LES DEUX BISCUITS
ILEiimiqiie est une parade, les Deux Biscuits sont une tragi-parodie. Cette pièce fut imprimée (en 1752), sans nom d’auteur sur la feuille de titre, mais pour trouver 'ce nom, il suffit de prendre la première et la dernière lettre du nom des personnages, en commençant à gauche et en allant de haut en bas :
GasparibouL usurpateur du royaume d’Astra-
can.
Rissole pâtissier.
A B U B E F princesse du sang des légitimes
rois d’Astracan.
N A D E R I confident de GasparibouL
D E L A Z A L fils du feu roi d’Astracan.
V AZIPOUR S / , .
. , > negresses suivantes d Abubef.
Les grands du royaume, la garde du roi et le peuple.
La scène se passe dans la capitale du roijaume. dAstracan, au palais d Abubef.
Pour ce genre de pièces qui tiennent de la tragédie et de la comédie burlesque, le procédé est presque invariable. L’auteur choisit un scénario très simple et il le complique, il l’enchevêtre de coqs-à-l’âne, de calembours, de quiproquos. II prend l’alexandrin classique, qui n’évoque que de grands sentiments, et il s’en sert, en le défigurant à peine, pour les descriptions les plus licencieuses ou les plus vulgaires.
Voici déjà pour la plantation du décor :
« La scène représente une chambre à coucher, où l’on voit un lit placé entre deux portes ; l’une desquelles estla porte d’entrée et l’autre donne dans une garde-robe. Gaspariboul sort du lit et s’en va- Une négresse entre par la garde-robe : elle a soin de fermer toutes les portes, dès que Gaspariboul est sorti. Elle tire de dessous le lit une grande cassette fermée à clef ; après l’avoir ouverte, elle rentre dans la garde-robe. Le prince Delazal sort de cette cassette, regarde le lit et voit avec douleur la princesse Abubef qui dort. » Il exhale ses plaintes en vers mélancoliques, et déplore surtout que, pour le soustraire à la vengeance de Gaspariboul, qui rentrait inopinément, on l’ait caché dans la cassette.
Où l’on tient en dépôt scs sales caleçons.
Ses mouchoirs à tabac et jusqu'à ses chaussons.
Pendant ce temps, l’usurpateur, qui, après lui avoir pris son roj^aume, lui prenait son amante.
s’installait tranquillement auprès de la princesse, dînait avec elle et,
... dans sa concupiscence...
Ah ! si vous aviez eu la moindre conscience,
Dieux ! l’auriez-vous soullert ? Mon cœur faisait tic-tac. Sur mon dos j’entendais le lit faire cric-crac.
Il est certain que pour un amant c’est une situation assez désagréable.
Eveillée par ce plaintif monologue, la princesse Abubef sort de son lourd sommeil et convient d’avoir dîné avec Gaspariboul, mais c’était uniquement pour aider Delazal à remonter sur le trône de ses pères.
Ahiibef
Ah ! j’atteste le Ciel...
Delazal^ ironiquement.
Le ciel de votre lit !...
Abübcf
Quelle preuve avez-vous d’un semblable forfait !
Delaznl
Le tapage indécent cjue votre lit a fait.
Abubef
Voyez comme il défend sa vision cornue,
Il est cocu, dit-il, parce qu’un lit remue!
Heureusement, le cuisinier Rissole donne ladel du quiproquo :
Par vos ordres, dit-il à Abubef:
Par son ordre, j’avais employé tout mon art A faire des biscuits de trois sols moins un liard.
L’un était composé de mouches cantharides Qui redonne la force aux amants invalides ;
Dans l’autre dominait l’opium et le pavot
Qui font par leurs vertus dormir comme un sabot.
Aïe! s’écrie la princesse, je me suis trompée. J’ai pris le biscuit opiacé et 'donné l’autre à Gaspariboul.
Mais celui-ci reparaît. Les suivantes d’Abubef entérinent Delazal dans la garde-robe, où va le rejoindre la princesse, sous prétexte de prendre un lavement, et pendant que Gaspariboul, qui n’a pas digéré son biscuit et est encore tout brûlant d’amour, déclare qu’il voudrait être à la place dulavement, son confident Naderi vient lui apprendre que tous les gens de la ville, coculiés par lui, se sont soulevés et occupent déjà tous les postes fortifiés.
En vain Gaspariboul se déguise-t-il pour s’enfuir. Les émeutiers s’emparent de lui. La princesse et Delazal sortent de la garde-robe. Delazal, proclamé roi, choisit comme reine Abubef et prononce ainsi la sentence du tyran.
Qu’on sépare de lui ce don de la nature Qui sert à fabriquer notre humaine structure ;
C’est par cet endroit-là qu’il nous offensa tous ;
Qu’on extirpe le bien dont il fut si jaloux.
De sa postérité qu’on tarisse la source,
Que pour lui le bourreau soit un coupeur de bourse, Qu’une cage de fer soit son appartement,
Qu’au chevet de mon lit il voie incessament
Dans mes draps, dans mes bras, cette jeune princesse
Que je veux accabler du poids de ma tendresse.
Que, privé de plaisirs, il regrette à jamais Et tous ceux qu’il a pris et tous ceux qu’il a faits.
Depuis quelques années, on avait cessé de jouer la comédie sur le petit théâtre érotique de la rue Blanche, lorsque, le 24 septembre 1784, Dumesnil fit avertir ses anciens camarades du Théâtre Français que Grandval venait de mourir, ce meme jour, et qu’on l’enterrait le lendemain.
Privée de cette vieille amitié qui avait commencé par l’amour et qui lui était d’autant plus chère, elle ne tarda pas à quitter Paris (1). Elle se réfugia à Boulogne-sur-Mer et y mourut très âgée, le 20 février 1803, ayant voulu, par un raffinement de sensibilité, regretter Grandval le plus longtemps possible et se montrer inconsolable pendant près de vingt ans.
(i) En 1794. sur un rapport de M. J. Clienier elle fut comprise sur la liste des artistes qui méritaient d’obtenir des secours et elle reçut 3. 000 francs.