LES THEATRES DE LA GUIMARD
La Royauté d'une Danseuse. Entrechats et gravelures.
De tous les théâtres de comédiens, le plus important, le plus célèbre, a été celui de la Guimard,
La gracieuse ballerine qui, à force de verve, d’esprit et de cynisme, devint une des reines du XVIII® siècle, était née, le 27 décembre 1743, de Marie-Anne Bernard et de Fabien Guimard, rr inspecteur des manufactures de toiles de Véron, en Dauphiné ».
Toute jeune, elle avait montré beaucoup de dispositions pour la danse et comme elle en avait au moins autant pour l’amour, VOpéra semblait indiqué pour servir d’asile privilégié à ses talents divers.
En 1762 elle était danseuse figurante avec 600 livres d’appointements; en 1763, danseuse seule
en double avec 800 livres (1), en 1766 danseuse seule avec 2.000 livres, portée à 3.000 livres en 1767. A la fin de sa carrière, en 1784, son traitement à VOpéra, en y comprenant les feux et gratifications, s’élevait à 7.000 livres. Heureusement quelle savait y ajouter des ressources supplémentaires. Comme beaucoup de ses camarades, elle n’était entrée au théâtre que pour cela.
A défaut de la régularité des traits, avec son teint jaunâtre, sa bouche trop grande, sa figure plate, elle avait la beauté du diable, celle que donnent la soif du plaisir et le culte assidu à tous les vices aimables.
Sa maigreur, cependant, était un peu exagérée :
De traits d’esprit Guimard pétille ;
Il n’est peut-être pas de fdle
Plus séduisante dans Paphos ;
(i) A cette époque le personnel de la danse à V Opéra (pour les femmes) se composait ainsi :
Danseuses seules : Lany, Lionnois, Vestris,
iVllard ;
Danseuses seules en double et figurantes : AP'"* Dumonccau, Peslin, Guimard.
Danseuses dans les ballets : M"'® Denizé, Rey, Basse, Saron, Saint-Martin, Petitot ; Surnuméraires : d’Or-
nct, Lozange, Buard, Siane, Villetle, Cornu, Dacliè, Lacour, Martaise, Contât, Couston, d’Arcy, Télis, Favier.
Mais avec elle, ombre légère,
On commet le péché des os,
Il est le seul qu’on puisse faire (i).
Je ne conçois pas, disait Sophie Arnould, comment ce petit ver à soie est si maigre ; « il vit sur une si bonne feuille (2). »
Cette feuille si bonne, c’était celle des bénéfices (ecclésiastiques) dont l’évêque d’Orléans, de Jarente, qui en avait la direction, lui abandonnait en grande partie les produits (3).
Quelque lucratif que fût cet amant mitré, la danseuse ne s’en contentait pas.
(( Guimard, notent en 1768 les Mémoires Secrets, est entretenue par M. le maréchal prince de Soubise dans le luxe le plus élégant et le plus incroyable. La maison de la célèbre Descbamps (une
(1) Chansonnier historique du xviii® siècle (année 1769), t. VIII, p. 161.
(2) Dans une facétie publiée en 1779 et intitulée : Annonces, affiches et avis divers, au Journal général de France, du vendredi 31 décembre 1779, on lui consacrait cet articulet ; « Traité d’Ostéologie ou le squelette des Grâces, par M"* Guymard [sic) ; rue de la Planche, à TArbre sec ».
(3) M. de Jarente, évêque de Digne, puis d’Orléans, avait pour second l’abbé de Foix, un abbé à tout faire qui lui servait de rabatteur.
Il s’était arrangé pour se procurer, en vendant les dignités ecclésiastiques, près deSoo.ooo livres de rente.
des filles de cette époque), ses ameublements, ses équipages, n’approchent en rien de la somptuosité de la moderne Terpsicliore. Elle a trois soupers par semaine : l’im composé des premiers seigneurs de la cour et de toutes sortes de gens de considération ; l’autre d’auteurs, d’artistes, de savants qui viennent amuser cette Muse, rivale de M™*" Geolfrin en cette partie ; enfin un troisième, véritable orgie, où sont invitées les filles les plus séduisantes, les plus lascives, et où la luxure et la débauche sont portées à leur comble (1) ».
Sans compter une demi-douzaine de greluchons qui ne tiraient pas à conséquence, il convient d’ajouter à M. de Jarente et au prince de Soubise le financier La Borde.
Une amusante caricature, qui eut beaucoup de succès, représentait la Guimard esquissant un de ses pas les plus réussis. Le prince de Soubise jouait du violon, l’évêque d’Orléans jouait du serpent et Dauberval soufflait dans un cor, tandis que La Borde, appuyé sur un balai, battait la mesure.
La jolie danseuse dépensait son argent, ou plutôt l’argent des autres, avec si peu de mesure qu’elle
(i) Mémoires Secrets, t. III, p. 287. La Guimard s’était fait fabriquer à cette époque des armoiries parlantes : un gui de chêne qui sortait d’un marc d’or. Elle ne fournissait que le gui, scs amants se chargeaient du marc d’or.
se vit, en 1769, sur le point de faire banqueroute. Elle devait 400.000 livres, ce qui représenterait aujourd’hui plus d’un million, et de ses trois bailleurs de fonds, l’un, le prince de Soubise, la privait momentanément des deux mille écus qu’il s’était engagé à lui donner chaque mois, et l’autre, La Borde, était à moitié ruiné. Pour combler ce déficit, elle se risqua à mettre en loterie, meubles compris, l’hôtel quelle possédait, dans la Ghaussée-d’Antin, et plaça pour 300.000 livres de billets (1).
Cette crise financière dura peu ; et l’évêque, le prince et le financier s’unirent de nouveau pour entretenir leur maîtresse.
L’insolent bonheur de la Guimard avait fait naître autour d’elle bien des haines, surtout, on le pense bien, parmi ses camarades qu’elle traitait de haut. Lors de ses démêlés avec Dervieux, danseuse de YOpéra, un poète satirique (qui très probablement était de la maison) lui consacra une pièce de vers dont elle n’eut pas à se louer, comme on en jugera par cet extrait :
Actrice au pays des pantins,
Dévote et courant l’aventure,
Buvant du vin outre mesure,
Devant à Dieu comme à ses saints...
(i) Les billets coûtaient vingt livres. L’hôtel fut gagné par la comtesse du Lau qui n’avait pris qu’un billet.
Elle a la taille de fuseau,
Les os plus pointus qu’un squelette ;
Le teint est couleur de noisette,
Et l’œil percé comme un pourceau (i).
Evidemment, ce portrait n’est pas flatté. On s’aperçoit tout de suite qu’il a été inspiré, sinon tracé, par une ancienne amie.
La Guimard appartenait à cette catégorie de femmes qui sont d’avis de laisser dire pourvu qu’on les laisse faire. Très résolument, comme bien d’autres, elle sacrifiait à son bonheur sa réputation. Elle ne se préoccupait que de mener, le plus longtemps possible, une vie joyeuse, pour laquelle elle avait la conviction d’être née.
Parmi les plaisirs quelle se procura, à haute dose, dans sa carrière de fille attachée à l’Opéra, non pas le plus doux assurément, mais un des plus
(i) Cette pièce de vers doit être de la même époque que l’épigramme ci-dessous, faite en 1779, lorsque, à l’occasion de l’accouchement de la Reine, les acteurs des principaux théâtres s’engagèrent à fournir une dot de trente louis à une jeune fille pauvre et que la Guimard fut chargée de recueillir les souscriptions à l’Opéra .*
C’est la Guimard qu’on vient d’élire Trésorière à V Opéra :
On a raison, car elle a La plus grande tirelire.
Mémoires secrets, 16 janvier 1779.
vifs fut le théâtre, le théâtre â domicile. De danseuse passer actrice, montrer quelle aussi pouvait jouer la comédie et détailler le couplet, avoir ses auteurs, son public, c’était pour la vaniteuse créature une satisfaction et une revanche qu’elle appréciait à leur valeur.
Elle eut en même temps deux théâtres, l’un à Pantin, dans sa maison de campagne, l’autre dans son hôtel de la Chaussée-d’Antin (1).
Le théâtre de Pantin nous est connu par un mémoire très détaillé de l’architecte Piètre, mémoire dont le manuscrit original faisait partie de la collection des Goncourt (2).
(1) Dans son second hôtel, dont nous parlerons plus loin. L’hôtel, mis en loterie en 1769, avait déjà eu un théâtre mais beaucoup moins important.
(2) Mémoire sur la salle de spectacle de ilf"® Guimare (sic), Paris, 1773, in-folio de deux feuilles. « Ce mémoire manuscrit, rédigé par l’architecte Piètre au moment où la Guimard, abandonnant le théâtre de Pantin pour celui de la Ghaussée-d’Autin, cherche à vendre le premier, est le document unique renseignant sur la grandeur, les dispositions, la décoration de ce théâtre, si fort à la mode au XVIII® siècle. » Catalogue de la Bibliothèque du xviii® siècle des Goncourt, p. 73.
Le duc d’Orléans qui avait eu l’intention, en 1773, d’acheter ce théâtre, chargea son architecte Pietre de lui en faire une description aussi exacte que possible. Il se proposait de le faire transporter dans une de ses résidences
Construite avec beaucoup de goût et de luxe» mais pour une réunion d’intimes, la salle, très petite, formait deux demi-ellipses.
Une de ces demi-ellipses, comprise entre la cloison de l’orchestre et les colonnes de l’entrée, avait une longueur de 51 mètres environ et une largeur de 7 mètres. C’était la partie réservée au public et elle pouvait contenir 234 spectateurs, sans les loges. La plupart de ces spectateurs n’avaient à leur disposition que des bancs fort étroits où ils devaient se trouver assez mal.
Les loges, de dimensions très restreintes (quatre pieds carrés environ) étaient ménagées dans l’avant-scène, trois de chaque côté, l’une au-dessus de l’autre.
Dans la seconde demi-ellipse, la scène, large de cinq mètres, s’ouvrait entre deux colonnes corinthiennes qui servaient de pendant à celle de l’entrée. Avec son rideau bleu et ses dorures, elle ne manquait pas d’élégance.
La hauteur de la salle, du plancher de l’orchestre au plafond, n’était que de huit mètres tout au plus.
L’architecte Le Doux, qui construisit en même temps que l’hôtel de la Chaussée-d’Antin — à peine
de Paris, mais les difficultés de cette opération le rebutèrent. Il n’offrit que G.ooo livres au lieu de 18.000 que demandait la Guimard et l’affaire n’eut pas lieu.
achevé en 1774 — le second théâtre de la Guimard, sut le rendre plus confortable que le premier. La dépense effrayait d’autant moins la danseuse qu’elle n’avait pas à la payer. « Ce fut l’Eglise, dit Fleury, (|ui éleva le palais de la danseuse. Mgr l’évêque d’Orléans avait fourni des deniers de la feuille des bénéfices cette somptueuse habitation où Guimard dédia à la muse de la comédie les plus délicieux boudoirs que l’imagination d’un architecte puisse fournir (1). »
Ce luxueux hôtel avait été très vite une des curiosités parisiennes. Dans son Guide (publié eu 1787) Thiéry le décrit avec sa minutie et son exactitude habituelles :
<( En descendant la rue (la Chaussée-d’Antin) du côté des Boulevards, on trouve à droite, au n® 5, la charmante maison bâtie par M. Le Doux, architecte du Roi, pour M"® Guimard, célèbre danseuse de YOpéra. Cette maison représente le Temple de Terpsichore (2), déesse de la danse : elle est aussi remarquable par son élégance que par sa distribution. Le porche est décoré de quatre colonnes, audessous desquelles un charmant groupe isolé représente Terpsichore, couronnée sur la terre par Apollon. Ces figures, en pierre de Conflans et de six pieds, sont de M. Le Comte, sculpteur du Roi,
(1) Mémoires de Fleury, 1847, f* P- ^^7*
(2) Le nom d’ailleurs lui en resta.
adjoint de professeur, qui a aussi exécuté dans le cul de four, derrière les colonnes, un délicieux basrelief de 22 pieds de long sur quatre de haut, où cet habile artiste a représenté le triomphe de la Muse de la danse. On la voit sur un char traîné par des Amours... Au-dessus de la porte d’entrée de cette maison est une jolie salle de spectacle, dont le plafond a été peint par feu M. Taraval, peintre du Roi, et sous-inspecteur de la Manufacture royale des Gobelins (1). »
Fragonard avait été chargé dépeindre les salons du Temple de Terpsichore, mais la déesse du lieu, trouvant sans doute que dans ses portraits, multipliés sur tous les murs, il ne la flattait pas assez, le renvoya. Il se vengea cruellement, par un tour de son métier. Voici comment Grimm raconte la chose :
« L’hôtel de M''^ Guimard est presque achevé ; si l’Amour en fit les frais, la Volupté même en dessina le plan, et cette divinité n’eut jamais, en Grèce, un temple plus digne de son culte. Le salon est tout en peinture ; M”® Guimard y est représentée en
(i) Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, 1787, 1. 1, p. 145. « Il y avait aussi, dit Fleury, un délicieux iardin d’hiver, où, dans les entr’actes, on pouvait faire la promenade la plus agréable, et pendant la pièce, la plus mystérieuse ; cet accessoire était merveilleusement apprécié par les gens de goût admis dans la maison. » Mémoires, t. I, p. 218.
Terpsichore, avec tous les attributs qui peuvent la caractériser, de la manière du monde la plus séduisante. Ces tableaux n’étaient pas encore ünis lorsque, je ne sais à quel propos, elle s’est brouillée avec son peintre, M. Fragonard; mais la querelle a été si vive qu’il a été renvoyé, et qu’on a fait marché avec un autre artiste. Depuis, curieux de savoir ce que devenait l’ouvrage entre les mains de son successeur, M. Fragonard a trouvé le moyen de s’introduire dans la maison. Il pénètre jusque dans le salon sans y rencontrer personne. Apercevant dans un coin une palette et des couleurs, il imagina sur le champ le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau il efface le sourire sur les lèvres de Terpsichore et leur donne l’expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter d’ailleurs au portrait de sa ressemblance. Le sacrilège consommé, il se sauve au plus vite et le malheur veut que M"® Guimard arrive elle- même quelques moments après avec ^plusieurs de ses amis qui venaient juger les talents du nouveau peintre. Quelle n’est pas son indignation en se voyant défigurée à ce point. Mais plus sa colère éclate, plus la charge devient ressemblante... Les épigrammes d’un peintre valent bien quelquefois celles d’un poète (1). »
Si Guimard se brouilla avec un peintre ar-
(i) Correspondance, t. YIll, p. 167.
rivé, elle permit, par un service rendu à propos, à un autre peintre qui débutait, de réussir plus tôt dans sa carrière.
Sans cesse occupée de son hôtel, elle le visitait à peu près tous les jours. Dans une de ces visites, elle remarque un jeune artiste qui dessinait sur les murs des arabesques et qui semblait aussi humilié que navré de cette besogne plus digne d’un décorateur que d’un peintre. Sa tristesse — et peutêtre aussi sa figure — intéresse la danseuse. Elle l’interroge de la manière la plus obligeante. Il répond que, pauvre et n’ayant à compter ni sur sa famille, ni sur personne, il ne peut se livrer aux études qui lui permettraient de se présenter, avec des chances d’être reçu, au prochain concours. Touchée par ces confidences, la Guimard exige que le jeune artiste abandonne ce travail qu’il juge inférieur à son talent et auquel il ne se résignait que pour gagner sa vie et elle lui promet de lui donner chaque mois deux cents livres.
Ce jeune peintre à qui la noble charité de la Guimard permit d’avoir quelque temps après un premier prix et que cette récompense mit tout à fait en vue, sortit de l’ombre où il végétait, c’était David.
Comme les théâtres du duc d’Orléans, du comte de Clermont, des demoiselles Verrières, celui de la Guimard, aménagé avec beaucoup de soin, avait son orchestre, ses décors, ses coulisses, tout le ma-
lériel nécessaire. Avec ses tentures de taffetas rose, garnies d’un galon d’argent, il reproduisait assez bien la salle des petits cabinets de Versailles. Cinq cents personnes pouvaient y tenir à l’aise. Au rezde-chaussée, des loges grillées permettaient à de grandes dames, qui avaient ou croyaient avoir leur réputation à ménager, d’assister aux représentations, sans trop risquer d’être vues.
En général, on prenait moins de précautions et on essayait au contraire d’être vu le plus possible dans ces deux théâtres de Pantin et de la Chausséed’Antin, également adoptés par le snobisme. Y paraître, ne fut-ce qu’une fois, suffisait à vous classer, à vous pourvoir définitivement et sans appel du titre d’homme du monde. Le caprice d’une danseuse de l’Opéra distribuait ainsi la considération.
« Ce que la jeunesse de Paris avait de plus brillant et de plus à la mode allait chez Guimard, donner le ton élégant et plus souvent encore le recevoir : c’était le foyer principal où s’élaboraient gaîment toutes les nouveautés d’alors; les jours de représentation, et grâce aux loges grillées du rezde-chaussée, beaucoup de femmes de cour y faisaient incognito des visites, pour se sauver ensuite par une porte dérobée, après avoir joui du spectacle.
« Ce spectacle était charmant; les premiers artistes de la capitale y jouaient tour à tour et bri-
guaient l’avantage d’y jouer. Rien de ravissant comme le coup d’œil de cette salle délicieuse I Les plus jolies femmes de Paris y luttaient de beauté, de grâces et de toilette; en hommes on y voyait des princes du sang, des seigneurs de la cour, des présidents au parlement, et, dans les loges plus sombres, souvent des prélats, parfois des académiciens.
« C’était jour de fête pour un des nôtres quand il pouvait s’échapper de son désert de la Comédie- Française, et se présenter sur les planches d’un théâtre si agréablement meublé (1). »
Comme le constate Fleury dans le passage que nous venons de citer, une partie (la plus importante) de la troupe des deux théâtres était formée par des professionnels, acteurs de la Comédie- Française ou de la Comédie-Italienne. L’auteur du Vol plus haut (2) s’en indigne avec quelque rai-
(1) Mémoires de Fleury, t. I, p. 219. « Les philosophes, les beaux esprits, les gens à talent de toute espèce qui composent la cour de M"® Guimard la rendent Tadmiralion du siècle. C’est à qui parmi nos bons auteurs sera joué sur son théâtre (de Pantin) et pour son amusement ; c’est à qui parmi nos comédiens célèbres jouera pour lui plaire... M. le prince de Soubise et toujours au premier rang des spectateurs. On n’est admis à ces fêtes qu’après avoir été admis à la cour. » Mémoires Secrets.
(2) Le vol plus haut ou l'Espion des principaux théâtres de la capitale, Memphis (Paris), 1784 (par Dumont?)
son : « Nos meilleurs acteurs, écrit- il, fêtent une danseuse d’opéra; et que nous rapportent-ils? Une constitution fatiguée, qui déguise totalement les rôles qu’ils ont à représenter. »
Les comédiens étaient attirés chez la Guimard, I^leury n’hésite pas à l’avouer, bien moins par la certitude d’obtenir des succès d’artistes, que par l’espoir de conclure, au milieu de tant de jolies femmes très portées aux amours illégitimes, ce que le spirituel acteur appelle des « arrangements ». Une défense des gentilshommes de la Chambre modéra un peu leur ardeur.
Parmi les amateurs qui jouaient dans la troupe, brillaient au premier rang la Guimard et un de ses innombrables amants, le chevalier de Boufflers, à qui elle affectait — mais cette fantaisie dura peu — d’être fidèle, relativement fidèle. « Ces dames de YOpérciy assurait-elle, prétendent que je fais schisme et je trouve à cela l’attrait du fruit défendu ».
Malgré sa voix rauque(qui venait sans doute de son goût trop vif pour le vin) la Guimard « montrait un talent réel pour la comédie (1) ». Son meilleur rôle, rôle d’émotion et de sentiment, fut celui de Victorine dans le Philosophe sans le savoir, de Sedaine. Fleury affirme qu’aucune actrice, sauf M"® Mars, ne le joua aussi bien. L’Empereur Joseph II avait
(i) Mémoires de Fleury.
assisté incognito à une représentation au théâtre (le Pantin. Il ne cacha pas son admiration pour la danseuse transformée en comédienne. « C’est étonnant, s’écria-t-il, qu’on puisse tirer un si bon parti d’un aslhme ».
Une des premières pièces représentées au théâtre de Pantin fut Alix et Alexis, dont nous avons déjà parlé, à propos du théâtre de Ghoisy oii cet opéra fut repris au mois de juillet 1769 (1).
Le théâtre de campagne deàP^^ Guimarden était encore à ses débuts, lorsque le compliment de clôture (j[ui y fut récité, le 27 septembre 1770, appela sur lui l’attention, beaucoup plus que n’aurait voulu sa directrice. La représentation terminée, un des acteurs s’était avancé vers le public et avait prononcé le petit discours c{u’on va lire :
(i) « Les paroles sont d’un Dom Antonio Poinsineiio, aujourd’hui directeur d’une troupe de comédiens devant S. M. Catholique, et la musique est de M. de la Borde, premier valet de chambre du Roi. Ce drame, qui n’avait encore paru que sur le théâtre de M'‘* Guimard, et qui pouvait être digne du lieu, n’était pas fait pour être joué à la Cour. La musique excellente, comme de la façon d’un amateur, ne peut lutter contre celle de nos grands maîtres d’aujourd’hui. Ce qu’on a le mieux goûté, c’est le vaudeville de la fin, dont un nommé Prieur, jeune homme de talent, a refait les paroles. )) Mémoires Secrets, t. XIX, p. ii4.
« Messieurs,
« Autant que l’usage des choses de théâtre a pu me donner de pratique : non, je mets la charrue devant les bœufs, Messieurs, je veux dire autant que la pratique des choses de théâtre a pu me donner d’usage, j’ai remarqué, en général, j’ai même expérimenté, que les clôtures sont bien plus dilïîciles à faire que les ouvertures ; que le moment où l’on rentre a quelque chose de bien plus gracieux, de plus agréable, que le moment où l’on sort; et que les actrices ne pourraient jamais se consoler des regrets de la sortie, si elles n’envisageaient l’espérance d’un bout de rentrée. Ce discours tend à vous montrer d’un clin d’œil, à vous exposer d’une manière qui ne tombera pas en oreille d’âne, Messieurs, à rapprocher enfin par un trait insensible les avantages de la sortie d’avec ceux de la rentrée, la clôture, enfin, de l’ouverture.
(( Mais ne, pensons pointa l’ouverture, quand nous en sommes à la clôture : ne pensons point au commencement du roman, quand nous en sommes à la queue. C’est le plus difïicile à écorcher, Messieurs ; on le sait, et c’est pour cela que je rentre dans la matière de mon compliment, et que j’en reviens à la clôture d’aujourd’hui, qui fait le fond de mon sujet.
« Vous trouverez notre clôture bien courte, bien petite, en comparaison des ouvertures si grandes.
si brillantes. Mesdames, dont nous vous sommes redevables. Quelles obligations ne vous avonsnous pas pour les avoir soutenues aussi agréables, douces et faciles, pour avoir écarté à propos ces critiques qui vilipendent, sans cesse, un acteur, l’obligent de se retirer la tête basse et la queue entre les jambes ! Vous avez soutenu notre zèle, suppléé à notre faiblesse, en nous prêtant généreusement la main pour nous dresser selon vos désirs, et nous avez mis par ce moyen dans le cas d’entrer en concurrence avec les sujets du premier talent, qui marchent toujours la tête levée, et auxquels on ne peut reprocher qu’un peu trop de raideur, défaut dont ils se corrigeront aisément.
« Que dis-je. Je m’aperçois que je m’allonge un peu trop sur les efforts de nos acteurs ; que je pourrais m’étendre sur quelques-unes de nos actrices. Mais ce n’est pas là le moment : je me contenterai de vous dire, que si nous donnons aujourd’hui quelques relâches à nos amusements et à notre spectacle, c’est reculer pour mieux sauter. Et quoi qu’il ne soit pas permis à tout le monde d’être heureux à la rentrée, c’est cependant sur elle que nous fondons toute notre espérance ; et voici quel en est le motif:
Air : Je suis gaillard.
Esope un jour avec raison disait,
Qu’un arc qui toujours banderait
Sans doute se romprait.
Si le nôtre se repose,
Mesdames, c’est à bonne cause,
A ce qu’il nous paraît.
De ce repos vous verrez les elTets ;
Nous ferons des apprêts,
Pour de nouveaux succès ;
Et nous le détendrons exprès.
Pour mieux le tendre après (i).
De la Borde, qui était le « régisseur » des théâtres de la Guimard, avait commandé ce compliment de clôture à Armand fds, concierge à l’iiôtel des Comédiens et auteur de quelques pièces. Il lui avait recommandé de le faire aussi grh^ois que possible. On a pu voir qu’il fut servi à souhait.
Des filles, des actrices (la distinction en ce temps-là était assez difficile) formaient en grande partie, ce jour-là, le public, mais il y avait aussi, dans les loges grillées, des honnêtes femmes que les gravelures d’Armand intéressèrent infiniment plus que le plus onctueux sermon du prédicateur à la mode.
Des copies de ce compliment de clôture circulèrent dans Paris. Elles y excitèrent autant d’indignation que de curiosité. On s’étonna de l’indulgence de la police à l’égard de ceux qui avaient écrit, commandé, laissé prononcer en public un discours
(i) Mémoires Secrets, t. V, p. ipà, t. XIX, p. 268.
aussi scandaleux. Puis tout ce bruit s’apaisa et la Guimard put continuer la série de ses représentations sensationnelles.
Le Théâtre de Pantin donna, avec le plus grand succès, la Tète et perruque on le Bailli, comédie en un acte en prose, de Collé, et le 22 juillet 1772, ]\jme Engiieiille ou les Accords poissards, comédie parade en un acte, par Pierre Boudin (1).
Les Mémoires Secrets (à la date du 23 juillet) rendent compte de cette dernière représentation : « Les spectacles de Guimard continuent à sa maison de Pantin. Elle y a fait jouer hier une parade toute nouvelle, qui a paru délicieuse à la société, c’est-à-dire extrêmement grivoise, polissonne, ordurière. Vadé, le coryphée (sic) de ce genre, n’a jamais rien fait de plus épicé... A la fin, INP'® Guimard et Dauberval ont dansé la fricassée, pantomime qui couronnait à merveille le spectacle (2). »
]\|me Engueule est le prototype de M'"® Angot. On sait que cette poissarde parvenue, pas bégueule et forte en gueule — d’où son nom — a pris naissance dans les comédies populaires de Lecluse et de Vadé. De toutes les pièces consacrées à sa gloire (3), au-
(1) Engueule ou les Accords Poissards, comédie parade en un acte (en prose) avec prologue et vaudeville. A. Congo, 1 754 édition).
(2) T. VI, p. i85.
(3) Les plus connues (après La Fille de il/"'® Angot) sont
cune, quoiqu’en dise le rédacteur de la note citée plus haut, n’a le reliet et la saveur de l’œuvre très ignorée de ce Pierre Boudin, qu’aucun dictionnaire biographique ne mentionne (1), et qui a peut-être écrit un chef-d’œuvre.
Les personnages de cette comédie-parade sont :
Engueule^
Suzon,
Cadet,
Lauigueiir,
Nigaiidet,
Tranchet,
Madame Tranchet, Madame Ladoiice, Racolin,
marchande de poisson, fille de Engueule.
Polisson, frère de Suzon.
batelier } amants
commis de barrière ) de Suzon savetier, oncle de Suzon.
blanchisseuse.
revendeuse, mère de Nigaudel.
intrigant, sergent de milice supposé.
celles du chevalier Aude qui a non pas créé mais vulgarise le type : Angot dans son ballon, vaud. en un acte
[Théâtre de la Cité, août 1798). ilf”® Angot au sérail de Constantinople, comédie en 3 actes [Ambigu, 21 mai 1800). Cette pièce eut un succès énorme. On la joua 287 fois de suite. M™* Angot au Malabar ou la Nouvelle Veuve, un acte (Porte Saint-Martin, 27 octobre i8o3). La Critique de M™* Angot, prologue en un acte, à l’occasion de la reprise de Angot au sérail de Constantinople [Ambigu, ii février 1817).
(i) On sait seulement qu’il était de Paris et qu'il a composé un ouvrage intitulé : Testament lyrique.
M. Le Prude, notaire.
La scène se passe chez Engueule.
Mme Engueule a décidé de marier sa üile à Nigaudet qui est un sot, mais qui a une bonne place (il vient d’être nommé commis aux barrières). Suzon aime Lavigueur, dont le nom lui promet beaucoup de plaisir, et elle veut l’épouser. Dans la scène première, iis combinent un plan qui empêchera le mariage projeté par la marchande de poisson. On fera engager par un faux sergent recruteur, Racolin, le fils de Engueule, Cadet, et on fera passer pour un déserteur, pour un « fuyard de milice )),Nigaudet,(( qu’est tout nouveau dévalé de son village et que sa mère n’a pas vu depuis plus de dix ans ». Le plan est de Lavigueur. Comme il faut donner de l’argent à Racolin, Suzon en volera à sa mère.