LXXX PREFACE
Et euliû, ce qui le distingue et le met à part sans conteste, ce qui lui donne chance particulière d'é* chapper à rombro et au siieace qui se font si vite sur les auteurs de feuilletons reparaissant en volumes, et de trouver au delà du temps présent, et loin dans Tavenir, des lecteurs, c'est sa haute valeur d'écrivain
A ce dernier point de vue, il y a sur son compte unanimité d'impressions, parfait accord des suffrages. Si dans les études que de maîtresses plumes lui ont consacrées, le critique n'a pas toujours obtenu toute la justice que nous estimons lui être due et que nous nous sommes efforcé de lui rendre, Técrivain» en revanche, est guùté sans restriction, admiré sans réserves, célébré comme « de premier ordre » el d'une coLiiiiiuijo voix, proclamé génie, Feut-etre, cependant, n'a*t-on pas encore dit assez, et de tout point, tout ce qui le fait tel, et lui promet vie et durée. Ën analysant et décrivant à plaisir, et très délicatement sa manière, on a surtout fait ressortir l'éclat de la couleur, la liberté et légèreté de l'allure, l'opulence de la verve, Timprévu et le piquant des contrastes, l'heureuse audace des saillies, Tinfînie variété des tons, la veine charmante de caprice et d'humour; on se montre moins frappé, on ne Test pas assez, des qualités sévères qui pourlaul n'ont pas contribué pour une moindre part à cette supériorité unanimement reconnue.
PRÉFACE
Ce stylô, si remarquable par tout ce qu'il se permet, ne Test pas moins par tout ce qu'il évite ou se refuse au proût de ia netteté, de la netteté pariaite, de la précision, de la solidité. Un des dons les plus libéralement départis à Tauteur, le plus éminent peut-être, c'est Timagination. Tous les moyens d'expression qui se puisent à cette source» toutes ces formes animées et colorées de l'idée ou du sentiment qui les peignent aux yeux de l'esprit, lui arrivent en foule et comme d'elles-mêmes; mais un instinct constant de mesure et de sobriété domine toute cette richesse et en règle l'emploi. L'image est abondante, elle n'est pas prodiguée; ce qu'elle a si souvent d'imprévu, de neuf, de hardi, parfois même de risqué, ne la compromet pas ; elle s'impose, même alors, par la justesse ; elle est trouvée. Dans ce style de tant de relief et de couleur, nulle trace de luxuriance; jamais d'éclat douteux ; cette grande imai;i~ nation se gouverne d'un facile et sûr ellbrt, et se tempère sans s'affaiblir.
£t quelle verve! Quelle autie rare et précieux don qu'une telle verve, jaillissante de pleine source, intarissable, entraînante; un péril aussi, et plus qu'on ne croit, à raison même de cet impétueux courant et de cette abondance 1 Un tel jaillissement, un tel essor semblent exposés, presque fatalement exposés au trop plein, à l'exubérance, ou du moins
LXXXII PRéPACE,
à quelque redondance et superfluîté. Non, rien de pareil ici n'arrive. De quelque traia ciue la plume soit lancée, récueii est évité, n'est pas même effleuré, grâce au plus rigoureux besoin de précision auquel un écrivain puisse obéir. Dans son élan rapide, ce style si spontané, si primesautier , n'admet « rien de trop », comme il ne souffre a rien de manque » . Il réunit constanuncnt le serré du tissu el la plénitude concise à l'envolée. On est surpris autant qu'on est charmé d'un tel fini avec tant de jet et d'imprévu, dans ces pages qui filent d'une telle allure, et dont beaucoup ont dù être achevées dans le peu d'heures qui s'écoulent entre la sortie du spectacle et Fapparitioii du journal !
Cette perfection ne souffre en rien de la veine d'esprit humoristique qui s'épanche en tant d'endroits. De cet esprit-là, qui de sa nature est peu diseiplmable, J.-J, Weiss est richement pourvu. Mais, si à son aise que ïhwmwr^ cette fée capricieuse, semble, chez lui, se jouer et s'ébattre, il en est le maître, aussi bien que de son imagination et de sa verve. Saus doute, quand il s'y livre, il ose beaucoup. On sait jusqu'où il est capable d'aller en fait de traits librement enjoués, de familiarités hardies, de saillies originales ; il semble même parfois en danger d'excéder ; mais toujours, aux approches de là limite, il s'arrête, ne se risque jamais au delà
PRÉFACE
de oelle qu'an goût délicat lui trace ou dont un tact secret et rapide l'avertit. El inéme dans ses plus libres et gaillardes échappées, alors que partent, comme des fusées, les affirmations plaisaiumeot hyperboliques, les mots d'une gaieté railleuse et fantasque, les mois drôles, marqués au coin de l'esprit parisien, il garde bonne grâce constante, et même, on ne sait comment, iière tournure et grand air. Nulle trace, même alors, de folâtrerie éTentée ou de spirituel débraillé. L'amusement irrésistible, le régal très yit qui nous est ofiTert en pareil cas, est toujours de qualité supérieure, exquise même. Le goût, un goût large, exempt de pruderie, mais très fin, très sûr, et toujours en éveil, a prévenu l'abus, imposé la mesure et le choix à la fantaisie, au caprice, et mis sur tout son empreinte.
Impeccabilité surprenante, mais réelle, parmi tant de richesse, de liberté, de mouvement! 11 était nécessaire de la constater, pour achever de caractériser ce style d'un mot qui en est, à notre avis, la suprême louange ; ce style si génial et si vivant, d'une originalité si personnelle, cl, à bien des égards, d'une physionomie si moderne, est un style classique. Arrêtons- nous sur ce dernier mot; Wciss fut et restera un classique.
Sa chronique thé&trale cessa en 1885 ; peu après