Revue contemporoinCj août
Demi-Uoiide^ la Queslion d'argent^ le h Us naturel)j une ample et curieuse étude, où il ne le m^ageaît guère. Sans inécoiiuaître le jeune et vigoureux taleut qui se révélait dans ces ouvrages, il Testiniait acdamé, fété, avec plus de laveur encore que de raison, en contestait sans détour le bon emploi,' en Mimait, avec une franchise souvent acerbe, la direction, et même essayait, par ses critiques et ses avis, de lui tracer un autre et meilleur cours.
Par où reprenait-il Theureux nouveau venu avec le plus d'insistance et de rigueur? Il Taccusait, il le plaignait de payer tribut, de donner lui-même des gages à te. liiLérature brutale par un goAt tiop peu réprimé pour les situations risquées, d'une réalité poignante et triste, pour les scènes neuves et scabreuses, intrépidement étalées, saisissantes, mais jusqu'à l'oppression et h. la gêne, et d'un effet trop mêlé, trop p^ible, pour que l'impression morale en vue de laquelle on ose nous les offrir, n'en soit pas altérée, peut-être compromise. Non moins sévèrement, ou plus encore, il lui reprochait de nous montrer, dans les situations les plus diverses, et même les plus importantes, des personnages nettement coQçus et dessinés, mais constamment et même uniformément armés de sang-froid et de logique dans Texpression de leurs intérêts, de leurs sentiments, de leurs passions, de tous les états d'esprit
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OU ô!àme doat se compose leur rôle* Étraoge Uiéàtre et sans précédent, disait-il, où règne impérieusement une uouYêile uiuse, la logique! Singulier monde dont les acteurs même aux instants les plus critiques de la bataille de la vie, lèies fioides el bons lutteurs, se permettent à peine un rapide éclair de joie ou de douleur, de colère ou de tendresse, s mterdisent l'épanchement, l'effusion, comme temps perdu et déclamation fade ou siérile, se refusent Téloquence, l'éloquence de Témotion, pour se livrer à celle des faits, des raisons, qu ils manient, d'ordinaire, avoc un rare degré de précision, de clarté, de rapidité ; — où les passionnés eux-mêmes semblent ignorer les troubles d'àme, et ne connaissent pas les larmes, ou refusent de les laisser couler ; où les victimes d une faute, à rheure tragique des aveux, plaident leur cause par le seul eneliaîiieiiieiit de circonstances que présente un récit sincère; où les jeunes amants qu'un arrôt cruel sépare, ont assez d'un échange concis et positif de serments et deisalculs d'avenir pour s'assurer de lem^ mutuelle tendresse ; où les rôles de naïfs et d'ingénues sont eux-mêmes atteints de cette précision agile, incisive, de langage et de Ion, parluul répandue* De là, concluait-il, tout un spectacle animé et marchanld'uii luerveilJeux train, mais pi us ou moins glacé» ou, si on Taime mieux, frappé d'une particulière sécheresse dans le mouvement qui l'emporte.
On ne peut nier qu'il n'y eùl dans ces objections, dans ces attaques, surtout dans la dernière, une part de sagacité réelle, un luad de vérité irrécusable... Mais avec une verve juvénile de polémique littéraire, égale à celle qu'en ce lemps-là il commençait à déployer sur un autre champ de bataille, il les poussait à Textréme, jusqu'à méconnaissance inique et malicieuse, dans des pages comme celle-ci :
Le dialogue, tel que Tentend et le pratique cet auteur, est une série de raisonnements alternés qui vont droit devant eux à la façon des boulets de 48; j'emprunte cette comparaison à M. Dumas lui-même. On voit avec surprise au théâtre un auteur qui n'est occupé que de déduire ; il suppose des faits, il indique des seutimenls, il constate des actions; ce sont comme des lignes que trace un géomètre avant de rechercher les propriétés d'uue figure; et de la combinaison tranquille de ces lignes il construit des i>ersonnages qui sont des rectangles.
Que nous donne-t-il ainsi? Un spectacle aride, où le drame et la comédie n'existent qu'à Tétat virtuel et
ne se traduisent jamais par des émotions saisissables. Plus la série d'aigumenlations qui sort d un incident est en elle-même irréfutable, plus Vùme absente se laisse regretter. Plus le langage est net et sans équivoque, moins le sentiment nous touche. Il ne nous touche point, parce que trop de netteté lui donne trop de raideur, et, chose remarquable, par la raison qu'il ne nous touche point, il nous parait aussitôt moins net; nous sommes
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lentes de croire qu'il n'existe pas. Il existe cependant, • mais sous iurme de ciiâlailisaliou sans vie. L*émuUuu Baissait, elle allait s'épaaouir ; la logique aoufflo sur elle, la dessèche et la fige en arêtes algues . Je ne sais si c'est bien parler, mais il y a positivement des émotions que M. Dumas empaille, il y en a qu'il traite par l éthénsatlon ! Qu'ai-je dit tout à l'heure qu*elles n'étaient pas saisissables? Elles sont là, au contraire, à portée de la main ; on les voit, on les prend, un les pulpe, on les tourne, on les retourne, ou les remet en place aussi commodément que des minéraux dans une galerie du Muséum : minéraux, purs minéraux! Jetez-les avec force contre le mur : ils casseront peut-être ! Vous n'entendez pas de gémissements en sortir, et ces petites veines ne crèveront point pour ouvrir passage au sang. Or, le propre des seiiliiiieiiLs est-il de se démontrer ou d'être sentis et de se faire sentir? Kt que nous importe au théâtre une série de propositions vraies, sous lesquelles il nous est impossible de découvrir ni amertume concentrée, ni colore, ni passion qui éclate, ni pndeur qui lutte, ni éloquence d*aucune sorte, ni rien enfin qu'un enchaînement de propositions.
C'était trop, beaucoup trop refuser. Impossible de souscrire jusqu'au bout à cette pénétrante et humoristique analyse. Dans ces fortes scènes qui, même à la simple lecture, s'emparent de nous tyranniquemcnt, il y a autre chose que des séries alternées de propositions bien déduites ; ces personnages dont nous suivons avec une ardenté curiosité
ILIT l»RépACE.
Ja conduite et la fortuue, oe soot pas de froides entités, vouctes â une aride escrime ; ces personnages que vous dites à la glace n'ont cette calme iinpas* sibilité qu'au dehors et à la surface; si contenus qu'ils soient et se piquent d'ôtre, si persistants et habiles lo^ciens qu'ils se montrent, ils ne laissent pas d'être hommes; et, quand il le faut, ils sont éloquents, éloquents à leur manière sans doute, éloquents de Tcmotion intérieure qui les travaille, et qui, sans éclater, respire et se trahit dans leups nets et fermes raisonnementâ, dans leurs récits probants, et y répand chaleur et viecroissante, sans briser les uns, ni entrecouper les autres. Ët l'action dans laquelle se meuvent ces originales et vivantes figures, construite de la main la plus savante et la plus l'ompue au métier, marche et court, de la plus entraînante allure, à son but final, c'est-à-dire à la leçon morale ou sociale, ou l'un et l'autre à la fuis, que Tauteur a résolu d'en faire sortir.
Mais pourquoi défendre qui certes n'en a pas besoin contre le J.-J. Weiss de 1838, en répondant h des critiques mêlées de vrai, de faux, outrées, et par là ruineuses, dont le J.-J. Weiss de 1883, dans sa fonction de chroniqueur aux Débats^ s'est mani* lestement désisté?
Celui-ci, en effet, ne poursuit nullement cette âpre guerre culreprise au temps jadis : plus de ces
PRéFACB* XLV
attaques à foud, de ces vioieots assauts, de ces dures sentences, assaisonnées de quelque persiflage, dont on vient de voir un aiuusant échauliilon* S'il n*a pas désarmé sur toute la ligne, s'il fait encore» au besoin, sur plus d'un pomt, ses réserves, c'est en modérant l'exercice de son droit, juge moins prompt désormais, assagi, ramené, et, en grande partie, reconquis. Le temps, un inévitable progrés de maturité, cette largeur nouvelle d esprit quap* portent les années, un long supplément d'expérience littéraire et d expérience humaine, lui ont appris la mesure et l'équité envers un justiciable de cette valeur. Parfois sévère encore et mordant sur le détail, il a cessé de contester le genre; il l'accepte ou le subit sans résistance ; et là où il approuve, ou admire et applaudit lui-même, quelle plénitude d'accord avec le sentiment public, jadis si lièieiiieat combattu et contredit I Quelle sincérité d'éloge 1 tiueile vivacité d'hoinmage i 11 est vrai que les pièces par lesquelles il s*est le plus volontiers laissé séduire et vaincre, sont celles où, sans modilier extérieurement sa manière, le dramaturge penseur et mora-liste a mis plus résolument, et avec plus de coaviction, son art au service de généreuses et salutaires visées, et dans la même forme rapide cL serrée a versé plus d'âme, pour ainsi dire : — VAmi des femmes^ les Idées de madame Aubray^ Denise : — « Composi-
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lions supérieures (c est le critique qui paricj, couiposition88up6rieureB,qui,paruaeémotioD soéoique plus riche et plus varice, par un sens du réel plus profond et plus intense, par une originalité morale plus
saine ». lui semblent dépasser les premiers triomphes de Fauteur ^
Chose remarquable, il ne craint péis de mettre également en première ligne la ViiUe de noces quoique prise au vif dans le vice mondain, quoique vraie à donner parfois la nausée, mais utile, comme le fer rouge qu une maiu hardie met dans certaines plaies, mais éloquente et morale par les dégoûts mêmes qu'elle soulève. Moins satisfait, et non sans raison, de VÉtraimire^ comment lermine-l il 1 allcntive et impartiale analyse, où vient d'être magistralement signalé, entre diverses fautes, un regrettable déplacement, à moitié chemin, du sujet? par cet aveu qu'en dépit de tout, son plaisir et son admiration lui arrachent.
Toutefois, nous ne croyons pas qu'avec tous ses défauts, VÉlrangère ait marqué chez M. Dumas un
fléchissement du talent dramatique. Bien au contraire, le métier, là, est su et pratiqué à fond. La griffe reste sûre et puissante* L'art de construire un acte, une scène,
1. Le Théâtre et les Mcewr», seconde éditioD (1889), nouTelle préface.