LE THEATRE CHEZ TURCARET
Quelques fermiers généraux.
Le Riche de la Popelinière et son Théâtre de Passy-
Sans doute un vieux fond d’esprit bourgeois survivait chez les financiers, au xviii® siècle, car ils ne paraissent pas avoir eu pour les spectacles grivois autant de goût que les grands seigneurs. Considéraient-ils cette affectation de libertinage comme un privilège de la noblesse ? Se croyaient-ils tenus, en leur qualité de dépositaires de la fortune publique, de voleurs brevetés (car ils le furent presque tous) à un certain décorum ? Ce qui paraît incontestable, c’est que sur leurs théâtres, les gravelures ne constituèrent jamais que des exceptions.
Chez Titon du Tillet, dans sa petite maison de la rue de Montreuil (1), on joua, i'en 1762, une
(i) Cette « folie o était passée de Maximilien Titon à son fils Titon du Tillet. A la mort de celui-ci elle fut mor-
comédie qui avait alors beaucoup de vogue. <( V Annette et Lubin de M. de Marmontel, notent le 8 avril les Mémoires de Bachaïunonty court les théâtres particuliers. Cette pièce a été jouée avant-hier sur celui de la Folie Titon avec un concours de monde prodigieux » (1), et ils ajoutaient, le 2 mai, en signalant rinconvenance de cette pseudo-pastorale : « On ne comprendra jamais trop comment une tille (Annette) qui porte un enfant dans le ventre, peut avoir une naïveté toujours étonnante et soit vertueuse, ayant aussi'essentiellement dérogé à la pudeur. »
celée. Une des parties devint l’hôtel de Damas. Réveillon installa en 1787, dans un autre lot, sa fabrique de papiers peints qui fut incendiée, comme on sait, le 27 avril 1789. M. Lucien Lambeau, secrétaire de la commission du Vieux Paris, a retrouvé en 1901, au n° i3 de la rue de Montreuil, les derniers vestiges de la Folie Titon, un pavillon avec de magnifiques boiseries et un plafond peint (des amours voltigeant au milieu de guirlandes de Heurs). Ce plafond servit de modèle aux dessinateurs de Réveillon pour leurs premières planches.
Les vastes jardins de la Folie Titon s’étendaient de la rue de Montreuil à la rue des Boulets.
(i) V Annette et Lubin de Marmontel (que Bacbaumont trouve « plus ordurière » que celle de M'“* Favart (ou plutôt de Lourdet de Santerre) avait été répétée, le 3o janvier 1762, chez La Borde, et représentée, le 3o mars, chez le maréchal de Richelieu (avec M“* Meissel dans le rôle d’Annette et Clairval dans le rôle de Lubin).
En 1769, M. de Trudaine, intendant des finances (1), fit venir de sa campagne, par l’entremise du duc de Duras, son ami, des acteurs du r/ied^/’e-Fra/îçazs qui jouèrent successivementtoutes les pièces de Collé. Au mois de juin. Préville, sa femme, l’avocat Coqueley de Cliaussepierre, qui suivait la troupe, etc., représentèrent Les Accidents ou les Abbés, (( comédie de moi, remarque Collé dans son Joiirncd, que je lui ai prêtée (à M. de Trudaine) et dont le fond est si libre que je n’ai point osé la faire imprimer avec les autres ». M. de Jarente, évêque d’Orléans, et l’évêque de Mâcon, assistaient à ce spectacle de haut goût.
Bouret (2) de Croix-Fontaine ; Baudard de Saint-
(1) A la mort de son père (1777), nommé à sa place au conseil des finances et au conseil du commerce, il sollicita comme une faveur de ne pas être payé : « On me demande si rarement, répondit Louis XV, de pareilles grâces que pour la singularité du fait je ne veux pas vous refuser ». M. de Trudaine était membre de l’Académie des Sciences, où Condorcet prononça son éloge, d’où nous extrayons ce passage qui se rapporte probablement à son goût pour le théâtre : (( Aimable et doux dans la vie privée, se livrant avec plaisir à la Société, on eût pu l’accuser de trop de facilité et d’amour pour la dissipation ; mais le goût de la dissipation ne lui a fait négliger aucun devoir ».
(2) D’abord employé dans les étapes et voitures de sels du royaume, devint ensuite fermier général, secrétaire du l\oi, du grand collège, etc., et mourut ruiné.
James (1), à la Folie Saint-James; à Neuilly, La Borde ; le lermier général Fontaine de Gramayel, dans son château de Gramayel, dans la Brie ; Beaujon, soit à l’hôtel d’Evreux, plus tard Elysée Bourbon, soit à la Ghartreuse ou Folie Beaujon, aux Ghamps-Elysées, donnèrent parfois la comédie à des initiés de choix mais d’une manière tout à fait occasionnelle.
Ghez Pelletier, qui était fermier général mais honnête, se réunissaient « huit ou dix garçons, tous amis de la joie » (2). Il y avait là Gollé, Grébillon fils, Marmontel,Barthe, l’auteur des Fausses Infidélités, Gentil Bernard et M. de Monticourt qu’on appelait « le Ghat » à cause de ses malicieuses espiègleries. Dans cette société on jouait des pièces de Barthe et des parades de Gollé.
Beaucoup plus que ceux que nous venons de citer, Bertin (3) avait le goût du théâtre et sa femme l’y encourageait de son mieux.
(( Il a aujourd’hui (1764) une femme aimable qui l’adore et qui profite, avec tout l’empressement possible, d’une occasion de lui témoigner sa ten-
(1) Trésorier général de la marine, puis fermier général.
(2) Mémoires Marmoiitel,!, 3G4.
(3) « Bertin, rue d’Anjou au Marais, Receveur général des revenus casuels et deniers extraordinaires de Sa Majesté. » Almanach Royal, année 1762.
dresse. Elle lui a fait préparer la fête la pins agréable du monde pour son bouquet. Il se nomme Louis. Les sieurs Caillot, La Ruette, sa femme, la demoiselle Desglands, tous acteurs et actrices aux Italiens, doivent représenter aujourd’hui sur son théâtre, à sa petite maison de Passy, deux pièces, savoir : Le Baiser pris et rendu, pièce nouvelle d’Anseaume, et La Laitière, qui a été déjà donnée aux Italiens. Ce spectacle doit être embelli de deux ballets d’enfants, de la composition du sieur Pitrot, et la femme de ce danseur, qui est présentement de la dernière force, y dansera deux entrées et une chacone. Les répétitions de ce ballet se sont faites sur le théâtre des Italiens. M™® Bertin s’y est toujours trouvée. C’est incroyable l’émulation qu’elle a jetée parmi tous les sujets pour que tout se passe à la satisfaction de son mari. On assure qu’il n’en n’est point prévenu. Cette dame emporte les suffrages de tout le monde (1). »
Dans cette petite maison de Passy, où les représentations dramatiques semblent avoir été assez régulières, Bertin fit jouer, le 17 septembre 1778, La Vérité dans le Vin, de Collé, « ainsi que plusieurs parades très polissonnes ». Sa femme s’était chargée des principaux rôles et elle les remplit à la satisfaction générale. Il y avait ce jour-Ià un public très
(i) 24 août 1709- Piapport de l’inspecteur de police Marais.
choisi, l’archevêque d’Arles, l’évêque d’Orléans M. de Jarente, le duc de la Vrillière, Berlin le ministre, l’abbé Berlin, etc,
La même année, probablement, cette troupe de société avait donné Thémire, comédie en un acte avec ariettes (de Sedaine et Duni) qui fut ensuite représentée le 9 novembre, à Fontainebleau, devant la Cour.
La Popelinière, de tous ces financiers, fut le seul qui ait eu un théâtre, un vrai théâtre, avec des représentations suivies.
C’était un singulier personnage que Le Riche de la Popelinière, fils d’un receveur général des finances et qui lui -même fut nommé fermier général, du bail de 1718. Ses contemporains ont porté sur lui les jugements plus contradictoires.
Pour Bachaumont c’était un « Turcaret sans grâce » ; et Mouffle d’Angerville, peu favorable d’ordinaire aux financiers, reconnaît qu’il avait « beaucoup d’esprit et beaucoup de monde (1) ».
Voltaire l’appelait « Mécénas La Popelinière »... « Pollion La Popelinière ». Il lui écrivait, le 15 février 1761: « J’ai dévoré votre Daïra (2) ; je vais la faire lire à Corneille... S’il est vrai. Monsieur, que
(1) Vie privée de Louis XV, 1781, t. I, 3o6.
(2) Daïra, roman oriental, 1760, in-80 (c’est un roman très libre).
vous ayez fait imprimer vos comédies, je vous prie de ne me point oublier dans la distribution des grâces... goûtez longtemps les plaisirs de l’esprit après avoir goûté tous les autres. Vous serez connu par de beaux ouvrages et de belles actions ». Quelques jours après, le 17 février, Dazm n’était plus pour Voltaire (dans une lettre à sa nièce, de Fontaine), qu’ « un des plus absurdes ouvrages qu’on ait jamais écrits ». Exemple typique à citer aux écrivains, vieux ou jeunes, qui prennent trop au sérieux les éloges qu’on leur fait de leurs livres.
L’enthousiasme, un peu artificiel, provoqué par les œuvres de La Popelinière (surtout chez ceux qui croyaient avoir besoin de lui) s’explique assez facilement. Il donnait beaucoup et sans compter (1), il avait un excellent cuisinier, et il possédait un hôtel (rue de Richelieu) et un château (à Passy) dans lesquels il recevait très luxueusement ses amis.
Vers la fin du xv® siècle, la seigneurie de Passy appartenait à Jean Spifame, dont le fils, devenu évêque de Nevers, fut condamné à mort et exécuté en 1566 pour avoir embrassé le protestantisme. Elle passa successivement à la famille Chahu, à
(i) Chaque année il dotait six filles pauvres. Il y avait à l’occasion de cette fête banquet au château et les jardins s’ouvraient au public.
il’Orbigny, au sieur de Fontaine, qui la possédait en 1678. Elle appartint ensuite aux lils de Samuel Bernard, de Saint-Serre et de Rieux, et enfin au fils de ce dernier, le marquis de Boulainvilliers, qui fit construire, au sommet de la colline, un nouveau château et le céda, en viager, avec ses droits seigneuriaux, à La Popelinière.
« Le château de M. de La Popelinière, dit d’Argenville dans son Voyage pittoresque des environs de Paris (1755), est la première maison considérahle qui se trouve sur le chemin de Versailles. Ce château consiste en deux gros pavillons : l’un d’eux avance sur une terrasse dont la vue n’est pas moins variée qu’agréahle. Au rez-de-chaussée de ce pavillon, on trouve, à gauche, la salle à manger, et à droite une première salle qui précède le salon, suivi d’un cabinet doré, dont les sculptures et les meubles sont d’un goût des plus galants. Le premier étage offre une galerie décorée de papiers de la Chine, entourés de baguettes dorées. La cheminée est de marbre de griotte d’Italie, enrichie d’ornements de bronze doré d’or moulu. Plusieurs tables placées entre les trumeaux portent de jolis modèles en terre cuite, faits par j\L Vanderworst. Sur les quatre portes feintes qui accompagnent les portes d’enfilade sont autant de tableaux qui représentent : Psyché admirant r Amour endormi; V Amour qui abandonne Psychés- Vénus portée sur les flots et entourée de Tritons et de
Néréides ; Vénus et V Amour ; ces trois derniers sont de Noël-Nicolas Coypel. La chapelle est de forme ovale et décorée de pilastres ioniques. Le plafond, fait en dôme, éclairé par un lanternon, et peint à riiuile sur plâtre, par de Troy le fils, qui a représenté l’Assomption à la Vierge, au moment que, sortie du tombeau, les Apôtres viennent pour l’y chercher. »
Les jardins, de quarante arpents, étaient ornés, suivant l’usage du temps, de sculptures plus ou moins mythologiques. Dans le potager coulait une fontaine d’eau minérale (1).
La Popelinière réunissait dans ce somptueux domaine, où il avait dépensé des sommes immenses, une société très disparate, sa Ménagerie, dont faisaient partie, chacun apportant une supériorité d’esprit, de talent ou de naissance, les peintres Latour et Carie Vanloo, Marmontel, le musicien Rameau, Vaucanson, lord d’Albermale, le comte de Kaunitz, etc. Vaucanson avait essayé au château de Passy l’aspic fabriqué pour la Cléopâtre de Marmontel, et qui seul eut le courage de siffler cette mauvaise pièce. Rameau, les jours de
(i) On sait que les eaux de Passy étaient alors très réputées. A la mort de La Popelinière, le marquis de Boulainvilliers reprit son château et pour la seconde fois le céda à vie au duc de Gcsvrcs. Il n’en reste plus rien. On l’a complètement démoli en 1826.
fête, jouait de l’orgue à la chapelle. M“" Vanloo, qui avait une voix charmante, chantait dans les concerts qui étaient fréquents.
Un amphytrion qui a composé des comédies ne se montre d’ordinaire que trop porté à les faire jouer chez lui et à transformer ses invités en spectateurs, désarmés par la reconnaissance, a Ces comédies, dit Marmontel, quoique médiocres, étaient d’assez bon goût et assez bien écrites pour qu'il, n’y eut pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en était d’autant plus assure que le spectacle était suivi d’un splendide souper auquel l’élite des spectateurs, les ambassadeurs de l’Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étaient invités (1). »
(i) Mémoires. Favart est encore plus indulgent :((M. ds La Popelinière, dit-il, joint à l’excellence du cœur tous les talents agréables de l’esprit. lia fait des comédies charmantes que l’on n’exécute que chez lui pour ramusement de ses amis ; il est fâcheux que sa modestie en prive le public )>. Mémoires et correspondances, 1808, t. I, p. iGï (Lettre à M. le Comte de Durazzo, le 12 juillet i^Gt u L’auteur d’une lettre publiée dans le Journal de Paris, le 3i octobre 1787, et c[ui signe « Théatricus », émet une opinion moins flatteuse : (( J’ai vu, dit-il, un financier ridicule par ses prétentions et son faste, que des grands cl des gens d’esprit flattaient tout le jour en se moquant de lui dire tout haut que ce ne serait pas la peine de faire aujourd’hui des comédies, si l’on ne faisait pas mieux que
Sigazetiers, critiques, chansonniers, nouvellistes varient d’opinion sur les mérites littéraires du fostueux fermier général, ils sont tous d’accord pour constater ses intortunes conjugales. Rendons cette justice à La Popelinière que s’il fut cocu — et il le fut considérablement — il n’avait rien négligé pour arriver à ce résultat.
Le comédien auteur dramatique Florent Carton, dit Dancourt, avait eu de sa femme Thérèse Le Noir (sœur de La Thorillière) deux tilles qui débutèrent au théâtre le même jour, le 10 décembre 1699. L’aînée épousa quelques années plus tard M. Fontaine, commissaire de marine. L’autre, après avoir obtenu, sous le nom de Mimi Dancourt, quelques succès dans les rôles d’ingénues et d’amantes « sensibles», se maria avec un riche gentilhomme, M. Deshayes, fils d’un lieutenantgénéral d’artillerie.
Deshayes, petite-fille de Dancourt, se piquait de littérature. Voltaire qui prodiguait volontiers les épithètes laudatives, parce quelles ne le lui coûtaient rien, favait surnommée Polvmnie et
Molière, et il faisait applaudir sur son théâtre des comédies à la glace auxquelles scs complaisants beaux esprits n’auraient pas osé comparer celles de Molière ». La Popelinière donnait aussi assez souvent des concerts.il avait engagé des musiciens qui logeaient chez lui et qui étaient placés sous la direction de Gosscc.
disait beaucoup de bien du résumé d’un livre de Rameau quelle avait publié dans un journal du temps, le Pour et le Contre.
La Popelinière aimait beaucoup les actrices, comme le remarque, en s’en indignant, ce couplet d’une chanson faite en 1736.
Petit Sardanapale,
Faquin du dernier bail,
Poétique cigale,
Chante dans ton sérail ;
Mais pour la gent bursale.
L’opéra, je le dis,
Est un vrai pilori (t).
Depuis une douzaine d’années, Deshayes était la principale odalisque de ce sérail de La Popelinière lorsqu’on 1737 il se décida, un peu malgré lui, à régulariser sa situation : « Monsieur, lui avait dit le cardinal de Fleury, les grâces du Roi ne sont pas faites pour des gens qui vivent dans un scandale public, comme vous vivez avec Deshayes ; aussi, épousez-la, ou le roi vous ôtera votre place de fermier général ».
La Popelinière avait alors 45 ans. Sa femme était beaucoup plus jeune que lui. Elle l’avait trompé avant le mariage, elle continua après, et sans doute avec encore plus de plaisir.
(i) Chansonnier historique du xviii* siècle, t. VI, p.
Suivant J’usage, tout le inoiiàeVcn était aperçu, sauf le mari. L’envoi (vers 1748) d’un brevet de la calotte que nous donnons presque in extenso^ car il nous i)araît aussi curieux (|ue peu connu, lui ouvrit les yeux.
(( JJKEVP:!' de calotte pour m. le riche de la