienveillance pour lui, de l’avoir couvert d’une protection trop éclatante au moment de sa flétrissure (en 1774). affectation vraiment louable s’il se fût agi de protéger en effet l’innocence opprimée, mais Indécente à l’égard d’un homme diffamé depuis longtemps par l’opinion publique, dont ceux mêmes qui riaient le plus de ses sarcasmes, détestaient la méchanceté, l’impudence et la scélératesse. » L’Espion Anglais^ Londres, 1780, t. lY, p. 67.

(2) Sa générosité à l’égard de ses maîtresses était inépuisable. « Il n’est presque aucune fille d’opéra qui n’ait un contrat de lui sans compter les autres. » L’Espion Anglais, icL

moires de Préville (1), nous apprend qu’il ne se contentait pas de voir jouer, avec plaisir, les pièces des autres, mais qu’il avait la faiblesse de se prendre lui-même pour un auteur dramatique :

(( Le prince de Conti aimait beaucoup les spectacles et faisait souvent jouer la comédie à l’ile- Adam. Un beau jour, il prit fantaisie à ce prince de s’essayer dans le genre dramatique. Il fit une comédie, mit Préville dans le secret, et le chargea de la lire à plusieurs des comédiens français réunis à rile-Adam, comme une production d’un jeune homme auquel s’intéressait Son Altesse, qui était censé assister à la lecture en qualité de protecteur. Préville lit en effet la pièce et la fait tellement valoir que le prince, à chaque instant, est prêt à se trahir. Enfin arrive un scène où l’habile comédien poussa l’expression à un tel degré que l’auteur n’y tient plus, se lève et s’écrie : « Ah ! coquin, tu joues ma pièce comme un ange ! » Cet incident ne parut pas à l’auditoire un des moins piquants de l’ouvrage. »

Ancien fief des Villiers de l’Ile-Adam, la seigneurie de rile-Adam avait ensuite appartenu aux Montmorency. Après l’exécution du connétable de Montmorency, en 1632, elle passa aux Coudé, puis aux Conti qui y fondèrent un prieuré de bénédictins.

(i) Mémoires de Préville et Dazincourt, Paris, 1823. Notice par Ourry, p. i4-

Situé dans une très agréable position à l’extrémité de l’île charmante que forme l’Oise, le château qu’avait fait construire, mi-partie en pierres, mi-partie en briques, le prince de Gonti, était un des plus beaux de la banlieue parisienne. On admirait surtout ses vastes écuries et son orangerie que ne surpassait pas celle de Versailles (1).

C’est dans ce magifique château que le prince de Gonti donnait asile â la société aimable et joyeuse qu’on appelait le Paganisme deVlle-Adam. La comtesse de Boufflers en faisait les honneurs. Les habitués étaient le prince de Beauveu, le comte de Jarnac, le comte de Chabot, le prince d’Henin, le duc de Lauzun. Ils s’y rencontraient avec de jolies femmes sans préjugés, comme la comtesse d’Egmont, la vicomtesse de Gambis, M*"® de Vierville et Bagarotti. Pont de Veyle y venait souvent et aussi des personnages très graves, le président Renault, le philosophe Hume, d’autres encore, qui savaient se souvenir, dans ce milieu où on craignait par dessus tout l’ennui, qu’ils avaient été jeunes.

A rile-Adam comme à Berny se succédaient des fêtes plus ou moins mythologiques ; et dans les spectacles qui y étaient fréquemment donnés, on

(i) Ce château fut détruit sous la Révolution. Vers le milieu du siècle passé, il en restait encore deux pavillons et quelques dépendances qu’avait oubliées la bande noire.

excluait avec soin les pièces qui avaient Finconvénient d’être trop morales.

Au mois d’avril 1762, le prince de Gonti emprunta à la Comédie italienne Neissel et donna à Audinot la direction de son théâtre (1), probahlement grâce à la recommandation d’un assez triste sire, le sieur Guérin, qui était son chirurgien et surtout son « rabatteur » (2).

Même en ce temps-là, les acteurs des grands et des petits théâtres, trop gâtés par le public, se montraient, sur la scène et hors de la scène, singulièrement capricieux. Sans doute on ne les sifllait pas assez. Audinot, à plusieurs reprises, avait refusé de jouer à File- Adam (3), et le séjour de

(r) (( Le feu prince de Gonti, l’ayant pris en amitié (Audinot) le fit jouer dans la troupe de Versailles, de là à File-Adam, à Bordeaux et de là aux Italiens où il eu^ beaucoup de peine à être souffert ». Le Désœuvré ou V Espion du Boulevard du Temple (par Alayeur de Saint-Paul), Londres, 1782, p. 80.

(2) Sur ce Guérin, V. Mémoires Secrets, t. V, p. 266. — Le Journal des Inspecteurs de M, de Sartine et les Rapports de Marais (voir Revue des Revues, article : La fin d’une société), donnent également des renseignements... confidentiels d’allure très vive sur ce chirurgien et son illustre client.

(3) « J’ai insolemment, je l’avoue, refusé, sous de faux prétextes, de faire jouer ma petite troupe, ou tout au moins une partie, à la fête d*un homme d’Etat (le prince

ce château où il avait eu à subir, dit-on, les mystifications de Quêtant, auteur du Maréchal (1), ne lui plaisait pas beaucoup. Il abandonna très vite sa direction et partit pour Bordeaux, mais en laissant au prince de Conti son répertoire.

Ce fut en effet le répertoire d’Audinot qu’on joua le plus souvent à File-Adam, ces pièces du boulevard qui étaient d’ordinaire assez anodines, mais qui s'agrémentaient de gravetiires supplémentaires quand on les représentait chez les grands. Cette remarque, qui nous semble importante et qui ne s’applique pas seulement au théâtre du prince de Conti, nous dispense d’énumérer ces comédies, ces études de mœurs populaires, fort innocentes quand on les avait « épurées » pour l’impression, et qui ne plaisaient à leur aristocratique public que par

de Conti), dont la clémence soutient encore mon abject individu... Quand j’élais à File-Adam et que le prince me faisait dire de me tenir prêt à Famuser, quoiqu’il me payât bien pour le faire, je m’esquivais furtivement, et je venais à Paris me soustraire à sa vengeance dans quelques temples de Famour, seuls lieux d’immunité que je connusse alors. )) Confession générale d'Audinot (pamphlet publié en 1774) réimpression de 1880, p, 17.

(i) Le Maréchal Ferrant, opéra-comique en un acte en prose, par Quêtant, musique de Philidor, donné pour la première fois à V Opéra-Comique, le 22 août 1761. La présence de Quêtant a File-Adam indique qu’on y jouait scs pièces.

des grivoiseries, réservées à une société d’intimes, et dont il ne reste aucune trace.

Le théâtre du château de l’Ile-Adam, construit par l’architecte Damin, avait ses loges disposées d’une manière toute nouvelle d’après le principe du balcon en retrait. Les décors en étaient très luxueux et la mise en scène plus soignée, plus exacte, que chez le comte de Clermont. Lorsqu’on joua, le 15 avril 1763, les Comédiens du Marais, de Favart, le théâtre reproduisit ces scènes rudimentaires que les acteurs de campagne élèvent à la hâte dans les villages où ils promènent leur mauvaise fortune et leurs vanités indestructibles. Les coulisses étaient formées par quatre paravents, qui n’étaient plus neufs, qui peut-être ne l’avaient jamais été, et le rideau n’était qu’une toile mouvante, usée par les intempéries, victime elle aussi des longues et stériles tournées d’un bout à l’autre de la France.

Indépendamment de ce théâtre, très bien agencé, il arrivait parfois qu’on en installât une autre, provisoire et portatif, dans la salle à manger. Mme Genlis (1) y joua le Savetier et le Financier (2) ?iYec M. de Danezan qui, dans le rôle du

(1) V. ses Mémoires.

(2) Il s’agit probablement de l’opéra-comique de Scdaine (musique de Pbilidor) Biaise le Savetier, joué pour la première fois à Y Opéra-Comique le 9 mars 1769.

savetier, porteur d’un panier plein d’oignons, eut un très grand succès.

Le prince de Conti, dont la vie avait été entièrement consacrée au plaisir, après quelques tentatives pour acquérir de la gloire, ne se démentit pas à ses derniers moments. Depuis un an, il était très malade et ne consultait ses médecins que pour discuter avec eux et ne pas suivre leurs ordonnances. Cette méthode, qu’il trouvait très originale, ne parvint pas à le guérir. D’ailleurs la mort ne l’effrayait pas. Dans son dernier voyage à l’Ile- Adani, en 1776, il se fit apporter un cercueil de plomb qu’il avait commandé, s’y coucha et plaisanta agréablement sur les sensations qu’il éprouvait. Il refusa de recevoir les secours de l’Eglise et défendit sa porte à l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, qui, àj deux reprises, essaya sans succès de pénétrer dans la place.

Cet aimable épicurien mourut au mois d’août de l’année 1776, conservant jusqu’à la fin son affection pour Z’z(/o/e de VIle-Adam, la marquise deBoufilers, qu’il institua sa légataire universelle.

(( Après les filles, disait Pidansat de Mairobert, les brocanteurs sont ceux qui perdent le plus à la mort du prince de Conti. Il s’est livré depuis quelques années à la manie de la curiosité et des tableaux. J’ai visité la collection de ces derniers : elle est très nombreuse et il y a beaucoup de morceaux du grand genre et des plus habiles maîtres.

Son inventaire sera fort singulier : on parle de 800 tabatières et de 4.000 bagues, mais celles-ci ne seront pas sûrement montrées toutes au public- Voici ce qu’on raconte sur l’origine de leur multitude. On prétend que le défunt avait la fantaisie puérile de constater chacune de ses conquêtes amoureuses par une légère dépouille. Il fallait que la femme honorée de sa couche lui donnât sa tabatière ou son anneau, qu’il payait bien sans doute, et sur le champ il étiquetait cette acquisition au nom de l’ancienne propriétaire (1). »

Voilà une collection qui avait dû être assez agréable à former.

Le comte de Provence, qui fut aussi un amateur de spectacles grivois, ne ressemblait guère au prince de Gonti. La « bonhomie » n’était ni son fort ni son faible, et en fait d’anneaux et de tabatières, il paraît s’être borné au minimum. Dans aucun genre, il n’avait rien d’un héros.

Par contre, plus intelligent et plus instruit que ses deux frères, qui reconnaissaient sa supériorité, le comte de Provence (2) avait montré, dès sa prime jeunesse, un goût très vif pour les lettres, qu’il poussa même jusqu’à un certain pédantisme d’académicien de province. Il s’était fait, pour se

(i) U Espion Anglais, t. IV, p. 74. v. aussi Mémoires Secrets, 25 août 1776.

(2 J Né le 17 septembre 1705.

donner un rôle ou se créer une attitude, le protecteur des gens de lettres, de ceux du moins qui savaient le tlatter, Rulhières, l’abbé de Lattaignant, l’abbé Arnaud, Laporte du Theil, Ducis, etc.

On lui attribua (sans parler de ses libelles meurtriers contre Marie-Antoinette) un pamphlet contre Turgot, Le Songe de M. de Maurepas,

Il y avait chez le comte de Provence du ])el esprit, du Trissotin de bonne compagnie et un peu moins cuistre que celui de Molière. Il recherchait le délicat, le quintessencié, au risque de n’atteindre parfois que le ridicule. Donnons un exemple de ces essais malencontreux.

Au mois d’octobre 1785, cette pauvre reine Marie- Antoinette,cette((Gretcheii)) couronnée, d’esprittrop futile et de cœur trop tendre, qui ne songeait qu’à organiser des petites parties et d’aimables jeux, eut l’idée d’aller par eau, sur la Seine, jusqu’à Fontainebleau. Elle s’embarqua près du Pont Royal, avec une partie de sa cour intime, sur un yacht orné avec beaucoup de goût, un yacht d’opéra-comique, égayé par des fleurs et des rubans, et qui avait l’air de faire voile vers Cythère. La reine, que ravissait sa (( poétique » excursion, devait passer sous les fenêtres du château de Sainte-Assise, où se trouvait alors le duc d’Orléans. Monsieur voulut fournir à ce prince un moyen ingénieux, original, d’arrêter, de retenir la voyageuse, et lui envoya un lilet dont les mailles étaient d’argent et qu’accom-

pagnaient ces vers (non signés) pour de Montesson :

A vous, cliarmante enchanteresse,

O Monlesson ! l’envoi s’adresse.

Docile à mon avis follet,

Avec confiance, osez tendre.

Sur le champ, ce galant filet Et quelque grâce s’y prendra.

Malheureusement, cet « avis follet » ne lut pas compris. Le duc d’Orléans crut avoir affaire à un de ces mystificateurs qui pullulaient à la fin du xyiii^" siècle et il envoya le filet au lieutenant de police, Thiroux de Crosne. Marie-Antoinette, malgré les instances de de Montesson, enchanteresse un peu défraîchie, ne s’arrêta pas dans le château du duc d’Orléans, et le comte de Provence, étonné et vexé de l’insuccès de sa combinaison, s’écria, dit-on : « Avec tout leur esprit, qu’ils sont donc bêtes à Sainte-Assise ! »

C’étaient là des jeux innocents. Le théâtre de Brunoy le fut un peu moins.

Le bon roi Dagobert avait légué à fAbbaye de Saint-Denis, qui s’empressa de la vendre au prieuré d’Essonne, une « villa » c’est-à-dire, une grande ferme royale, appelée Bmnadiim in Bregio(l) et

(i) Les étymologistes, qui ne reculent devant rien, lui ont donné comme origine le nom de Brennus. On ne s’attendait guère à voir Brennus en cette affaire.

située à quelques kilomètres de Montgeron, dans rarrondissement de Corbeil.

Cette villa mérovingienne, devenue la seigneurie de Brunoy et pourvue d’un château, fut acquise, en 1598, par Christophe de Lannoix et une de ses descendantes, Anne-Elisabeth de Lannoix, l’apporta en dot, en 1656, à son mari Charles de Lorraine, duc d’Elbeuf, prince d’Harcourt.

Le fils d’un petit commis aux vivres de Mairan, en Dauphiné, Jean Paris de Montmartel, qui avait amassé, comme banquier de la Cour, une énorme fortune et qui aspirait à faire figure de grand seigneur, acheta, en 1722, la terre de Brunoy, érigée quelques années plus tard par Louis XV en marquisat. Le château, très ancien, était un peu délabré. Pour le restaurer et l’embellir, le financier enmarquisé dépensa des sommes immenses. Le luxe des appartements, dont l’ornement principal était une précieuse galerie de tableaux, ne fut surpassé que par la beauté des jardins, ornés de pièces d’eau, de vases et de statues.

Jean Paris de Montmartel mourut en 1766 en laissant à son fils une fortune d’une vingtaine de millions.

Ce fils, le marquis de Brunoy, appelé plus familièrement, à cause de son goût pour la boisson, Nicolas Tuyau, se réfugia, s’enterra dans sa magnifique maison de campagne, parce qu’on lui avait reproché à la Cour sa noblesse trop récente-

L’histoire de ses excentricités ne rentre pas clans notre sujet (1). Il les multiplia tellement et avec une si déplorable persistance qu’elles le firent interdire et incarcérer. Ses curateurs Tendirent la terre de Brunoy au comte de Provence (2).

Monsieur donna à Brunoy de très belles fêtes. Il y reçut plusieurs fois la reine, sa belle-sœur, cju’il détestait avec beaucoup d’amabilité. Le 7 octobre 1776, Marie- Antoinette, dès quelle mit le pied dans les jardins, y trouva cinquante chevaliers qui paraissaient endormis et qui, à son aspect, se levèrent, saisirent leurs lances et, divisés en deux bandes, l’une avec des chevaux blancs, l’autre avec des chevaux noirs, organisèrent un tournoi. L’organisateur de cette fête héroïque connaissait évidemment son Arioste.

Dans le château négligé pendant dix ans par le marc^uis de Brunoy, c{ui appartenait à cette catégorie de propriétaires c|ui ne font jamais de réparations, dans le château restauré, rajeuni, l’archi-

(1) V. le curieux opuscule de Loredan Larchey, Gens singuliers.

(2) Un édit du mois d’août 1777, enregistré au Parlement le 5 mai 1778, érigeait la seigneurie de Brunoy en duché-pairie, qui ne devait relever que de la Couronne. Cet édit ne reçut pas d’exécution. En i8i5, Louis XVIII donna au duc de AVellington le titre de marquis de Brunov.

iecte Ghalgrin avait construit un théâtre de dimensions très réduites mais commode et élégant.

Le comte de Provence et ses amis, par orgueil sans doute, se l)ornaient au rôle de spectateurs. Les acteurs étaient pris dans la troupe de la Comédie- Française ou empruntés à des théâtres de société, celui de de Villeroy, par exemple, ou celui de la Guimard.

Le public se composait de grandes dames, jeunes et jolies en général, mais d’une réputation si douteuse ou plutôt si certaine, que Ghalgrin qui, en sa qualité de bourgeois, se croyait tenu à quelques égards pour la morale, n’osa jamais amener sa femme. Le roi y vint une fois. La reine s’abstint résolument d’y paraître.

Les pièces jouées au Théâtre de Brunoy, on les appelait le « répertoire de la feue reine ». Il s’agissait de la reine Marie Leczinska qui, tout en étant très pieuse, aimait beaucoup les comédies gaies et même un peu plus que gaies.

Ge Théâtre quelque peu clandestin et qui, trop connu, aurait risqué d’effaroucher la pudeur de Louis XVI, s’enveloppa volontairement de mystère. Il ne fonctionna d’ailleurs que peu de temps.

L’inauguration se lit avec un drame patriotique de Du Rozoy, un épisode du règne de Henri IV, La Reddition de Paris (musique de Biarchi) mais le lendemain commença avec V Amant Statue, de Desfontaines, la série des pièces légères. Le même

jour que cette comédie, « si libre qu’il fallut envoyer chercher au dehors une nouvelle provision d’éventails », furent jouées :

A trompeur, trompeur et demi (1) (par Desessarts, Dugazon, Dazincourt et un certain Musson, mystificateur de premier ordre).

Cassandre astrologue, d’Augustin de Piis (pièce commandée spécialement pour le Théâtre de Brunoy).

« La reine, ce jour-là, avait affecté de se rendre à Paris pour assister à l’opéra ; elle parvint (et elle fit bien) à y amener Madame elle-même, la comtesse d’Artois et Elisabeth (2). »

On donna dans la suite le Galant Escroc, de Collé (3), parade dans laquelle F’ieury joua le rôle

(1) « Divertissement pantomime inventé et exécuté par le sieur Mainbray et représenté par la grande Troupe Étrangère sur le théâtre de Restier et de la veuve La Vigne, à la foire Saint-Germain, le samedi 2 février 1742 ». Dictionnaire des Théâtres. Les acteurs étaient : Ferguson (le père de Golombine), Quinault (Colombine), La Tour (Arlequin), Roberts (Pierrot), Germain (Sancho Pança), M"* Restier cadette (l’Amour), Denis (le Meunier).

(2) Mémoires Fleury, t. I, p. 263.

(3) Le Galant Escroc avait été joué par plusieurs troupes de société et aussi, en 1768 (ce dont l’auteur lui-même était fort scandalisé) au théâtre de Bordeaux : a La première actrice de la troupe de Bordeaux vint pour demander au maréchal de Richelieu la permission de jouer à Bor-

Le Di’c d'Orléans

du comte de Gulphar et Isabelle grosse par vertu de Fagan.

Le Théâtre du comte de Provence vécut peu. Il était mal vu par Marie-Antoinette, qui n’aimait pas son beau-frère et à qui celui-ci le rendait bien. Louis XVI, qui d’abord s’y était beaucoup amusé, avait fini par le trouver un peu trop libre.

deaux rilonnêle Criminel de Fcnouillot de Falbaire. Le maréchal la lui refusa. — Mais, Monseigneur, dit cette actrice, vous nous avez bien fait jouer le Galant Escroc dont les licences... — Cela est différent, interrompit le maréchal ; je m’attirerais des reproches de la part du ministre et de la prêtraille en vous permettant ! Honnête Criminel au lieu que les indécences du Galant Escroc... Eh bien ! vous dites donc que les femmes de Bordeaux ont fait la grimace en voyant jouer cette comédie ? — Oh ! oui. Monseigneur elles l’ont trouvée d’une force... d’une force... — Tant mieux ! reprit le maréchal, elles y reviendront. Jouez-la souvent.

« Et moi je ne reviens point qu’on ait laissé jouer cette pièce sur un théâtre public. » Journal de Collé, mars 1768, t. III, p. 188.

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