‹ Les théâtres parisiensChapitre 25 sur 35 · PRÉFACE. LXXXIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. LXXXIX

L'œuvre ([ue nous indiquons est digne de toucher râme, l'espril, le cœur de M» Spuller

i. Nous avons trouvé la lettre suivante parmi iclles que J.-J. Weiss conservait a\ec soin. Elle q>\ si Ih'IIo par sa sincérité, sa simplirité et sa modestie, elle fait tant d'honneur à celui qui l a écrite et à celui (|ui l a reçue, que nous ne pouvons résister au plaisir de lui donner une place ici uiémc.

Motweur J,~J» Weût.

« Paris, S4 novembre 1884.

9 Mon bien cher ami,

» Je vous envoie la médaille de Cbaplain, dont nous avons parlé ensemble vendredi soir. Je vous prie de l'accepter, venant de moi, comme un souvenir de notre collaboration aux côtés de Gambetta, dans ce ministère du 14 novembre 1881 que la France n*a fait qu'entrevoir, mais qu*elle a vu disparaître avec une surprise indignée et qu'elle regrette toujours.

v Je vous aimais bien, avant que notre ami vous eût mis, au milieu de nous, à votre vraie place 1 Je vous dois de la reconnaissance pour le bien que vous m*avez fait, en me fiiisant travailler avec vous, en me donnant vos conseils. Cette reconnaissance se confond aujourd'hui avec la profonde et tendre affection que j*ai conçue pour vous, depuis que j*ai vu, de mes yeux vu, comment vous saviez vous attacher à ceux qui ne mettent rien au-dessus de la France.

» Votre ami toujours jusqu'à la fin,

» SPUtLXR

LËS

Théâtre du Gy mnase. — Monsieur le Ministre j de M. Claretie. Pièces de théfttre tirées d'an roman : 1*» d'un Roman d'tm autre (Chroniques de Charles IX et CmUe des Trois SMianes,) — 2* dMn Boman dotU on est soi-même Vauteur. — Qu'estce actueUemeot qu*uQ miDistre? Types qui Ventourent: le conpe-jarret de Bourse, Touvrier politiqaeur, victime des révolutions; le journaliste, faiseur de ministres; le chef de Division et sa sonnette électrique.

(Feuilleton du s février f S8S. )

M* Claretie, l'aulcur de MousiA^ur le Mùmlre^ a tiré sa pièce d'uDe œuvre romanesque antérieurement publiée par lui. On peut certainement transformer un joli conte» voire un roman original, en une très bonne pièce où tout sera renouvelé et rajeuni et qui subsistera indépendammentdu récit romanesque dont elle est dérivée. La seule Chmnique de Cimier IX a produit deux \bers-d'œuvre du genre dramatique, les Huguenots et le rré-^aux-ClcrcSi Deux conlcs du

î LÈS IttÉATRK» PARISIENS.

recueil des Cmles moraux que personne n'a plus envie de lire ont fourni & notre théâtre la matière d'Annetle et Luém, où l'on aiuiera toujours à revenir un quart d'heure ou deux, ne fût-ce que par curiosité littéraire, et les ïroù Sullaim, qui, après plus d'un siècle, ferait encore courirtout Paris, si madame Judic ou madame Chaumoul. daignaient en inter^ prêter le principal rôle. Mais ce n'est pas Mérimée qui se serait chargé de dépecer lui-même les aven- Luics de Mcr^y et de les recuire pour les adapter aux besoins de la scène. Ce n'est pas non plus Marmontel qui eût découvert dans ses propres contes la piquante essence qu'en a cxlrailc Favart. La (lillkultc d'arranger un roman pour la scène redouble en effet, quand c'est le même auteur qui cuUiud composer et le roman cl la pièce. M. Dumas fils a réussi à cette tâche avec la Dame aux Camélias ; Mui^er avec la Vie de Bohème. Néanmoins, les exemples de succès CfmfiA en ce genre sont rares. Cuucevoir et exécuter le même sujet, sous forme de récit romanesque et BOUS forme de diame consUtue une des opéraUoiis les plus ardues de l'art d'écrire et de l'iœaginaUon. On est gêné par la puissance même de création qu on a une première fois déployée. On doit hitter contre sa verve. On plie sous le faix de sa richesse. On voudrait ajouter ceci et ne pas perdre cela. On juxtapose ou interpose, on fait trop long et l'on s'aperçoit

LES TH£ATR£S rAAiâlËNS. 3

subilement que lout ce qu uii fail semble iiioias un ouvrage d'une seule venue qu'une suite de racooids. 11 faut aloi5 alléger et retrancher. Mais retrancher quoi I C'est pour Tamour paternel d'un auteur de terribles angoisses ! On hésite pendant des jouis et des semaines sur ce que Ion sacriOera de l'œuvre primitive : et, après qu'on a bien sué sang et eau pour réfléchir et décider, c'est toujours le meilleur qu ou en sacrifle. Telle scène dans le roman, était d*ua comique si brûlant ou d'une si intime élégie I Je l'attends l Bien en vain. Au theàlre, elle fait ^jartie d'une série d'incidents qui se passent derrière le rideau, à Tenir acte. J'entends au ooiUi airo un dialogue ([uc je reconnais et qui m'avait charmé à la lecture ; c'était comme une jolie esquisse que Je livre feisait rapidement glisser devant mon esprit; transportée sous le l'eu de la rampe, en la pleine vie et en la pleine incarnation de la scène, la jolie esquisse n'a plus de relief ou en prend trop ; elle tourne à la fadaise ou à la caricature.

M. Uaretie s'est tiré à son honneur et du mieux qu'il a pu d'un genre de travail littà^re qui est tout hérissé d'obstacles et d'écueils* Mais peut-être ne s'est^il pas assez aperçu que, dans son entreprise, il avait tout contre lui. Il avait contre lui d'abord son sujet, neuf et hardi, vrai sujet de comédie, seul sujet de haute coinèdio, avec Uaèagas et Dora^ auquel les

4 LES lUËAiaES PARISIENS.

geos du métier aieat soagé dans ces douze dernières années. Un tel sujet ne cons^t pas à lâcher le peintre de mœurs qui s'y est attaqué, pour le laisser s'échapper vers les à peu près. M. Claretie avait contre lui le public qui n'est pas encore au point ou qui peut-être bien n'y est plus. Le public du Gymnase comprenait visiblement deux grandes fractions : d un côLc les gens férus de respect, pour lesquels le Pouvoir continue de représenter quelque chose d'auj^usle et do sacro saint, et qui sont tout effarés qu'on puisse accommoder sur la scène Monsieur leMiimtre^ cet être supérieur quasi-divin, comme on y accommodait autrefois Ttùxarelf BridO'mn^ Madame La hessource cl Monsieur Loxjal ; d'autre part, un certain nombre de mondains et de sceptiques, pas du tout ennemis de rauLunlé, mais tellement excédés de la danse macabre des ministres et de l'inanité des cabi* nets ministériels depuis douze ans et même depuis vingt, que tout ce qu'on pourrait écrire de plus pittoresque et de plus \iokiil sur ce sujet, leur paraît d'avance fané, défraîchi, flétri, usé jusqu à la corde. Ceux-ci ne compremieuL iiicinc plus qu'on fasse rhonneur au type « Ministre » de le prendre pour sujet d'une opérette.

Ainsi, par beaucoup de détails les plus expressifs, les plus spirituels et les plus justes de sa comédie. M. Claretie se trouve être en avance sur les deux

LES TH£aTB£8 PABISIftNS, B

tiers au moins du pubiiCi et en retard sur le troisième.

M. Clareiie avait surtout contre lui son roman ; oi

c est là que j'en reviens. Je reconnais et je goule plus que personne tout ce que M. Claretie a dépensé dans son œuvre, de talent, d e^prit, de passion éloquenle, de comique vigoureux et fin I Combien il m'eût été plus aisé do m'abandonner au plaisir que m'a fait la comédie si je n'avais pas lu le roman d'où la comédie est engendrée i Malheureusement je l'avais lu ; malheureusement ou heureusement, cela dépend du poiul de vue où Ton se place. J'ai lu deux fois Uonsimr le Ministre en roman, et je ne me plaindrais pas de l'avoir à lire une troisième fois.

Le roman est un beau livre et une belle action. Pour récrire, il a fallu l'accord du talent et du caractère. Un républicain éprouvé qui souffre de son idéal qu'on ternit ou qu'on déshonore ; un patriote que blesseallcs vices du luiups; uu huanéle homme aux mains nettes; un chef de famille aux mœurs probes ; la haute impartialité de l'artiste, qui ne s'attache qu'à son idée d'art, la considère en elle seule et refuse de la laisser entamer par des prétentions et des préjugés de groupe ou de coterie ; la connaissance dès longtemps acquise de tous les tenants et aboutissants de la vie parisienne; le coup d'œii froid, patient, investigateur, rindiflérence courageuse; la

haine des puissants du jour, et l'exhaussexnent de

soi-in(^me par-dessus les rùclama lions injustes des amitiés mesquines ; voilà ce qui fait le prix de ce livre rare. On a accuse M. Clarelic d'avoir recueilli et fixé deux ou trois aventures de vie privée, plus ou moins trisles, plus ou moins scandaleuses, dont il aurait fait la trame de son roman. On a mis» sous le nom fjclif de N'audiey, le nom de tel ou tel ministre réel. Ceux qui s'attardent à ces déplorables commé* rages et cherchent ici le nom d'une personne déterminée font fausse route. Us se trompent fondamentaleuKMit sur la [xji U'e littéraire et morale derœuvre de M. Claretie. Le Vaudrey du roman n'est pas un ministre spécial, celui-ci ou celui-la. C'est le ministre tel que nous avons tous pu le connaître et réprouver dans ce dernier quart de siècle. Il l'est potentiellement et universellement. Il réunit tous les caractères par où Tespèce se détermine. U a été nommé ministre, sans savoir pourquoi, et, rendons-lui cette justice, sans qu i! y ait de sa faute ; il sera renversé sans savoir pour qu'est-ce, et, n'iicsiioa^ pa^ à en convenir, sans qu'il ait fait ni bien ni mal pour mériter sa chute. Le voilà bien ministre, pourtant ; ministre de Tinlérieur, en passe, qui sait? — souffle un bon vont — de devenir président du Conseil ; et il n y a pas déjà si longtemps, on eAt dépassé les rêves d^ambition les plus extra*

va^aoU de sa jeunesse» si ou l'avait iout à coup nommé sous-préfel de première classe. Dans le roman de M. Claretie» c*est le vieux parleincatairc Collard (de Nantes), converti sur le tard au répiiblicanisme qui Ta choisi pour ministre de l'intérieur ; ce pourrait être tottt aussi bien le maréchal de Mae- Habon. Dans le roman de H. Claretie^ Monsieur le Ministre est du centre gauche ou de la gauche, dite modérée; il pourrait être tout aussi bien de 1 ordre moral. Il arrive an ministère décidé à tout remanier et à tout refondre, à chercher des hommes, à remettre â sa place le mérite sans brigue ; il appliquera enfin les fameux principes qui... et les nobles maximes que... Mais il uest pas depuis t|iiai autohuit heures dans son cabinet de ministre, qu'il est, pour toute la durce de son existence minisléricllo, démoralisé, paralysé et abêti. C'est le phénomène de la démoralisation et de l'abêtissement foudroyant, dont le public, de l'endroit où il est placé, voit seulement les effets, et dont M. Claretie, d'une main sûre, nous décrit les causes et le mécanisme. Ce ministre qui parait luut-puissaiit, il ne peut nièiiie pas se choisir un sou&-secrétaire d'État à son gré ! Ce nniiistre qui, hier eacoro, sur les bancs de l'opposition, avec sa téte plantée droit sur un piquet et son long corps lout raide, semblait forgé d'un triple airain, il n'ose même pas prendre l'initiative de la

nomiiiaùon d'un garde-champétre I Son sous-sccrétaire d'État, ses gardes champêtres, lui-même, le tout conjointement ne sont que des bonshommes de bois peints et des pions dociles qu'un directeur du personnel, un chef de divii^ion, un chef de bureau l'ail tourner sur son orgue de Barbarie et manœuvre à sa guise sur son échiquier. Il lit avec une confiance béate les rapports par lesquels ses subordonnés, qui sont ses maîtres, rinformeut que lui, à qui personne n'avait pensé jusque-là, a été appelé par le cri spontané de la nalioa et qu'il peut compter, pour durer, sur la conflance unanime du pays. Pour complaire h d'aussi aimables gens, résidu de régimes qu il a passé un quart de son existence à combattre et qu'il appelle gravement, en certaines occasions bien drôlement, la hiérarchie, il trahit sans aucun embarras tous ceux dont i'eliort désintéressé et les longs sacrifices ont fait triompher la cause qu'il est censé représenter.

Monsieur le Ministre est de province, bien entendu! Solennel et pédantesque, s'il a grandi sur les bords de risère ; faquin, le museau en avant et Tair éventé, si la Garonne l'a nourri ; cuistre et la mine plate, s'il a son berceau dans le UautrLimousin. Mais qull vienne de la Corr^ze, de la Garonne ou de l'Isère, c*est toujours de Pontoise quïl arrive. Paris le grise. Il y est dans la situation et il y apporte les sentiments de M, Jourdain invité chez h comtesse Oorimèpq,

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Pour la première intrigante venue, prinoesse née qui court le guilledou, ou coureuse de guilledou qui joue la princesse en son hôtel coquet de la rue Brémon- Uer, i! laissera là père, mère, enfants, dossiei*s, conseils de Cabinet, Chambres et tout. 11 s'arrachera d'avec sa jeune femme élevée sous ses yeux, dans la même ville que lui, parmi les Gi*âces domestiques, toute pétrie des fraîches et friandes saveurs de la province, mais basto! bien trop départementale pour un seigneur de sou importance, cl il s'en ira poursuivre n'importe quelle fleur de patchouli parisien. Il brisera le cœur de Tune ; il tombera pour l'autre dans les conseils d'administration suspects, les potsde vin» les concussions et la ruine. JU. Clarclie nous a montré le Vaudrey de son roman, engagé sur toutes ces pentes, quoiqu'il Tait arrêté sur quelquesunes, et, dans son roman du moins, il n'a pas hésité, selon la vérité supérieure de Tart, à cliàtier par où il pèche le faux grand homme et le faux tribun du peuple I

Je ne recherche pas si, môme dans le roman, la Marianne Kayser de M. Claretie n'est pas assez souvent contradictoire à elle-même, et si je vois sous des traits bien distincts son Guy de lissac ; deux personnages, qui pourtant jouent un grand rôle dans le récit! Que m'importe? 11 me suflit que Monsieur le Ministre et tout ce qui fait escorte à Monsieur le

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Ministre y soit empoigné et rendu de plein. Granel,

le vil manéger de couloirs ; iMolina, le coupe-jarrets de Société anonyme et le ruflian de Bourse ; Ramel, le mélancuiiqae et redouté publiciste qui a lait des empereurs et n'a pas voulu Tôtre, qui mourra du côté de Montmartre et des Balignolles, oublié et fier, pauvre et pur d'argent, pur de reniement envers ses idéaux, parmi tous les pleutres qui se sont enriclùs de son journal et qui ont escaladé les sommets grâce à son autorité sur le public ; Denis Garnier, l'ouvrier parisien, qui a connu les pontons pour avoir trop goûté la prose sentimentale et trop livré son oreille à la bouche d'or de quelque démagogue de salon, qui en a maintenant assez de la politique et qui ne se soucie guère quel ancien débitant de paroles perni* cieuses, quel Gracque de paravent sera ministre, Vaudrey ou Pichereau ou même Granet; tous ces types sont exactement analysés et vigoureusement généralisés. Ils ne désignent personne et nous les coudoyons tous les joui^. Ils composent uu livre d'une nouveauté robuste et saine. Le tableau du Foyer de la Danse, par où s'ouvre le récit et où l'auteur fait se rencontrer de la façon la plus naturelle presque tous les personnages qui joueront un rôle dans l'histoire de Vaudrey, ce tableau est magistral aussi bien d exécution que d intention. On dirait du Balzac adouci et plus limpide*

LBS THÉÂTRES PARISIENS. li

De tout cela, que reste*t>xl dans la comédie? M. Jules Claretie m'excusera de le dire : bien pou de chose. Il n'y a que Tépisode de Touvrier démocrate Denis Garnier, où Ton sent encore un écho de la forte impression du roman* C'est M. Saint*Germain qui joue le personnage. M. Sainl-Germaiii a rempli et il remplira des rôles plus imporlants que celui-là. 11 a obtenu cl il obliendra des succès plus letealissants et plus amples. Il n1ra jamais plus près de la perfection de son art. Il a captivt' la salle avec rien, si Ton peut appeler rien une scène d'un profond naturel, rendue avec un naturel achevé. Mais que d'autres traits lumineux, combien d'autres observa* lions topiques du roman M. Clarelie a dû négliger ou altérer ou forcer pour les rendre scéniques ! Exemple; le solliciteur à perpétuité qui arrive toujours le premier chez le ministre, nouvellement nommé, pour lui arracher un emploi de conseiller de préfecture ou déjuge de paix, que les bureaux ne lui donneront jamais, je ne sais pas pourquoi^ probablement par esprit de contradiclion et par caprice suUanesque de commis. personnage est vrai, il existe : M. Claretie l'a happé et cloué dans son roman ! — Ah ! s'est-il ditensuile avec un soupir, quel dommage de ne pas transborder ce type dans ma pièce. — Mais mettre le sempiternel sollicileur tel quel à la scène ! AI» Qaretie, aûn que ce désespéré qui espère toujours,

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parût comique, nous le montre se débattant parmi les huissiers et les garçons de bureau, au commencement du second acte et derechef à la fin, pour forcer l'enlrée du cabinet du ministre. De celte façon le solliciteur, il est vrai, n'est plus insignifiant. Mais il devient invraisemblable ; il échappe au doinaitie de la haute comédie et il nous précipite avec lui dans la farce. Après reutrelieu de l'ouvrier Gamier avec le ministre, je ne vois plus qu'un trait qui garde sa vigueur et frappe bien au but. Yaudrey mioislre a vainement voulu faire nommer Touvrier Garnicr gardien d'uu édifice public. Le Jour où il tombe, et en envoyant sa démission au chef de FÉtat, il demande de nouveau la place pour Garnier. « Maintenant que je ne suis plus ministre, dit-il avec un peu d amertume, je réussirai peut-être* » Excellent cela, au moins d'après la première impression du public qui a beaucoup ri. Â la réilexion, ce naïi' Vaudrey nous semble incorrigible. Non, Vaudrey, non» vous ne prenez pas le bon chemin, l'expérience ne vous a pas encore assez dessillé les yeux. Vous demandez l'emploi, comme une faveur personnelle au président de la République, au président du Conseil, à votre successeur; que sais-je? £te$-vous toujours assez ingénu, ô Vaudrey! Par cette voie, vous n'aurez rien ! Croyez-moi ; demandez la place, de bonne amitié et sans faire le fier, au sous-chef de

bureau coiupéteat» et, je vous le jure, vous aurez satisfaction dans les vingt-quatre heures ! J*en ai Tait lépreuve.

Mais M. Clarclie n'a point fait passer et n'a pu faire passer du roman dans la pièce Tentretien de Ramel, le journalisle, et de Vaudrey, l'une des ferles pages du livre, qui est si utile pour expliquer les déviations et le prompt efTondremenl de Monsieur le Ministre. L'entretien, en scène, languirait. Il n'a pu Taire i>asser du roman daas la pièce un amusant cli.ii*ilre . de psycholo^^ie bureaucratique, que je demande la peiaiisiiuii à nos lecteurs de transcrire ici pour eux:

...Sous IVsmpirc. au temps où l'empereur, effaré, se sentait isulé, deniaiiiiait. chorchail un honuiu^Vaudre} se rappelait qu*oniui avait conté riiistoire de cette sonnette des Tuileries, spécialement desliaée à avertir les chambet • laus de Icnlrée au clmteau d*un visage nouveau, de la vidile d'un inconnu^ alin que la caniarilla, prévenue par un timbre particulier, eût le temps de se mettre sur ses gardes et â*éconduire le nomeau vomt qui pouvait devenir uq uppia pour lu liiailie, mais un danger pour les serviteurs. Eh bien, Yaudrey ne rentendait pas celle sounetle invisible et sourde, mais il la devinait, il la devinait autour de lui, avertissant les intéressés, toujours prèls à chasser rinconnu ; il sentait que son fil secret était partout établi autour des puissants, puissants de quatre jours ou d'un quart de siècle, et que, tant

qu'il y aurait au monde un pouvoir, il aurait des courtisans et que ces courlisanSi âpres au morceau, empêcheraient l'inconnu, c'esl-à-dtre la vérité, d'arriver jusqu'à la lumière, de craindre qu'il ne se lit, cet inconnu, la part du lion, et ne chassât les mouches du gâteau d miel...

Ce caractère de La Bruyère, comme on eût dit

autrefois, est aussi attrape qu'il est savoureux. Seulement, je ne sais pourquoi H. Glaretie attribue au palais des Tuileries, sous l'enapire, le privilège de la sonnette avertisseuse. Au jour d'aujourd'hui, elle . existe dans plus d'un ministère, non pas à l'état métaphorique, comme le croit M. Glaretie, qui, quoique très instruit des choses, ne Test pas encore assez, mais au propre et sans figure. C'est bel et bien une sonnette électrique des plus réelles. A moins que très récemment on n'ait remplacé la sonnerie électrique par le téléphone, plus commode en effet et plus approprié à l'éveil et au surgissement soudain dn personnage, qui, dans chaque jninistère, prend à tache de ne jamais laisser le ministre en tète à tête avec qui que ce soit hors lui.

Je ne voudrais pas que le public ni M. Glaretie luimême pussent s'exagérer mes critiques. M. Qaretie a écrit, selon le genre du Gymnase, une pièce intéres* sanle vX amusante qui nous promène à travers des tableaux variés de la vie ministérielle, mais où le

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personnage du ministre ne fait que l'effet d'un épisode parmi d'autres épisodes. Marianne Ka) acr tient dans la comédie autant de place que Vaudrey. On ne sait plus si Marianac a été imaginée comme dans le roman, pour aider à peindre ce qu'est en France, et de nos jours, un ministre, ou si lauleur n'a pas fait de Vaudrey un ministre, pour donner par là plus de saillie au caractère de Marianne. L'aventure de Vaudrey et de Marianne Kayser, telle qu'on est réduit à nous la présenter sur la scène, parmi une foule d'autres incidents, trop denses et trop serrés pour la comédie, ne nous apparaît pas comme une aventure sut generiê inhérente à la qualité de ministre. Nous ne voyous pas que les tentations de Vaudrey diffèrent en quoi que ce soit de ce que pourraient être les tentations d'un coiiiirnssiomiaire en marchandises de la rue des Petites-Écuries, qui a eu le malheur de s'aboucher quelque part avec un chignon jaune, ou d'un notaire de la rue Cambon, qu'envahit tout à coup parmi les écritures à la grosse la vague aspiration vers les félicités criminelles cachées aux environs de l'avenue de ViUiers et autour du parc Monceau.

Tliéâire d» l'Odéon : le A'om, comédie en cinq ncles de M. BergemU — Théâtre des Folies^Dniniatiques : la Prineeae des Canaries.

Nous sommes à TOdéon. La toile se lève sur le Nom^ comédie en cinq actes par M. Bei^eraL Le thédlre représente la grande salle, riche et rustique, do la maison du xuallre, dans une iennc du pays de Caux. C'est la maison de M. Blondel. Nous nous sentons tout de suite eaveloppés de poésie. 11 y a une magie sur cette pièce, la magie de la paix domestique, du bonheur et de riionnéteté; malheureusement, elle dure peu, ou, si elle dure, elle est bientôt mêlée de conceptions fantasques qui la troublent.

Quand M. Blondel a épousé, il y a une vingtaine d'années, Denise Picheron, il était déjà le plus gros

(Feuilleton du is février 1883 )

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propriétaire et le plus gros fermier du pays. £lle

était pauvre : elle avait commis une laule : elle apportait pour dot à son mari deux enfauts jumeaux, un garçon et une fille, nés d'un autre. Hlondel l'aimait, et il Ta prise ainsi ; il n'a pas eu às en repentir. Denise a tout lail prospérer chez lui. Sa mort pivuraturée est le seul chagrin qu'elle lui ait causé. Resté veuf, Blonde] a élevé les deux enfants comme s'ils eussent été les siens. Il se propose de les adopter à leur majorité dont le moment approche. En attendant, il leur a laissé croire qu'il est leur père. Isole, la iiiie, conduit la maison. Le ûls, Philippe, a reçu, du curé du bourg, une instruction à la grosse qu'il est ailé brillamment compléter à Cambridge. Le voilà maintenant revenu au pays. S'il écoule les conseils de son père, il restera, avec toute sa science et son Université de Cambridge, bourgeois cam|.agnard; il aura le bon sens de s'associer à l'exploitation de M. Blondel, et d'accroître, en la faisant valoir lui-même, sa belle fortune terrienne.

Cependant que tout sourit à l'heureux M. Blondel le village s'est augmenté de deux hôtes inattendus, le duc Honoré d'Argeville et sa jeune nièce. Le duc Honoré est le dernier descendant de la famille la plus qualifiée et la plus illustre qu'il y eut autrefois dans la région. Le donjon de ses aïeux est situé sur la même paroisse que la maison de H. IMondel.

Engagé dans la carrière diplomatique, le duc Honoré . a passé au loin la plus grande partie de son existence. Sur le lard^ il a été repris de la nostalgie du manoir paternel. Il y est revena passer une saison* Sa nièce, Hélène, orpheline, raccompagne. C'est sa seule héritière. Les Argeville vont s'éteindre. I! ne reste plus aucun rejeton mâle du nom.

Vers le milieu du premier acte, un hasard amène chez M. Blondel, d'abord Hélène, ensuite le duc Honoré. Vous devinez ce qui va se passer. Il arrive d'une part que le duc Honoré est le vrai père de Philippe, dont Tacte d'adoption par M. Blondel n'est pas encore signé : d'autre part, que Philippe et Hélène, s'éprennent l'un pour l'autre d'une passion insensée. L'action s'engage. On va disputer de deux côtés à M. Blondel son fils Philippe. Le bonheur de M. Blondel est fini, et aussi notre plaisir qui était si vif duraiil le premier acte. Car ce premier acte est de main d'enclianteur. Il est tout riant et tout fleuri d'auiour paLeriicl et fraternel, de cordialité liospilaliëre, de fêtes normandes, de danses, de travestissemonts, de violoneux, de jolies filles en capoL Ah ! qu'on se fait du bien ici sous les pommiers en fruits et sous la hètrée! Quel dommage seulement que dans une pièce le spectateur exige qu'il y ait une pièce, et qu'elle soit bonne!

M. Beigerat a manqué la sienne. Je n'ai rien à

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dire contre soii sujel ou plutôt coutre son double

sujet. Un fils disputé entre deux pères, l'un qui l'a élevé» Tautre qui l*a engendré, doit certainement otlirir un spectacle tra{j,ique. Deux cœurs bien (^pris, entre lesquels la société dresse ses obstacles, c*est Tétemel objet des élégies les plus iouchanles et des romans les plus passionnés. En l'espèce, M. Bergerat n'a réussi à finie jaillir de son sujet ni la passion ni la tragédie. Il l'a conçu sous la forme d'une thèse épique mettant aux prises le peuple qui monte et les vieilles races qui descendent» et il l'a exécuté sous la forme d'une déclamation de collège.

SUmmata quid fadmt!,,*

Pourquoi le conflit de M. Blondel et du duc Honoré n'a-t-il pas d'intérêt pour nous? M. Beiigerat, expert comme il l'est aux choses du théâtre, aurait dû le discerner du premier coup d'œil. Le conflit n'a pas d'intérêt pour nous, parce que Pliilippc, le principal intéressé, n'y prend lui-même qu*une part fort tranquille. 11 en est plus abasourdi que déchiré. Il ne lui tient pas aux entrailles d'être le fils de celui ci plutôt que de celui-là; il lui importe seukmeat d'épouser ou de ne pas épouser Hélèoe, et il passe d^nn père à l'autre, selon les variations de son cœur amoureux, avec une facilité sans angoisses. Il eût

fallu au moins que les deux pères, qu ou meL eu présence, prissent à nos yeux un égal relief. 11 eût fallu que le père selou la chair et le sang, qui a droit après tout, sur son sang et sur sa chair, nous saisît au moins mie fois ou deux, par la violence, fût-elle exclusivement instinctive et sauvage, du sentiment naturel, comme le père en esprit nous gagne d6s le premier moment à sa cause par sa probité, par son bon sens, par Fétat de possession, par Tattrait de son dévouement réfléchi à Philippe et à Isole. Mais la thèse préconçue voulait que le père grand seigneur restât tout & fait au-dessous du père bour^ geois. M. Bergerat s'est arrangé de manière à ce quo le duc Honoré parlât et sentit comme un pleutre sans générosité et sans âme. Ce faisant, M. Bergerat a été un très bon démocrate, à ses dépens; auteur de drame, il a créé un personnage sans caractère dramatique. C'est par hasard et sans y avoir jamais pensé que le duc Honoré se découvre un fils. U ne s'attache â lui qu'en raison du chagrin d'orgueil qu'il éprouve à voir se perdre son nom. Un neveu, s'il en avait un, le rendrait aussi indifférent que possible à l'existence de Philippe parce qu'un neveu lui ferait pour son objet autant de profil qu'un fils. Pour lui, le fils n'est rien; la perpétuité de la race et du nom est tout. C'est bien là d'ailleurs ce qu'annonçait le titre de la comédie, le Nom. Que

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voulez-vous qu un public français en 1883 prenne en bien ou en mal la passion du nom, entendue de cette façon-là ! H n*en a plus rintelli^^ence.

U est tout aussi malaisé au public de comprendre les amours de Philippe et d'Hélène. Ces deux amoureux comme on n^en voit pas passent leurs téte-àtôte à s'expliquer sur ce qu ils pensent, chacun de son côté, de la Révolution française et de la Déclara* tiou des droits de l liommc. Le sujet qu'ils aiïeclionnent ne les porte pas à la concorde. On tremble à chaque mslaot qu'ils ne se prennent aux cheveux et ne s'entredëvorent à propos de l'assassinat de Le Pelletier Saint-Fargeau ou de tout autre événement lamentable du même genre. Ensuite, viennent les querelles fondamentales sur le nom, la gloire du nom, l'immolation de soi-même au nom; il le faut bien, puisque encore une fois le Nom est le titre et le sujet de la pièce. Naturellement, Philippe est presque aussi entier et aussi âpre sur son nom qu Uélène sur le sien. Cette susceptibilité du nom ne laisse pas que d'étonner un peu de la part d'un malheureux jeune honinie qui, pendant cinq actes, ne sait pas s'il est Picheion, Blonde! ou Argeville.

A la bonne heure, Hélène! Au moins, elle sait comment elle s'appelle. Les Argeville, ses grands anccties, ont été à la prise de Jérusalem et à celle de Gonstantinople; ils ont fourni à nos rois des maré-

liùH THÉÂTRES PARISIENS.

chaux, des grands oCBciers, des mioistros, des ambassadeurs; ils ont fait i'liUtoire de France. 11 est très légiliiiie qu'uDc fille, qui a le cœur bien place, soit ûère de porter leur nom.

Ce qui n'est pas aussi légitime, c'est que cctlc fierté dégénère en une mouomaoie dure. Ce qui s'ex* pliquc encurc moins, c'est qu'une personne qui s'est fait de l'orgueil du nom sa joie, sa félicité, son lion-* neur, sa vertu, sa vie, s'éprenne siibUo de l'iclieroii, cru Blondel, pour avoir dansé avec lui un quadrille ou deux sur le pré, dans une fêle normande. Ce qui passe tout, ce qui est agaçant et horripilant au delà de ce qu un puui dire, c'est que s'élant mis en tôle de l'aimer, elle ne l'aborde plus que pour lui signifier sur le ton ie plus hautain et dans les termes les plus impertinents qu'une fille de sa condition n'est pas faite puur épouser un particulier de sa sorte, Blondel alioi Pidieron. Aht m&isi je l'étranglerais, moi, cette lille~là ! Vous ne voulez pas m'épouser, mademoiselle? Ne m'épousoE donc pas; mais, une fois pour toutes, laissez-moi la paix.

Il en tient, lui, pour convertir à la Déclaration des droits de riiomme et à Uanton son agréable Hélène. Et ne voilà-i-il pas que tout à coup il tâche à lui faire violence, mais là, dans les l'ègles, sous prétexte qu'elle lui appartient, sans maire ni curé, toujours eu vertu des droits de l'homme, tout bounemeut.

El puis elle entre aux carmélites ! Et puis clic eu sort i Et puis, quand l'autre parait décidé à dereoir un Argeville pour lui piairc, elle se met à songer que c'est pourtant bien beau et même assez aristocratique detre un Blonde!, né PiclierunI Eiiliu, et pour condusioa de tant d'histoires, elle finit par déclarer à sou amant qu'elle se résigne à être madame Blondel« C'est gentil de sa part» mais bien brusque et bien invraisemblable. Si sa monomauie raisonnante allait reprendre la demoiselle après la cérémonie ! Je vois d^à d'ici cette personne estimable, mais inaimable et un peu décousue dans ses idées, inscriiB sur ses cartes de visite: « Madame Bkmdel, née de Sotenville ». Le mariage de Philippe et d'Hélène sonne iaux. C'est sous un voile de mots pompeux, le mariage de Georges Dandin. Ces mariages-là tournent rnal« La liéclaration des droits de l'homme et Danton lui-même n'y pavent rien»

Qu'un auteur qui débute au théâtre n'attrape pas tout de suite la pièce, le mal n'est pas grand, pourvu que l'auteur reconnaisse k temps les causes de sa non-réussite et qu'il ne se lamente pas comme menace de le faire M. Bergeral, sur le malheureux état d'esprit des Imdemainidtes et des «oirûte», qui leur fait prendre de travers les œuvres les plus dignes d'être goûtées du public» La pièce n'est

24 LES TUÂATUES PAaiSlËNS.

guère attrapée non plus dans les Mères ennemies de M. Catulle Mendès; elle s'en va tortueuse, tourmentée toute en saccades : il n'empêche que Thomme qui a écrit les Mères ennemies a le simple et sobre génie du théâtre; qu'il chausse sa prose du bon cothurne et que, parmi le fouillis d'incohérences dont il ne se dépêtre pas, il donne cinq ou six lois au spectateur la secousse héroïque et pathétique.

Ëli bien! il le faut proclamer bien haut. Lui aussi, M. Bergerat, en dépit de la marche baroque de sou drame, possède et répand les vraies richesses. On a beau sentir et dire que ce drame est manqué, si on l'envisage dans sa contexture d eusemiile, on est ensuite obligé de retirer en détail la condamnation que 1 on a prononcée en bloc. Ne parlons plus d'Hélène, de Philippe ni du duc Honoré; qui sont des modelages mal venus sous les doigts du statuaire, M. Bergerat possède un grand mérite; il rend la moyenne de nos mœurs contemporaines avec une adaptation de la vérité et de la fantaisie qui est l'un des secrets les plus diUiciies de Tart. Le style, son instrument, le sert bien dans cette tâche. Çà et là, rarement, très raiement, la phrase est un peu plus modulée qu'il ne convient pour le théâtre. Le plus souvent, presque toujours, cette phrase poétique et musicale, éclaire les sentiments et les idées comme d'un rayon d'or et nous chante au cœur toutes les

L£5 TUÉATiiES PAAISJKMS. 25

douces chausons de la vie. Quelque chose vraimeal, de Shakespeare et de Calderon court à travers toute la pièce et flotte jusque sur ses parties absurdes.

De quel crayon honnête et charmant sont esquissées Isole et Uormisdas, le rebouteux ! Isole, particU'* lièrementi Quelle riante image elle nous présente, en son vague, de l'amour iilial et fraternel ! Quelle vraie fille de noire Far^West français, (jui, malgré les cent mille francs de revenu de son père^ malgré sa fine mondanité de nature, n'a point quitté le costume national cauchois, qui a la gentille hertè et la bravoure du capot qu'elle porte, et qui n'en a pas comme l'aurait son frère Philippe, la déclamation I Ah ! le soL Philippe, le sol Philippe, de n'avoir pas cherché une femme semblable à sa sœur et du même milieu î

Comme M. Blonde) aussi est bien pris dans sa mesure ! La poésie qui se dégage de toute réalité saine et le solide réel qu'il y a dans toute poésie digiic de ce nom sont saisis cL exprimés en Blondel avec une aptitude et une appropriation remarquable de touche,

0 fotiunalm nimium, iua ai bo.,a not ùU!...

Blondel est justement i agriculteur qui connaît les biens dont le ciel et sa condition le comblent et qui

26 LBS THÉÂTRES PÀBISIBMS.

se les expli({ue. De propos délibéré, il a amuigé son existeooe comiue une idylle de Théocrite. Le nombre n'est pas maintenant si petit de ces poètes réels de la vie rurale dans notre pays. Ou les reucootre également sous le chêne du Perche, sous Tolivier de Provence, dans le marais vendéen, et parmi le paysage paradisiaque qu'enserrent ensemble de leurs replis, tout autour de nous, la Seine arrivée au milieu de sa course, l'Oise et la iManie ûnissantes. Vous les voyez qui mettent eux-mêmes la main à Ja fenaison, sous Tardent soleil, et qui, le soir, dans leur salon, admirent le Millet ou le Jules Breton qu'ils ont acheté sur les produits de la dernière récolte. Leurs femmes lisent le roman anglais le plus récent, quelquefois môme Maiivaux, en revenant de visiter Tétable et de surveiller la cueillette. Voilà l'idylle de M. lUondel! C'est un grand seigneur qui lui a séduit et ravi sa Denise* Je lui passe donc à lui d o[»poser, avec un peu d'aigreur, l'orgueil du travail à Torgueil de la naissance. Quand M. Blonde! sera redevenu de sang froid, je le prierai d'observer qu'on travaille dans toutes les conditions sociales, même à la terre. Le comte de Béhague, laboureur aussi rude que M. Blonde! et aussi fin pasteur, n'était ni fils ni petiL-lils de paysaii>.

Mais ce qui a enlevé tous les suffrages dans le Nom c'est le curé d'Argeville* Je vous l'ai garde pour la

LBS THÉÂTRES PARISIENS. 17

bonne bouche. Ici surtout se montre le précieux

talent que possède M.Bergcratde dessiner des figures contemporaines, de les déterminer» de les poétiser et de les faire vivre. L'abbé d'Argeville n*est pas moins que le frère du duc Honoré. Il est curé de campagne et marquis; deux qualilés qu'il maintient dans sa personne sans dissonance. Tout le rôle est d'une fraîclieur et d'une nouveauté rares; Je regrette d'avoir à dire, pour la littérature prétendue naturalisie de mon temps, qu'il n'est si nouveau que parce qu'il est selon la nature et la poésie et non pas selon la convention du placage. L*abbé a le ton du crû, bonhomme et à Temporte-pièce même sur les choses religieuses. On vient anaoucer que le vieil Hormisdas, ivrogne mais point méchant ni rebelle contre Dieu, est mort de mort subite. L'abbé s'écrie: « Sans avoir reçu les sacrements, Timbécile !» Je ne suis pas choqué de ce ton chez un pasteur d'âmes populaire. Il ressort sur la régularité de vie du bon prêtre; il la fait ressortir; il donne tout son éclat à la douce prière et aux méditations saintes que M. Bereerat met dans la bouche de l'abbé ainsi qu'à la grande scène du quatrième acte.

Ou pariera longtemps de cette scène du quatrième acte. Elle est belle, simplement héroïque et savamment menée ! Comme on a tort, au théâtre, de recou* rir aux coups violents et à la précipitation d'événe-

iS LES TUÉATRES PARISIENS.

menls I)ru>ques pour forcer rinlérét! De quels moyeDS simples il suiBt pour enlever une salie! Au moment où le duc Honoré garde encore quelques doutes sur la filiation de Philippe, il vient trouver son frôrc l'abbé, qui a reçu la confession in extremis de la pauvre Denise, et il ose lui demander d'en trahir le secret. Il emploiera, sil le laut, la force brutale. L'abbé saisit un mauvais crucifix de bois, peint en noir, posé sur sa table ; d*un geste mesuré, il le pousse en avant comme pour le mettre entre son frère et lui, et sans colère, sans rudesse, il dit ces deux mots: « On ne passe pas! » Rien que ces deux mots de prôtre et de marquis, de soldai du Christ et do fils de preux ! Toute la salle a éclaté en applaudissements, les libre-penseurs comncic les autres, et même ces lendetnainistes obtus et ces freluquets de soifisks à qui M. Bergerat veut tant de mal. C'est qu'au théâtre, il n*y a en définitive ni dévots, ni libre-penseurs, ni soirisles, ni leadeuiai* nisies; il y a nne salle qui tout entière ne fait qu'un, qu'on ennuie tout entière ou qui est tout entière ravie. La cabale et les coteries, dont on parle tant, sont impuissantes contre Tauteur dramatique. Ce1ui-<;i nous tient là, présents tout vifs, sous sa baguette de sorcier; nul ne saurait l'empêcher de diriger à son ^ré, et selon sa force de génie, son illusion. Au théâtre, on pourrait se charger de faire

applaudi!' rapulugie de la république par M. Baudry d'Asson, et le miracle de Lourdes, par M. Sarcey. Il 11 ust que de savoir s'y prendre. Dans la scène des deux frères, le duc et l'abbé^ M. Bergerat s'y est bien pris ; voilà loul.

Ou nous a donné aux Folies-DiaiiiaLi(iues, un opéra bouffé, la Fritvcesse des Canaries^ paroles de MM. Chivot et Duru, coulumieis du p^enre; arietles de M. Lecocq. Sout-ce bien des ariettes comme au temps de la Fille de Madame Angot et de 6iro/lé- Girofla? J'ai peur que M. Lecocq ne soit engagé sur le chemin d'écrire un grand opéra, qui le mettra do rinstitut et qui ruinera M. Vaucorbeil. Le livret est (aillé sur le patron ordinaire; pas toujours très amusant, jamais ennuyeux ; par ci par là, assez gai. Je ne ptîuse pas qu'il vous importe de savoir comment Pépita est devenue de cabaretière princesse des Cana* ries et comment du haut de ce poste èmiiieut elle se [)[ ( pose de supprimer la Chambre des députés qui empèciie qu on lasse des lois; la police, qui est cause qu^on ne peut circuler en sûreté la nuit, dans les rues de Palma; les officiers de l'état civil, qui ne sont en réalité qu'un obstacle ridicule à la fré(iuence des mariages. Sachez seulement qu'il y a là un général Pataquès et un général Bombardos, assez joliment dérivés du type général bouju et qu'ils

LfeS THÉÂTRES PAllIStBNS;

chantent un duo assez habilement dérivé du duo

type de ilaphaël et Gaiucbei. On voit ausai uue apparition délectable de deux Anglaises, l'une fago* tce l'ose, lautre fagotée bleu, sous des chapeaux m-ie-faire-fiche qui est d'un effet profondément coauque. M. Vaunoy est un général Pataquè:> monumental ; madame Simon-Girard prouve comme toujours, par la franchise de son chant et la conscience de son jeu, que bon sang ne [)rut mentir. Une émule s élève à côté d'elle, c'est mademoiselle Jeanne Andrée, qui faisait ses débuts dans la Princesse des Cmarks^

Théfttre Clûny : les Parisiem en province^ pièce originale. La vanité sociale dans les trente-einq mille communes de France est en raison inverse de la superficie du territoire. Tliéfttre des Menus-Plaisirs : la Champenoise, L^arliUeur Séraphin et Pélagie. Un -vaudeville qui dure dix-huit ans, — Le truc du brigadier. Rome et Paris. — Ovide est le type du monsieur qui suit les femmes. Citation de La Fontaine: « Il n'est cité que je préfère à Reims. »

(FeuillelOQ du 16 avril 1883.)

Le vaudeville du boulevard Saint -Geimain est intitulé : les Parisiens en province ; celui du bou* levard de Stiasbuurg ; la Cluivipe noise. Comme les deux vaudevilles sont du même auteur, on pouvait s'imaginer avant la représentation qu'ils se feraient pendant l'un à Tautre, et que» si le premier nous montrait Teffet produit par la province sur le Parisien ou par le Parisien sur la province, le second nous exposerait les impressions comiques d*ime pro^

vinciale à Paris. A conjecturer de la sorte on se serait trompé. Ce que les auteurs, à présent, savent le mieux, c'est de trouver des titres qui sont des attrapes. La pièce des Menus-Plaisirs s'appelle la Champenoise, simplement parce que le principal personnage féminin de la pièce est né en Champagne. Du choc qui pourrait être si plaisant entre le spectacle de Paris et les habitudes d une Cbam* penoîse à peine est-il question un seul moment. Le titre ks Parkiens eu province est plus justifie; il reste cependant un peu ambitieux, après épreuve faite. Les deux pièces sont de valeur inégale et de mérite différent. Quand on les compare, on trouve que le bon vaudeville est les Parisiem m province^ mais que les bons vaudevillistes sont ceux qui ont écrit la Champenoise»

Le vaudeville du Théâtro-Cluny est réellement un vaudeville; il est fait sur une idée, et il la suii. Cette idée est tout juste une idée de vaudeville, pas assex haute ai assez large pour fournir le sujet d'une comédie, d'assez de corps cependant pour étayer le rire pendaul trois ou quatre actes.

Grandillon, Grandillon de Paris, petit^cousin de nos vieilles connaissances M. Perriclion et M. Pontérisson, est le plus heureux des négociants, des maris et des pères, li s'est amassé un joli magot dans

LES THÉÂTRES PARIfilEiNS. 33

les liuiles ou les porcelaines, je ne sais plus trop. 11 n'a connu, dans toute son existence, qu'un chagrin mais atroce, perpétuel, qui le dévore et l'cnrage : c'est de vivre à Paris, d'avoir une clientèle parisienne, une boune à tout faire parisienne, des commis parisiens, une petite niaise de fille qui, pourvue d'assez genljlles qualités, a la fantaisie saugrenue de n'épouser qu'un Parisien. Paris! Mais qu'est-ce qu'ils lui trouvent donc, à la fin, à leur Paris ? Tout y est faux, avarié et frelaté : le café, le lait, le vin, l'eau, l'air chargé d'acide carbonique, les gouvernements qui ne pratiquent d'autre art que le mensonge, les particuliers qui ne sont occupés qu'à se tromper les uns les autres, les femmes qui sont faites de poudre de riz, de carmin, de cheveux teints en jaune et de belles formes achetées chez la couturière. U n'est pas jusqu'aux horloges pneumatiques qui n'aient trouvé moyen de falsifier l'heure. Grandillon, à Paris, n'a jamais su l'heure exacte, Jamais, jamais! Maintenant qu'il est suffisamment riche, il ira en province pour la savoir. Eh ! qu'estce qui pourrait donc Tempecher de mener la vie de ses rêves? U signifie à sa femme et à sa fille qu'il faut plier bagage pour les déparlements. C'est comme s'il disait à ces deux infortunées, Parisiennes jusqu'au bout des ourles, qu'il faut mourir. Sur ce, le premier acte finit.

Le premier acte est ime bouffonnerie vivante et enlevée. Une bonne bumeur facile court à travers les épisodes; le dialogue est plaisant, sans rechercbe. Graudillon vient de tiouvcr à la cuisine un képi d'artillerie. — Il faudra, dit41, que je renseigne Viii^iaiti .>ur les inconvéuienLs de rartillerie... oh I sans manquer au patriotisme. — La scène où Grondilion procède par insinuation, détours et subter- Aiges, pour décider sa fille et sa femme à aller vivre hors de Paris, niais pas bien loin, pas trop loiji, est Tune des plus amusantes de la pièce. Tous trois, le mari, la leaiinc et la lille, sont penchés sur une carte du chemin de fer de l'Ouest et suivent la ligne du doigt pour chercher la station où Ton s'établira. Grandillon, qui a déjà fait son choix m petto dans le pays de Caux, trouve des inconvénients à tout ce qui est sur le chemin. On rencontre d'abord sur la ligne Cbatou... Excellent, Chalou!... pas bien loin, certes !... Mais le crime de Chatou i La maison où le pharmacien a exercé son génie des combinaisons !... Horrible, Chatou... On continue sur la carte. On va jusqu'à Saint-Germain, jusqu'à Vernon, jusqu'à Rouen... Saint-Germain, avec sa terrasse, le repli mélancolique de la Seine et son vaste horizon ; quel séjour pour y mener une existence tranquille, patriarcale! Mais la tranquiiiile patriarcale et la vie innocente à Saint-Germain c*est

LES THÉÂTRES PàRISIBNS» 35

hors de prix. Plus cher qu'à Paris I A Saint-* Germain, d'ailleurs, oa a les chasseurs à cheval; à VernoD, les maréchaux des logis du train; à Houen, de rarUllerie peut-être ; tout cela sera bien dangereux pour Virginie, la cuisinière au cœur touché par l'uniforme. Grandillon alors se démasque. 11 ne cache plus qu'il s'est déjà rendu acquéreur d'une maison à Rivesec. Ce Rivesec, que vous ne trouverez pas dans le dictionnaire de Joanne, est une jolie sou&'préfecture de la Seine-Inférieure* C'est là qu'iront les Grandillon. Ville virginale et pure, où Ton ne rencontre pas d'artilleurs dans les casseroles.

Au second acte, nous sommes à Rivesec dans le

parc niodcsle que s'est acheté liiaiKiiiluii, à deux portées de fusil de la ville. Sous les frais ombrages, madeiiioiselle Suzanne s'est assoii|>it', uiadaiiie Grandillon dort, M. Grandillon ronfle. L'ennui les berce l'ennui corrupteur ; à peine ont-ils parlé, nous sommes initiés i tous les ravages que Tennui a déjà faits en eux. L'honnête madame Grandillon s'est mise à écouter les propos d'un fat. JUademoiselle Suzanne a beaucoup pleuré Paris d'aburd et certain prince charmant d'avocat qu'elle y a laissé ; puis, peu à peu, elle s'est laissée glisser vers l'idée d'épouser le jeune godelureau le plus béte et le plus polisson de l'arrondissement, parce qu'eniin c'est

LES THÊATfteS PAaiSlBK9«

toujours une petite distraction que de se marier. Pour GrandiUoa, il est superbe, il a eu une ou deux semaines de torpeur. It lenait maintenant à la vie» et il est tout Uauâfurmé, Pas à bua avantage î II est devenu vain, de cette vanité provinciale qui est à la vanité parisienne ce que le volume du soleil est à celui de la lune. La vanité sociale, dans les trentecinq mille communes de France, est en raison inverse de la superficie qu'occupe le territoire de la commune. Grandillon s'est lait recevok du cercle de la noblesse de Rivesec ; et il a lâché cinquante mille francs, ai'geat comptant, entre les aiains de l industrieux vidame qui lui a servi de parrain. M. Grandillon a repoussé et repousse les avances du sous-préfet, dont la compagnie ne lui serait ni sans agrément ni sans proât, parce qu à liivesec il n esl pas chic de hanter le sous-préfet. Grandillon s'est lancé dans un commerce de galanterie avec uucdamc do la ville, sans négliger une soubrette^ qu'il a sous la main, dans sa propre maison.

A la lia du second acte, tous les habitants de la maison Grandillon et tous ceux qui la hantent se sont doaac, pour l'heure de minuit, une série de rendez-vous plus ou moins scabreux. Ces rendezvous s eatrecroiscnl, se brouillent et se contrarient. Ils forment un troisième acte divertissant. Au quatrième, Gruudiiloa reprend le traia de Pari:? après

LES TâÉATKBS PARISIENS. 37

avoir Tailli livrer sa fille à un idiot perverti, sa

femme à un sot duranné, sa fortune à des quémandeurs frauduleux de toute condition, ses quarante ans d austérité et de bon sens à tous les ridicules et à tous les vices. Moralité : Parisiens, heureux Parisiens, voulez-vous voyager ? Que ce soit par le tramway de Rueil à Bougival, et ne cherchez jamais la simplicité des mœurs champêtres plus loin que les prés fleuris de Ttle de Cioissy.

En résumé, bon vaudeville. Le premier acte est le plus réussi de tous ; c'est Thabitude des pièces d à présent, et c'est un signe non douteux que l'art dramatique fléchit. On languit au second acte moins par la faute de la conception que par celle de la mise en œuvre. Le rire reprend au troisième. Plusieurs critiques ont reproché au troisième acte de reposer sur le vieux système des quiproquos et de rappeler les Dominos ivses qui rappelaient eux-mêmes je ne sais plus quelle ancienne pièce du Gymnase. Qu'importe, dans le léger domaine du vaudeville et de la farce, un système vieux ou neuf, si les auteurs y montrent de la jeunesse et de la verve ! Un reproche beaucoup plus grave à faire à la pièce, c'est qu'elle contient trois ou quatre équi^ voques, par parole ou par geste grossièrement indécentes, que la censure n'aurait pas dû laisser passer et que le public est inexcusable de tolérer.

38 LEâ THÉÂTRES PARISIENS.

Le vaudeville la Champenoise coulieiii au second acte une scène de demande ea mariage originale et gaie. C'est une chose bien dans la nature que Godiu, tout en demandant à madame Pélagie pour soa neveu la main de sa iille adoptive, estime au fond du cœur qu'un homme comme lui« commissionnaire en alcools , médaillé dans plusieurs expositions régionales, déroge pourtant un peu beaucoup lorsqu'il fréquenlc chez une simple fleuriste et bouquetière comme Pélagie. De son côté^ Pélagie est à mille lieues d'imaginer qu une lleuriste achalandée, dont le magasin reçoit tout ce qu'il y a de distingué et de riche au faubourg Saint-llouuié, aux Gliamps- Ëlysées et dans les hautes avenues, ne vaille pas bien un colporteur de drogues pour cabaretiers et liquoristes. Ce double sentiment s'espace de part et d'autre sans aucune discrétion. On échange les mots les plus aigres et on va se prendre aux cheveux.

Tout à coup Pélagie, reprenant violemment son

sang-iroid, dit à Godin : « Nous sommes mal partis ; recommençons. » Et Ton recommence. Votre neveu est un lourdeau, par ci ! Votre fille est une je ne sais pas qui, par là ! — Sapristi i s'écrie Pélagie. iNous sommes encore mal partis; recoumiençons. — Cela coule de source. Mais c'est une seule scène pour trois actes. Puis, de temps à autre, quelque

LES Tfi£ATii£S PAAUlfifiS. 39

éclair de bouHoauerie. De vaudeville, point. Mademoiselle SiUy, ((ui joue Tivement et habilement le rôle de Pélagie» ne peut créer, à elle toute seule, uu vaudeville. La pièce s'en va à la dérive, pendant les trois derniers actes, sans rime ni raison.

Quel dommage ! ils étai^t pourtant bien partis, pour leur prendre leur expression, MM. Raymond, Burani et Boucheron. Ils ont Tesprit et le talent du bon crû. Leur premier acte faisait venir l'eau à la bouche. 11 est tout juteux et savoureux de clioses et de mots populaires. Du vrai Burani ! Du vrai Boucheron ! De la monnaie de Paul de Kock !

Quand la toile se lève sur le premier acte, la scène représente 1 un des estaminets ramiliers qui sont éjj^renés en face de la gare de TËst et de la gare du Nord. Tout un mouvement de voyageurs et de consommateurs : le garçon qui s'agite ; le patron au comptoir; des ba^aj^^es à droite et à gauche. A travers les glaces de la devanture, on voit se déployer en larade la gare de TEst. L'esprit égayé et anhné s'échappe vers le bois de Notre-Dame-des-Anges, vers Montfermeil et sa superbe avenue à la lran(,;aise, vers le vallon merveilleux d'entre Chelles et Lagny, veia 1 errières, palais de fées, surgissant dans la plaine solitaire; vers la Marne, la Meuse et les Vosges. Il entre et sort des conunissiunnairub, des soldats, des sergents de ville, des bonnes d'enliauits,

LBS THBATRBS PARISIENS.

des dames avec un air de mystère. C'est Paris, c'cit diarmant. l*ariiii tout cela se produit le truc du brigadier.

Le Inic du brigadier n est pas béte du tout.

Séraphin Pruneau, soldat canonnier pour vous servir, en a reçu la coniidenre et vous l'explique. 11 n'est môme venu de i'Écoie Militaire dans ces parages loiuUuiis que pour l'exploiter. Le Iruc consiste à attendre, à la gare de l'Est, le train des Chaiapenoiscs et des nourrices du pays de Cliampagne.' On s'offre à la nourrice comme Champenois sol- môme ; on porte ses paquets; ou la guide à travers Timmense inconnu de Paris, et vogue la galère ! Sérapiiia Pruneau se promet des abîmes de félicité du truc du brigadier. N'est-il pas vrai que uou^ sommes en plein Paul de Kock et qu'il vous semble lire le premier chapitre, si poétique à sa façon, du ïourluurou? Infortuné Séraphin Pruneau ! Le tout n'est pas do posséder le truc du brigadier; il faut aussi la manière de 6 eu servir. Au lieu de trvuiuer les nourrice.^, Séraphin s'en fait truquer. 11 en est une qui lui donne à tenir son nourrisson pour cinq minutes, et qui disparait pour toujours. Ah! mais! aU! mais! Séraphin n'a aucun espoir que le ininistre de la guerre consente à inscrire le nourrisson sur les contrôles de l'armée comme enfant de troupe au corps de Tarlil-

lerie. « Je vais le flanquer aux Enfauts trouvés », dit le canoniiier. Ce n'est pas l'avis de Pélagie.

Je m'attarde sur ce premier acte. C'est qu'il nous engageait si bien ! Pélagie est une brave fille, arrivée, elle aussi, tout à l'heure, de la plaine de Reims par le train des liuurrices. iNe la prenez pas au moins pour une nourrice; elle est intacte et elle vous ferait sentir aussitôt quelle est la vigueur d'une main virginale. £lle vi^t à Paris chercher une place ; elle n'a pas plutôt fait son entrée dans la capitale, qu'elle commet pataquès sur pataquès. Elfe croit que n'importe qui lui doit de l uuvrage. Elle prend les commissionnaires pour des gens très complaisants qui portent des malles gratis, et ne voudraient pas même accepter un verre de vin en récompense. Elle prend les militaires, postés à la gare de l'Est avec les intentions que vous savez, pour la force armée qui protège la vertu. La main vive, le propos leste et un bon cœur. Quand elle entend Sérapiiin Pruneau qui veut mettre le bébé, dont Ta gratifié la fallacieuse nourrice, aux Enfants trouvés, elle lui dit avec indignation : « Qu'est-ce que les Enfants trouvés? — Damel répond Séraphin, c'est une maison du gouvernement pour ces petitslà. — Est-ce que ça donne des soins ei de la tendresse^ le gouvernement? — Je ne sais pas, répond Séraphin ; moi ça ne m'a jamais donné que de la

salle de police f — Eh bien 1 donc, réplique Pélagie. » Ëlle ne possède rien ; mais elle adopte Tenfant. Voilà le premier acte.

Qui ne serait persuadé là-dessus que les trois actes suivants nous montreront les aventures superooquentieuses, à travers la capitale, d'une Champenoise innocente qui se trouve cependant ornée d'un béhé et escortée d'un tourlourou 1 Quel poème 1 quelle suite ravissante de UiLleaux de l'aiis 1 quelles aiternatives de pathétique et de drôlerie I On s'en pourléche d'avance les babouines. El, quand la toile se lève sur le second acte, nous sommes chez Pélagie qui a lail fortune, dix^huit ans après 1 Le premier acte n'était qu'un prologue à la façon du premier acte d^Odette et de celui de Fédoral Un prologue pour un vaudeville tout ordinake, c'est peul-élre un peu solennel. Un vaudeville qui dure dix-huit ans» c'est peut-être un peu long. Il ne faut pas s'étonner qu en fin de compte il n'y ait pas de pièce. Je disais dernièrement à nos auteurs: « IN'ayez pas trois sujets dans un seul ouvrage! » Mais diantre! il en faut au moins un. Le vaudeville acéplialique tel que la Ciiampemise^ malgré tout l'esprit et toute la finesse qu'on y sème, manque son effet, tout comme la comédie et le drame poiycéphales.

|L Je n'en admire pas moins le truc du brigadier*

LES TUKATRES PARISIENS. 43

Il était simple et grandiose. Ah ! si Ovide avait connu les chemins de fer, il n'aurait pas oublié le Iruc du brigadier en son Art d'aimer! Sa Rome, celle de Virgile, de Catulle ^ de Juvénal, était» après tout, le Paris de notre génération, celui qui date de 1830. Même genre et môme degré de civilisation et de culture sociale ; môme état révolutionnaire continu. Nous avons connu, depuis cinquante ans, la plupart des types politiques qu'a vus Rouie, au dernier siècle de la république et au premier siècle des Césars, mais presque toujours et à peu dex ceptions près en diminutif. Nous avons eu des Sylla et des Catilina, très dilués, et de petits, de tout petits Cicéron, pas plus hauts que ça. Nous avons encore tous les jours sous les yeux le démagogue parfumé et frisé, qui porte l'ongle long et brille dans la soie, en déclamant contre la corruption et le sybaritisme des aristocrates.

Acer et indomilusj Uberlatisque palronus, Cretice, peUtices I

Rome, d'autre part, a possédé beaucoup de nos types mondains actuels. Elle a eu ses femmes qui tenaient salon seulement d'hommes. Elle a eu ses Gramont-Caderousse. Elle avait sur ses places et en ses lieux pubhcs ce type, entre autres, si parti-

cuUer et qu'on croirait si exclusivement parisien, du monsieur qui suit les femmes. Ovide n'a écrit que pou jce dernier son premier chant de VArs amatoria qui est uq recueil de trucs comme celui du brigadier.

Tu qvoqne, mnli-riam Idikjo qui quœns nmorij Ante frequens 'luu mi disce puella loco.

Excepté les gares d'arrivée dont il ne pouvait pas avoir entendu parler, Ovide indique tous les bons endroits de Paris, sans on manquer un : la salle des Pas-Perdus au Palais de Justice,

Et fora eommiunt,., quis eredere possil ? ... aman; les galeries du Louvre,

Nec tibi vitetur quœ priscis sparsa tabdlU Poiiicus auctoris Livia nomen habH;

la tribune des courses à Longchanip et à Auleuil,

Née te nolrUUtm fagiat eertamen equzmm Proximm a domina ^ nulla pi'Ohibents sedefn

rhippodroroe, le vendredi :

Ifoi (utttu$ Cireutqm imo prcMbit cmoH;

LES TUÉATaES PARISIENS. 45

surtout les théâtres, Je jour de la pièce en vogue. Là» les beautés bien disposées se pressent comme les abeilles qui cherchent le thym et les lleur:>.

Sed tu prœcipue curvts venare theatris ; Speclattim veniunt ; veniunt speclenlur itl ipiœ !

Mais ce qu'on ne croirait pas, ce qui est chez l'auteur de fAtl damier^ d'un grand amateur, d*un esprit universel, d'un profond poète parisien (malgré la fâcheuse platitude de son vers), c'est qu'après avoir énumérê tant de coins précieux de Paris» il recommande tout spécialement le boulevard Bonne-Nouvelle, le samedi, le jour des juives :

CuliaquB judœo tepUma sacra Syro,

Éblouissant, en eliét, ce boule vai'd, le samedi, de deux à quatre, quand les filles de Sion, deux fois belles et de leur beauté et de leur insolence de vivre et de s'étaler en plein règne, après des siècles d'étoufiément, débouchent, par essaims, de la rue d'Hauteville, des rues d'Enghien, des Petites-Écuries, La Fayette,, du Paradis-Poissonnière. Il semble alors qu'un rayon du ciel d'Andalousie illumine le côté Sud du boulevard entre la rue d'Uauteville et la rue Taitboul. Ah ! oui, qu*Ovide n eut pas aégiigé le truc du brigadier et le train de Champagne.

11 ri"esl citr (jiio je préfère à Reims; Clianiiiints objets y sont on abondance; Kl par ce j)(»int, je nV-ntends quant à* moi Tours ni portaux ; mais {^'en tilles Galloises, A^ant trouvé telle de nos Kémoisps Friande assez pour la bouche d'au roi.

Ainsi s'exprime la Fontaine ; il pense coiame le brigadier, et c'est un sujet sur lequel il était compétent. Maintenant, que iaut-ii préférer de Tarrivée du train de Champagne ou du boulevard BonneiNouYcUe, au jour des Syriennes ? En ces problèmes de gaie science, c'est chacun son goût.

A la réception du jeudi, le cercle de la rue Voiney a joué une petite pièce, un dialogue', un rien de Georges Feydeau, qui mérite de ne point passer inaperçu. M. Georges Feydeau n'a guère plus de vingt ans. 11 porte un des noms littéraires brillants de la période impériale. Le titre de sa pièce. Amour et Piam^ n'est pas bien bon. La pièce n'est pas du tout mauvaise. Elle a fait rire.

Un jeune fils de lamiiie, récemment arrivé de province, s'est mis en tète d'éblouir, par un coup d'éciat, le monde galant de Paris, il a résolu d'attacher, riante, à son char, mademoiselle Z*** du théâtre X***, dont le nom est dans toutes les bouches. Il est riche, aimable, spirituel. Il ne doute ^m^âù réussir. U se présente chez la belle dame.

LES THÉÂTRES PAKIàlENS. 47

Par malheur, il s'est trompé de maison. Il a pris le % bis pour le 2.

Ça a l'air, cela aussi, d'être du vieux jeu ; je vous assure que ce genre d'erreurs, qui a été jadis admirablement exploité par les auteurs de la Rue de la Lune, devient de plus en plus moderne. Paris n'a p i- tuas les défauts que se figure le Grandillon d MM. Raymond et Ordonneau. Les quartiers neufs de la ville en ont pourtant un ^^rand, incommode insupportable, périlleux. Là toutes les fardes des maisons contiguës se ressemblent ; tous les appartements superposés dans une môme maison sont distribués de la même manière, avec le même papier d'antichambre et une porte d'entrée de la même apparence, que vient nous ouvrir un valet de cfiambre qui est le portrait tout craché du valet de chambre de l'étage inférieur et de celui de l'étage supérieur ; tous les locataires, à tous les étages, ont la même serrure à la porte d'entrée et la même clef dans leur poche; je vous en avertis parce que votre astucieux propriétaire a certauiement négligé de le faire.

Aussi est-il naturel qu'un jeune homme pressé et amoureux entre chez une personne bien élevée, la prenant pour mademoiselle Turlurette du théâtre de Z^**, tandis qu'elle le prend lui-même pour un nouveau maître de piano qui lui est annoncé. On

devine ce qui sort de coq-i-rftne de cette partie de

double inéprise, engagée entre une parfaite ingénue et un étourdi qui s'exerce au métier de gommeux» M. G. Feydeau s'est tiré de la silualioa, spirituellement, hardiment et sans gravehire. C'est une bluette qui promet.

Théâtre Clun^ : la Déclassée. — ThéAtrc de la Porte Saint- Martin : la Furidondaine. — CDmédic-l'ranraiso : Anniversaire de la naissance de Corneilie. Corneille et Richelieu. Rapports de Richelieu et de Corneille. — KiTet que dat produire le Cid sur Rielielicu et le livre do V Allemagne sur Napoléon. — Le l>eau-père de Corneille et Félix,

(Feuilleton du il juin 1883.)

Le tliéâtre Cluny, un bon peliL Ihéâlre à toul faire, laborieux et courageux, a remplacé sur son aiïiche le gai vaudeville, les Pa/ isiensen province, par un drame bien atroce, ia Déclassée, « pièce en cinq actes », de M. Delahaye.

Commençons par la Dédassée^ qui est du neuf.

Voici eii queiq^ues mots le sujet de la pièce : Marthe Daubrée est une jeune fille pauvre qui a été séduite et abandonnée de la taçon la plus lâche par un jeune homme du nom de Nérac. Elle jure d'employer sa

une daoïe, U iioanête apparence qui, pour veuir à Cluny, avait tiré de l'armoire en noyer sa robe de soie des grands jours. Elle disait même: La sale femme I » Elle avait mené avec elle son dernier né, âgé de dix à onze ans, qui ouvrait de grands yeux ravis je note l'opinion de cet ftge innocent — ciiaque fois que l'acteur en scène lauvait un sermon fulgurant contre le vice ; et qui les refermait, assoupi, chaque fois que d'aventure le dialogue devenait simple. Aussi le directeur de Cluny, fort des bonnes dispositions de la clientèle du quartier, a pris le parti de narguer Aristote et sa docte cabale, et, on dépit de leur critique, il déploie chaque soir, au frontispice du théâtre, une vaste pancarte en toile blanche, portant ces mots superbes : a Grand succès / La Déclassée! » Graud succès; ^laiid succès...? c'est encore à voir. Il n'y a pas foule à Cluny, L'exacte vérité est qu'il y vient du monde ; et ce qui vient s'intéresse sérieusement à la pièce*

Le nom de Delahaye est, dit-on, un pseudonyme sous lequel se cache un honorable médecin de Paris. A la façon de procéder de l'auteur, on croirait avoir à foire, non à un médecin, mais un à chirurgien qui taille les chairs, coupe les membres, arrache des molaires, perce des abcès et cautérise des plaies. On ne languit pas avec lui. « Laissez-là père et mère, la déclassée, et enlevez-moii — Je vous enlève.

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reprend tout de suite 1 amoureux Georges, un peu trop fragile à la tentation. — Enlevez aussi la caisse paternelle ; volez, trichez au jeu, faites des faux. » Et le bon jeune homme y va de tout son cœur ; ï[ vole au jeu, il fait sauter la coupe, il fabrique do fausses traites. Après quoi, il tue sa maîtresse, laquelle meurt sur la scène avec les mêmes contorsions et la môme gymnastique que mademoiselle Croizette dans le Sphijix, madame Sarah Bernhardt dans Fédam^ mademoiselle Mary JuUien dans l'Ai de Trèfle, etc. Ealin il achève la pièce en s achevant lui-même d'un coup de poignard. Nous en avons déjà lait la remarque : lorsque tant de catastrophes et de forfaits s'accumulent dans un seul drame, il arrive de deux choses Tune, ou que le spectateur tombe dans un état d'angoisse et d'oppœssion qui lui rend le spectacle intolérable, ou qu'il devient tout de suite insensible à ce qu'on lui serl. C'est le second phénomène qui s'est produit avec l'ouvrage de M. Delahaye. Quand on voit, dès io premier acte de la Déclassée^ le fils outrager son père, porter sur lui une main parricide, piller son cofifre-fort et lo père tomber foudroyé par l'apoplexie, on se demande ce qui reste pour les actes suivants, et l'on prend d'avance philosophiquement son parti de tout ce qui surviendra.

M. Delahaye possède quelques-uns des dons du

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de Paris. L'effet n'a pas été fameux. Saint-Germain et madame Pasca ont eu beau mellre le zèle nécessaire; ils n'ont pas réussi à rendre scênique la Parile de Dames. Mon confrère, M. Sarcey, qui ne mâclie pas les mots, dit en propres termes : « C'est crevant. » Peut-être le jugement est-il un peu sommaire. Comment un morceau de littérature, qui avait si longtemps roussi auprès des lecteurs, a-tril échoué à la scène? Parce que c'est un morceau de littérature.

Le faux, Fartificiel, le quintessencié en composent le fonds. A la lecture cela passe, d'autant plus que l'intention morale est excellente. L'optique IhéAlrale, au contraire, fait ressortir d'une façon déplorable le vide du sujet et ce qu'il oflfre de choquant. Le dialogue de la Partie de Dames se poursuit, on le sait, entre un docteur proudhonien de soixante-dix ans et une pieuse châtelaine de soixante-deux ans. Voilà que tout à coup le docteur prend la mouche à propos de visites furtives que la comtesse reçoit du nouveau curé de la paroisse, 11 est jaloux, le docteur, jaloux comme Orosmanel Mais, docteur, voyons; votre Zaïre a soixante-deux ans et le curé en a tout autant ! Les deux vieux amis se harcèlent d'aborà au sujet de cet honorable ecclésiastique ; du prêtre, ils passent à la religion et ils se brouillent mortellement sur le problème de Torigine des choses et des fins de

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lliomine. A propos d'un damier, d'un ecclésiastique

qui fait ses visites d iQstâlialiou et de la pluie qui tombe! Ce n'est pas tout. La châtelaine, injustement accusée par le docteur d'avoir un iaible pour le curé, n'aime, en réalité, que Tingrat docteur. Je dis « elle aime » ; que ce soit platoaiquemtal, je a y contredis pas. Pour de l'amour, c'est de l'amour. Elle adresse à son amant athéiste les plus brûlantes déclarations. « Je vous trouve beau..., je doute qu'aucune des grâces de votre adolescence, etc., etc. ». Sans doute c'est pour le bon motif; la châtelaine aspire à convertir Taffreux païen comme Ciotilde convertit autrefois Clovis. Sans doute I Sans doute I

Hais, sapristi 1 le fier Sicambre a soixante-dix ans. Je ne vous demande pas, ô nouvelle Ciotilde, de ramener à l'abjuration par le raisonnement, ce n'est pas dans vos moyens ; opérez le coup de la grâce, si vous vouiez, par la charité, par les petits soins féminins, par l'art avec lequel vous accommodez le thé et les sandwichs; mais pas par l'amour, ô ciel! pas par l'amour! Je saisis certainement votre nuance; vous dites que nous sommes dans les sphères élhérées où flottent les âmes et que les âmes, n'ayant pas de sexe, peuvent user de celte heureuse circonstance pour se livrer à de chastes débauches d'imagination amoureuse. Ën lisant le livre, on se ligure encore assez bien qu'on habite

LES TUKATRES PÂAISlfiNS*

1 éther. Mais au théâtre l Saiut- Germain et madame Pasca, que nous voyons de nos yeux, ce qu'on appelle voir avec ce qu'on appelle des yeux, ne sont pas un azur qui vague ; ils représentent bel et bien, en chair et en os, deux respectables septuagénaires, (|uo nous nous étonnons de trouver si délicats sur Tamour, quaud ils sont si pointus sur la théologie qui, elle au moins, est de leur âge.

Telles sont les raisons je crois, qui ont fait échouer la Partie de Dames, Après cela ces jalousies de sainte Périue et cette réduction bucolique des conilits de la science et de la Foi plairont peut-être beaucoup aux Anglais l

Le 6 juin, la Ck>médie-Française, pour célébrer ranniversaire de la naissance de Corneille, a donné un à-propos en un acte et en vers de M. Emile Morcau, ialilulé Corneille et Richelieu, M. Emile Moreau a déjà fait représenter au théâtre des IHations un Camille DesmouUm, qui ne Ta pas mis l'ort en lumière. Il a aussi composé, nous assure-iron, une trai^édie de Sparlacm, resiée jusqu'ici inédite. De beaux vers qu'il y a dans ce Spartacus ont décidé M. Perrin, non à le jouer, mais à commander à Fauteur Tà-propos d'aujourd'hui. C'est une idée d'art, peut-être un peu leste, de faire de Uichciieu un personnage d'à-propos. Rien que l'éclatant cos-

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tume de cardinal jure avec ce genre modesle. Quand je vois un persoojuage qui, la pièce âuie» vient foire l'annonce traditionnelle : « Messieurs, la bagatelle que nous avons eu Thonneur de représenter... » et que ce personnage est en grand appareil de prince de TÉgiise, je suis un peu dérouté.

Ceci dit, il faut reconnaître quo, dans un cadre trop mince pour le nom de Kichelieu, M. Émile Moreau a réussi à faire entrer une combinaison ingénieuse et quelques vers bien frappés. Ck)rneiile vient demander à Richelieu la grâce du chevalier de Jars, ou tout au moins, une audience pour la fiancée du chevalier. Richelieu refuse l'une et l'autre.

Richelieu s'occupe, en ce mu meut môme, à composer une tragédie ; et, tout en repoussant l'intervention de Corneille dans une biliaire politique, i! voudrait bien obtenir le secours, qui ne lui serait pas inutile, de sa coilaboiaLion littéraire ou simplement de ses conseils. La tragédie à laquelle travaille Richelieu n'est pas une pièce de poète crotté. C est une tragédie d'État, ni plus ni moins; elle met en scène un premier aiinistre qui use sa vie à lutter contre les ennemis de la patrie^ les puissances rivales au dehors, les gens d'intrii^ue, les conspirateurs et les traîtres au dedans. L'objet en est l'apologie des maximes de gouvernement qu'appUque

Kîclielicu. — Beau dessein! dit Corneille. Vrai

porduuuuge de drame qu'ua tel ministre!

On dirail un géant en proie au\ Myriiiidoas.

Je sous moins Taclion, ajoute Corneille.

. .. Vous savez, vous, mon maitiv.

Qu'il n est pièce au théÀtrc où Tamour ne doive être I...

Comeilic 6uil sou idée. 11 û'oubHe pas le elievalier de Jars et sa fiancée. Il soutient que Tun des conjurés de la tragédie, pour qu il y ait intérêt dramatique, doit être sur le point de s'unir à une femme qu'il aime ; qu'il serait mùine bon qu'il tînt sa luailresse de la main du ministre ou du prince contre lequel il ourdit des trames. Et, d iuspiralion, il trace de vive voix le plan de la tragédie qui sera Cmm/ Et il en débile, euilamiué, les plus beaux vers, ceux d*Au* guslesur la clémence, que M. Ëmile Moreau enchasse adroitement dans son à-propos. Uichelieu se laisse éblouir. 11 s'écrie, comme malgré lui : « Quel beau rôle 1 Et quel homme ! » La conclusion est la grâce du chevalier de Jars.

On voit que ce petit acte d'environ cinq cents vers est bien noué et bien mené. Le style monte et descend lour à tour; il y a là dedans du fil et du coton ; il y a surtout trop de soie chatoyante. On ne

se ligure pas Kiehelieu, employant, dans un aïonjunl grave, une locuUou aussi vulgaire que celle-ci : « Jo suis pris », ni Corneille, récitant des métaphores de Parnassien :

. . . Vous avouez qu'il faut

Qu'on laisse ù certaias jours reposer récliat'aud, Et que l'âpre sillon où fjerrnc lu scnicncr, S égayé par endroiUi d'wie /leur de clémence.

Le grand Corneille à la vérité ne haïssait pas le

^aliiiialiaà ; il ne le touniaîL pas avec cette miovrerie.

Dans le Richelieu de M. Émile Moreau, il y a loul ensemble : le tyran cruel et dur de la légende et le grand liomine d litat qui donna à la France de son temps Tordre, la paix religieuse et des frontières ; trois choses que la France sait mal garder, quand l'homme lui manque.

('e (jui plaît de M. Moreau, c'est qu'il a exprimé, dans leur exacte vérité, les relations de Richelieu et de Corneille. On nous a fait très longtemps, on nous fait encore quelquefois un Richelieu qui persécute 1 auteur du Cid par basse envie d'écrivain, par Irissotinade. Richelieu n'était pas incapable d'envie. Il jalousait la jeunesse, la santé, les succès galants. 11 n -a pas été jaloux de la gloire de Corneille. Si le Cid Ta offusqué; c'est politiquement. Il ne vit

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qu'une chose dans le Cid: trop de duel et une Espagne trop héroïque, a Quand le Cid parut, dit Fontanelle, le cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris... » Je le crois bien! Mais c'est qu'ils y étaient presque devant Paris! L'année du Cû^ est Tannée de Ck>rbie. Notons, en passant, que, dans un autre temps, un autre chef-d'œuvre, le livre De VAUenmgney de madame de Staël, a affecté un autre dominateur d'hommes, engagé, lui aussi, dans une lutte terrible, de la même façon que le CîV/ avait affecté Hiclielieu. Les alarmes de Richelieu, du moins, se sont contenues en de justes limites. 11 n*a pas mis le Cid au pilon. U n'a pas exilé Tauteur. U ne lui a rien retiré de son amitié, si honorable pour l'un ou pour l'autre. Cette amitié était effective. Richelieu pensionnait le poèie de ses deniers persomiels. Aussitôt après le succès du Cid^ en 1637, il expédia des lettres de noblesse à son père. Enfin, il se chaigea de inarier Corneille, et ce ne fut pas sans peine. Corneille, vers 1638 ou 1630, s'était épris de la fille de Mathieu de Lampérière, lieutenant général aux Andelys. Lampérière ne voulait pas entendre patler de se donner pour gendre un croquant de poète, encore bien que celui-ci exerçât, s'il vous plaît, la charge « d'avocat du roi à la Table de marbre du Palais du Pai'iementde Normandie », charge autrement glu-

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rieuse que d'avoir fait le Cid. Richelieu luanda à Paris le père récalciiraiàtet il lui exprima sa surprise de le voir repousser ralliaace d'un bon ami à lui. Le haut magistrat des Aodelys» un peu bousculé et gémissant sans doute sur le bouleversement de toutes choses, qui unissait de si près un cardinal ministre et un poète, donna sou consentement*. Est-ce que, Tan d'après, Corneille n'aurait pas pensé par hasard à son beau-père forcé, au sol fonctionnaire de piovince, en quête de Tair de cour, lorsqu'il a tracé dans Polyeucte le portrait tragi-comiijue de Félix à genoux devant Sévère.

Là-projm de M. Émile Moreau était précédé d*Barace et suivi du Menteur, 11 ne faudrait pas donner trop souvent Horace, le même jour que le Menteur. Horace y perdrait beaucoup. Malgré le souille sublime qui traverse et cmpht les premiers actes, Horace ne se peut du tout comparer avec Timbroglio du Menteur^ qui est encore aujourd'hui tout parfumé de jeunesse, tout fleuri de galanterie, tout

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