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COLLÉ, GRANDVAL, CARMONTELLE, LAUJON

Gueullette venait à peine d’inaugurer sa carrière d’acteur de société, lorsque, le 14 avril 1709, à Paris, dans une vieille maison de la rue des Lavandières, naquit de Jérémie Collé (( advocat de la cour, conseiller du Roy, substitut de M. le procureur du Roy au Châtelet, trésorier de la chancellerie du Palais » (voilà bien des titres pour un seul homme) et de Marguerite Rousset, sa légitime épouse, l’auteur dramatique qui devait être son rival, son heureux rival, dans la composition des parades, et peu à peu le faire oublier.

Cousin de Regnard — ce qui l’obligeait moralement à faire tôt ou tard du théâtre — Charles Collé ne songea pas d’abord à la littérature, ou, s’il y songea, ce fut d’une manière toute platonique. Pour gagner sa vie et obéir à ses parents, à qui le culte des Muses ne disait rien qui vaille, il chercha un

emploi. Avant d’écrire des actes, il en passa. Il fut, comme plus tard Scribe, Casimir Delavigne et bien d’autres, clerc de notaire, dans l’étude de M*" Dutertre, puis commis, assez largement rétribué, chez M. de Meulan, receveur général de la généralité de Paris, et il continua à demeurer dans la maison de ce financier jusqu’au moment où il se maria (1).

Le 5 juillet 1756, à l’église Saint-Roch, où les registres lui donnent le titre d'intéressé dans les affaires du Roij (2), il épousa Pétronille-Nicole Bazire, fille d’un avocat au Parlement et qui avait treize ans de moins que lui.

(( Depuis l’âge de dix-huit ans, écrivait-il dans son Journal à la date de mai 1757, j’ai toujours vécu chez les autres ; je n’ai pas encore goûté le plaisir d’être chez moi, d’être mon maître. J’en vais jouer avec celle que j’ai épousée secrètement il y a longtemps, et qui est en même temps ma femme, mon amie et ma maîtresse. »

Sans doute celte obligation de vivre chez les

(1) C’est là que M"* Pauline de Meulan (plus tard M'"" Guizot) le connut : « Je le vois encore, dit-elle, ce bon Colle, avec son grand nez et sa petite perruque, sa mine étonnée, son air grave et son impertubable et sérieuse gaîté, se divertissant de tout et ne riant de rien ». Publiciste, n“ du 8 vendém. an XIV (3o octobre i8o5).

(2) C’est-à-dire ayant un intérêt dans une des sousfermes.

autres n’allait pas sans quelques avantages, pour que Collé, vers 1763, s’empressât d’accepter les fonctions de lecteur et de secrétaire du duc d’Orléans, fonctions créées pour lui et qui augmentaient son budget de 2.000 livres par an.

Sa femme qu’il aimait tendrement, et presque avec exagération, mourut au mois de juin 1781. Il en éprouva une grande douleur. « Tout est fini pour moi dans la nature, écrivait- il le 22 juin à un de ses parents (1). » Il ne se consola jamais, et on a même prétendu (mais à tort probablement) que, pour rejoindre un peu plus tôt celle qu’il avait perdue, il essaya de se tuer (2).

Au mois de juin 1782, cet époux fidèle et plaintif vendit à Marmontel sa maison de campagne de Grignon qui avait appartenu à sa femme et qui lui rappelait de trop tristes souvenirs. Il se réfugia à Saint-Cloud et ne fit plus à Paris que de rares apparitions. Il mourut le 3 novembre 1783 (3), dans

(1) M. de V*** qui avait été nommé, en 1780, contrôleur-général à Roanne.

(2) Collé, dans son Journal, présente sa femme comme une intelligence hors ligne, qui lui donna toujours d’excellents conseils, même littéraires. Il assure (mais nous ne sommes pas obligés de le croire) que dans le milieu dissolu où il vivait, il ne cessa jamais de lui être fidèle,

(3) Les Mémoires secrets (3 novembre 1783) prétendent que, dans les dernières années de sa vie, son caractère s’était singulièrement aigri et qu’il mourut gâteux.

son petit appartement de la rue de la Michodière, et fut enterré le lendemain dans l’église Saint- Roch (1).

Tout jeune. Collé avait montré un goût très vif pour le théâtre ; « Pendant plusieurs années, disaitil plus tard, je n’entrais point dans la salle (du Théâtre- Français) sans qu’il me prît un frisson de plaisir, tel que celui que je sentis au premier rendez-vous que me donna la première honnête femme que j’eus à vingt ans et dont j’étais éperdûment amoureux (2).

A dix- sept ans, il se lia avec un des patrons du Caveau, le chansonnier Gallet, épicier à la pointe Sainte-Eustache (ou rue des Lombards, d’après Marmontel). On sait que Gallet, né en 1700, fit banqueroute en 1751 et se réfugia au Temple, asile privilégié des débiteurs insolvables. Il mourut en 1757 :« Ah I Monsieur, disait Panard à Marmontel, je viens de pleurer sur la tombe de ce pauvre Gallet ; mais quelle tombe I Ils me font mis sous une

(i) ({ L’an mil sept cent quatre-vingt-trois, le 4 novem, bre, a été inhumé en cette église M. Charles Collé, lecteur de S. A. R. Mgr le duc d’Orléans et l’un de ses secrénaires, décédé hier, garçon (sic), rue de la Michodière, âgé d’environ soixante-quinze ans. » Registres de V Eglise Saint-Roch.

(a) Notice placée en tête de son Journal, dans l’édition publiée par Barbier (1807), p. i.

gouttière, lui qui, depuis l’âge de raison, navait pas bu un verre d’eau (1) ».

Chez cet épicier fantaisiste qui ne but d’eau qu’après sa mort. Collé rencontra Panard et Crébillon fils qui, dans la suite, parvint aie détourner des amphigouris, des petits poèmes prétentieusement incompréhensibles, obscurs et entortillés, des sonnets d’Oronte par lesquels avait débuté son ambitieuse inexpérience.

Il était né pour produire des œuvres fortes et originales, et il le prouva bientôt.

Nous n’avons pas ici à parler de son théâtre (( public » sur lequel tout a été dit, bien ou mal. Ses parades, où se révèle son véritable talent, sont infiniment moins connues.il ne s’en est occupé luimême qu’avec toute sorte de précautions, de réserve, de restrictions, presque de remords, comme s’il voulait désarmer la critique ou la dérouter. Il n’a pas su comprendre que ces pièces légères qu’il affectait de dédaigner, feraient plus pour sa gloire que les grandes machines dramatiques auxquelles il attachait tant d’importance, et que son plus incontestahle chef-d’œuvre n’était pas la Partie de chasse de Henri IV ou Dupuis et Desronais mais la Vérité dans le Vin.

Enumérer, en donnant à chacune sa date, les parades et les comédies libres de Collé, c’est une

(i) Mémoires de Marmontel.

tâche assez difficile. Nous rentreprenons sans être bien sûrs de la mener à bonne fin.

1731 : Cocatrixj tragédie amphigourique en vers en rimes riches, en un acte (cette pièce était généralement jouée dans les théâtres de société, précédée d’un prologue, les Vendanges de la Folie, avec Ce que Dieu garde est bien gardé, que précédait également un prologue. Madame Prologue).

1737 : Alfonse, dit Vlmpiiissant, tragédie en un acte (1) (imprimée en 1740, à Origénie, chez Jean qui ne peut).

1740 : Razibus, ou Léandre faux Eunuque.

1741 : Léandre étalon (intitulé aussi Léandre hongre).

1742 : L’Amant poussif.

1743 : Les deux Gilles, prologue de Ségonzac, arrangé par Collé.

1744 : Léandre grosse.

1745 : La Mère rivale.

1746 : Le Mariage sans curé.

1747 : La Vérité dans le Vin.

1748 : Gilles chirurgien anglais (imprimée en 1779, Londres et Paris, Duchesne (Lyon, Cetlier), sous ce titre : Le chirurgien anglais).

(i) (( J’avais, en 1737, tourné en tragédie Alphonse r Impuissant, parade du feu prédicateur La Chaussée. » Préface générale ou Introduction à la lecture de mes manuscrits, publiée, pour la première fois, par Honoré Bonhomme. Correspondance inédite de Collé, i864» p. 365.

1749 : Tragijlasqiic, tragédie en trois actes.

1750 : Le Rossignol on le mariage secret, comédie en un acte en prose et en vaudevilles (imprimée en 1764 : La Haye et Pans, Diichesne).

1752 : Le Jaloux corrigé, opéra boulYon en un acte (( parodié sur plusieurs ariettes de la Sema Padrona, dont la musique est de Teleman et de Pergolèse ; du Joueur, dont la musique est de Pci golèse, d’Orlandini et de Dolletti ; et du Maître de musique, dont la musique est du même Pergolèse ; avec un récitatif dans le goût italien, dont la musique ainsi que celle du Divertissement et du Vaudeville, est de M. Blavet... Il fut d’abord donné au château de Berny, chez M. le Comte de Clermont, le 18 novembre 1752, et ensuite sur le Théâtre de rOpéra, pour la première Ibis le P*' mars 1753, et n’eut que six représentations. Il est gravé partition in-4®. Le sieur Manelle et la demoiselle Tonelli, acteurs bouffons italiens, chantèrent en français dans cette pièce, pour la première fois de leur vie (1) )) — Les belles Manières, La Rivale éi Lesbos. Les Vendanges de la Folie, prologue.

1753 : U Accouchement invisible. Isabelle précepteur. Le Galant Escroc (imprimé en 1767 avec les Adieux de la parade, chez Guefüer fils).

1754 : Les Adieux de la parade, prologue en vers libres. La Lecture, prologue en prose.

(i) Dictionnaire des Théâtres, de Léris.

1761 : Madame Prologue, prologue.

1764 : Le Bouquet de Thalle, prologue.

1765: Les Accidents, comédie en acte. La Cassette magique, prologue.

1767 : LTle Sonnante (jouée à Villers-Cotterets chez le duc d’Orléans, puis au Théâtre Italien) (1).

Lorsque parurent en 1756 les trois volumes du Théâtre du Boulevard, Collé ne reconnut comme siennes dans les parades réunies par ce recueil que r Amant poussif, Léandre hongre, la Mère Rivale et Léandre grosse. Dans une lettre adressée à un écrivain qui l’avait félicité de ses pièces, il se plaignait des (( ordures grossières » qu’on y avait ajoutées, « non qu’à cet égard, disait-il, je veuille faire la petite bouche, mais c’est que je me flatte de n’avoir jamais présenté ces sortes d’images que du côté agréable et plaisant». Ces ordures supplémentaires, déposées dans l’ouvrage pour allécher le public, s’aggravaient d’après lui de fautes d’impression, d’altérations du texte, dont il rendait responsable l’éditeur du recueil, c’est-à-dire celui qui avait eu l’idée de le publier, Corbie, ancien valet

(i) On attribue à Collé une comédie de Société en cinq actes et en prose, le Directeur démasqué, non imprimée et dont la seule copie qui existe, d’après une note manuscrite de Paulmy, se trouve à V Arsenal (Ms. n° 6712). Elle est bêtement ordurière, ce qui tendrait à prouver qu’elle n’est pas de Collé.

de chambre du marquis du Chatel, « le plus grand corsaire et le plus hardi écumeur de la littérature ». Pendant deux ans, il avait réussi à faire arrêter le petit commerce de cet industriel peu délicat, grâce à l’appui (( de M. le duc d’Orléans, qui s’amusait à ces misères-là... mais à la fin, son avidité a surmonté tous ces obstacles pour nous donner l’édition la plus fautive et la plus bête de l’ouvrage le plus plat en soi que l’on puisse composer et qui n’est fait strictement que pour la société (1) ».

Ce procédé de Corbie avait vivement blessé Collé. Il y revient dans un autre passage de ses œuvres où il se montre encore plus sévère. « Soyez sûrs et certains, mes chers lecteurs, dit-il, que toutes les parades qui sont z’enterrées vives dans ce damné Théâtre des Boulevards sontde la faciende de M. de Sallé, à l’exception dTsabelle grosse par vertu, qu’est de Fagan, une qu’est de Moncrif, en vers, l’Amant cochemard, une qu’est de Piron, te Marchand de m.... et trois ou quatre de moi qui m’ont été volées par un savoyard décrotteur qui a substitué des cochonneries de la Halle z’à des gravelures agréables qui ont le ton de tout le monde. Le Ciel l’en a puni, car z’il n’a point de grâce pour ce crime-là. Il a fait fortune, banqueroute et z’est devenu fou.

(i) Correspondance inédite de Collé, p. 3o5.

La première lettre de son nom est Gorbie (1). » Peu scrupuleuse sans nul doute, la spéculation de Gorbie était habile. Elle s’adaptait fort bien au goût de la bonne société pour les spectacles gri- Tois, et de préférence pour les parades. Gette prédilection du grand monde, au xviiP siècle, pour des pièces populaires, naïves (au moins en apparence), mêlées de locutions parisiennes et de mots d’argot, très peu morales, cela va sans dire, puisqu’elles visaient à reproduire la réalité, on ne s’est pas assez rendu compte qu’elle était une réaction contre l’emphase et la boursouflure du Théâtre classique. Financiers, marquis, robins, qui ne croyaient guère au dévouement et à l’esprit de sacrifice, les ayant aussi peu pratiqués que rencontrés sur leur route, étaient excédés par les grands sentiments et les grands vers. Agamemnon les ennuyait (il nous ennuie encore) et Andromaque leur paraissait bien moins intéressante que Sophie Arnould ou la Guimard. Le moindre porteur d’eau qui parlait, à la bonne franquette, dans son grossier langage, avec accompagnement de cuirs et de pataquès, les amusait infiniment plus — sur la scène — que Pompée ou Ginna. En sortant de cette littérature pompeuse de Gorneille et de Racine, ils éprou-

(i) Anecdote extraite d’un manuscrit autographe de Collé, dans le Dictionnaire des Ouvrages anonymes, de Batx- BIER, 111, 3i5.

vaient le besoin de s’encanailler, de vivre — littérairement — avec des hommes qui avaient pour eux l’avantage de leur ressembler par la bassesse des instincts, et de n’être que des hommes. Gilles, Arlequin, Cassandre, Isabelle, Janot, Jocrisse ou Manon, c’était, sous des noms d’emprunt, de la vie et de la vérité, de la vie journalière et de la vérité très gaie et très pittoresque. En concurrence avec ces nouveaux personnages, qui sortaient de la rue et même du ruisseau, les héros de l’ancien répertoire, depuis le fidèle Aimer jusqu’à la tendre Iphigénie, sans oublier la chère Œnone, ne faisaient plus leurs frais.

Parmi ces parades, jouées dans tous les châteaux, dans tous les hôtels aristocratiques, celles de Collé étaient les plus goûtées. Il fa constaté lui-mème à plusieurs reprises, et ses contemporains, avec plus ou moins de sympathie, le constatent également.

« Je vois que depuis un an, écrit-il dans son journal au mois de juin 1769, on se jette avec avidité sur les pièces de mon Théâtre de Société et qu’on les joue partout cet hiver ; les comédiens eux-mêmes les ont jouées entre eux pour s’amuser. Ils sont même mandés dans des maisons particulières, pour y représenter, après souper, La Vérité dans te Vin, La Tète ci perriicjiie, Le Galant Escroc, etc. (1) ».

(i) Cette habitude du comédien d’alier jouer dans les maisons particulières n’était pas sans avoir quelques incon-

(( Les femmes, disait-il huit ans plus tard (1), s’y sont accoutumées (à ces pièces libres) 'et on les joue même entre soi dans beaucoup de maisons de campagne. Cest là ce que j’appelle le sceau du succès, avec quelque vérité, ou, si l’on veut, avec quelque vanité ».

vénients pour eux : « A la première représentation (du Jaloux honteux de Dufresny, arrangé par Collé pour la Comédie-Française) qui devait s’en faire, la dame Préville s’est trouvée avoir une perte. Cette maladie sera longue, pourvu qu’elle ne l’empêche pas de jouer jamais la comédie. Cette chère dame s’est échauffé le sang à aller jouer dans toutes les maisons des comédies et des proverbes de Société. Elle n’a point fait d’autre métier depuis le mois de novembre et cela presque tous les jours jusqu’à deux et trois heures du matin. Avec son travail de comédie, est-il de santé qui pût y résister? Son mari, Bellecourt et sa femme, Dugazon et Dallainval ont été les associés de Préville dans ces divertissements qu’ils donnent. Si ces exercices violents n’altèrent pas aussi considérablement leur santé à tous, il faut cjue ces gens-là en aient une de fer ou de diamant. MM. les premiers gentilshommes (de la Chambre) avaient, il y a quatre ans, défendu aux Comédiens d’aller représenter en ville sous peine de loo écus d’amende. Ils se sont relâchés... » Journal de Collé, février 1772.

(i) Epanchements de V amour-propre, dans la Correspondance inédite de Collé, p. 291. Ce curieux chapitre de la vie littéraire de Collé avait été publié en partie, en guise de préface, dans la 2® éd. du Théâtre de Société, Paris, Gueffier, 1777, 3 V. in-i2.

Nous accorderons à Collé qu’il y a dans ses confidences autant de vanité que de vérité. Il est certain que ses parades ont eu, pendant presque tout le XVIII® siècle, une grande vogue et quelles la méritaient.

Sans se prendre pour leur égal (quoiqu’il en eut bien envie) l’auteur de tant de comédies si savoureuses manifestait, en toute occasion, son respect pour les classiques, pour certains classiques. Heureusement il ne les imita pas trop et resta luimême. Il se réclamait plus spécialement de Boileau et de La Fontaine. Du premier il avait le tour satirique et du second l’heureuse négligence. Cet « improvisateur », ce peintre des mœurs populaires, était un esprit très cultivé. Beaucoup de ses lettres sont remplies de citations latines et il regrettait de ne pas savoir le grec et de ne pouvoir lire Homère et Aristophane, comme il lisait Horace ou Virgile.

Le style était sa partie faihle ; mais nous savons à quel point les auteurs dramatiques ont appris à s’en passer, sans inconvénient pour leur réputation. En revanche, il avait la verve, la vis comica, le sens de l’effet à produire, du détail à mettre en relief, et une ironie âpre qui fait de lui, comme on l’a très justement remarqué, un des précurseurs de notre Théâtre libre.

Ses parades, d’une très fine observation, d’une gaillardise robuste et franche, ont été jugées sévèrement et, pour dire le vrai mot, calomniées par

les Mémoires Secrets (1), mais Duclos les appréciait beaucoup, quoiqu’il ne fût pas d’un caractère très indulgent, et Griinm en a fait un éloge qu’on de- A’ine très sincère et sur lequel nous terminerons cette étude sur le Collé des Théâtres de Société (2) :

« Qu’un homme se mette de sang-froid à composer des ouvrages licencieux, je prendrai aussi mauvaise opinion de son cœur que de son esprit, mais que l’ivresse d’un moment, qu’une saillie involontaire lui fasse échapper malgré lui un couplet trop libre, je me garderai bien de le condamner, et lorsque le couplet est plein de talent, de feu, de goût et d’élégance, il me rappellera Anacréon et Horace, et je me souviendrai que les plus beaux esprits de tous les siècles ont toujours un peu donné dans le péché de la gaillardise. Que, pour cela, ils soient damnés dans l’autre monde, à la bonne heure ; mais dans celui-ci ils seront toujours bien aimables, et je crois (|ue le préfet de l’enfer même ne pourra pas les confondre avec cette foule de méchants et de fripons, d’hypocrites,

(1) 27 février 1768, à propos de la éd.du Théâtre de Société. « Il est vraiment de société, c’est-à-dire fort libre et fort ordurier, très propre à être joué chez des filles ou chez des grands princes. A quelques pièces près, toute imagination obscène en fera aisément autant ».

(2) Il disait {( que Rasibus était (le Cid) de la Parade et que j’en étais le grand Corneille. Comme ça est vrai! » Collé. — Discours sur les origines de la parade.

(le cœurs durs et féroces, dont son séminaire doit être garni (1) ».

Avec Grandval nous descendons d’un degré et même de plusieurs degrés.

Avant de caractériser l’écrivain, donnons quelques détails sur l’homme, (jui est d’ailleurs plus intéressant que ses œuvres.

Charles-François Racot de Grandval, né en 1710, mort à Paris le 25 septembre 1784, était le fils de Nicolas Racot de Grandval, maître-joueur de clavecin et auteur (très médiocre) d’un poème qui eut beaucoup de succès. Cartouche ou le Vice puni.

Sous le nom de Duval, Charles-François débuta le 19 novembre 1729 au Théâtre-Français, par le rôle d’Andronic dans une pièce (de Campistron) qui portait ce titre. Il épousa bientôt après une actrice du même théâtre, où elle jouait les grandes coquettes, Marie-Geneviève Dupré, fille d’un horloger de la rue de Seine. Jouait-elle les grandes coquettes à la ville comme à la scène, nous l’ignorons, mais ce qui n’est pas douteux c’est qu’ils firent un assez mauvais ménage.

Grandval réussissait aussi bien dans la comédie (où ses meilleurs rôles étaient ceux de petits-maitres) que dans la tragédie. L’auteur des Mémoires de M"® Dumcsnil assure que « s’il n’avait pas eu un grasseyement un peu fort, auquel il fallait s’accou-

(i) Correspondance Ulléraire deGrimrn, février 1763.

tumer, surtout dans le tragique, il aurait été le modèle le plus parfait dans les deux genres ».

Sa figure était très expressive. Il avait de l’assurance et de la grâce dans le maintien, beaucoup de vivacité et de chaleur.

Malgré ses exceptionnelles qualités, les habitués du Théâtre-Français ne se résignèrent jamais à son grasseyement de faubourien et il dut prendre sa retraite en 1762. Lorsque deux ans après, à cause de son peu de fortune, il voulut reparaître sur la scène, il y fut assez mal accueilli et une cabale, organisée par quelques-uns de ses ennemis... et de ses amis, le força à se retirer définitivement en

Un des historiens de la Comédie-Française a dit

de cet acteur si peu gâté par le public : « Grandval avait un caractère doux, une probité sévère, une conduite irréprochable ; mais sa muse était un peu plus libre que ses mœurs (1) ».

A ce jugement si plein de bienveillance sur la conduite irréprochable de Grandval un petit couplet, qui date de 1733, pourra servir de correctif :

Que Grandval b... la Bouillon,

Lorsque son prince (2) la délaisse...

(i ) Ricord, aîné. — Les Fastes de la Comédie-Française, Paris, 1821, p. 289.

(2) Le comte de Clermont.

Ah ! le voici. Ah ! le voilà,

Celui qui rit de tout cela (i).

Les acteurs, quand ils se mêlent d’écrire, ont souvent la main un peu lourde. Leur métier les prédispose à exagérer les effets, pour les rendre plus sûrs, et à demander à la grimace ce que le sourire risquerait de ne pas obtenir. On voit très vite, en les lisant, qu’ils sont obligés pour vivre de plaire à un public de spectateurs qui, comme tous les publics, se compose en grande partie de sots. Leur esprit, quand ils en ont — ce qui arrive quelquefois — force la note. C’est un esprit qui se grime, qui se contorsionne, et qui, en définitive, ne gagne pas à être examiné de trop près.

Grandval ne fait pas exception à la règle et même il pousse à l’excès les défauts habituels de la corporation, en y ajoutant d’autres défauts qui lui sont personnels.

Ses pièces — des parodies en général — semblent écrites pour des laquais beaucoup plus que pour des grands seigneurs, ce qui, d’ailleurs, ne diminua pas leur succès. La plaisanterie y est brutale, massive, mal amenée, souvent scatologique. On les dirait composées, pour distraire ses camarades, par un vidangeur frotté de littérature, quoique les vi-

(i) Les Mœurs du Temps (1783). Chansonnier historique du XVIIT siècle, VI, p. 28.

dangeurs soient généralement frottés d’autre chose.

La liste des personnages d’une des comédies de Grandval (1) donnera, croyons-nous, une idée de sa manière :

Smop-AU-cuL, roi de Merdenchine.

Etiionie, Amante de Sirop-au-cul, fille d’Etronius, roi détrôné par Saligot et réfugié à la cour de Sirop-au-cul.

CuPiiDÉ, Confidente d’Etronie.

Dégoûtant, Capitaine des gardes de Sirop-au-cul.

Mouvenbouche, Confident de Sirop-au-cul.

Mebdencour, Ambassadeur du Roi Saligot.

Pécorus \

SÇAYANTINET I

> Médecins et Grands du Royaume

Barbarisme ( ^

Artichaud j

Couleuvre, Apothicaire.

Chiant-lit \

CUBRENEUX f ^

^ > Gardes.

Galenmain l

Né-pourri )

La scène se passe dans la Merdenchine au Palais de Sirop-au-cul. Cest de cette ville que vient le Musc.

Ce qu’il y a de plus intéressant dans les pièces de Grandval ce sont les titres. L’auteur semble

(i) Sirop-aü~cül ou U Heureuse délivi'ance .

avoir dépensé, pour leur donner un lour fantaisiste, tout l’esprit dont il pouvait disposer : Î1 ne lui en est plus resté suffisamment pour rintrigue et la composition :

L’Eunuque ou la Fidèle Infidélité^ parade en vaudevilles, mêlée de prose et de vers (1 acte). A Montmartre, 1750.

Les Deux Biscuits, tragédie traduite de la langue que l’on parlait jadis au roj^aume d’Astracan et mise depuis peu en vers français (1 acte). Se vend Cl Astracan, chez un libraire, 1752.

Sirop-aii-ciil ou l’Heureuse Délivrance, tragédie héroï-merdifîque par M***, comédien italien. Au Temple du Goût, s. 1. n. d. (1754).

Léandre, Nanette ou le Double qiii-pro-quo, parade en un acte en vers et en vaudevilles, achevée en

1755. A Charlotte de Montmartre-Clignancourt,

Le Tempérament, tragi-parade traduite de l’égyptien en français et réduite en un acte. A Charlotte

de Montmartre, achevée en octobre 1755 (1756). Il y a une autre édition imprimée la même année, au Grand Caire (1).

La Nouvelle Messaline, tragédie en un acte (en

(i) (( C’est un ouvrage très libre, dit le Diciionnaire de Léris, et trop peu fait pour être lu. » La même remarque s’applique à toutes les pièces de Grandval.

vers) par Pyron, dit Prepucius (par Grandval), Ancône, chez Glit... 1773 (1).

Grandval fit jouer ses pièces et celles de son père sur le Théâtre de Dumesnil, dont il était un

(i) Le Catalogue de la Bibliothèque de Pont-de-Veles (1848) rédigé par le bibliophile Jacob, attribue à Grandval ; L’Oracle ou le Muphti rasé, tragi-héroï-polico-comique ; A Constantinople, 1757 ; — La Comtesse, com. -parade (un acte en prose) ; Londres, chez les libraires associés, 1765 ; — La Médecine de Cythère, parade en 2 actes et vaudev. ; A CUgnancourt, 1765.

La scatologie chez les Grandval était un peu une maladie de famille. Le père, le maître-joueur de clavecin, avait fait deux tragédies qui ne sont pas indignes de Sirop-au~ cul et dont les titres sont également très bizarres ; Combat à mort ou Mort héroïque de Propret, tragédie comme les autres, ni pour rire ni pour pleurer, dédiée à qui de droit. Avec un discours préliminaire pour critiquer les pièces dont celle-ci est prise. Qui sera représentée, lorsque les acteurs se porteront bien et que les actrices sçauront leur rolles. Par le sieur de Trois Etoiles tout au long qui aura bientôt un nom. Imprimé à la campagne, chez un marchand chapelier, au Creuset, s. d. — Le Pot de chambre cassé. Tragédie pour rire ou Comédie pour pleurer, dédiée à un habitant de I Autre Monde. Avec un discours préliminaire sur l’excellence des nouvelles découvertes en poésie. Représentée pour la première fois à Ridiculomanie, capitale du grand Royaume de Bavardise, Cl l’occasion du mariage du Génie Pompon et de la Fée Clinquantine, le 12 de la Lune du Verseau, remise au Théâtre le 19 de la Lune de l’Ecrevisse, Tan 30 depuis le renou-

peu mieux que l’ami. Carmontelle fut un des fournisseurs dramatiques de la Guimard.

Louis Carrogis, qui prit plus tard le nom de Carmontelle, était né, le 15 août 1717, de Philippe Carrogis, maître cordonnier, rue du Cœur-Volant, et de Marie-Jeanne Eybeil3% fille d’un maître cordonnier de la rue des Vieux- Augustins. Il avait quatre frères dont un prit la boutique paternelle.

Il semble que ce fils et petit-fils de cordonnier aurait dû être entraîné, dès qu’il débuta dans les lettres, à adopter le genre poissard, oû les cuirs abondaient. Au contraire, ses œuvres sont fines et élégantes, d’une distinction toute aristocratique. Alfred de Musset en jugeait ainsi puisqu’il ne se borna pas à les imiter, mais les plagia avec une insouciance vraiment stupéfiante.

Carmontelle était un esprit charmant qui méritait mieux que la protection dédaigneuse d’une danseuse de l’Opéra. « Au talent d’écrire il joignait celui de peindre avec facilité. Nous devons à son pinceau les portraits de la plupart des personnages célèbres du xviiP siècle ; il aimait aussi à composer des séries de scènes amusantes dessinées et coloriées sur un papier très fin, sur un transparent, que l’on appliquait sur une vitre. La Révolution vint mettre

vellemeni de Vortographe {sic). A Ridiculomanie. Chez Georges r Admirateur y rue de la Raison perdue, à rEnseigne de V Antithèse. Avec Approbation et Privilège du bon goût (1749).

un terme à la douce existence qu’il devait à ses talents si variés et à ses qualités si personnelles ; et dans les dernières années de sa vie, il fut réduit à déposer au Mont-de-piété ses volumineux manuscrits pour se procurer quelques secours » (1).

Il y a dans les proverbes dramatiques de Carmontelle (2) du Chardin et du Watteau. C’est délicat, pimpant et légèrement vrai, avec une pointe de réalisme. C’est très xviii^^ siècle. Des titres ingénieux, quelquefois empruntés à la Sagesse des Nations (3), servent de prétexte à de fines études de

(1) Dictionnaire de Le Bas, dans la collection de V Univers Pittoresque. Carmontelle mourut, très vieux et très pauvre, le 26 décembre 1806, rue Vivienne, n° 23.

(2) Les premières pièces de Carmontelle datent de 1764. Son Théâtre de Société est très volumineux. 11 a été publié de 1768 à 1825 : Proverbes dramatiques, Paris, Merlin, 1768, 2 V. — Amusements de Société, ou. Proverbes dramatiques, Paris, Seb. Jorry, 1 769, 2 v. — Proverbes dramatiques, Paris, Lefay, 1778, 2 vol. — Proverbes dramatiques, Amsterdam et Paris, Esprit et Laporte, 1781, 2 v. — Proverbes et Comédies posthumes de Carmontel (sic), précédés d’une notice par la comtesse de Genlis, Paris, Ladvocat, 1825, 3 V.

(3) La Sortie de la Comédie-Française. Les secondes Loges de repéra le dimanche. Le chapon au gros sel. Le Peintre au cul-de-sac. Le Petit-Maître par Philosophie. Uhomme qui craint d'aimer. Le Suisse de porte et le portrait. La Guinguette. L'Amateur du tragique. Le chien Jupiter. Le Mé-

mœurs d’un érotisme élégant, fertile en sous-entendus et qui ne va jamais jusqu’à l’ordure.

Nous n’en dirons pas autant de Laujon, « bel esprit de société, chansonnier de table, composant de petites fêtes pour de grands princes et faisant de petits vers dans les grandes occasions » (1).

Né à Paris le 13 janvier 1727, Pierre Laujon était le fds d’un procureur au Parlement. Son père le destinait au barreau, mais il préféra le théâtre. Il avait seize ans lorsqu’en 1745 il fit jouer au Théâtre Italien (le 21 août) une parodie des Fêtes de Thalie, intitulée La Fille, la Femme et la Veuve, qui fut très applaudie. Deux ans après, il donna à fO/iéra, le 28 septembre 1747, une pastorale, musiquée par Boismortier, Daphnis et Chloé, tirée du roman de Longus.

On parla à la cour de cet écrivain précoce. Par snobisme beaucoup plus que par amour pour les lettres, le duc de Nivernois, le cardinal de Bernis, d’Argenson, d’Ayen se déclarèrent ses protecteurs. Il fut présenté à de Pompadour, puis au comte de Clermont, qui fit de lui le secrétaire de son cabinet et bientôt après le secrétaire de ses

dexin gourmand. Le Marchand de cerises. F Ane dans le potager. L' Amant malgré lui. Le Feu ne va point sans fumée, L’Abbé de coure-diner ou gai s’attend à l’accueil d’autrui dine souvent par cœur, etc., etc.

(i) La Harpe. — Correspondance dramatique.

commandements, ce qui équiYalait à une sorte d’intendance.

A la mort du comte de Clermont, Laujon, très souple courtisan, valet de lettres très expert dans l’art de flatter, passa chez les Coudé, devint secrétaire des commandements du duc de Bourbon et dirigea les fêtes de Chantilly, comme il avait dirigé celles du château de Berny. En 1775 il succéda à Gentil Bernard comme « secrétaire général des dragons », place qui valait vingt mille livres de rente.

Bien renté, il se montra toujours, c’est une justice à lui rendre, très charitable et très généreux.

Lorsque ses maîtres émigrèrent, Laujon perdit d’un seul coup ses pensions, ses traitements et son logement au Palais Bourbon. Il fut obligé pour vivre de vendre sa bibliothèque.

Cet épicurien, que sa légèreté d’esprit rendait incapable de souffrir, supporta la mauvaise fortune presque aussi gaiement que la bonne. Il continua à chanter, d’une voix un peu cassée, des refrains qui n’étaient plus jeunes. Son passé de chansonnier lui valut quelques succès chez les Enfants d’Apollon, qui consacraient « leurs veilles » à célébrer, en vers de mirliton, le vin et les belles. Il fut un des membres les plus assidus des Diners du Vaudeville, de la Goguette et du Caveau moderne.

Il avait toujours désiré être élu à l’Académie, où il devait se trouver à sa place, puisque les médiocres n’y manquaient pas. « Laissons-le passer

par l’Institut », dit en souriant le boiiDelille qui se prenait pour un grand poète. Lauj on y entra en 1807 comme un vieux soldat entre aux Invalides.

Il mourut le 13 juillet 1811 à 85 ans, quinze ou vingt ans trop tard, après avoir enterré de ses mains puériles non seulement sa réputation précoce et passagère mais son époque. La postérité fut clémente à ce vieil enfant, qui n’eut pas une âme très noble, tant s’en faut, mais qui sut être aimable et bon. Un de ses confrères du Caveau lui consacra ces vers un peu flatteurs, un peu menteurs, comme tous les vers d’épitaphe.

Il vécut probe et sans envie,

Content des Muses et du sort.

11 fit chanter pendant sa vie,

Il fait pleurer après sa mort.

On doit reconnaître, pour être juste, que Lauj on vaut beaucoup mieux que sa littérature, qui ne valait pas grand chose. A part V Amoureux de quinze ans (1), dont l’idée est charmante, il n’a laissé que des œuvres sans lendemain, dont la nomenclature n’offrirait aucun intérêt (2).

(1) Joué en 1771 au Théâtre Italien. C’est de cette pièce qu’a été tirée la célèbre opérette, Le Petit Duc.

(2) 11 en a soigneusement recueilli la plus grande partie dans ses Œuvres choisies , 4 v. in-S®, 1809 (réimprimées en 181 1).

Laujon était condamné, par sa situation d’amuseur de princes, à exagérer ses défauts naturels, à n’avoir ni trop de goût dans l’esprit ni trop de ré-, serve dans le style. Voilà pourquoi, auteur d’insipides pastorales et de grossières parades, il n’échappe à la fadeur que pour tomber dans la gravelure. C’était une des nécessités de sa charge plus encore qu’un des besoins de son talent.

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