‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 18 sur 27 · POPELINIÈRE, FERMIER GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

POPELINIÈRE, FERMIER GÉNÉRAL

(( Un fie nos fermiers généraux Au cœur triste, à la face blême,

Qui sait mieux Plaute que Barême,

Par mille traits originaux,

't ous les jours ici se distingue.

Sérieux comme un camerlingue,

fl ) Mémoires du duc de Richelieii, iS^q, t. V, p. 2G7.

(( Celte calotte a été faite à l’occasion d’une derniers comédie jouée dans la maison de plaisir de M. Le Riche de La Popelinière, où s’est trouvé M. le maréchal de Saxe, avec beaucoup de seigneurs. Mais il arriva un incident <pji pensa tout déranger. M'"'’ Le Riche voulait qu’on commençât à l’heure annoncée, et son mari ne le voulut paa parce qu’on attendait la duchesse d’Aiguillon. La dispute fut vive entre la femme elle mari, et ne fut apaisée que par le duc de Richelieu, qui gagna qu’on attendrait ; ce fpji mit la femme de si mauvaise humeur, qu’au lieu de déclamer son rôle, elle ne lit que le réciter, appuyée œntre le jnédestal d’une statue ». (Note de l’auteur de la calotte}.

En pensant faire l’important Il n’est tout au plus qu’un pédant;

Tantôt faisant des comédies,

11 se travestit en farceur,

Et prend les qualités hardies D’héroïque et comique auteur.

Le penchant heureux de son âme Parut dès ses plus jeunes ans :

Aussi voulut-il prendre femme Qui pût seconder ses talents.

11 courut dans une coulisse,

Se choisir un extrait d’actrice,

Objet d’ailleurs des plus friands,

Sous des dehors doux et riants.

Couvant le plus malin caprice Et des projets extravagants.

D’une grandeur imaginaire.

De mère en fille héréditaire.

Cet époux l’égala d’abord A l’épouse d’un gros mylord :

Elle en prit les airs et le faste

Et jamais états differents

N’ont formé, dans si peu de temps.

Un si magnifique contraste.

On vit, au bout de quelques jours,

La fille de Mimi Dancourt,

Du grand, du sublime idolâtre.

Mépriser les gens de théâtre

Et ne plus fréquenter que des gens de la cour.

Mais son cher mari, convaincu,

Outre la peur d’être cornu,

Que Forgucil, passant les limites, Peut avoir de mauvaises suites.

Voulut primo par la raison.

En second lieu par le bâton,

Dont fut meurtri son beau visage, La rendre moins vaine et plus sage En voyant que rien n’opérait,

Il s’y prit par un autre endroit Pour humilier son audace.

Et remettre tout à sa place.

Plein de bonnes intentions,

Il tenta donc de mettre en œuvre Ses riches dispositions,

Et, par une adroite manœuvre.

De la faire ressouvenir.

De la condition infâme

Dont ses biens l’avaient fait sortir

Lorsqu’il légitima sa flamme.

Il résolut, â cet effet.

De faire une pièce comique.

Sans en chercher loin le sujet,

11 la prit dans son domestique.

Sachant de sa belle moitié Le goût pour la magnificence.

Pour la grandeur et Pexcellence, Aucun trait ne fut oublié,

Pour hâter sa résipiscence Et la réduire au petit pied.

Mais d’un si curieux ouvrage Pour venir aisément â bout.

Ce grand esprit pensa surtout

A lui rendre le personnage Qu’elle eut dû naturellement Exercer sans son mariage Et que jadis, si dignement,

Jouèrent sa tante (i) et sa mère Et son grand-père et sa grand’mère.

Et qu’elle vient aux yeux de tout Paris De remplir avec tant de gloire...

A ces causes, nous, souverain,

De ce grand peuple calotin Répandu dans notre hémisphère.

De notre pouvoir spécial,

Nous avons du Nouveau Molière De la gent falote et ratière,

Donné le titre original Au sieur de la Popelinière Et l’exhortons par tous moyens De continuer sans scrupule.

Et redoubler le ridicule De sa chère femme et le sien.

Lui promettons, sous les auspices Du duc, aujourd’hui ses délices (2),

Et le favori de l’Amour,

Si méchants que soient ses ouvrages.

De leur faire avoir les suffrages,

Et de la ville et de la cour.

La Popelinière commença dès lors à avoir des soupçons. Pour les déjouer, sa femme et le duc de

(1) Fontaine-Bernard.

(2) Le duc de Richelieu.

Richelieu, l’amant officiel, imaginèrent le truc de la cheminée tournante.

Le duc fit louer sous un nom supposé, rue de Richelieu, une maison contiguë à l’iiôtel du fermier général et il y plaça comme concierge une dame Gérard dont il se croyait sûr. Une des pièces n’était séparée que par un mur de la chambre de de La Popelinière. Deux maçons introduits masqués dans cette pièce, et sans qu’on leur eût dit qui les chargeait de ce travail, percèrent dans le mur une ouverture qui correspondait à la cheminée de la chambre voisine. Cette cheminée à charnière tournait sur elle-même de manière à laisser un passage par où le duc de Richelieu pouvait entrer et sortir.

Une première fois les deux amants faillirent être surpris. La Popelinière se trouvait par hasard dans la chambre de sa femme lorsque Richelieu, pour une communication urgente, frappa contre le mur. Mouvement du mari, mais la femme ne perdit pas son sang-froid. Elle se plaignit de ses maudits voisins qui, souvent, avec le bruit qu’ils faisaient, l’importunaient, et, pour les faire taire, elle donna à la cheminée plusieurs coups de pincettes. Le voisin se le tint pour dit et ne bougea plus.

Cependant les lettres anonymes continuaient à arriver. Une de ces lettres avertit le mari, désireux de se convaincre qu’il était cocu et désespérant d’y réussir, que le duc de Richelieu s’introduisait chez

lui par quelque trappe mystérieuse. Du matin au soir, sans se décourager, il cherchait la trappe et ne trouvait rien.

De guerre lasse, La Popelinière résolut de recourir à son ami Vaucanson. Un soir, pendant que sa femme était à Y Opéra avec le maréchal de Saxe, toute la maison, depuis les cuisines jusqu’aux combles, fut passée en revue, soigneusement examinée.

On était arrivé à la chambre, et Vaucanson s’était tranquillement assis devant la cheminée lorsque se produisit cette amusante scène que Marmontel raconte dans ses Mémoires.

« Ah I Monsieur, s’écria tout à coup Vaucanson en se tournant vers La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l’excellent ouvrier que celui qui l’a fait I Cette plaque est mobile, elle s’ouvre ; mais la charnière en est d’une délicatesse I... Non, il n’y a point de tabatière mieux travaillée. L’habile homme que celui-là I — Quoi I Monsieur, dit La Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque s’ouvre? — Vraiment ! j’en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi d’admiration et d’aise ; rien n’est plus merveilleux. — Et que me fait votre merveille? il s’agit bien ici d’admirer. — Ah ! Monsieur, de tels ouvriers sont fort rares I J’en ai de bons, assurément, mais je n’en ai pas un qui... — Laissons-là vos ouvriers, interrompit La Popelinière... et qu’on fasse sauter cette plaque. — C’est

dommage, dit Vaucanson, de briser un chefd’œuvre aussi parfait que celui-là. »

Que son ami fût cocu ou ne le fût pas, peu lui importait. La cheminée seule l’intéressait.

On la fit sauter tout de même et la mystérieuse cachette fut découverte.

Appelé par ce mari qui se révélait bourgeois, bourgeois incurable, dans sa ridicule colère, un commissaire de police survint, suivi de son clerc, et, sur papier timbré, constata la trahison. Ordre fut donné de ne laisser pénétrer personne dans l’hôtel de la Popelinière. Sa femme de chambre, M”® Dufour, courut à VOpéra pour la prévenir. Elle se hâta d’arriver, reconduite par le maréchal de Saxe qui força la porte de l’hôtel, car aucune place-forte ne résistait à ce héros, mais ses dénégations (c’est toujours par là qu’on commence) n’obtinrent pas le succès quelle espérait. Le mari, inexorable, lui mit sous les j^eux deux lettres du duc de Richelieu qu’il venait de découvrir.

En galant homme, qui en a vu bien d’autres, le maréchal de Saxe essaya de s’interposer. Il s’étonna qu’on fit tant de bruit pour si peu de chose.

... Avec la liberté,

D’un soldat qui sait mal farder la vérité,

il déclara qu’il ne voyait dans tout cela qu’un détail vraiment regrettable : que M®*" de La Popelinière, puisqu’elle voulait tromper son mari, se

lût contentée d’un simple duc, au lieu de prendre un maréchal.

Cette manière de raisonner n’apaisa pas le fermier général. Par politesse, il ne répondit rien au maréchal, mais quand celui-ci se fut retiré, il s’empressa de renvoyer sa femme.

Réfugiée dans un modeste logement de la rue Ventadour, de La Popelinière vécut, sans aucun confortable, d’une petite pension que lui faisait son mari et à laquelle chaque année le duc de Richelieu ajoutait douze cents livres. Dans cette dernière période de sa vie, qui fut courte — car elle mourut en 1752 — l’épouse coupable regretta ses fautes passées qui la privaient d’un luxe dont elle avait l’habitude. Cet état d’esprit provoqua chez elle un retour de sentiments religieux et, pour leur donner satisfaction, elle choisit comme amant un abbé (1). Ce fut le dernier. Elle n’eut pas le temps d’en prendre un autre.

L’histoire de la cheminée tournante amusa Paris pendant plus de six mois.

On disait, écrit Barbier dans son Journal, que M. de La Popelinière était bien heureux d’être fermier général, parce qu’on l’aurait fait payer aux barrières comme bête à cornes.

Il y eut des éventails, des tabatières, des coiffures à la La Popelinière. Des bijoux appelés plaques de

(i) L’Abbé DE Sade.

cheminée, furent adoptés par toutes les grandes dames, aussi bien que par les actrices.

Une chanson mit en vers, assez mauvais d’ailleurs, cette aventure tragi-comique :

Voulez-vous apprendre l’iiistoire De Monsieur de La Popelinière ;

Sa moitié, pour voir son galant.

Traversait une cheminée.

Qui semblait close par devant Et par derrière était percée...

Après avoir laissé s’écouler un délai moral, M. de La Popelinière rouvrit son théâtre. La troupe de société se reforma autour de l’aimable vieillard et de nouvelles actrices remplacèrent les anciennes, Ducrest de Saint-Aubin, par exemple, qui devint plus tard ]M“® de Genlis. Elle remplissait avec beaucoup de charme des rôles puérils :

— Quel dommage, s’écria un jour le châtelain de Passy, qu’elle n’ait que treize ans ! (1).

Les jolis visages, les beautés juvéniles faisaient encore battre ce vieux cœur que la cheminée tournante n’avait pas guéri.

A défaut deI\P'® Ducrest de Saint-Aubin, qui était

(i) C’est du moins ce que raconte de Genlis dans ses Mémoires, où elle fait le plus grand éloge de M. de La Popelinière qui, très généreusement, avait payé les frais de son éducation.

vraiment trop jeune, M. de La Popelinière épousa, à 67 ans, une des étoiles de sa troupe, M''*de Mondran, qui excellait dans les rôles d’ingénue et dont il aurait pu être le père. L’excellent homme jouait gros jeu, mais, cette fois, il gagna la partie. Il fut très heureux et il eut non pas beaucoup d’enfants (s’y étant pris un peu trop tard) mais un fils qui, sous la Restauration, devint maréchal de camp.

Au mois de juillet 1762, il perdit sa belle-mère et il eut la délicatesse de la regretter. En signe de deuil, il interrompit ses représentations (1).

Quand il les reprit, ce ne fut que pour peu de temps. Ce financier de lettres, qu’il faut louer de n’avoir pas trop aimé l’argent, mourut à la fin de l’année 1762.

Il laissait une excellente réputation et un livre très immoral, les Mœurs du siècle, dans le genre du

(i) '( M. de la Poupelinière, cet homme rare, tout à la fois Plutus, Mécène et Apollon, continuait cette année à représenter, dans son superbe château de Passy, des comédies, des opéras de sa façon et de celle des autres. Sa digne moitié les jouait dans la suprême perfection. Cette maison était un Parnasse plus réel que celui de la fable. La mort de la belle-mère de ce respectable vieillard vient d’arrêter ces agréables divertissements, au grand regret des amateurs etdu public ». Mémoires secrets, 17 juillet 1762. On dirait une note communiquée.

Portier des Chartreux et enrichi d’estampes qui aggravaient le texte (1).

On lui fit deux épitaphes qui ne se ressemblent guère et entre lesquels le lecteur pourra choisir. La première est de Marmontel, qui n’avait pas oublié les bons dîners de Passy.

« Sous ce tombeau repose un financier

Qui fut de son état l’honneur et la critique ;

Vertueux, bienfaisant, mais toujours singulier,

Il soulagea la misère publique :

Passant, priez pour lui, car il fut le premier. »

La seconde parut sans nom d’auteur :

Pour être auteur, ci-git qui paya bien :

Maint ouvrage s’est fait ainsi, c’est la coutume.

(i) « Ce vieux paillard s’est délecté à faire cette œuvre licencieuse. Il n’y en a que trois exemplaires existants. Ils étaient sous les scellés. Un d’eux est orné d’estampes en très grand nombre : elles sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, toutes très finies. Enfin on estime cet ouvrage, tant pour sa rareté que pour le nombre et la perfection des tableaux, plus de vingt mille écus ». Mémoires secrets ^ i5 juillet 1763, t. I, p. 272. Cet ouvrage parut en 1761. Barbier prétend, dans son Dictionnaire des Anonymes, que La Popelinière n’en avait gardé qu’un seul exemplaire qui, [lors de la vente de sa Bibliothèque, fut saisi par ordre du roi.

De son dernier, en ne songeant à rien,

Il devint père, hélas! c’est son posthume (i) ».

(i) Cette épigramme a été publiée pour la première fois dans les Mémoires de Favart qui pourrait bien être l’auteur. Elle fait allusion à certains bruits qui couraient (et qui ne furent arrêtés que par une action judiciaire, d’après lesquels M. de La Popelinière n’aurait été que le père (( nominatif » de son fds.

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