‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 16 sur 27 · LE THEATRE CHEZ LES GRANDS SEIGNEURS · texte numérisé non relu

LE THEATRE CHEZ LES GRANDS SEIGNEURS

Lié duc de la Vallière, le duc de Grammont, le marquis de Montalembert, le comte de Maurepas.

En décembre 1736, Collé travaillait à sa tragédie héroï-comique, Alphonse Vlmpiiissanty achevée vers le milieu du carême de 1737, grâce à la collaboration de Saurin qui écrivit entièrement la deuxième scène (1).

L’auteur indique dans son journal pourquoi il était si pressé de terminer sa pièce :

<( De jeunes et jolis ducs — car pour lors j’étais enducaillé — devaient la jouer la Semaine sainte. Ils mettaient de Voir à en fixer la représentation à cette époque, comme on le verra ; ils choisissaient même dans cette semaine le beau jour à l’opéra; ils trouvaient ce choix- là du meilleur ton.

(i) Tout lo reste était de Collé, sauf une vingtaine de vers qu’il emprunta par manière de parodie à La Chaussée.

« Je fus prêt dans les jours gras. Les rôles distribués et sus, nous partîmes pour Champs le lundi saint. Cette terre appartenait alors à M. le duc de Vaujours (1) qui l’a vendue depuis à la Pompadour. Ce fut au château de Champs que se firent les répétitions. On détermina la représentation et on la mit au jour du Vendredi saint.

« Nous déployâmes inutilement, Duclos (2) et moi, notre éloquence bourgeoise pour la renvoyer à un jour des fêtes de Pâques. Nos sages remontrances furent traitées par MM. les ducs de Vau-

(1) Louis-César de la Baume le Blanc, duc de la Vallière, petit neveu de la maîtresse de Louis XIV, naquit en 1708 et mourut en 1780. Grand veneur de France, il fit surtout la chasse aux livres. C’est dans son château de Montrouge où il passait presque tout son temps qu’il rassembla les immenses collections de livres qui ont fait sa réputation. Sa bibliothèque fut achetée en 1788 parle comte d’Artois et donnée à l’Arsenal. 11 en existe deux catalogues : l’un en 3 v. in-8'" (par Guillaume de Bure et van Praet, 1788), l’autre en 6 v. in-8° (par Nyon, 1788).

Le duc de la Vallière avait beaucoup de goût pour le théâtre. Nous avons aui qu’il fut le directeur de la troupe formée par de Pompadour.

(2) Duclos avait composé pour le théâtre de Champs une parodie tragique, La mort de Mardi Gras, pleine d’esprit mais « sans imagination ». 11 s’en dégoûta et la jeta au feu. La représentation projetée pour le Vendredi saint de l’année 1787 et qui fut interdite par le cardinal de Fleury devait sc terminer par Razibus, parade de Collé.

jours, d’Aumont, de Duras, par les marquis de Surgères et d’Ermenonville et par les comtes de Martel et de Saxe, comme l’auraient pu être les remontrances d’un parlement Maupeou. Ils nous regardèrent comme de pauvres imbéciles, des marguilliers et des a pocos.

« Cependant la Vieille Eminence, Monseigneur le Cardinal Fleury, qui vivait et qui régnait alors, fut averti sous mains de cette malsonnante résolution par un des acteurs, par celui qui avait le plus insisté pour mettre notre représentation au grand Vendredi. Le comédien, comte de Saxe, avait trahi la troupe (1). »

« Ces aimables seigneurs reçurent à Champs un ordre du roi qui leur enjoignait de retourner dans

(i) Collé assure que le comte de Saxe avait commis cette trahison pour obtenir, en récompense, d’être envoyé dans une cour étrangère : « Ce charmant comte, ajoutet-il, est le même précisément qui découvrit, dit-on, à ce méchant borgne du duc de Bourbon l’intrigue de la duchesse sa femme avec le beau M. de Bissy, lequel fut tué au siège de Maëstricht du dernier coup de canon qui y fut tiré. Cet affreux monsieur (le comte de Saxe) était un rival dédaigné et sa jalousie traîtresse coûta la vie à cette malheureuse princesse qui fut, à ce que tout le monde assura dans le temps, empoisonnée par son ogre de mari, qu’elle ne pouvait pas se dispenser, humainement parlant, de traiter autrement qu’elle l’avait fait. C’était du moins alors le vœu public. »

le moment à Paris. Tous ces comédiens, ducs marquis et comtes, furent donc obligés de plier bagage, de laisser là leur théâtre et d’emporter une grande quantité de très beaux poissons qui n’était pas destinée mais qui fut cependant servie à souper à trois ou quatre barboteuses que M. le duc d’Auniont envoya chercher où vous savez. Ce fut dans sa petite maison que l’on porta les débris du repas et beaucoup d’humeur. Jamais souper ne fut plus triste, ni plus ennuyeux, quoique je n’en aie guère fait de plus court (1) ».

Quelque temps après, les comédiens titrés, le duc de Vaujours et ses amis, obéissant à une tradition qui n’est pas près de disparaître, se mirent, dans un souper chez Lallement de Betz, à dauber sur leurs auteurs. Ils traitèrent Duclos de « bavard impérieux », d’ « homme grossier » et d’ « homme de café ». Ils reprochèrent à Collé, qui ne buvait que du lait, le délabrement de son estomac et, le confondant avec l’épicier Gallet, personnage assez méprisable, ils l’accusèrent d’être un « usurier à la petite semaine ».

Naturellement, ces propos, rendus plus agressifs par de copieuses libations, furent rapportés aux intéressés ou du moins à l’un d’entre eux qui était justement le plus irritable. Collé. Celui-ci se précipita chez Duclos qui l’écouta sans manifester la

(i) Journal de Collé.

moindre colère et fut d’avis qu’il fallait traiter « ces gens-là » par le mépris. Duclos connaissait la fable du pot de terre et du pot de fer, et au fond il se félicitait qu’on ne l’ait traité que de pilier de café et de bavard, mais Collé, qui aurait sans doute passé condamnation sur les injures adressées à son estomac, ne voulait pas qu’on le considérât comme un prêteur à la petite semaine. Il courut chez le duc de Vaujours qui essaya vainement de le calmer : « Je lui donnai, dit-il, ma parole d’honneur que de mes jours je ne mangerais avec eux. Je la leur ai tenue (1) ». Cette vengeance n’était pas bien terrible. Mieux valait la dédaigneuse indifférence de Duclos.

Représentée depuis — et avec un succès qui nous surprend un peu — sur plusieurs scènes de société, la tragédie « badine » d'Alphonse VImpuissant (2), commença, comme on vient de le voir, à faire parler d’elle en 1737, et fut répétée, sinon jouée, à cette époque chez le duc de la Vallière (3). L’ana-

(1) Journal.

(2) En un acte et en vers.

(3) « En 1788, dit Colle dans son Journal, M. le duc de la Vallière fit imprimer par Prault sur le manuscrit qu’il en avait Alphonse V Impuissant, que je n’ai pas voulu réimprimer dans mon Théâtre de Société... M. le duc de la Vallière oublia de m’en envoyer dans le temps cjuclques exemplaires. Ils coûtaient i5 sols : j’en achetai pour i5 francs pour les donner à des amis. »

lyse de cette pièce doit en conséquence avoir sa place dans le chapitre consacré à cet amateur de littérature grivoise.

Le sujet est pris dans l’histoire d’Alphonse VI, roi de Portugal, époux de la princesse de Savoie- Nemours, qui divorça d’avec lui, parce que de toutes les qualités qu’une femme aime à trouver chez son mari, il lui manquait celle qu’elle préfère.

Le roi de Portugal, Alphonse, marié à la reine Léonor, est absolument incapable, à son grand regret, d’être père. Pour comble d’infortune, si dans un an ce malheureux n’a pas d’enfant, on proclamera roi son beau-frère, Alvarès, héritier présomptif de la couronne.

Telle est l’explication faite dans un monologue par Alcimadure, ennemi d’Alvarès, confident d’Alphonse et d’autant plus porté à le plaindre qu’il est lui-même (ce que tout le monde ignore) eunuque. Il explique aussi, entre parenthèses et dans le récit des malheurs de son roi, son propre malheur :

Dès mes plus jeunes ans amené dans Byzance,

Des monstres prirent soin d’élever mon enfance.

Aux plus affreux excès portant la cruauté,

M’enlevèrent le sceau de la virilité.

Leur aveugle fureur, )cur noire barbarie Aux horreurs d’un sérail consacrèrent ma vie,

Et pour m’anéantir, sans me priver du jour,

Ne laissèrent en moi nulle prise à l’Amour...

Alcimadure est bientôt rejoint par Alplionse YI et ces deux hommes, si incomplets, exhalent leurs plaintes. On voit que rien ne peut les consoler. Le roi apprend, non pas à Alcimadure qui sait depuis longtemps à quoi s’en tenir, mais au public, comment il se convainquit, avec un douloureux étonnement, de son insuffisance conjugale :

Quand j’épousai la Reine elle était mère et veuve ;

De sa fécondité l’Espagne avait la preuve.

Je fus accusé seul et le peuple indécent Me surnomma dès lors Alphonse l’Impuissant.

A quoi n’eut pas recours ma honteuse industrie !

Je prenais mon néant pour une léthargie.

Juste Ciel ! Que ne ne puis-je oublier cette nuit,

Qui de mon triste sort ne m’a que trop instruit I Tout inspirait l’Amour, dans cette nuit fatale.

Cent lustres éclairaient la couche nuptiale.

Flore l’emhellissait des plus brillantes fleurs.

Et Zéphyre exhalait ses plus douces odeurs !

Sur le lit conjugal la Reine à demie nue...

Oh ! Ciel, que de beautés elle offrait à ma vue !

Pour un corps tout de glace inutiles ressorts !

Peins-toi, si tu le peux, ma rage, mes transports :

Sans cesse complaisante et sans cesse trompée,

La Reine, au fond du cœur mortellement frappée.

Disait que pour moi seul, sensible à mon malheur.

Elle bornait l’Amour aux seuls plaisir du cœur...

Finalement,! Alphonse, pour faire obstacle aux ambitieux projets d’Alvarès, prie son fidèle confi-

dent de lui rendre le service d’entrer, la nuit, dans la chambre et dans le lit de Léonor :

Et ne lui donne pas le temps de s’étonner.

C’est en vain que le noble eunuque essaie de se soustraire à une mission de confiance qu’il se sait très incapable de remplir. Le roi, qui compte sur lui, s’en va sans que son confident ait pu s’expliquer.

Resté seul, avec son déshonneur, Alcimadure combine un plan de campagne qu’il juge très habile. Il s’efforcera de persuader à la reine qu’elle doit prendre un amant, dans l’intérêt de son mari. Bientôt après nous la voyons à fœuvre :

Alcimadure à Léonor,

Les Rois ne peuvent pas tout faire par eux-memes,

Tout se rapporte au Roi sans qu’il en soit fauteur.,.

Ainsi les héritiers que vous aurez sans lui

Sont à lui, comme cà vous, quoiqu’ils viennent d’autrui.

Léonor

Penses tu m’éblouir par ces raisons forcées Et par l’éclat trompeur de tes fausses pensées ?

Ma vertu, mon honneur...

Alcimadure

L’opinion d’autrui

Est ce qui fait l’honneur des femmes d’aujourd’hui.

D’une femme galante à celle qu’on croit sage Toute la différence est le secret.

Léonor

L’outrage

Peut-il aller plus loin ?

Alcimadure

Dans un amant discret

Vous trouverez, Madame, à l'ombre du secret,

Les plaisirs les plus vifs, sans perdre de l’estime...

Désolé de constater que la reine est une honnête femme, Alcimadure lui révèle — car c’est un homme très perspicace — qu’elle aime Alvarès. Et, en effet, elle l’aime, mais retenue par de louables scrupules, elle hésite à en faire l’aveu.

Sur ces entrefaites arrive Alvarès qui proteste de sa « flamme » et supplie Léonor de soumettre son mari à l’épreuve du Congrès. Elle n’ose dire ni oui ni non.

Alcidamure a imaginé un autre plan. Il pousse Alvarès à pénétrer pendant la nuit chez la reine. Le jeune prince, quoique cette combinaison lui plaise assez, fait quelques objections :

La différence, ami, d’Alphonse et d’ Alvarès A l’instant frappera la Reine de trop près.

Alcimadure

Agissez sans parier, n’éveillez point la Reine,

Au doux sommeil le Roi l’accoutume sans peine.

Passez rapidement du plaisir au désir,

Et du désir soudain revenez au plaisir.

Une femme d’honneur prend cela pour un songe Et ne s’éveille point afin qu’il se prolonge...

La nuit est venue. Le drame touche à son dénouement. Alvarès a pénétré chez la reine qui dort ou qui affecte de dormir. L’artificieux eunuque se tient prêt à l’expédier, sans bruit, dans un monde meilleur quand il sortira. Mais, de son côté, le roi, persuadé que c’est Alcimadure qui est avec Léonor, a résolu de l’assassiner, aussitôt qu’il lui aura rendu le service de donner un héritier à la couronne. Ainsi le secret d’Etat sera enseveli dans un éternel silence.

A pas furtifs, l’amant sort de la chambre et Alphonse qui, dans l’obscurité, le prend pour son fidèle ministre le frappe d’un coup de poignard. Alcimadure accourt, armé d’un poignard lui aussi ; et ils sont également stupéfaits, fun de trouver là le roi, l’autre d’avoir tué Alvarès.

Il ne sont pas encore revenus de leur surprise que le rideau tombe.

La pièce de Collé, sans avoir une grande valeur littéraire, est le type de ces parodies qui se proposaient de tourner en ridicule la tragédie classique, et 'qu’on jouait, presque aussi souvent que les parades, dans les Théâtres de Société.

Le Théâtre de Champs n’eut qu’une existence précaire et une médiocre importance. Il n’en fut pas de même de ceux du duc de Grammont, installés dans ses deux petites maisons à Puteaux et à Clichy.

Le duc de Grammoni, personnage assez insignifiant et qui ne fut pas même capable, malgré ses illustres parentés, d’être ministre, avait épousé la sœur du duc de Glioiseul « virago replète, au teint éclatant, aux yeux vifs et petits, à la voix rauque, qui, sous une enveloppe commune, cachait une âme élevée, vraie et généreuse, et qui devait montrer une grande énergie au tribunal révolutionnaire, non pour se défendre, mais pour sauver (pour essayer de sauver) la duchesse du Châtelet, qui périt avec elle sur l’échafaud (1) ». Lauzun qui l’avait connue, et de très près, nous dit qu’elle était laide « mais d’une de ces laideurs qui plaisent généralement ; on pouvait avec raison l’appeler une femme désirable (2) ».

Comme dans la plupart des ménages — aristocratiques — au xviii® siècle, les deux époux se trompaient de leur mieux, et plutôt que de s’ennuyer ensemble, s’amusaient chacun de son côté. Il en résultait parfois des brouilles, bientôt suivies de réconciliations plus ou moins intéressées.

« Le bruit court dans le monde, dit un rapport de police, en 1769, que M. le duc de Grammont n’est pas éloigné de se raccommoder avec M”" la duchesse son épouse, et que sa femme se trouve

(i) Ruelles, Salons et Cabarets, par Emile Golombëy, Paris, 189a, t. Il, p. i44*

(a) Mémoires du duc de Lauzun.

être présentement enceinte, mais que M. le duc, peu inquiet des auteurs de cette grossesse qu’on nomme tout bas, se prêtera volontiers à cette réconciliation apparente, moyennant qu’on lui augmente ses revenus et qu’on lui donne comptant une somme d’argent dont il a besoin (1). »

Cet homme sans préjugés devait en effet avoir besoin d’argent pour ses deux théâtres de Puteaux (2) et de la Barrière Blanche, rue de Clichy, et pour les actrices d’occasion qui 3^ jouaient.

Il y avait d’abord, avec le privilège de tenir les principaux rôles, parce quelle était la maîtresse en titre, la demoiselle Fauconnier, « courtisane renommée », qui vivait en 1773 avec Palissot. Celui-ci la quitta pour épouser la tille d’un bonnetier (3).

L’Inspecteur de police Meusnier nous fait connaître deux autres de ses actrices, la demoiselle Lemière et la demoiselle Ponchon.

Commençons par la demoiselle Ponchon. « Elle est grasse, a beaucoup de gorge, blanche, les ^^eux noirs, vifs et enfoncés, âgée d’environ 22 ans. Elle est élève de De Visse qui est passé depuis à Londres. Pour la première fois elle a dansé à Puteaux sur le théâtre de M. de Grammont. C’est là où

(1) Rapport de police de Marais, i5 juin 1764.

(2) Le théâtre de Puteaux fut construit en 1749.

(3) V. Mémoires Secrets, 26 mai 1778.

M. de Francœur lui a fait des offres de services quelle n’a pas rejetées et, le 10 mars 1750, étayée de sa protection, elle a débuté à VOpéra (1). »

La demoiselle Ponclion ne lut pour le duc de Grammont qu’une étoile... filante. Il garda plus longtemps la demoiselle Lemière :

(( On assure qu’elle a fait la conquête de M. le duc de Grammont. Voici sur quoi l’on se fonde :

(( Le 7 décembre dernier (1750) il y a eu une répétition dans sa petite maison de la Barrière Blanche, où il se trouva très peu de monde. Chaque partie était composée de deux musiciens. Romainville et M*'® De Vosse y étaient, ainsi que M. de Maisonrouge, mais la demoiselle Lemière y présidait et faisait le rôle de princesse avec M. le duc de Grammont, qui se contraignait un peu devant Lemière père, qui, par décence, avait accompagné sa fille. Cependant il les pria tous à souper.

L’histoire rapporte qu’étant au dessert, le duc de Grammont sortit de table et appela la demoiselle Lemière dans un petit cabinet où il lui fit présent d’une bague d’environ 20 louis. A leur retour, les convives trouvèrent qu’ils avaient été bien longtemps pour ne traiter que de cette affaire.

(i) Rapport Meusnier, lo mars 1751. Arsenal. M**. 10235. Ponclion était encore à VOpéra en 1765 en qualité de « danseuse dans les ballets ». V. les Spectacles de Paris (par l’abbé de la Porte) année 1755.

Mais, crainte d’alarmer la pudeur de la demoiselle Lemière, la plaisanterie ne fut pas poussée plus loin. Ils se remirent à table jusqu’à 3 heures après minuit que M. le duc de Grammont put la reconduire chez elle (1). »

Dans son rapport du 8 octobre 1756, Meusnier ajoutait : « M'*® Lemière qui, depuis quatre ans quelle était avec le duc de [Grammont, soupirait au moins depuis trois après sa liberté, s’est enün déterminée à le quitter, dimanche 26 septembre, sous le prétexte d’aller à la messe avec une demoiselle Marin, aussi chanteuse à la musique du duc, elles ont été se retrancher rue Troussevache, chez une espèce de chirurgien nommé Hutte. De là elles ont donné de leurs nouvelles à Levasseur, inspecteur de VOpéra, qui en a fait part sur le champ à M. le Prévôt des marchands (2) ».

A Puteaux comme à Glichy, il ne se passait pas de semaine qu’il n’y eût concert ou comédie. Le duc de Grammont se montrait fort éclectique dans ses goûts. Musique ou théâtre, peu lui imporlait, pourvu qu’il eut autour de lui de jolies femmes et que les pièces représentées fussent en général assez grivoises pour leur plaire.

(1) Rapport do Meusnier, 21 janvier 1761. Arsenal. 10287. M"® Lemière était une actrice de VOpéra.

(2) Rapport de Meusnier, 8 octobre 1756. Arsenal. M"h 10287.

L’inauguration des deux théâtres avait eu lieu, la même année, en 1749. Laujon en était un des fournisseurs. On joua au mois de février 1750, un opéra ballet auquel il avait travaillé, les Amusements lyriques.

Les Amusements lyriques (1) formaient trois actes ou plutôt trois entrées :

Azor et Thémire, paroles de Laujon, musique de Levasseur ;

Apollon et Climène, paroles du comte de Senneterre (2) et de l’abbé de la Porte, musique de Leclair (3) ;

Le Bal militaire, paroles de Roy (4), musique de Martin.

Avec des opéras et des ballets, qui permettaient

(1) Impr. en 1750.

(2) Auteur d’un opéra, les Jeux olympiques (musique de Blavet) qui fut joué le 2 5 août 1753 au château de Berny.

(3) Leclair, habile violoniste, avait composé, en 1746, la musique de Sylla et Glaucus.

(4) Pierre-Charles Roy, dont on a dit qu’il fut « le poète le plus bâtonné de France et de Navarre » et qui vivait très joyeusement des amours fantaisistes de sa femme, est l’auteur de deux comédies, non imprimées. Les Captifs (Théatre-Français, 28 septembre 1714) et les Anonymes [Thêaire-ltalien, 1 4 mars 1724) et d’un grand nombre de livrets d’opéra, dont quelques-uns sont fort remarquables.

à la Fauconnier d’exhiber tantôt sa voix, tantôt ses jambes, la troupe de Puteaux et de Glichy avait dans son répertoire (tenu, autant que possible, secret, par crainte du scandale) des comédies très libres ou qu’ils savaient rendre très libres. La Veuve, de Collé, fut jouée par ces amateurs en mai 1767. Cette pièce n’avait rien d’inconvenant mais on peut admettre qu’elle subit quelques modifications avant d’être offerte à un public qui n’appréciait guère les spectacles innocents. En voici le sujet qui nous semble assez original :

« La veuve d’un négociant de Saint-Malo, femme très riche et jeune encore, aime un chevalier du Lauret, capitaine de cavalerie, dont elle est aimée ; mais elle ne veut point l’épouser parce quelle a déjà fait la triste expérience que le mariage est le tombeau de l’amour. Un oncle du chevalier lui donne de grands biens en faveur de ce mariage, mais la veuve résiste toujours. La suivante de cette veuve se scandalise de l’attachement libre de sa maîtresse, parce qu’elle n’en tire aucun avantage ; et un commandeur, ami de la veuve et du chevalier, veut en vain parvenir aussi à les unir ; il n’y a que la nouvelle de la perte de la fortune du chevalier, engloutie dans un naufrage, qui détermine la veuve à lui offrir sa main (1) ».

(i) Comme Dupuis et Desronais, la. Veuve {^ouée en 1756) avait été tirée par Collé d’un recueil de petits romans, Les

Il faut avouer qu’avec son amour libre et son désintéressement, cette veuve de l’ancien répertoire était une âme bien singulière.

Une lettre adressée, le 9 mars 1767, par un policier amateur, le marquis de Follius, au lieutenant de police Sartine (1), nous donne d’intéressants détails sur une représentation, un peu agitée, qui avait eu lieu quelques jours auparavant chez M. le duc de Grammont :

« Vous êtes instruit que samedi dernier on représenta une comédie chez M. le duc de ■ Grammont. Il m’avait prié de joindre mes soins aux siens pour l’exécution, l’ordre et la conduite de ce spectacle. Je m’étais, de plus, chargé de composer l’orchestre de musiciens de société, auxquels j’avais promis de fournir des voitures tant pour l’aller que pour le retour. A cet effet, j’avais donné l’ordre à mon laquais de m’aller chercher trois voitures de place. Il était venu m’avertir sur le théâtre où je causais avec M. le duc en attendant, que les trois voitures étaient à la porte.

« Je l’envoyai pour se tenir auprès, pour prévenir toute discussion, le cas échéant que quelqu’un

Illustres Françaises, par Chasles. Cette pièce n’eut que très peu de succès à Paris, mais en revanche elle en eut beaucoup en province, où on croyait davantage aux jeunes veuves capables d’épouser un amant ruiné.

(i) Arsenal. Archives de la Bastille, dossier i22o3.

voulut s’en emparer. Il les avait laissées à la garde de deux autres domestiques de ses camarades, l’uii desquels m’avait servi dans la pièce et que j’avais même mené exprès pour être plus assuré de voitures.

(( De tous ces spectateurs il ne restait que ceux pour qui étaient destinées les voitures et nioi.

« La garde qui avait été envoyée par votre ordre était retirée depuis peu d’instants.

« Lorsque j’arrivai à la porte, je trouvais mon laquais aux prises avec deux jeunes gens qui avaient tous deux l’épée à la main ; je les reconnus pour être deux acteurs qui avaient joué dans la pièce... ))

Suit le récit de la bataille, et de ses conséquences, récit qui prend près de trois grandes pages et qui, somme toute, conclut à ce que les deux agresseurs nommés Aiwraij et Chambert « deux jeunes étourdis », qui étaient dans leur tort, soient poursuivis, non pas au criminel, mais en simple police pour y recevoir la leçon que comporte leur « insolence.»

« Auvray était ci-devant commis dans le bureau des Grands- Augustins et ce bureau n’ayant plus lieu, il mange, en petit maître insolent, trois mois d’appointements qui ont été donnés de gratification à tous les commis qui y travaillaient. Le sieur Chambert, son ami, demeure chez un procureur rue du Paon... il n’a pas le ton moins important qu’ Auvray. Celui-ci a déjà eu plusieurs

affaires de vivacité et est bien capable d’en faire d’autres ».

Un officier de police, De Bar, reçut l’ordre de faire enquête sur les faits et trouva que la plainte de Follins était parfaitement justifiée. Auvray était en effet un vaniteux, un querelleur, un friand de la lame, qui avait déjà eu quelques affaires sur le pavé de Paris. Quant à Chamberty c’était la première : il était très jeune mais il avait inconsidéremment pris partie dans la querelle et De Bar ajoutait : « Ce qui rend ces jeunes gens plus blâmables, est qu’ils connaissaient parfaitement M. le marquis de Follins ainsi que son domestique, y étant reçus très fréquemment, par rapport à Langlois avec laquelle M. le marquis de Follins demeure et qui faisait chez elle des répétitions des pièces qu’ils devaient jouer ensemble ».

Auvray resta un mois au For-Lévêque et, sur sa promesse d’être « plus circonspect », fut remis en liberté.

Le marquis de Montalembert, maréchal de camp, avait succédé au comte de Clermont dans la petite maison de la rue de la Roquette et il y continuait, quoique avec un peu moins de luxe, la même existence semée de plaisirs et de fêtes. Sur le théâtre, à peine modifié, étaient représentées des pièces grivoises et dans la troupe d’amateurs qui jes jouaient le chevalierde Saint-Georges montrait

un remarquable talent (1). Ce personnage bizarre, un peu héros, un peu aventurier, crut devoir ajouter à tous ses rôles celui d’amant de la marquise de Montalembert qui était la tille d’un inspecteur des domaines de la Couronne. En 1785, naquit de ce rapprochement un enfant, assez foncé de teint, et dont le bruit public rendit responsable l’entreprenant mulâtre. La Révolution mit fin presqu’en même temps au théâtre et au mariage du marquis de Montalembert (2). Divorcé d’avec sa femme, il épousa une dame Cadet, qui appartenait à la fa-

(1) « M. de Saint-George [sic] est un mulâtre, c’est-àdire fils d’une négresse ; c’est un homme doué d’une foule de dons de la nature : il est très adroit à tous les exercices du corps, il tire des armes d’une façon supérieure, il joue du violon de même, il est en outre un très valeureux champion en amour et recherché de toutes les femmes instruites de son talent merveilleux, malgré la laideur de sa figure. Comme un grand amateur de musique, il a été admis à en faire avec la Reine. M'"® deMontesson voulant se l’attacher pour ses spectacles, a fait créer par M. le Duc d’Orléans une place pour lui dans scs chasses, avec toutes sortes d’agréments et beaucoup d’utiles », Mémoires Secrets, i®'" mai 1779, t. XIV, p. 43.

(2) Le marquis de Montalembert avait composé trois comédies lyriques qui furent jouées sur son théâtre (et qui ont été imprimées en 1786) ; La Statue (musique de Cambini, La Bergère de qualité (musique de Cambini) La Bohémienne supposée (musique de Thomeony),

mille du célèbre pharmacien Cadet de Gassicourt. Sa petite maison de la rue de la Roquette, qui rappelait tant de joyeux et tant d’aimables souvenirs, s’encanailla également : elle fut occupée par un industriel.

De tous les grands seigneurs de ce siècle léger, charmant et futile avec tant de grâce, avec tant d’esprit, aucun peut-être n’a plus aimé le théâtre que le comte de Maurepas, nommé plus familièrement par la duchesse de Chateauroux, qui le connaissait bien, Faqiiinet, et dont un de ses ennemis intimes, le marquis d’Argenson, ce bâtard littéraire de Saint-Simon, a tracé ce peu bienvaillant portrait (1) :

« Un petit maître français, brillant et spirituel, installé dans le ministère à seize ans, doyen du conseil à trente-cinq, décidé et toujours fautif, parlant beaucoup, écoutant peu, traitant sérieusement les bagatelles et légèrement les grands objets, voilà quel est M. de Maurepas. »

Plus d’une fois, les chansonniers habiles, â saisir le côté faible de leurs victimes, raillèrent ce goût presque maladif pour les spectacles. En 1775, le jour où des émeutiers pillèrent le marché de Versailles, Maurepas (alors ministre) se trouvait « à

(i) Dans ses Mémoires.

son ordinaire » à Y Opéra. On fit contre lui cette épigramme.

Monsieur le comte, on vous demande ;

Si vous ne mettez le holà.

Le peuple se révoltera.

— Dites au peuple qu’il attende :

Il faut que j’aille à l’Opéra (i).

Ce qu’appréciait le plus ce théâtromane, c’étaient les pièces ironiques, aggressives, ordurières, les parades et les parodies (2) et, dès sa jeunesse, il en avait donné la preuve. Lors de sa disgrâce en 1747, le duc de Richelieu, qui ne l’aimait guère, lui décochait cette chanson, intitulée les Talents de Maiirepas.

Il ne trompera plus les gens Ni par ses souplesses,

Ni par ses finesses.

Mais pour exercer ses talents,

Les marionnettes Et les girouettes

Deviendront son département.

(1) Chansonnier historique du xv!!!® siècle, t. IX, p. 71.

(2) Piron l’appelle « le premier homme du monde pour les parades )).

Il pourra pour ses passe-temps Jouer des parades,

Donner des cassades Et divertir ses complaisants (i)...

Maurepas était un grand collectionneur de gravelures. Il trouvait à les recueillir, à les lire ou à les composer le même plaisir (2). Lorsqu’il était ministre, sous le règne de Louis XV, il se faisait remettre par le lieutenant de police toutes les pièces volante s, obscènes ou non, que celui-ci récoltait dans Paris, à l’aide de ses agents, avoués ou secrets. « Il y a même, assurent les Mémoires Secrets (3), un petit

(1) Chansonnier historique du xviii* siècle, t. VI, p. 337.

(2) (( On a longtemps accusé M. de Maurepas d’être le seul auteur ou instigateur des Noëls, des Couplets satiriques qui ont couru à la Cour.,. Le retour de la campagne, vers la fin de novembre, était ordinairement le temps de la composition. Les petits poètes de la Cour et les poètes de commande faisaient les vers dans les mois de décembre et ils paraissaient en public, dans le commencement de janvier, au nouvel an. M. de Maurepas en a fait quelques-uns mais il ne les a pas fait tous, il a composé, par exemple, le plus grand nombre de ceux contenus en cet ouvrage et en a remis le recueil à Sallé, rédacteur des présents Mémoires. )) Mémoires de Maurepas (attribués à Sallé, son secrétaire, mais plus vraisemblablement de Soulavie), 179^, t. IV, p. 272.

(3) 5 octobre 1777, t. X, p. 260. Un trait à noter également est que Maurepas avait la manie de la mystifica-

bureau littéraire institué ad hoc, où les auteurs de ces facéties viennent les lire, et dont on fait un choix, sans qu’ils s’en doutent, pour amuser le Mentor du Roi. »

Cette littérature grivoise, Maurepas la cherchait passionnément partout où il pouvait avoir chance de la trouver. Il avait fait partie des fameux dîners du Bout du Banc, présidés par la Quinault-Dufresne et où « ces Messieurs », comme on les nommait, composaient des facéties plus ou moins libres, réunies plus tard par un des habitués, Caylus, sous le titre d'Etrennes de la Saint-Jean.

Les représentations de la Foire n’avaient pas de plus fidèle spectateur, au moins parmi les gens de la Cour.

— Comment se fait-il, demandait-il à Beaumarchais, qui venait, au mois de novembre 1781, de lui lire /e Mariage de Figaro, comment se fait-il qu’accablé d’affaires comme vous l’êtes, que vous immisçant de tout, que chargé même de négociations graves, et vous étant élevé jusqu’à la politique, vous vous amusiez encore à ces frivolités, que vous ayiez le temps de travailler?

— Monsieur, répondit Beaumarchais, j’ai pris celui où vous étiez à la Redoute Chinoise (1).

lion. Il recevait très souvent un certain M. Goys, remarquable pantomime et « grimacier » , qui avait la spécialité de contrefaire tout le monde.

(i) Mémoires Secrets, t. XVIII, p. i8i.

Cette idée, très fausse, qu’un homme qui s’occupe de politique se diminue en se délassant avec la littérature, a empêché Maurepas de signer bien des choses qu’il a écrites. Par suite, l’auteur chez lui reste assez mystérieux.

On sait, mais sans pouvoir suffisamment préciser, qu’avec son vieil ami Pont de Vesle, frère du comte d’Argental, il avait composé plusieurs comédies de société, très gaies et assez libres. On a de sérieuses raisons de porter à son actif La Chaiiue-Soiiris du Sentiment, pièce en un acte dont le succès fut très vif (1). lia dû certainement collaborer à quelques-unes des parades de son secrétaire Sallé. Enfin, lorsqu’on représenta, en 1779, la célèbre parade Janot on les Battus paient l’amende, bien des gens affectèrent de la lui attribuer et il ne s’en défendait pas trop (2).

Dorvigny (3), à vrai dire, n’était que trop sus-

(1) Pieprcsentéc souvent sur des théâtres de Société, cette pièce eut deux éditions. Elle est dans le genre des romans de Grébillon fils, à qui certains bibliographes l’attribuent.

(2) V. Mémoires de Fleury, I, i8q.

(3) Son nom était Arcbambaut. Il naquit « le 3o mars 1722, de François Arcbambaut, piqueur, et de Marie-Antoinette Petit, demeurant aux Tuileries ». On sait que le vrai piqueur, en cette affaire, avait été Louis XV.

<( Dorvigny, dit la Biographie des Contemporains y composait le plus souvent ses pièces au cabaret : aussi était-ce

])ect, de signer les ouvrages de son prochain. « Cette parade (Ja/îof on les battus paient Vamende)^ qui lui fit tant d’honneur, n’est autre chose que quelques scènes volées à Masson (sic) peintre et bouffon de société (1). Son proverbe tVOn fait ce qiion peut est aussi composé en scènes que Fatras, Masson et Duché jouent aux soupers dont ils sont invités, et la plupart de ses pièces doivent leur existence à de vieux bouquins qu’on ne lit plus et qu’en revanche il lit beaucoup. Sa scène des Perruques est prise dans les Réjouissances de la Paix (2), ancienne pièce imprimée et dont l’auteur est mort. Sa pièce qu’il a donnée aux Italiens ayant pour titre La Comédie ci V Impromptu, se trouve tout entière dans le Pédant Joué, farce de Cyrano de Bergerac (3) ».

De tout ce qui précède, il résulte, croyons-nous, que Maurepas composa plusieurs parades, dont les personnages étaient des types populaires, Janot,

un proverbe reçu sur les boulevards qu’on trouverait plutôt de Vesprit dans un mélodrame quiin manuscrit de Dorvigny sans tache de vin ».

(1) 11 s’agit du fameux mystificateur Musson.

(2) La pièce en question doit être Les Réjouissances publiques ou le Retour de la paix, représentée par les marionnettes de Levasseur, à la foire de Saint-Germain, le 18 février 1749*

(3) Le Desœuvre ou VEspion du Boulevard du Temple, Londres, i782,p. loG.

Jérôme Pointu, Jocrisse, etc. Ces parades, auxquelles il attachait plus d’importance qu’il ne voulait en avoir l'air, il les faisait jouer soit dans son château de Pontchartrain, soit dans son hôtel de la rue de Grenelle Saint-Germain (1). Son meilleur acteur était le garde des sceaux Hue de Miromesnil. Les ministres à cette époque jouaient la comédie dans les salons : ils ne la jouent plus qu’à la Chambre.

(( Les deux amateurs de France le plus renommés étaient le comte de Vaudreuil, le Molé de la société de la reine, et de M. Hue de Miromesnil, pour le moment (vers 1780) garde des sceaux, le Scapin le plus fin, le plus délié et le plus véritablement comique d’entre les acteurs de société, le Dugazon enün des soirées dramatiques du ministre Maurepas (2). Tous deux se piquaient d’une grande

(1) La rue Grenelle Saint-Germain contenait de nom- Lrcux hôtels : Gonlaut-Biron, Rochechouart, Cossé-Brissac, Beauvilliers, Bésenval, Monaco, du Châtelet. Lamoignon, d Harcourt, Gaumont de la Force, Gastellane, etc. Celui deMaurepas portait en 1788 le n° 262.

(2) (( Il parut, en 1788, une diatribe sanglante, comme toutes celles qu’on faisait alors. Elle était intitulée : Très humble remontrance de Guillaume-Nicodème-Volanges , dit Jeannot, auteur des « Variétés Amusantes » à Mgr de Miromesnil, garde des Sceaux de France ; elle avait trait à ce talent déjouer la comédie ; mais c|ui ne la jouait pas alors ? » (Note de Fleury).

science théâtrale ; il n’était pas un seul fait de l’histoire de la comédie qu’ils ne connussent, pas une particularité sur les comédiens qui leur fut échappée.

(( Il arriva qu’un soir, à la suite d’une des parades que M. de Maurepas composait et qui étaient rendues à ravir par M. de Miromesnil, ce dernier, contrefaisant un ivrogne, avait été fort applaudi, excepté par M. de Vaudreuil, qui donna pour raison que cette ivresse lui avait paru fausse, outrée, et en tout point contraire aux principes. Comme on se récria sur ce terme de pvincipesy M. de Vaudreuil posa pour axiome ceci : « M. de Miromesnil cherche à chanceler, les ivrognes cherchent à se retenir ; M. de Miromesnil cherche à perdre l’équilibre, et l’ivrogne qui va tomber cherche à le rétablir. Le comique de cette position est justement dans le travail de celui qui veut résoudre la solution du problème de la pesanteur et qui tâtonne sur ses points d’appui ; il ne fléchit pas parce qu’il est affaibli, le vin donnant des forces, mais il fléchit parce qu’il perd la mémoire de marcher ; c’est dans le haut du corps qu’on est ivrogne et surtout dans les yeux ; il faut qu’on voie le travail de l’imagination qui cherche et ne se souvient pas, qui essaie, et, se trouvant déçue, revient sur elle-même, se gronde, essaie de nouveau, puis quelquefois, désespérant, jette, comme on dit, sa langue aux chiens«

i\I. de Miromesnil a agi tout contrairement : il s’est dit : — Allons à gauche, à droite, en avant, en arrière, fléchissons sur nos jarrets, trél)uchons, quittons la terre ; et Tivrogne se dit : — N’allons ni à gauche ni à droite, ni en avant, ni en arrière, et surtout ne quittons jamais la terre, rappelons notre mémoire pour ne pas tomber, il faut se tenir droit ! — En conséquence, vous voyez l’ivrogne se cramponnant au sol par les pieds, ne les levant qu’avec précaution, et comme si, à chaque pas, il fallait dévisser un écrou : voilà l’ivrogne ! En était-ce

ainsi de M. de Miromesnil ? »

<( On fut étonné de cette leçon de professeur qui contrastait si fort avec les mœurs et le brillant de M. de Vaudreuil et comme chacun s’apprêtait à lui en faire des compliments légèrement épigrammatiques : — Ne vous moquez pas. Messieurs I Ceci n’est qu’une citation : c’est du Garrick, du Garrick que M. de Lauraguais a entendu, présent à une lutte entre le comédien anglais et notre Préville. M. de Lauraguais fut témoin de la leçon, sur les boulevards, où notre grand comique l’exécuta devant des ouvriers et les rendit dupes, ce qu’il n’avait pas fait auparavant à quelque distance de là.

(( Après cette preuve et la citation de telles autorités, tout le monde était tenté de se rendre et de déclarer M. de Miromesnil atteint et convaincu de s’être fait applaudir en usant de la

fausse monnaie de théâtre ; mais lui, avec ce ton de politesse qui contribua à lui donner les sceaux, autant peut-être que ses talents (en comptant celui de jouer la comédie) contredit M. de Vaudreuil sur l’autlienticité de l’anecdote, et surtout sur l’endroit où elle s’est passée, le plaçant, lui, aux Champs- Elysées, et prétendant qu’il y avait là contre M. de Lauraguais un alibi : il offrit même à M. de Vaudreuil de parier pour les Champs-Elysées, à l’exclusion des boulevards. M. de Vaudreuil était piqué d’honneur ; mais il hésitait un peu, le pari était considérable, et d’ailleurs, M. de Lauraguais, son autorité se laissant parfois aller à quelque excès d’imagination, il y avait lieu d’examiner, ({uand Beaumarchais, alors favori de M. de Maurepas, vint dire à l’oreille du comte de Vaudreuil : « Pariez, je pars, je reviens et a"Ous aurez gagné ». M. de Vaudreuil paria, et on se disposait à faire décider la question par Préville, lorsque Beaumarchais survint avec une lettre de Garrick établissant que les boulevards avaient été le lieu de la scène des « deux grands comédiens » (1).

(i) Mémoires de Fleury, t. 1, p, 324.

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