LE THEATRE LIBERTIN A LA COUR. — DE LA POMPADOUR A LA DURARRY
Louis XV s’ennuyait. II s’ennuya toute sa vie. Pour essayer de le distraire, M*"*" de Pompadour eut l’idée de lui donner des spectacles dont les acteurs et les actrices seraient des gens de la cour.
Le cabinet des médailles, au château de Versailles, fut transformé en un théâtre que construisit l’architecte Gabriel et que Boucher orna de peintures mythologiques. Ainsi fut créé, pour amuser un homme qui n’était pas amusable, le « spectacle des petits cabinets » ou « des petits appartements (1) ».
(i) En 1748, la Salle des petits cabinets fut remplacée par un nouveau théâtre dans la cage du grand escalier de marbre des Ambassadeurs. On pouvait l’enlever et le reconstruire â volonté.
Les spectacles de la cour avaient lieu, comme on sait, à Versailles, Fontainebleau, Gompiègne ou Glioisy. Ils coin
Alors quelle n’était encore que jeune fille, la future de Pompadour, dans la société de
M. Lenorman de Turnelieom, avait joué la comédie. Un peu plus tard, elle avait été une des plus jolies actrices et une des plus goûtées du théâtre de M. de Villemur au château de Chantemerle. Elle s’occupa très activement de la formation de la troupe des petits cabinets.
Le duc delà Vallière (excellent acteur de société) était directeur. L’abbé de la Garde, secrétaire de Mme jg Pompadour, exerçait, à la satisfaction générale, les délicates fonctions de souffleur. Crébillon le tragique et Gresset Vert-Vert assistaient souvent aux répétitions. Les costumières étaient Mlles Gaussin et Dangeville, du Théâtre- Franco is , qui avaient le titre de « femmes de chambre des petits appartements ».
Acteurs et actrices appartenaient à la plus haute noblesse et se montraient très exclusifs. « Bientôt les premiers choisis n’admirent qu’avec grand peine des jeunes gens dans la troupe... Ils ne faisaient jouer que leurs maîtresses et ils éloignaient le plus qu’ils pouvaient les aspirants, dans la crainte sans doute de voir partager les grâces. Ce fut le besoin urgent de sujets qui fit recevoir le vicomte de Rohan
mençaient ordinairement vers cinq heures. Quarante pièces françaises, vingt italiennes et cinq opéras formaient le répertoire de l’année commune (d’octobre à avril).
et le marquis de Beuvrou (1). » On s’adjoignit cependant quelques artistes de profession, mais avec répugnance et parce qu’on ne pouvait s’en passer.
Les principaux acteurs étaient le maréchal de Saxe, les ducs d’Orléans, de Nivernois, de Duras, de Coigny, le comte de Maillebois, le chevalier de Clermont. On comptait parmi les meilleures actrices, de Pompadour (très bonne dans les rôles de soubrette), i\P® de Marchais, la duchesse de Brancas et la comtesse d’Estrades.
Ces aristocratiques cabotins avaient les mêmes travers et étalaient la même vanité que leurs camarades des théâtres publics. La possession des rôles les plus importants provoquait d’ardentes compétitions. « Une dispute eut lieu pour un pas de danse entre MM. de Courtanvaux et de Langeroii. Le premier, élève du grand Dupré, était premier danseur, l’autre le doublait. Celui-ci pria un jour son ami de lui céder la chacoime qu’il avait dansée plusieurs fois, mais ce fut inutilement ; nouvelles instances, avec aussi peu de succès. Courtanvaux prétend qu’étant premier danseur, il doit faire ce qu’il lui plaît, et malgré tous les accommodements qu’on lui proposa, il parut dans la chaconne. Ce refus obstiné pensa être suivi d’une affaire grave, que des amis arrangèrent heureusement (2). »
(1) Mémoires du duc de Richelieu, 1829, t. V, p. 879.
(2) Mémoires du duc de Richelieu, t. V, p. 879. La Cha-
Le théâtre des petits appartements, assez peu apprécié par le Roi qui aspirait sans doute à des spectacles de plus haut goût, ne dura que deux carnavals (1747 et 1748) et ne donna qu’une quinzaine de représentations (comédies, pantomimes héroïques, ballets ou opéras) parmi lesquelles on peut citer :
VEnfant prodigue, tragédie en cinq actes, envers de dix syllabes, par Voltaire (représentée pour la première fois au Théâtre-Français, le 10 octobre 1736).
Le Méchant, comédie en 5 actes en vers, par Gresset (représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 15 avril 1747).
ïsniène, pastorale héroïque en un acte, paroles de Moncrif, musique de Rebel et Francœur (faisait partie des Fragments, qui comprenaient 3 actes séparés, Liniis, Almasis et Ismène. Les deux derniers composés pour les petits appartements y furent représentés en 1747 et 1748).
Erigone, opéra en un acte, paroles de La Bruèrc, musique de Mondouville (joué aux petits appartements le 21 mars 1748).
conne était un air de danse très étendu et d’allure très lente qui servait de finale à un ballet. De même que la Romaine et la Gaillarde, elle venait d’Italie. Gomme elle avait été inventée, dit-on, par un aveugle [cecone) on l’appela la ciacone, la danse de l’aveugle. Elle était déjà passée de mode à la fin du xviii* siècle.
Les spectacles donnés à Louis XV parla Dubarry, à Choisy, furent un peu moins artistiques et un peu plus corsés.
Attirée par le site de Choisy, M*'® de Montpensier, fille de Gaston d’Orléans, y avait fait construire, sur les dessins de François Mansard, un fort beau château. Le village, caché comme un nid dans la verdure, prit le nom de Choisy-Mademoiselle. Dans ce cadre charmant, dans ce mystérieux asile, où elle n’avait pas à craindre de trop indiscrètes curiosités, la cousine du grand Roi abrita ses amours tardives avec le duc de Lauzun.
de Montpensier donna le château de Choisy au grand dauphin ; et c’est là que cet élève de Bossuet recevait, avec des précautions infinies, sa maîtresse (et celle de beaucoup d’autres), l’actrice Fanchon Raisin (1).
(( 11 fallait, a écrit la princesse palatine, que la Raisin eut de grands agréments pour toucher le cœur épais de notre dauphin qui l’a beaucoup aimée. Un jour, il la fit appeler à Choisy. On la cacha dans un moulin, sans manger ni boire, car c’était un jour de jeûne ; le dauphin ne connaissait
(i) Françoise Pilel, dite Fanchon Longchamp, avait épousé un des meilleurs acteurs du Théâtre-Français , Jean- Baptiste Raisin, né en i656, à Troyes, mort en 1693. Elle quitta le théâtre en 1701 et mourut le 3 septembre 1721, âgée de 60 ans.
pas de plus grand péché que de manger de la AÛande un jour maigre. Après le départ de la cour, il lui donna pour tout souper de la salade et du pain rôti dans l’huile. La Raisin en a ri elle-même et l’a raconté à diverses personnes. L’ayant appris, je demandais au dauphin à quoi il avait pensé en faisant jeûner ainsi sa maîtresse; il répondit en riant : «Je voulais bien faire un péché, mais pas deux ».
Le très médiocre fils de Louis XIV échangea Clioisy pour Meudon avec de Villeroi qui lui remit en retour 400.000 livres. Choisy appartint ensuite au duc de Villeroi, à la princesse de Conti et enfin au duc de la Vallière qui, en 1739, le vendit à Louis XV. L’architecte Gabriel fut chargé d’agrandir le château et d’y ajouter des communs et des écuries.
Louis XV, roi fainéant, écrasé par le poids de sa grandeur, et qui aspirait à « assister à son règne » et à gouverner le moins possible, avait voulu avoir sa petite maison. Ce fut Choisy. Cette petite maison, dans un très beau et très luxueux décor, lui offrait ce qu’il appréciait par dessus tout : la liberté, l’intimité, et le plaisir de ne plus être que « Louis de Bourbon ». Il pouvait d’ailleurs se vanter qu’aucun de ses sujets, financier, robin, prélat ou grand seigneur, n’était assez riche ou assez fou pour loger ses maîtresses dans un château aussi confortable, aussi bien orné, et par conséquent aussi coûteux que le sien.
Dans le premier vestibule, un grand tableau d’Aved attirait les regards, le portrait en pied de Saïd- Pacha, ambassadeur de Turquie à la cour de , France, en 1740. Les dessus de portes, très artistiques, formés d’amours ou de nymphes, étaient de Chardin, Boucher, Nattier et Francisque Desportes.
Deux sphères en faïence, de Chapelle, formaient le principal ornement du second vestibule. L’antichambre ne contenait qu’un baromètre et un thermomètre, énormes, par Passement.
La grande galerie était un véritable musée et un musée qui semblait destiné à n’inspirer que des idées nobles. On y voj^ait quatre tableaux de Pierre, qui représentaient l’Humanité, la Piété filiale, le Courage et l’Heureux Présage, et quatre tableaux de Lagrenée où étaient figurées, avec leurs accessoires habituels, la Justice, la Clémence, la Bonté et la Générosité. Toutes ces Vertus devaient se sentir bien dépaysées dans un château consacré à tous les vices.
Comme la plupart des Bourbons, Louis XV était chasseur. Par une délicate attention on avait placé dans sa chambre le fameux tableau d’Oudry, si admiré au salon de 1746, et qui se trouve aujourd’hui au Louvre, le combat de quatre chiens contre un loup,
La salle à manger, avec ses six vues des maisons royales, par Martin, et son magnifique plan de la forêt de Sénart, était une petite merveille d’ingé-
niosité. Jamais les domestiques — espions payés par ceux qu’ils trahissent — ne paraissaient pendant les repas. Un mécanisme, dû à quelque émule de Vaucanson, faisait s’entr’ouvrir le plancher et, lentement, comme dans une scène de féerie, la table montait des sous-sols, chargée de plats.
Louis XV ne lisait guère, mais de Pompadour était bibliophile (ce pourquoi il lui sera beaucoup pardonné) et la Dubarry croyait l’être. Il y avait une bibliothèque à Choisy, placée sous la garde de Gentil Bernard.
Il y avait aussi deux chapelles, sans doute pour sauver les apparences, l’une (avec un beau plafond de Lafosse, figurant l’Assomption) réservée aux maîtres, l’autre, dite chapelle du grand commun, dans laquelle une toile de Carie Vanloo, au-dessus de l’autel, représentait sainte Clotilde aux genoux de saint Martin — et sainte Clotilde c’était de Pompadour I Le peintre n’avait pas osé donner à saint Martin les traits de Louis XV.
Habitué à ne pas lésiner quand il s’agissait de ses plaisirs, le roi avait beaucoup dépensé dans son luxueux château, livré depuis longtemps aux architectes, peintres, décorateurs, tous gens qui coûtent fort cher. Il éprouvait quelque inquiétude et peut-être quelques remords en songeant à la note, la note de l’année, qui atteignait un chiffre un peu excessif. Comment son contrôleur général,
Orry, qui jouait parfois les Colbert, prendrait-il la chose ? Il se décida à lui en parler.
— A propos, dit-il un peu négligemment, mais non sans un secret embarras, j’ai besoin de quelque argent pour régler un compte relatif à Clioisy.
— A combien se monte-t-il. Sire ?
— A douze cent mille livres.
— Quoi ! Votre Majesté ne demande que cela. Qu’a-t-elle pu faire avec une somme aussi modique? Je vous avouerai que j’avais mis de côté pour cet objet quinze cent mille livres que je croyais insuffisantes.
Ce jour-là Louis XV trouva que son contrôleur général était un grand ministre.
Il avait pour Choisy, moins vaste que Versailles, plus confortable que Fontainebleau, une sorte de prédilection. Il s’était arrangé pour y vivre tranquille. Quand il y venait, la messe du village ne pouvait être annoncée que par deux ou trois coups de cloche, très légers, et le curé avait reçu l’ordre d’enterrer les morts dans le plus profond silence. Toutes les mesures étaient prises et bien prises pour que l’auguste villégiature ne fût pas troublée, même par les cérémonies religieuses*
De par le Roi, défense à Dieu,
De faire du bruit en ce lieu.
Les distractions, plus ou moins innocentes, sur-
tout moins, étaient nombreuses à Choisy. On y causait, on y jouait, on s’y aimait, on y goûtait le plaisir de spectacles assez pimentés, qui ne ressemblaient guère, sous le règne de Cotillon III, à ceux qu’avait organisés IM™'' de Pompadour.
Grisette déguisée en comtesse, la Dubarry avait des goûts un peu canailles — on a les goûts qu’on mérite. Elle était peuple et s’en vantait. Les héros de tragédies ou d’opéra la faisaient bailler. Toutes ses préférences allaient aux pièces sans façon qu’on représentait, boulevard du Temple, et à ces comédiens gais, joyeux, familiers, qui ne reculaient ni devant le mot brutal ni devant le geste hardi. Jocrisse sentant sa veste, sur laquelle on a jeté delà... et disant : a Ca en est ! » l’intéressait beau¬
coup plus qu’Auguste pardonnant à Cinna. Elle était là dans son élément.
Une pièce ne l’amusait que lorsque l’auteur avait pris soin de la relever par un grain de poivre. On le savait, dans l’entourage du Roi, et on agit en conséquence. ((C’était le temps oû S. M. va et vient le plus, visite ses différents châteaux, et, changeant continuellement de place, trompe son ennui, en le divertissant. On voulut rendre le voyage de Choisy surtout agr.éable à M""® Dubarry par des spectacles (jui pussent lui plaire et dont S. M. désirait mar- (jiier répo({ue, comme le premier séjour de cette beauté en ce lieu (1). A raison de la présence de
(i) En 1769.
cette nouvelle divinité, mesdames (lilles du roi) ne pouvaient plus s’y trouver : on put ainsi se livrer à toute la folie qu’inspirait le goût de la maîtresse. On imagina d’exécuter des pièces très gaies et un peu polissonnes. Les trois théâtres (Français, Italien et Opéra) concoururent aux fêtes. Malheureusement, l’exécution ne répondit pas à leur magnilicence. Par un choix assez bizarre, les comédiens italiens jouèrent un Alix et Alexis (1), opéra comique de Doin Antonio Poinsinetto, c’est-à-dire d’Antoine Poinsinet, ainsi appelé alors par dérision, comme directeur d’une troupe de comédiens au service de S. M. catholique. La musique était du S'' La Borde, premier valet de chambre du Pvoi, qui avait eu l’indécence de proposer cette pièce dont Guimard avait eu les prémices sur son théâtre de Pantin...
(( Ce qui lit le plus de plaisir au Roi dans ce voyage, ce fut de voir que les femmes de qualité, d’abord si révoltées contre sa maîtresse, quî avaient comploté entre elles de ne point se trouver où elle serait, se relâchaient peu à peu de leur morgue et se laissaient séduire par la douceur de son aménité. On en jugea par le nombre de quinze ou seize
[i) Alix et Alexis, « espèce de tragédie bourgeoise, en ariettes et en deux actes, empruntée d’un roman de Moncrif ». Anecdotes dramatiques (cette comédie de Poinsinet avait déjà été jouée sur des Théâtres de Société, en 1767).
qui se trouva à Choisy. Tout se passa dans la meilleure intelligence. M""® Dubarry y montrait cette liberté franche par où elle avait séduit S. M. Elle passait la plus grande partie du jour à sa toilette ; elle étudiait les diverses formes pour plaire à son amant ; elle se mettait souvent en Flore. Ces diverses métamorphoses étaient si longues qu’il fallait quelquefois reculer le service. Le Roi, enchanté, avait la bonté de s’y prêter ; et, lorsque c’était trop long, il lui faisait dire de venir à table, en petite robe. Les spectateurs étaient témoins des progrès que faisait chaque jour sa passion. Lin de ces riens, si précieux entre les amants, fut une anecdote, que recueillirent avec avidité les courtisans. S. M. ayant laissé tomber son étui, Dubarry le ramassa avec empressement, en mettant un genou en terre. Mais le monarque, se précipitant lui-même à ses pieds, lui dit : Madame, c’est à moi à prendre cette posture, et pour toute la vie ; galanterie digne de la vieille cour et bien opposée au ton leste et cavalier dont nos petits maîtres traitent aujourd’hui les femmes (1). »
Au mois de décembre de l’année 1771, on représenta, à Choisy, une pièce plus graveleuse que celle de Poinsinet, La Vérité dans le Vin « opéra-comique (c’est une erreur) du S*’ Collé, si ordurier que
(i) Anecdotes sur la comtesse Dubarry (par Pidan- SAT DE Mairobert), Au Poht aux Daiiies, 1776, p. 118.
})iusieurs Daines de la cour, invitées à la fête, qui ne le connaissaient pas, en furent extrêmement décontenancées ; et ces femmes pudibondes ne contribuèrent pas le moins au divertissement de la comtesse » (1).
Si La Vérité dans le Vin amusa beaucoupjM'"® Dubarry, elle ne produisit pas le même effet sur Louis XV qui s’y ennuya royalement. Pendant que les acteurs s’évertuaient de leur mieux sans parvenir à le dérider, il jouait avec le petit chien de sa maîtresse, personnage fort important (nous voulons parler du petit chien) et à qui il ne manquait que la parole et un habit brodé d’or pour en faire un incomparable protecteur.
La représentation finie, il y eut un souper e à la table à ressorts », un souper de douze personnes parmi lesquelles trois dames seulement, trois dames sans préjugés, Dubarry, la maréchale de Mirepoix et la marquise de Montmorency. Pendant tout le repas, l’acteur Larrivée, basse-taille de l’Opéra, et sa femme chantèrent des couplets aussi lestes que la comédie de Collé et dont le succès, comme il fallait s’y attendre, fut très vif.
Alix et Alexis et fLa Vérité dans le Vin, c’étaient, malgré leurs gravelures, des spectacles trop « littéraires » pour que l’ancien trottin de Labille
(i) Anecdotes sur la comtesse Dubarry (par Pidan- SAT DE Mairobert), Au Foüt üux Dames, 1776, p. 200.
pût s’en contenter. Puisque l’étiquette s’opposait à ce qu’elle allât au Boulevard du Temple, elle lit Yenir, en 1772, le Boulevard du Temple à Choisy, dans la personne d’Audinotet de ses comédiens de bois. Audinot fut si llatté de cet honneur qu’il s’empressa de mettre sur son affiche :
Les Comédiens de bois de S. M. donneront aiijoiird'hiii relâche au Théâtre pour jouer â la Cour,
L’habile directeur, qui savait à qui il avait à faire, choisit dans son répertoire une de ses pièces les plus croustillantes. Il nij a plus d'enfants, comédie en un acte, en prose, par Nougaret qu’on venait de jouer à V Ambigu comique (1771).
Les petits comédiens de bois, qui ne risquaient pas d’être intimidés par leur auguste auditoire, s’acquittèrent â merveille de leurs fonctions. On admira le naturel de leurs gestes. Dubarry rit aux éclats et le Roi daigna sourire.
Le spectacle se termina par le ballet pantomime du Chat Botté (1) et par une espèce de « chahut » qu’on dansait dans les guinguettes, la Fricassée. Si Louis XIV avait assisté à cette représentation, il en aurait fait une maladie.
Un an après la représentation de la pièce de Nougaret, la favorite, pour égayer son vieil amant (ce qui lui devenait de moins en moins facile) le fit assister à un « monologue » qu’il trouva très piquant.
(i) Par Arnould.
« Ce fut à l’occasion de la nouvelle salle de la Comédie-Française : maiiève aux divers projets qui tenaient les comédiens en suspens. Ceux-ci, jaloux de leur droit de propriété et croyant de le mieux conserver en restant à l’ancien emplacement, imaginèrent de faire intervenir les propriétaires des maisons et marchands du quartier. Une marchande de bière, nommé la Loque, fameuse entremetteuse qui avait eu occasion de connaître M”® Lange, et fort connue du grand Duharry (le roué, beau-frère de la comtesse) se chargea de porter la parole. Elle lit demander à la comtesse le jour où elle pourrait en avoir audience ; et celle-ci s’y prêta d’autant mieux qu’elle regarda le spectacle comme dans un genre analogue au goût du Roi et propre à le réjouir. On lit dire à cette harangère de n’emprunter aucune éloquence étrangère, et de parler sa langue naturelle. La vaste corpulence, le teint allumé, les sourcils noirs, le regard dur, la voix rauque de l’avocat femelle donnèrent à son élocution une teinte d’éloquence particulière, qui parut nouvelle à S. M. Elle ne perdit pas un mot du discours, mais pour ne pas intimider l’orateur, elle vit et entendit tout, cachée en un coin (1). »
Les amusements du roi n’amusaient guère ses sujets, qui en payaient la note.
(i) Anecdotes sur la Comtesse Dubarry, p. 261.
Le faste a de l’Etat séché les réservoirs :
Le palais de Poppée insulte à nos misères,
L’amour a son trafic, et Vénus ses comptoirs.
La toilette d’Aleine est un bureau d’alfaires... (i).
Il yeut un débordement de joie, dans tout le pays, lorsque le Bien- Aimé se décida à mourir. 11 ne fut regretté que de ceux (ils étaient nombreux) qui, grâce à lui, volaient l’Etat :
Remplissant ses honteux destins Louis a fini sa carrière.
Pleurez, Coquins ! pleurez, Put... !
Vous avez perdu votre père.
La Dubarry fut exilée et un poète satirique salua son départ involontaire par cette « complainte » :
Les ponts ont fait époque dans ma vie Dit l’Ange en pleurs dans sa cellule en Brie.
Fille d’un moine et de Manon Giroux (cuisinière)
J’ai pris naissance au sein du Pont-au-Glioux.
A peine a lui l’aurore de mes charmes.
Que le Pont-Neuf vit mes premières armes.
Au Pont-aa-Change à plaisir je fêtois Le tiers, le quart, soit noble, soit bourgeois.
L’art libertin de rallumer les flammes Au Pont-Royal me mit le sceptre en main :
(i) L’auteur de ces vers, qui tenait à son repos, a oublié de les signer.
Un si haut fait me loge au Pont-aux-Dames (i),
Où j’ai bien peur de finir mon destin.
Nous n’avons pas à nous occuper dans cette étude du théâtre de Trianonet des autres théâtres de Marie-Antoinette. Le répertoire n’y eut jamais rien de libertin, sauf peut-être les acteurs et actrices qui y jouaient. La seule pièce un peu légère qu’on puisse citer est La Princesse A. E, I. O. U. représentée en septembre 1777, et qui n’était d’ailleurs qu’une « jocrissiade » dans le genre de celle de Vadé (2). « On n’y trouve rien contre les bonnes mœurs, disent les Mémoires Secrets, mais une gaîté polissonne et des propos si poissards qu’on a été obligé d’avoir recours aux poissardes les plus consommées pour exercer et styler les acteurs. Les hommes étaient habillés en femmes, et les femmes en hommes : c’était une dérision, une farce générale. »
Que dans les coulisses de ce théâtre charmant, où régnait le flirtage, où se rencontrèrent, avec un plaisir réciproque, des femmes jeunes, jolies, coquettes et des hommes très entreprenants, il y ait eu des échanges de galants propos et qu’on ne se soit meme pas contenté des paroles qui, pour ex-
(i) Le couvent où l’avait exilée une lettre de cachet au lendemain de la mort de Louis XV.
(a) V. Mémoires Secrets, i4 octobre 1777.
primer l’amour, paraîtront toujours insuffisantes, c’est possible ou plutôt c’est certain — car le diable ne perd jamais ses droits — mais il est non moins certain que les pièces jouées à Trianon (en y comprenant La Princesse A. E. L O. U) n’avaient rien qui put effaroucher sérieusement la pudeur des dames de la cour, dont la plupart, sur d’autres scènes privées, avaient assisté à des représentations beaucoup plus libres.