‹ Les théâtres parisiensChapitre 29 sur 35 · NONANCOURT · texte numérisé non relu

NONANCOURT

C'est parce que nous sommes des gens de ia o^mpaj^io... des paysans 1

BOBIN, pleurarU

Des pqnniéristes !

NONANCOUBT

Ça Q^en yaut pas )a peine î... Vous méprisez déjà votre famille I

Ce cri : Des pipiniéristeSj qui est deux fois ramené par les auteurs est de la famille du cri d'Orgon dans le Tartuffe: « Le pauvre homme 1 )» Le livret indique qu'il le faut beuler : et c'est en effet en pleurnichant et en pleurardant que le lançait l'acteur chargé du r()le à rorigine, au Palais- Royal. M. Angély n a pas étudié son intonation de sanglot ; il ne l'a pas chercMe ci il en résulte qu'il ne l'a pas trouvée. Après cela, il pleure peut-être en dedans! Qu'est-ce que cela lui fait ? Il ne prend môme pas la peine de prononcer pipiniéiiste^ comme le veut le texte. Il pro-

nonce « pépiniériste » comme à l'Institut! Il n*est que M. Baron» chargé du rôle de Vézinet, l'oncle sourd, qui ait empoigné son rùle. M. Baron a paru et le public a éclaté de rire. C'est dommage qu'on u'aii pu charger M. Baron de jouer ÎNouancourt et Fadinard en même temps que Vézinet. Encore M. Baron fait-il trop de luilupinades dans la scène à la mairie supposée ; la scène ne Texigc pas ; elle est assez, en elle seule et par elle seule, le comble réjouissant de la grande farce. 11 faut aussi nommer Léonce; il a de la manière, et c'est fâcheux ; au moins, il ne fausse pas, lui, son personnage. Je rends cette justice à madame lieaumaine, chargée du rùle d'Hélène, qu'au moment où Nonancourt dépose son myrte et adresse à la jeune mariée les don i ici s conseils d'un père, l'attitude qu'elle prend est d'une gentillesse comique achevée. Ou a là, mais là seulement, la vraie Beaumaine. Que le rôle d'Hélène soit insignifiant conmie tous les rùles de femme dans un Chapeau de paille^ je le reconnais. Mais cette Hélène, si cruellement trimballée le jour de son mariage et qui, en ce jour-là, en ce jour sacré, surprend à chaque instant son cher et tendre aux pieds d uue autre femme, n'est certes pas dans une situation insignifiante. Madame Beaumaine ne s'aperçoit pour ainsi dire pas de son cas. Au premier acte, elle a l'air d'un paquet; elle se donne la miui* d'une vieille

fis LES TliiATRBS PABISIEN8,

fée Carabosse, elle si gracieuse et si friande, sous

prétexte qu elle a une épingle dans le dos. Je crains que rinielligentc et fine personne ne souffre moralement de cette épingle ; eu cela, elle ferait preuve de goût; cette épingle est une des fades grossièretés de tréteau, où se plaît trop M« Labiche^ et où ne se déplaisait pas Molière. Mais ce n'est pas une raison pour se vieillir et s alourdir comme fait madame Beaumaine, contre sa propre nature.

Un directeur aussi expérimenté que M. Bcrtiand, une troupe aussi riche en talents joyeux que la troupe des Variétés retrouveront sans peine l'occasion de se relever de cet échec? Un Chapeau de paille d'Italien' m relèvera- t-il? Ne va-t-ii pas passer aux yeux des jeunes générations, pour Tune quelconque de ces pièces à tiroir qui plaisent, à leur moment, et qui, la saison passée, vont rejoindre Timmense magasin de vieilles lunes où dorment déjà les deux tiers des i)îèces qui ont eu la vogue il y a un quart de siècle. Si l'on en jugeait ainsi, on méconnaîtrait bien profondément l'œuvre. Soit dans la conception générale, soit dans la conduite des scènes, soit dans tel ou tel mot isolé, le génie du rire y resplendit. Molière excepté, et avec Molière, Racine, dans les Plaideurs, personne n'a su dilater la rate du spectateur comme les deux auteurs du Chapeau de paille ctitalie. Émile Augier a été conduit par un instinct

de grand ^oùi lorsqu'il est allé à la Motte-Beuvron suppiier M. Labiche de publier son Théâtre^ et l'y a décidé et a fait mettre en téte, <à la place d*honDeur, un Chapeau de paille ^ INon, tout ce qui a le plus excité le rire de nos pères, de nos grands-pères et de nos aïeux» le LegalaU e^ M, des Cludumeaux, le Sourd ou F Auberge pleine, les Trois Épiciers, la Rue de la Lune^ Prosper et Vitweni^ ne conlienl pas le trésor de rire qu'il y a dans le théâtre de Labiche, en général, et dans wi Chapeau de paille d'Ilalie, en particulier. Un Chapeau de paille est à la lettre l'épopée du rire. L'idée de la noce, toujours en marche et toujours en pompe, vaut la théorie des apothicaires dans AL de Pourceaugnac. £lle est aussi extravagante et elle paraît aussi naturelle. Chaque fois que la noce se rue sur la scène, i etlet de rire est irrésistible; et remarquez ce qu'il a fallu d'imagination et d'adresse, pour que, malgré l'invraisemblance et la monotonie de ces retours, rirruption de la noce fût toujours expliquée, toujours crue et toujours nouvelle. Notamment, le second acte n'a pas son pareil. Le magasin de modes

i. Théâtre complH de Eugène Labiche, 10 vol. J*avertf$ que le tUre « Théâtre oomplet » n'est pas exact. Je ne toîs pus, par exemple, dans ce recueil, le Voilage en Chine» D'ailleurs le choix des pièces a été fait avec disœnienient et sans mesqui* nerie. Mais il y fallait le Voyage en Chine*

iS^ LES THéATRKI! PABISIEHS.

pris pour la mairie de l'arrondissement, la poupée

en carton de la modiste prise pour le buste du roi ou de la république, le grand livre de mademoiselle Clara pi is pour le registre des mariages, le caissier comptable pris pour le maire et pourchassé par Charentonneau en délire, nous acceptons tout pour vrai malgré nous. C'est que le vrai est dans le fond des mœurs et des caractères. La faniilio ISonaacourt marque parfaitement le degré Gharentonneau, le degré bourgeois rural de Charentonneau, le degré bon bourgeois de la banlieue de Paris, sur le thermomètre des esprits et des mœurs sociales. On se rappelle Molière à propos de la noce en ses huit fiacres, à propos de ces mots suLlnncs : Des pipiniémte^t... A Charentonneau^ on demande les noms/.»* Tmt est ?'ompu^ mon gendre! On se rappelle, à propos de la famille Nonancourt, le gras et juste pinceau de Paul de Kock. Voilà la liliation : Molière, Paul de Kock, Labiche.

L'Ambigu a ouvert ses portes et inauguré sa nouvelle troupe, qui est bonne et bien dressée depuis A jusqu'à Z, depuis les premiers rôles jusqu'aux plus petits. L'Ambigu inaugurait en môme temps sa salle nouvelle, ou plutôt renouvelée. M. Émile Rochard, désormais directeur de l'Ambigu, ne s'est pas livré à une débauche de splendeurs qui n'eût pas convenu

LES THEATRES PARISIENS. il!l5

pour uQ théâtre populaire. Il n'en a pas moins accompli un miracle de restauration. Il a créé des dégagements. Le vestibule est maintenant débarrassé de ses entraves. I! est éclairé à la lumière électrique, qui ne produit pas là, comme elle le produit ailleurs, un effet funèbre et sépulcral. Ijq couloir du rez-dechaussée et celui du premier présentent l'un et l'autre un renflement, une espèce de petit atrium qui suffit pour empêcher qu'ils ne s'encombrent. Dans les fauteuils d'orchestre, on est assis avec une certaine aisance douce. Le ciel s'est mêlé tout de suite de démontrer combien M Êmile Rochard est pour les clients de l'Ambigu un homme providentiel. Le ciel a déversé sur Paris, ù minuit, au moment où le traître étant puni, on sortait de l'Ambigu, une pluie diluvienne qui interdisait jusrju'à l'idée de mettre le pied sur le trottoir pour héler un cocher. Tout le monde est rentré, par le même mouvement de recul, sous le vestibule et la véranda du théâtre, et le ves* tibule, tel qu'il est h présent disposé, a contenu tout* le monde.

C'est par la reprise à*un Drame au fond de la mer que AL liochard a réouvert l'Ambigu. Ce drame est de M. Dugué, dramaturs^e digne d'estime pour d'autres causes. Vous raconter la pièce passerait mes moyens. Tout de même je suis coiH«yt d'avoir vu ça. Au premier acte, nous sommes daog le salon du

navire le Washingtm; il y a là des pcrsonuages qui se content des histoires dont je n'ai pas pu saisir le lien avec les autres parties du ditune. Mais le navire prend feu et brûle; cet accident simplifie leurs discours. Aux actes suivants, nous avons alfaire à un navire encore, le Greal-Eastem. Le Greai^Easiern enferme en ses flancs un traître. J'ai compris d'abord que ce trattre était un espion allemand que M. de Bismarck avait envoyé pour détruire le câble transatlantique. Je ne vous .dis pas que cela soit ainsi ; c'est ainsi que j'ai compris. J'ai deviné ensuite que le traître s'était donné pour mission do chercher une cassette pleine de bijoux et de valeurs» tombée au fond de TOcéan et dont la possession le ferait richissime ; il la cherche, et le plus étonnant c'est qu'il la trouve. A la rigueur, on lui pardonnerait de la trouver et même de la dérober, si cette découverte singulièrement chanceuse avait fourni à M. Émile Rochard Toccasion de déployer l'art de décorateur et l'imagination de machiniste qui ont fait sa fortune et sa renommée au théâtre du Chaieict. Mais en fait de fond de mer, un grand décorateur ne saurait, sur la scène, nous rien montrer de mieux, de plus vivant et à moindres frais que V Aquarium du Jardin zoolo^ gique. Ah ! si I... on nous a présenté un scaphandre, deux scaphandres, trois scaphandres. Le malheur est que, sur le chemin qui conduit de la Madeleine à

l'Ambigu, on rencontre un scaphandre complet à Tétalagc de je no 8aÎ9 quel magasin ; il est difficile de se contenter, pour une soirée coûteuse au théâtre, d'un spectacle qu'on s'est procuré gnuùt dans la me avant d'enfrer. Dans ces profondeurs de l'Océan, on nous a étalé aussi avec conriplaisance une troupe de douze maquereaux qui sagilaient au bout d'une ficelle, tandis que Torcheptre jouait des valses enivrantes. Généralement, le public a pensé que douze maquereaux en tout, pour l'océan Atlantique, c'était maigre. Il y a enAn une nécropole au fond de Teau, dont Taspoet est assez pittoresque, mais non sensiblement gai. Les cadavres y sont tels qu'au moment de leur mort, intacts, en état parfait. Il est expliqué, au cours du drame, par M. Dugué, que les sels de rOcéan ont la propriété d'embaumer les cadavres et de les conserver. Peut-être ne le saviez-vous pas. Il ne faut pas vous flatter de tout savdr.

Tlu'àtrc de la Oaîlr: le Grand MuijoL — Tli('âltv du Vaudeville: un Divorce. — M. do la Hounat et le portrait de Gol. — Le mot : {Jud gvnic ! qutjl deiilistel

(Feuilleton du n septembre igS4.>

[je Gmnd Mogol I Tel est le titre ébouriffant de

l'opéra bon (Te qu'a donné la Gaîtc pour sa réouverture ; car c'est à Topéra boufle que décidément se voue la Gaîté. Tout l appareil extérieur de la pièce, décors, costumes, figuration, est du meilleur goût. On ne peut s'empôcher de signaler les deux eostumes boufies du capitaine anglais et du grand-vizir, devenus musiciens de foire. Ce que le xvui^ siècle a de plus frais et de plus riant est dans le costume de petite Parisienne, que porte, au second acte, madame Thuiilier-Leloir, et qui se marie merveilleusement avec celui d'Alexandre, son copain dans

LES THÉilTRES PARISIENS* 159

la pièce. Alexandre. et madame Ihuillier jouent les personnages d*un frère, dentiste, et d'une sœur, baladine, venus de Paris dans les Indes, non encore conquises par l'Angleterre, pour y chercher des aven* tures et la fortune. Le second acle nous présente la scène de leur arrivée à la cour du grand Nogol. La scène, relevée d'un gentil duo de M. Audran, qui si% été trissé, est charmante de tous points, par son fonds même ainsi que par l'altitude et la diclion des denx comédiens. Mais les deux costumes du frère et de la sœur concourent si bien à l'impression produite qu'ils ont Taîr de faire leur partie dans ce concerto ailé. J*ai cru voir un tableau vivant de la Vie de Marianne^ quelque chose d'analogue à l'arrivée chez la lingère de la rue Montorgucil. Deux ballets bien réglés sont parmi les épisodes du drame. 11 y a une perle dans ce corps de ballet; c'est une jeune personne blonde, leste et joyeuse à la danse, avec a le petit nez retroussé », si vanté au xvni* siècle.

Je ne pourrais pas dire que le livret du Grand Mogcl respire autant la fantaisie et la féerie que l'annonce son titre. Rien n*y est absolument neuf, ni dans le thème général, ni dans le ton général du thème. Les péripéties se produisent au moyen d'une histoire de collier noir enchanté et d'un rendez-vous, la nuit, sous un bosquet de roses, que les deux

autears n*out pas eu grand'peine à imaginer, mais

dont le public ne débrouille pas les complicalious avec autant d'aisance que font les deux auteurs. De plus, MM. Chivol et Duru ont eu le tort de demander à une armée réelle, presque notre oontemporaine, le type un peu usé de militaire gan.iche que lopéretlc ^cherchait autrefois en des grands-duchés ignorés du géographe, ou en des seigneuries itiiiienncs et esclavonnes qu'enveloppe le voile des temps. C'est de leur part une faute contre les convenances, contre l'art et contre le genre. Avec tout cela la pièce est amusante; beaucoup de mots spirituels, quelques-uns trop libres. J'ai relevé au passage un trait qui est plus que spirituel ; il donne la juste impression que produit la personne de l'Anglais : a Je ne suis pas joli, joli », dit l'Anglais de la pièce, sir Crakson, tandis qu'il poursuit Irma de ses vœux : « Je ne suis pas joli, joli, mais je suis confortidjle. » La partition de H. Audran, au contraire, a la qualité qui manque à sir Crakson. Elle est jolie, jolie; je ne sais si elle est précisément bouffe, si elle a le souffle de gaieté comme le soulilo de poésie. Ce que je sais, ce qui est sûr, c'est que le tout, pièce, musique» acteurs, ballet, mise en scène, a beaucoup plu, et qu'on a passé une bonne soirée à la Gaité.

Venons au drame du Vaudeville un Divorce. L'un ^ des deux auteurs, M. Moreau. a écrit l'an dernier

LES TaÉATUËS PAR1SUM8. 161

pour la Comédie-FraDçaise un à-propos en vers. Corneille ei Kehdieu, qui sortait du commun des à-propos. De belles scènes, bien rendues par la troupe du Vaudeville, ont soutenu un Divorce ; la pièce dans son ensemble ne porte pas coup et n'aboutit pas. Les auteurs ont mis dans leur œuvre trop diocideuls et trop de vicissitudes du cœur qu'ils n'expliquent pas et que le théâtre ne peut pas expliquer. Ils ont mis en drame un sujet de roman ; ce n*est pas une erreur aussi commune de nos jours, mais c'est une erreur aussi lurte que celle qui consiste à croire qu'un auteur peut traiter en drame, sans que la vérité do Fart en souffre, un sujet qu'il a d'abord conçu et exécuté sous forme de roman. Un sujet de pièce est un sujet de pièce, et un sujet de roman est un sujet de roman. C'est un axiome qu'a formulé bien souvent M. Beiigerat, du temps qu'il faisait la critique des théâtres au Yoliav^e ; on ne saurait trop le reprendre, et le répéter après lui.

La pièce se passe au temps de Napoléon F^ Quand elle s'ouvre, le colonel Hubert Chesneau a divorcé depuis une année d'avec sa femme, Diane de Limiers. Un jour, qu'il rentrait chez lui, il a rencontré le capitaine Kerseal qui en sortait d'un air de mystère. Comme avant le mariage il y avait eu quelque intimité entre Diane et Kei^seut, un soupçon lui vient.

11 se précipite daas k chambre de Diaue et la surprend qui cache un paquet de lettres. D demande à les voir ; elle refuse de les montrer. Le colonel est jaloux, violent, aveugle en sa colère. Il lance à Diane riiijure brutale et irréparable; autaut que j'ai compris, il dit le mot d'Othello à Desdémone. De cette scùiic terrible s est suivi un divorce par consentement mutuel. colonel divorcé est parti pour rKspagne. Or, Diane est innocente. ^\ie ue pouvait livrer au colonel les lettres qu'il demandait ; elles lui eussent révélé le déshonneur de sa sœur Pauline. Cette sœur de Chesneau, depuis quatre ans, sans qu'on put rien comprendre à sa résolution, s est mise à suivre los armées en qualité d'infirmière volontaire, soignant les blessée dans les ambulances et les hôpitaux; c'est qu'elle expie. L'amant qui Fa séduite a été tué à la bataille avant de pouvoir Tépouser ; la faute était ensevelie avec lui ; il n'en restait plus d'autre vestige que les lettres remises à la femme d'Hubert Chesneau par l'intermédiaire de Kersent. Voilà les fondements du drame. Et voici le drame.

Nous sommes, quand le rideau se lève, à Fontainebleau ou à Paris, je ne sais plus lequel, cbez Chesneau. Le frère et la sœur, séparés depuis quatre ans, vont se trouver réunis; le frère arrive d'Espagne, pour apporter à l'empereur des drapeaux pris sur rennemi et un rapport du maréchal iSouU ; il

LES THÉÂTRES PARISIENS. iU3

attend i^auline qui arrive des ambulauces de l'/Vutrkhe. Chesneau est tombé dans un état de profonde mélancolie ; car il aime toujours sa femme. Sa sœur arrive; elle ignore les causes du divorce; Chesneau les lui dit. Accablée, Pauline révèle la vérité au colonel. U éclate en un cri de fureur, chancelle et s'evanouii.

Au second acte, Hubert Chesneau se présente avec sa sœur chez Diane de Limiers pour y apporter son repentir et solliciter une réconciliation. Diane n'a point pardonné l'outrage qu'elle a reçu. Hubert Chesneau n'existe plus pour elle. Le divorce n'a point nui à Diane. Napoléon F' Ta nommée dame d'honneur do Marie-Louise. Ceci m'étonne un peu de sa part; ISapoléon ne devait pas aimer le divorce pour les autres. Diane est recherchée de tous pour ses grâces et sa situation. L'ancien adorateur Kersent s'est représenté ; on l'agrée, et quand Ches* neau arrive chez Diane, celle-ci a décidé de se remarier avec le capitaine Kersent. Nouvel édat de Chesneau, « Ce maiiage ne se fera pas, » s ecrie-t-il. Il ne peut pourtant pas l'empéclier ; car il a reçu de 1 empereur Tordre de partir pour l'Espagne le lendemain même.

Au troisième acte, les auteurs nous transportent dans un château qui nppai tient à Diane. Le mariage

avec Kersent vient de se célébrer. iNous sommes au

seuil de la chambre nuptiale, comme dans le Maître

de Forges et dans Sniilis. Je cite à dessein ces deux noms. Il vous semble peut-ôlre que Diane et Kersent, s'élaiit mariés par amour, tous deux étant jeunes et beaux» tous deux n'apnt faitqu*useren se remariant d'un droit ii^f I et iuiiler l'cxempli' donné par leur empereur, la chambre nuptiale, celle fois, va s ouvrir en nndanl sur des roulettes. Mais nous traversons au théâtre une lune qui n'est pas propice aux premières nuits de noces. A la gi-andc surprise du specLiteur, au moment où Kersent entraîne sa femme, celle-ci s'idjaiiduune à un rêve vague qui la retient hur le seuil ; elle songe que, avec un autre aussi, elle s'était engagée pour réternité ; elle songe que si le juge l'a faite hbre à T^rd du premier mari, la pudeur et la conscience sont aussi des juges qui l'enchaînent par le souvenir. Mais que diantre ! Il fallait penser à tout cela plus tôt. Nous avons tremblé un moment que le mariage manquât encore une fois après avoir été conclu. Eulin Diane prend sur elle d'écouter un époux qu'elle aime ; elle va suivre Kersent lorsque apparaît Chesneau, qui revient d'Espagne pour provoquer son rival. Il y a là une scène dramatique, mais dont on ne voll guère l'issue possible. L'issue c'est que Pauline s'est attachée aux pas de son frère ; elle se jette eulre Kersent et lui. 11 n'y aura point de duel ; il n y aura pas de meurtre ; il n'y aura point de suicide.

Hiibcrl ChesDeau se décide à rejoindre ^es quarliers d*Espagne. Ce n'était pas la peine de les quitter. Qui sait si, une fois au relais d'Étnnipeb, il ue va pas encore rebrousser chemin vers Paris, pour revoir sa Diane, tuer Ivcrseat, ou mourir?

Tout ce qui arrive à Hubert Chesneau peut-il réellement arriver ? Oui. On peut divorcer par une erreur funeste et le regretter douloureusement. On peut chasser sa femme et tout à coup s'nf)erccvoir qu'on Faime et ne pas supporter Tidée qu elle se re* marie. On peut s'élancer de Cadix à Paris, en ( haise de poste, pour tuer un rival et repartir de Paris à Cadix, réflexion faite, comme on était venu. Une jeune fille restée orpheline avec son frère, vivant avec lui, no pensant qu'à son honneur, peut se mettre à voyager pendant quatre ans et ignorer quel a élé le motif du divorce de son ircrc, môme quand ce motif la touche de si près. Une jeune femme bien née, qui a divorcé, près d'entrer dans la chambre nuptiale avec le second époux, peut être prise de je ne sais quelle angoisse de pudeur et voir se dresser devant elle le spectre du premier. Je ne conteste rien do tout cela. Ce qui ne peut pas arriver, c est que tant de contradictions ne laissent pas le spectateur languissant au théâtre. Elles séduiraient sans doute le lecteur dans un roman. Au cours d*un récit roma* nesque, les auteurs nous eussent expliqué pai* quei-

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LES TUEATRES PARISIENS.

(juc iiioim détail, ua par une lon^^ue analyse de petits faits que le lliéAlre n'admet guère, rignorance où l^auline est restée sur les causes de la rupture entre son frère et Diane ; au théâtre, cela reste inexplicaLIe. Dans un roman, Hubt^rt Chesneau, avec son flux et reflux de passions, eût pu paraître un caractère, comme on dit aujourd'hui, fouillé, tantôt les auteurs eussent adouci ses fureurs par des nuances développées à loisir, tantôt ils eussent ranimé sa mélancolie par (pn'Kpiu épisode martial ; le romancier a de la marge. Au théâtre, Hubert Chesneau ne saurait éviter de paraître ridicule et odieux, lorsqu'il prétend à la fois chasser sa femme et la garder; lorsque, ayant fait le malheur de Diane, il prétend Tempécher de demander le bonheur à un autre.

L'égoïsme habituel de Tamour se montre vraiment, ici, trop brutal, trop féroce et trop imbécile pour que Chesneau nous intéresse. Dans un roman les auleurs, en ramenant Chesneau d'Espagne à Paris, eussent pu nous peindre longuement les agitidions de son àme et préparer ainsi la réaction finale qui le fera renoncer franchement à Diane. Au théâtre, que voyons-nous? Un pantin habillé en hussard, qui arrive en chaise de poste, pour tout anéantir, son rival, la femme inlidèle et lui-môme et qui, au moment d'agir, se trouve impuissant parce qu'il ne s'est njàj^iAic qu'il est moralement sans droit. Rien

n'est moins dramatique qu'un homme qui est toujours à se promeuer de Cadix à Paris et de i^aiib a Cadix. Dans un roman, les scrupules de Diane, deveoaiit 1 épouse en secoudes noces de Kcrseat et i^tant la veuve d'un mari vivant, eussent fourni au romancier tout un chapitre d'analyse délicate et pathétique ; ils ne peuvent fournir à l'auteur drama^ tique qu'un sujet de scène qui bera toujours scabreux. M. Émile Mcffcau et M. Georges André d'ailleurs > n'ont pas snnpiiiié leur tâche en essayant de tourner leur drame en thèse contre le divoroe. L'histoire du colonel hubert Chesneau ne piouve rien ni pour ni oontre le divorce. Elle prouve seulement qu'il ne faut rien faire, ni divorce, ni autre chose, à tort et à travers. En particulier, il ne faut pas se dessiner des canevas de drame, où le drame n'est pas et où se lit un roman, tout tracé d'avance. Aussi, malgré des scènes vigoureusement conduites, et une ou deux scènes poétiques que le public n'a pas assez goûtées, le succès de un Divorce ne s'accuse pas.

La place trop souvent me manque pour signaler à mes lecteurs quantité de travaux derudition, de critique exacte et droite, de redierches sur le théâtre et sur l'art du comédien, de textes origuiaux et de traductions de poètes dramatiques étrangers, qu'on publie che^ nous ^ous iorme de livres, de mémoires, de eommentak^S) de brochures, de volumes

LB8 TttÉATftBS PAAlSIfiMS*

de luxe. Mais je suis doublement tenu de dire quelques mois rapides de Télégaule publication illustrée que M. de La Rounat, le directeur du second Théâtre- Ffauçai:», a eulreprise sur les comédiens vivants ^ J*y suis tenu et par le sujet et par la qualité de l'auteur. L'ouvrage, intitulé Éludes dramaliquesj parait par livraisons. I^a première livraison contient le jugement de M. de La Rounat sur madame Arnould-Plessy. HM. Régnier, Got et Delaunay. Impressiou et papier superbes. Des dessins de M. P. Benouard, d'une vérité et d'une vie étonnantes, qui donneront à nos petits-neveux l'idée exacte et bien déterminée de ce qu'étaient le jeu, l'attitude et la physionomie des comédiens dont M. de La Rounat raconte l'histoirc et trace la caractéristique. Dans son texte, M. de La Rounal détache bien les traits principaux de biographie et marque bien la spécialité de chaque figure artistique. Peut-être y a-t-il çà et là deux ou trois hgnes d'apologétique inutile ; que veut dire M. de La Rounat, lorsque, après nous avoir appris que « la vie privée de M. Got est celle d'un sage )>, il ajoute que « sa vie publique est droite, Silencieuse et ferme » 7 En revanche, par la carrière de M. Got et par celle de M. Régnier, Tauteur nous

i. Études dramoHqiim, le ThMrB français^ par Charles de La Rounat Ghei J. Rouam, éditeur. Paris, 1884.

montre comment s'est développé et confirmé de notre temps le type nouveau du comédien honnête homme, digne d'une estime qui doit être sans réserve, quand le comédien honnête homme ne laisse pas sa respectabilité s'exagérer au point de nuire à son office propre de comédien. Soyez à la ville Thonuête homme et le père de famille modèle, et restez à la scène Scapin et Sganarelle. C'est ce que surent si bien faire Régnier et Samson. Je voudrais quau Conservatoire il y eut quelqu'un, qui de temps à autre, exposât aux élèves la morale en action du comédien. Ce quelqu'un-là pourrait lire et commenter le récit que fait M. de La Rounat de la vie de Régnier. Si les jeunes premiers prix de tragédie et de comédie, qui passent de plain-pied du Conservatoire au Théâtre-Français, savaient qu'un de leurs plus gl<3rieux maîtres, après avoir reçu à Paris réducation classique complète, ce qui n'est pas souvent leur cas, a commencé cependant la.carrière lie comédien par appai tenir quatre ans à des troupes de province, qu'il n*est revenu à Pîiris que pour entrer au théâtre du Palais-Royal ; que même, une fois R\ii à la Comcdie-Fraiiçiiise, il n'y a élé remarqué qu'au bout d'un ou deux ans ; s'ils connaissaieat au prix de quels efforls, de quel travail, de quelle régularité de vie, il a réussi à vaincre sa nature ingrate, ils su persuaderaient peut-être que,

170 LES TU£ATIi£S PARISIENS.

iMÙi ne décorés de leurs prix de comédie et de tragédie, il leur l'esté encore à peiner beaucoup pour apprendre le fond de leur art. Us ii exigeraient plus d'être traités comme des Talma, au sortir des bancs.

J'ai une rectificatioa à l'aire: j ai cité un jour le mot : « Quel homme ! quel génie ! quel dentiste 1 » Je lavais attribué à MM. llippolyte Kayiiiond et Paul Burani, les deux auteurs du désopilant Calnnel Piperlin» Un anonyme me rappelle que Tidée et le mot se trouvent déjà dans les Trente mUliom de Gladialor, comédie- vaudeville en quatre actes, de M. Labiche, s'il vous platt, et de M. Phihppe Gitle, représentée sur le tliéàtre des Variétés en 1873. Le Cabinet Piperlin n'est que de 1878. Je me suis reporté aux textes. L anunyme a raison. C'est Gredane, le dentiste des Trente millionê, qui a Tidée de preudre un employé pour chanter sa gloire dans les salons d'attente. Il dit ainsi à Eusèbe :

Vous passerez pour un grand personnage et un riche client ; vous vous promènerez dans mes trois salons et vous direz : « Quel génie que ce Gredaue!... 11 n*y a que lui !... 11 n'y a que lui 1 » Vous crierez en monti-anl vos dents: a Gomme c'est bien imité!... quel dentiste! U n'y a que lui ! Il n'y a que lui ! »

MM. Hippulyte Raymond et Burani ont tout sim* plement emprunté le truc et le mot à leurs prédécesseurs, MM. Labiche et Philippe Gille, et ils l'ont

avoué eux-mêmes, dans leur pièce, sans vergogne. Piperlin prend Roussignac poar commis de son

Agence de mariage et lui explique ainsi son emploi :

Pour les clients, vous n'êtes pas mon employé; vous êtes un homme à marier. • • Vous resterez dans ce salon comme uo client... Vous pourrez ioire valoir la maison

comme dans une pièce que j'ai vueaux Variélt'^s... C'était chez uo dentiste, et l'employé se promenait en disant: « Quel dentiste ! Quel étonnant dentiste ! 11 n'y a que lui ! Il n'y a que lui ! i> fci vous direz : « Quel génie, ce monsieur Piperlin î Quelle discrétion ! »

Voilà les textes ; le larcin est flagrant et il porto sur un trait qui étiiitdéjà original et comique dans les Trente millions de GMiator. Mais MM. Raymond et Burani ont accru le comique du mot. Car vous vous doutez bien que Roussignac ne fait pas la variante recommandée par le patron Piperlin, néi»ociateur en nuiriages. Il ne dit pas aux clients : « Quel génie, ce monsieur Piperliii ! Quelle discrétion. » Il leur crie : « Quel génie ! Quel dentiste ! » Dans cette situation, le mot devient plus magistral. Je remercie mon correspondant anonyme de son indication ; je tire ma révérence à iMM. Labiche et rhili])pe Gille pour leur petite invention que je goûte fort et je ' n'en dis pas moins aux deux effrontés pillards qui la leur ont dérobée : « Heureux larcin 1 Heureux larcin I » \

Théfttre da ChAtelet : la Poutê aux Œuft itor. Théâtre de rOdéon : le Mari. M. 'Arthur Amould. — Théâtre du Vaudeville : let InvaUdi» du Mariage.

FeuilleloD du S9 8eptembro

Il n'y avait plus de fermé que le théâtre du Chàtelet II a ouvert ses portes. Voîci^ selon raffîchc, le titre à peu près complet de la pièce qu'il donne et va donner, selon toute vraisemblance, trois cent suixaate-cinq jours de suite : la Poule aux œufs d or, féerie à grand spectacle, en trois actes, un prologue ot vingt-huit tableaux ; paroles de MM. d'Eiuiery et Clairville; musique de MM. Fessy, Paul Henrion et Hubans ; ballets de madame Mariqiula ; décors de HH. Carpezat et Robecchi; machines et trucs de M. Bertilioa j costumes de MM. Draner et Lavigerie, exécutés par... Arrétons-nous. Que de gens il faut pour composer une platitude î

La platitude fera tout de môme courir tout Paris.

11 est généralement admis, depuis un quart de siècle, que dans une féerie le texte et la légende ne comptent pour rien. Vous pensez bien que MM. d'Ënneiy et Clairvîlle, quelque ingéniosité qu'on leur suppose, ne pouvaient pas tirer vingt-huit tableaux de la lable en douze vers de La Fontaine. A peine ost-co une fable. C'est un epideikliLon de J'anlhologic grecque, mais diffus et terne :

L*avarice perd tout en voulant tout gagner.

MM. d'Ennery ot Clairviile, pour avoir leurs vingt-

huil tableaux, ont fait de chaque œuf d'or de la poule un talisman ; ifs ont donné à chacun de leurs personnages un païucr de ces œufs ; à chaque œuf que brise un personnage quelconque, le souhait qu'il forme se réalise et une m<Mainorphosc s'(>|u>rc ^ur la scène. Ce n*est pas plus difficile que cela ! « Malheureuse 1 dit la iille du roi à la paysanne, tu me manques de respect. Je vais faire brûler ta cabane et toi avec. — Tu veux me faire brûler? fille de roi, répond la paysanne. Ëh bien ! moi, je vais te transporter dans le palais des Lumières. » Et v'ian! EUe casse un œuf, et le palais des Lumières est devant nous. Ce pourrait ^tre tout aussi bitii la caverne des Ténèbres on Tempirc des Crustacés. H suffît

474 LES THÉATRBS PARISIENS.

qu'il y ait un prétexte suffisant pour qu'une toile de

fond se lève. Nous avons jusqu à un lablcau de l'Enfer. Pourquoi? Parce qu'il y avait un enfer dans Siéba, balk l de TÉden, et parce que Tun des personnages de ia Poule aux ceufs d*or a cassé un œuf en expriinaut le désir de jouir sur la lerre d\m bonheur paradisiaque. Mais c'était un mauvais œuf ; le contraire du souhail s'acconi]>lil, et nous allons en enfer, où il y a justement une grande fête. Quel bonlieur î Comme se trouve I A la fin, MM. d'Ennery et Clairville ne clierchent même plus de prétexte, ils ont bien raison. Ils plantent là tous leurs personnages, le roi ganache, sa fille estomachante, les amoureux imbéciles de l'auguste princesse, la paysanne persécutée et son vertueux fiancé. Ils ne gardent qu(^ le spectateur pour le promener jusqu'à une heure du matin du jardin de l'Harmonie au pays dos Roseaux enchault^, du pays des Roseaux enchantés au paradis des Fleurs, du paradis des Fleurs à l'apothéose (inale. L'apothéose de qui ? Dame ! L'apothéose ! Vous savez bien qu'il y a toujours une apothéose, ri'obablemcnl 1 apothéose de la poule ou du roi, ou de ia paysanne Florine, ou des roseaux. Je n'en sais ncu, moi. Que me demandez-vous là?

Enfin, c'est l'apothéose.

Le Châtelcl n'en tient pas moins ses trois cents représentations. Tous les garçonnets et toutes les

LES THÉÂTRES PARISIENS. 17r>

fillettes de Paris voudront voir la bâtisse enchantée, construite par une légion de petits maçons, avec un incendie qu éteint une légion de petits pompiers. Le déoor qui représente les jardins du roi Gros-Minet est délicieux. Il y a de Toriginalité dans le palais indien de THarmonie, où l'on voit le cortège allégorique des inslrumonls de musique, des murs construits en tambours et en saxophones, des violoncoUos et des lyres qui forment véranda, des trophées do timbales .et de chapeaux chinois. La splendeur des apothéoses est sans pareille. Mais c'est le palais des Lumières avec son grand ballet qui a fait le succès de la soirée. J'ai rarement vu un pan il éblouissement.

.le n'ai jamais vu non plus de pièce à j^rand appareil où le spectacle fût de naïveté et d'effronterie simple, dans le tableau vivant, dans le groupement enchanteur de belles personnes à peine gazées. Quelle est donc l'année de l'Empire où l'on a tant parlé de Mariani ? Cette dame» un moment célèbre, jouait à ce même théâtre du Châtelet le rôle d'une fée peu vêtue. Mariani fut l'objet de l'admiration publique ; on allait au Ch«1.telet pour se rassasier les yeux de la statue en maillot. Les censeurs se voilaient la face. Il me semble qu'ils n'avaient pas tort. Ils accusaient l'Empire; ils appelaient les révolutions pour corriger l'impure Babylone. Les révolutions

176 LES THÉATRI8 PARISIENS.

fioni venues; les révolutions, ce qu*il y a de plus vain et de plus inefficace au monde. Voulez-vous vous assurer du degré actuel de purification de Babylouc? Allez voir dans la Poule aux <Bufs d oi* la gerbe splendide et Tépanouissement de femmes iïin^9 par lequel se termine le tableau du palais des Lumières ? Quinze ans après Sedan et TeiFondrement de la France, tels sont nos spectacles et telle est notre réformation.

M. Arthur Araould et M. Eugène Nus se sont associés pour donner un drame à TOdéon. M. £ugène Nus est un dramaturge déjà ancien. M. Amould est un journaliste polilique qui n'est plus jeune. M. Arnould a appartenu à la phalange des « irréconcilia* bles » du temps de l'Empire. Il fut l'adversaire de Napoléon III dès le premier jour et le resta jusqu'au dernier. L'Empire tomba. M. Arnould n'en fut beaucoup plus avancé ni pour lui-même, ni pour les idées qu'il avait défendues. Les déceptions personnelles, le désenchantement que les révolutions produisent presque toujours dans une âme noble et saine qui compare le résultat obtenu avec Teffort dépensé, avec les risques courus, avec rébranlement qu'a subi l'État, un peu de camaraderie, l'occasion, la nécessité peut-être le jetèrent dans la Ck>mmune« Je ne pense pas que la Commune, telle qu^elle se

comporta, ait pu être non plus son plus pui idéal. Aprbs la défaite, il réussît h s*échapper et à gngner la Belgique* Il fut condamné par conlumace à la déportatioD, je crois, ou aux travaux forcés. M. Arthur Arnould est un honnête homme, candide et désintéressé, volontiers retiré en luî-mênio. Il eut un exil sans tapage, et, après ramnislie, une rentrée sans tumulte. Revenu h Paris, il ne se mît pas à faire des réflexions profondcssur leseiïelset les causes, réflexions qui n*aiirarent servi de rien. 11 ne se dit pas : « Pourquoi et pour qui ai-je renverse un empire ? Pourquoi et pour qui ai-je fondé une république? Pourquoi in*a-t-on condamné? Pourquoi m'a-t-on amnistié? Pourquoi, dans une république que j'ai faite, n'ai-je attrapé d'autre titre que celui de forçat honoraire, tandis que les favoris d'une monarchie que j'ai détruite en sacriflant à cette œuvre ma jeunesse et mon âge mûr, continuent d'être haut la main conseillers d'État, conseillers en cassation, directeurs généraux, professeurs publics, inspecteurs des études, ambassadeurs, commandeurs, grand-croix ? t> Tous ces raisonnemcnls mélancoliques sui' les révolutions n'auraient payé ni son terme ni son dîner. En brave homme qu'il était, il se dit: « Oui, mais il faut cultiver son jardin. » 11 se mit à écrire des romans ; il les a d'abord publiés sous le pseudonyme d'A. Mathey. Il se figurait que le nom d'un ancien membre

fie la ( -oininunc sur la couverture d'un livre uuiiail au débit; rien ne montre mieux que oe smipule l'état innocent de sou ame. Aujourd'hui, M. Arthur Aroouid aborde le théâtre, mais cette fois sous son vrai iium. Ce uom a été salué à. l'Odéon, d'un applaudissement sympathique et unanime.

De la piAce de l'Odéon, intitulée le Mari^ eorarae do la pi<*ce du Vaudeville un IHvo9*ce, on peut dire que les qualités dranialiqucs y sont, que le dianie n'y est pas.

Il faut supposer qu'un premier acte est relativement toujours facile à oonstruire. Car notre théâtre le plus contemporain est rempli de pièces médiocres dont le premier acte est supérieur. 11 n'y a pas eu de drame de M. Sardou, depuis dix ans, dont le premier acte ne soit allé aux nues. On avait écouté avec intérêt au Vaudeville le premier acte d'un Divo7*ce. On a été littéralement saisi â l'Odéon du premier acte de le Mari, Clubman ruiné, le comte GouUan de Roveray a épousé Henriette Rollin, jeune héritière riche de deux millions ; il n'a pas visé la dot seulement pour payer ses dettes, maïs encore pour continuer à entretenir sur un bon pied madame Olympe de Pr^y, qui était sa maîtresse avant le mariage et qui le reste après. Maduiue de Prégny est une femme du monde qui vit séparée de son mari. Eiie est l'amie la plus particulière d'Henriette Roliui

LES IUKATA£S PAAISiEMS. 170

avec qui elle a été élevée. C'est elle qui a le plus IravatHé à faire le mariage d'Henriette Kollin avec Gontraa de lioveray. tiemiette» orpheline, vivait sous la tatelle peu vigilante d'un vieil oncle. Elle avait engagé son cœur à un peintre de grand talent, M. Maurice Robert, de tout point digne d'elle. Le coupie Gontian-Prégny profite d'un voyage que fait Maurice Robert en Amérique, pour insérer dans les journaux la fausse nouvelle que le jeune artiste a épousé là-bas la fille d'un richissime négociant. Maurice Uobert écrivait exactement à l'amie de son cœur; le couple Gontran-Prégiiy a suborné un valet de chambre du tuteur d'Henriette qui interceptait les lettres. De sorte qu'Henriette convaincue de l'abandon de Maurice Koberr, s'est mariée par dépit avec le comte de Roveray. Ce ne sont pas de très jolis personnages que ce Kovcray et cette Prégny. Il ne faudrait pas en conclure qu'ils ne soient pas vrais dans une certaine mesure, conformes, dans une certaine mesure aux mœurs mondaines d'à présent. On cite dans le monde parisien plus d'un manage à la Roveray ; et on ne laisse pas que d'y nommer, çà et là, une Préguy.

Les deux auteurs du Man ont consacré leur pre* mier acte à l'exposition des incidents par lesquels Henriette Rollin devenue niadainc la comtesse de Uoveray se découvre à elle-même, après un an de

186 LES Tn^ATRBS TARISIKNS^

mariage» Thorribie situation dans laquelle elle se trouve. M itlaiiu' Roveray ,i[*j>iciid succcssivcineat le retour à Paris de Maurice Robert» qui est resté gan;(»n, les vils et odii ux motifs pour lesquels Goii- Iran la rechercliée» la trahison de son valet de chambre, les noirceurs de madame de Prégny. Tout cela est vif» sobre, rapide, sans exagération de brutalité. Lue scène est belle et traitée de main de maître; c'est celle où le carossicr du comte Contran faitirruplion chez Henriette, lui demandant de régler une dette de son mari. Olympe de Prégny, en visite chez Hemiettc, assisle à l'invasion du carrossier et montre des signes d*embarras. c Adressez-vous k mon mari; ce ne sont point là mes affaires! dit Henriette impatientée» — J'aurais cru que madame, reprend le carrossier, ne refuserait pas de solder le prix de commandes faites pour son usage personncL Un coupe double de salin bleu î . . . Deux alezans ! — Mais je n*ai pas de coupé en satin bleu. — Madame m'excusera, réplique le carossicr. Je vois le coupé et les alezans, par celte fenêtre, dans la cour de riiôlel. — Ce coupé est celui qui a amené madame de Prégny. D Henriette se tourne du côté de la femme scélé** rate dont elle a fait son amie. L'ellét de scène est subit, foudroyant, admirable. Seulement cliacun se dit: <t Uuesl-ce qui peut surlir delà? Nous avons da.is cette seule scène le drame complet exposé,

LEH TU£ATK£i> PARISIENS. 181

noué et dénoué ; le drame iinit daas Je même moment qu'il commence. » Ainsi raisonne le public. Le public est uae grosse bête ; on a tout osé avec lui cent et cent fois ; il ignore touj(jurs que les auteurs continuerout d'oser tout. Un auteur a beau être à court de péripéties et der dénouement pour remplir el conclure ses cinq actes, il ne renonce jamais pour si peu ; il supposera plutôt, si cela lui doit prolongeison drame, que l'eau se vaporise à deux degrés audessous de zéro et qu'elle se congèle à cent degrés au-dessus.

C'est ce que n'ont pas manqué do supposer M. Arthur Arnould et M. Eugène Nus. Notre code civil, tel qu'il est, aurait trop gêné le développeiiieiit de leur drame, lis ont refait ex professa le code civil à leur usage. Us ont dit sans barguigner : « L'eau se vaporise à deux d^rés au-dessous de zéro.» En effet, pour continuer leur drame, ils avaient besoin qu'un enfant fut disputé entre deux pères, le père naturel et réel, le père supposé légal. Ils ont iniagiiié toutes sortes de combmaisons de lois arbitraires pour se donner ce père légal qu'ils n avaicnt pas. Ils nous ont montré U>us les personnages de leur drame courbés sous le joug impitoyable de cette loi de fantaisie. Us ont fait marcher pour sa défense les commissaires de police et les gendarmes. Us ont môme un tantinet déclamé à ce propos contre la barbarie

iSS LBS THÉÂTRES PARISIENS.

du code qui enlève les enfonts à leur mère... Ah! bien.*, moi ! je vous parle là lout le temps d'ua eubni, et vous ne savez pas encore ce que c'est que cet euCautl bâchez doac qu'il y a un enfant dans le drame le Mari^ ou mieux, qu'il pousse un enfant au troisième acte du drame. Lequel des deux pères |i( tssibles a le droit, selon la jurisprudence des cours et tribunaux, de rester le seul et unique père de l'enfant? C'est là le vrai drame de MM. Nus et Arnould ; c'est le noyau de leur pièce.

Remarquez là-dessus la bizarre construction de ce Urauie. 11 s'agit de savoir qui possédera l'enlaut et qui en sera le père. Il s'agil surtout de cela. Or, au premier acte, i'cataut, sujet de celte dispute tragique, l'enfant, l'objet tmique ou principal du drame, n'est ni né m à nailre ; au second acte, il n'est encore ni conçu ni prêt à concevoir. C'est seulement au troisième acte — et la pièce n'en a pas plus de quatre, sans prologue — que l'enfant apparaît enfin pour la première fois, âgé de cinq ans, et qu'il se trouve tout à coup jeté dans le cruel conflit : Hais qui donc est mon papa ?

Nous avons laissé la comtesse de Roveray dans le moment critique où elle découvre les abominables Liâmes dont son mariage avec le comte Contran a été le résultat. Sa situation est atroce. Cette situation a du moins l'avantage d'être aussi claire et au^si

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simple qu'elle est atroce. La comtesse u'a qu'à plaider ; elle obtiendra sans difficulté la séparation de corps et le divorce; le coupé de satin bleu et la facture du carrossier forment un témoignage qui ne laissera aucun juge hésitant. Mais, si elle plaide, où est le drame? Le drame ! il n'y en a plus; il est consommé. Les deux auteurs commencent donc par décider que la comtesse ne plaidera pas. Dans le premier moment d'indignation où la jettent les perfidies criminelles de Contran et d'Olympe, savczvous ce qu'elle résoud? Elle signe d'inspiration et d'enthousiasme un acte qui est là tout prêt et par lequel elle fait l'abandon de sa dot (deux millions) à l'iadigne Gontrau. Quant à elle, elle ira s'ensevelir pour le reste de ses jours dans un couvent. La toile tombe. Les cintres applaudissent. Une femme qui abandonne deux millions comme on donne deux boub à l'aveugle du pont des Arts produit toujours au premier moment beaucoup d'efifet sur les cintres. Les deux auteurs ont, siins doute, calculé cet cllet. Le premier moment passe vite ; on s'avise presque aussitôt qu'il n'y a pas à Vavis une seule comtesse mal mariée, si généreuse soit-elle; qui, possédant en Jiiains les preuves palpables de rindii^iiité de son mari, inventera, pour racheter sa liberté, de donner à celui-ci deux millions et non pas à celui-ci seulementt mais à sa mdtresse. Elle plaidera. Elle plai-

i6i LES» TlILATRES PARISIENS.

iieru el elle gagnera. Eu signant l'abuadoa de sa dot, la comtesse invraisemblable do MM. Nus et Arnould bouloucc dans la servitude conjugale qu eiie veut secouer; elle enrichit la femme odieuse dont les machinations ont perdu sa vie. L'absurdité parfaite de son action en détruit la sublimité.

Henriette ne se relire pas, d'ailleurs^ au couveot comme c'était son projet. Une fataliié la jette dans les bras de sou ancien fiance, Maurice Robert, qu'elle aime toujours et qui l'aime. Nous les trouvons, elle et lui, au troisième acte, retires dans un bourg de Bretagne, au bord de l'Océan. Une fille leur est née. Ils Tout fait enregistrer à 1 état civil, comme née de pùre et de mère inconnus. Le pinceau de Maurice Uubcrt lui a rapporté richesse et renom. Sa gloire grandit. Son enfant, la petite Jeannette, croH en grâces et en esprit. Les deux amauls sont heureux autant qu'on le peut être dans une situation fausse, quand tout à coup le mari reparaît accompagné du commissaire de police.

iSe croyez pas que Gontraa vienne redemander sa femme ; ce serait son droit ; si elle résiste, il peut la taire ramener par la gendarmerie, de brigade en brigade au domicile conjugal. Ne croyez pas non plus plus qu'il ait requis le commissaire de police pour faire constater Tadultère ; il n'eût pas dérangé un commissaire de police et sou écharpe pour si peu ;

raduItiMVî de sa femme uc lui a été jusqu'ici qu uii bon débarras. Non. Olympe et lui ont en cinq ans dévoré la dot, les deux millions qullenriette leur a généreusement abandonnés pour que le premier acte finit par quelque chose de saisissant et de uxagnifîque. Comme il y a une providence pour les dissipateurs, une vieille tante de Gontran vient de lui laisser ou a promis de lui laisser par testament une fortune de deux cent mille livres de rente, dont il aura l'usufruit, mais dont la nue propriété appartiendra à ses enfants nés ou à naître ; s'il n'a pas d'enfants, le tout, propriété et usufruit, ira, dans un certain délai, à une conuuuuauté religieuse. Goiilran a donc besoin d'un enfant, et il a pensé à celui de Maurice Robert. S'il a amené le commissaire avec lut, c'est pour enlever la petite Jeannette au nom de la loi. Sou raisoimement est celui-ci : « Cette enfant est née de ma femme pendant le mariage; donc, selon le code, je suis son père ; Tenfaul est à moi. » C'est de la sorte qu'il interprète l'article 312. 11 rinterpiète à rebours. L'article a été fait tout au contraire pour que la femme lui puisse dire : c Cette enfant est sortie de mes entrailles pendant le mariage ; donc, elle est de vous, à moins que vous ne poursuiviez et n'obteniez un jugement en désaveu de paternité. » Loi dure, pour le mari seulement ! « Souvenez- vous que je puis faire un Bourbon sans

LES THéATBBS PARI8IB1I8.

volUt et que vous n eu pouvez faire sans moi »,

disait je iic sais plus quelle femme de lancien régime, mariée à un prince du sang qui lui reprochait sa juiissaace iiiluiieure.

Le malheur, pour Goutran, dans le cas actuel, c'est qu'ilearietle a a pas eu la moindre prétention de procréer un Roveray sans lui. Légalement, et puisqu'on invcxiue la loi, la petite Jeanne n'est m aucune façon l'enfant d'Henriette; elle n'est la fille d'aucune femme déterminée ni d'aucun hoaime défini. Le comte Contran et le commissaire n'ont aucun titre plus particulier à réclamer pour une Roveray cette fille de père et de mère inconnus que toute autre lille inscrite à l'état civil avec les mêmes qualifications. La circonstance qu'allègue le commissaire, à savoir que la petite Jeannette a grandi et vit dans la maison qu'habitent en commun Maurice Robert et Henriette n'a aucune valeur. Maurice Robert est chez lui ; il peut recueillir en sa maison autant d'enfants, nés de parents connus ou inconnus qu'il lui plaît, sans que les commissaires de police aient rien à y voir, ni rien à en conclure. Aussi loi^temps que Contran de Roveray n'a pas introduit une action en rectification de l'état civil de la petite Jeannette et obtenu un jugement conforme à ses conclusions, il n'a pas plus droit sur la petite Jeannette aue le premier venu qui passe dans la rue.

Cette action même, on ne voit même pas de quelle

façon il s*y prendrait pour l'introduire ; car il devrait d'abord expliquer à M. le procureur de la République comment, étant le père d un enfant né en légitime mariage, il a pu innocemment déclarer ou laisser déclarer cet enfant à l'état civil comme né de père inconnu; ou bien il devrait reconnaître crûment qu'il invoque le bénéfice d'une fiction légale; le juge ne pourrait dès lors conclure conformément aux conclusions du demandeur, qu'en proclamant légitime un enfant dont le caractère adultérin aurait été officiellement constaté par le débat, ce qui no s'accorderait pas non plus très bien avec l'esprit du code.

Dès lors, je ne peux plus m'intéresser aux malheurs de la petite Jeannette et de sa mère. C'est la loi qui est ici le fond du drame comme dans k FUs naturel^ dans Hélûïse Paranquet^ dans Madame Camiety et cette loi n'existe pas I Et les rigueurs de cette loi, qu'on me montre palpitantes, sont des rigueurs d'invention! Et, en s'adressant au plus proche huissier, Henriette^ Maurice et la petite Jeanne échapperaient à tous leurs désastres moyennant une vacation et un exploit du coàt de six francs cinquante centimes I Que m'importe qu'il y ait dans ce troisième acte, avec des scènes charmantes, des coups de théfttre pathétiques I Que m'importe que les deux

auteurs aient su» avec une adresse rare, préparer ua dénouement à la fois imprévu, naturel et drama* tique qui satisfait le spectateur ! Que mlmportent des incidents que je sais faux, que je vois faux, que je sens faux, avant de les sentir scéniques et pathétiques ! Je ne m'arrêterai même pas à les analyser. Tout ce que je puis faire» c'est de constater que M. Arnould a Tinstinct du théâtre et qu'il pourra écrire un bon et un i>eau drame quand il sera bien persuadé, avant tout, que rien n'est beau que le vrai et qu'il n'y a de vrai que le vrai et qu'il n'y a de loi que la loi.

Malgré tout ce qu'ont pu faire M. Berton, mademoiselle Urandès et leurs camarades, un Divorce u'a pas duré, sur l'affiche du Vaudeville, pUis de quinze à vingt jours. Que voulez-vous ? C'était un roman dialogué, un roman de finesse et d'émotion, ce n'était pas un drame. On joue maintenant au Vaude* ville, les Invalides du mariatje, une comédie-vaudeville d'antau qui n'est pas indigne de l'honneur qu'on lui a fait de la reprendre. Si vous passez le soir sur le boulevard et que vous uc sachiez que faire, entrez au Vaudeville qui est à portée ; vous ne vous plaindrez pas de votre soirée. Avec /a Victime, de M. Dreyfus, ks Invalides du mariage composent un spectacle récréatif et d'une digestion

aisée. Duœaaoir, l'un des deux auteurs des invalides du mariage, a écrit plus de deux cents pièces parmi lesquelles il y en a cinq ou six, les Avocats^ le Camp des bourgeoises^ etc., qui ne sont pas sans prix. H avait le don de faire pétiller les planches. Aussi a-t-on admiré au Vaudevilte, combien cette comédie-vaudeville sans préteniion, âgée d'au moins vingt ans, est encore vive et vivante. M. Dieudonné, M. Michel, madame Grassot, mademoiselle Depoix, qui est en grand progrès, la font valoir tout ce qu'elle vaut. Le titre dit le sujet ^ c'était encore Tusage, il y vingt ans.

Baginet a dépassé la quarantaine ; il a assez des plaisirs et des amours, et il se marie pour se reposer, il a déniché à la Ferté-Beruard une jeune iille tout intime et toute discrète, qui vît dans une solitude sage, avec sa mère, veuve prudente et vouée tout entière au soin de son intérieur. 11 se présente, on Tagrce. Dès le lendemain du mariage, il abandonne ses gilets et pantalons de soirée à son domestique mâle ; lui-même se fait envoyer de Paris trois colis précieux, une vaste robe de chambre, un lot de bonnets grecs et un lot de pantouûes fourrées ; car c'est pour la vie, il ne quittera plus la Ferté- Bernard et son coin de iéu. Voilà son plan, du moins. Ce n'est pas celui de sa belle-mère, madame Fourchambault. Celle-ci, sous son apparence de glace, cache

i90 LB8 THEATRES PARISIBNSé

un volcan allumé et entretenu par l'amer regret d'une

jcuuebse sevrée de plaisirs. A vingt ans» elle avait rêvé la vie comme un sport eimsteepte-chûseei, pour réaliser son rôve, elle n'avait cru pouvoir mieux faire que d*épouser un major de dragons qui était superbe et pétulant à cheval. 0 vanité des centaures! Dès le lendemain du mariage, le dragon, qui ne l'était plus que de vertu et de chasteté, avait remis son cheval à Fécurie.

Solve senescentmn

Maturè sanus equum,,J

Aussi, devenue veuve, madame Fourchambault n'a

plus songé qu*à la revanche que lui doit la vie, et

cette revanche, c'est de son gendre qu'elle l'attend.

Elle signille à Baginet qu'elle entend s'établir à Paris

où elle a les plus brillantes relations ; qu'elle suivra

sa fille à toutes les fuies ; qu'elle accompagnera sou

gendre tous les matins dans les promenades qu'il

ne peut pas manquer de faire au bois de Boulogne.

Baginet, abasourdi, n'essaye même pas de résister à

cette amazone tumultueuse qui rage encore d'avoir

été si longtemps la victime de ses idées fausses sur

la cavalerie française. 11 redemande à Jean ses gilets

et pantalons dé soirée, et il lui repasse, le cœur gros,

sa robe de chambre, ses pantoufles fourrées, son

bonnet grec que déjà il était sur le point de déballer. «

On part pour Paris. Fort iàeureuseiueat madame Fourchambault s'aperçoit bien vite que, pour une veuve encore jeune et sémillante comme elle» Paris est plein de pièges effroyables ; h plus forte raison pour une jeune mariée comme sa fiile. L'amour maternel remporte sur la soif de revanche. Elle décide qu'il faut regagner au plus tôt la Ferté-Bernard. Vous pensez bien que Bajïinet ne se le fait pas dire deux fois. La Ferté-Bernard possédera en M. et madame Baginet un ménage paisible de pluïî. On dira d'eux , comme dans les contes de fée : a Us vécurent heureux. » Par exemple, on ne pouiia pas ajouter: « Et ils eurent beaucoup d'enfants... » Ce n'est pas sans doute des desseins d'époux en aciivilc de service que rumine Barginet, lorsqu'il enjoint à Jean, définitivement, de lui restituer la robe de chambre, le bonnet gree et les pantoufles fourrées.

DigitizoJ D^jOOgle

ThiVilro (les Varii^t/'s : le (irand Cdsimir. — Madame Céline Cliauunjiil. — Tliéâlic des Foliés-Dramaliques : Jiip, — Le j'»''T)?»ral Bei'tia el ses iloelrincs sur iu Cavalerie. — M, Urémont. — tn match électoral.

(Feuiltelons du so octobre et du n novembre 1884.)

Cent fois de suite je verrais l'arrivée du cirque sur

la place de Baslia, au second acte du Grand Casimir, et cent fois de suite mes moelles intimes tressailleraieul de plaisir. Non seulement le cliquetis des costumes, des trompettes, des cavaliers ravit les yeux et li s oreilles, mais encore il éveille la sensation fraîche de la vie.

Rappelez-vous, quand vous habitiez tout jeune la petite ville morne et froide au bord de la rivière paresseuse. Sur le lonj; ennui de l'année, deux événements brillaient. Un beau jour* devant la mairie, vers huit heures du matin, le fusil en bandoulière,

LES THlftATRfiS PARISiBlTS. 193

le pantalon dans les guôtres, les pans de la capote

relevés, ou voyait s'arrêter une denu-douzaine de fourriers et de caporaux d'infanterie ; ils venaient préparer les logis d'une colonne en marche; et deux heures après, dans la grand'rue, tambours, clairons, musique en tête, il arrivait, le régiment, pour faire étape; il venait de bien, bien loin du cdté du Rhin, et il s'en allait en garnison, tout là-bas, làbas, du côté de l'Océan ; il y avait toujours quelqu'un dans la locahté qui connaissait quelqu'un dans le régiment, et c'était des histoires ! Les autres pays de France, le temps des guerres, celui des émeutes, on repassait tout, on avait pour un soir des ouvertures sur tout. Un autre.joui', il se faisait dans la grand'rae un tumulte sourd; on courait, les fenêtres s'ouvraient, les bambins se Ijuu.^culaient en criant : « Les voilà 1 » C'était le cirque annoncé depuis la semaine précédente. Quel cortège! Un directeur portant avec dignité les insignes de sénateur du dernier régime dcchu, six musiciens costumés en voïvodes polonais, qui faisaient grincer dans leurs instruments des airs de valse aiicmande ; des clowns bigarrés, des grosses femmes en jupon court et en maillot, avec deux autres plus juuaes et plus minces, dont l'une montait, fringante, un bel alezan, et l'autre, miroitante et pailletée, conduisait un char antique; toute une vision bizarre, étincelante et

Digitizc

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II >e r::i::ii t-ji: > :îrr:r : a vu b célèbre Angé-

/. L 1 ::c" Tv.-i. . 11. ses p»rents, sa carrière et j ^ . i : v- -n*- > c" \ r cr s i v re l ecuyère ; i 1 s est fai t ii.ci^i'fur. ci« '^l'rf rL:«:i:::s tanal que celui de souseî .:ù T a --rri: -le r-îu-^ d'in«irpendance. Puis drrs bDj<iIlIe$ se -H-^tic éiev-es- Angêlioa trouvait que Casimir tini: tr»:.p la c'a.^ tie son côté, et Casimir, iontlé dV«rpjeiI, consitieniit comme autant de larcins faits à sa dc»ire les bouv|uets que le spectateur enthoitâaste jetait à An^relina. La vie commune, avec ces jal^xisies d'artiste, n'a pas été tenable. On s'est séparé. On a vécu, un an. chacun de son côté, et enfin on se rencontre à Bastia et on se réconcilie. Le uwnier a|M|^c jIui de la séparation ; le second, celui

LC8 THÉÂTRES PARISIENS. 195

de la rencontre ; le troisième, celui de la réconciliation. Un auteur ue peut mieux détacher les moments d'une pièce. La diversité y est semée de la façon la plus heureuse par les personnages épisodiques, par le clown, par le dn^on en congé, par Tarchiduc qui suit le cirque en amateur de tours de force et eu amant désespéré d'Angélina» par l'aubergiste corse qui marche accompagné de ses trois cen( quaianledeux cousins, vengeurs de son injure, et de trois cent quarante-deux tromblons, instruments de sa vengeance. Rien de plus en mouvement que le second acte; les planches pétillent. Le livret est relevé d'une partition de liccocq, qu'on n'a pas assez remarquée il y a sept ans, el ([ui avait besoin de cette reprise pour qu'on l'appréciât ce qu'elle vaut, pour qu'on en goûtât la finesse et la délicatesse poétiques. Tel trio offre, dans le chant, la facture en bacchanale d'Offenbach; faites attcjition à l'accompagnement, il est sur un tout autre mode; c'est le gazouillement de Ciinarosa, c'est le miel de Pergolôse et de Nicolo.

Et la troupe des Variétés 1 ËUe s'est joliment relevée, je vous en réponds, de son échec du Cliapeau de Paille. Avec le Grand Casimir ^ cette troupe excellente est dans son courant d'habitudes ; elle nage dans son eau.

Tout a marché à souhait et de verve, même les chevaux qui se sont mis au ton de la maison, qui

ont uu air de soieuuité comique et des mouvements de vaudeville.

Mademoiselle Céline Chaumont faisait sa rentrée à Paris par le Grand Casimir. Elle doit être contente, et le directeur des Variétés aussi. Je connais les défauts de cette comédienne unique ; je ne crois pas qu'il y ait un autre que moi, dont ils râclent plus désagréablement l'appareil nerveux. Mais ces défaute ne sont que d'admirables qualités tournées à Texcès par rhabitude ; et Tbabilude qui a créé les défauts est bien indépendante de la volonté de la comédienne. Mademoiselle Céline Chaumont a subi les conséquences d un système dramatique qui oblige les artistes à jouer trois cente fois de suite la même pièce et toute leur vie le même rôle, fait exprès pour leur genre de jeu et indéfiniment refait. Il est inévitable, avec un tel système, qu'il y ait une manièie et une grimace qui se fixe à eux. C'est une mer* veille inespérée si eux-mêmes ne se ûxent pas tout entiers dans cette grimace et dans cette manière, et s'ils en sauvent les grandes parties de leur talent. Mademoiselle Céline Chaumont n*a pas évité Tenva*hissante domination de la manière et de la grimace ; mais à tout moment elle secoue le joug, à son honneur et à sa gloire. Au premier acte du Grand Casimir, si la mode brutale des pommes cuites existait encore, j'aurais pardonné qu'on lui en jetât. Elle a»

LES THiàTRBS PARISIENS. 197

en tout cas, laissé la salie gênée et froide pendant tout ce premier acte. Mais, à partir de son entrée du second acte, quel soulèvement de bravos ! Quel raYissemeul dans le public I Et chez la conK-dioime, quel naturel, quelle originalité 1 Quel art de dire! Qurl gnùt classique î Que d'esprit! Que de sensibilité I Que de grâce ! Que d*élan ! Que de poésie du costuaie I liravo, brasi*, et encore bravo et bravissimo 1 Je note un des jeux de scène de mademoiselle Chauniout. Je vous ai dit qu'Angélina retrouve sou Casimir adoré, à Bastia, après un an de séparation. Toute rellusiou que jnadcmoiselle Cliaumont met dans la scène de la rencontre est charmante. Tout à coup elle pense à son veuvage moral d'une année et à ses privations et à ses tristesses, et puis au bonheur retnnivé. Et elle se met à mordre avec lage le bord de la jaquette de Casimir. Rien de plus gentil, de plus vrai, do plus passionné. C'est là une de ces idées comme en avait Talma dans la tragédie.

Voulez-vous devenir un chanteur parfait d'opérettes ? Commencez par jouer la tragédie. Ce n'est pas là un paradoxe. G est une vérité qui vient d'être démontrée d'une façon éclatante au théâtre des Fdies-Dramatiques. Je la professe pour mon compte depuis longtemps sous une forme beaucoup plus générale et je l'applique à tout sans difficulté. Un jour, je déjeunais chez le général Berlin de Vaux

IdB LES THÉÂTRES PABISIEMS.

en sa maison de ViUepreux qui, par parenthèse»

n'a jamais eu sa pareille pour les omelettes qu'on y faisait. Le général Bertin de Vaux, homme de grand sens et d'infniiment d'esprit, de plus, bon humaniste, s'était fait sur la cavalerie un certain nombre d'apophtegmes dont il était d'ailleurs fort sobre, mais qu'il aimait à placer d'une façon foudroyante. Ce jour-lk, à table, après Tomelette, il me dit à brûle-pourpoint :

— Voulez- vous, mon cher, devenir un bon officier de cavalerie?

J'avais bien alors quarante-cinq ans. Je lui fis remarquer qu'il ne restait que bien peu de chances pour que la vocation de cavalier se déclarât dorénavant en moi. Mais tout Bertin est têtu un tantinet. Le général reprit son idée :

— Voulez-vous devenir, je vous le répète, un bon officier de cavalerie ?

— Ëh bien, luidis-je, que dois-je faire? Prendre un maître d'équitation, je suppose?

Cette réponse lui parut médiocre.

— Ce n'est pas cela, répliqua- t-il. Voulez- vous être un bon offîcier de cavalerie? Commencez par apprcutlre le latiii et par connaître vus ciasbiques. J'ai toujours trouvé la méthode efficace.

11 se tut savamment après cet oracle. Le général voulait dire par là, et il ne se trompait point, qu'il

LES THJ^ATKBS PARISIENS^

y a une sorte d'éducatiou universelle qui facilite beaucoup réducation technique et qui d'avance la complète ; que même dans chaque art et dans cliaque profession, considérés à part, il est des principes généraux qui doivent précéder et dominer l'apprentissage dans les branches particulières. C'est pourquoi je vous dis avec conliance :

« Voule2-vo«8 devenir un ténor à souhait d'opérette et d'opéra-comique ? Commencez par savoir la déclamation ! Commencez par jouer la tragédie ! »

C'est ce qu'a fait M. Brémont» qui, aux Folies- Dramatiques, a été tellement acclamé et bissé qu'il en a chanté son rôle plutôt deux fois qu'une. M, Bréinont, qui a passé aux Folies-Dramatiques par suite de je ne sais quelle circonstance, appartenait précédemment à rOdcon. où il jouait le répertoire. On l'a entendu encore ce printemps dernier dans le rôle d'Aniiochus. Il a pu se pénétrer de la sensibilité racinienne. Il a tâché à dire divinement les choses divines :

Jp vmis clierrhai lonprtomps, errant dans Césaréo. Lieux cliarmants ou nioii cœur vous avait aiJoi*ée.

Un liasard de sa vie, un caprice, un calcul, je ne sais quoi, le fait tout à coup s'engager aux Folies- Dramatiques, pour y tenir l'emploi de ténorino dans

LES THÉÂTRES TARISIENS.

liiPf la pièce uouvelle; et voilà qu il dit la romance comme la disait Delsarle en personne, comme il n'y a pluji (]ue M. Faure et M. Gounod qui sachent la dire. M. Brémont a-t-il de la voix? Je n'en voudrais pas jurer. Sait-il bien la musique? J'en doute. A-t-il appris bien spécialement à filer le son et à le poser ? Je ne crois yds, loul ce que je sais,c esl qu'il est charmant et ravissant au possible quand il chante lus mélodies de M. Planquetle. Chaque note et chaque mot se détachent et glissent sur la note et le mot prochain avec une Itïgèrclé de nuance et avec une fine tendresse qui vont à l'âme. En sortant du théâtre, chaque spectateur, devenu mélomane, fredonnait le motif principal du rôle de Rip,

avec le môme déhre et la n.éme voix fausse que Louis XV chantait autrefois les ariettes du Devin du Village.

M. Brémont et l'aimable partition de M. Blanquette seront le grand attrait de IHp, Pour le libretto, bien qu'il soit dû à la collaboration de MM. Meilhac et Gille, son effet reste incertain. Rip n'est ni fcciie, ni opérette» ni opéra comique, ni comédie, ni senti* ment ; c'est un mélange de tout cela à doses presque

C'est lin rien, L n soufnc, un rien, Une boule d'or dans le veni qui passe.

infini tésimales. L'esprit délicat et dislinguë de MM. Meiihac el Gilie se joue agréablement dans ie sujet de Rip. Les deux auteurs se sont trompés sur ce que ie sujet pouvait leur fouruir d'étoUe dramatique, solide et palpabSe. A Londres, il est vrai, où la pièce a élé représentée avant de nous arriver par les Folies-Dramatiques, elle a obtenu six cents re* présentatioiiâ consécutives. Il est à croire que la popularité dont jouit à Londres le type du vieux Rip, The old Ripf a beaucoup contribué au succès de l'ouvrage.

Ce personnage de iiip est le héros d'une l^ende américaine, ou, plus exactement, d'une légende do rÉtat de IN'cw-York. La légende veut qu'au xvii'' siècle un capitaine hollandais, débarquant sur les bords du fleuve Hudson, se soit égaré dans les montagnes de Gatskili et y soit mort de froid et de faim avec ses compagnons. Depuis ce temps le Hollandais cirant, dej' {liegende Hollœnder, comme vous voyez, reparait à certains jours dans la montagne parmi les éclairs et le tonnerre. Ne vous trouvez pas alors dans les parages que le lanlome parcourt ! Vous seriez frappé d'un sommeil cataleptique qui durerait vingt ans. On coûte qu'un homme de New-York, étant allé dans la montagne de Gastskill durant les premiers mois de 1772, a subi le suniineil magique et ne s'est réveillé qu'en l'année 1792. Quand il s'est endormi.

«-KS THÉATRhS PABJSim.

n>i tie»MK.<s rtVnait em ore ; quand il a. seenéaa ''•n-'T et qu'il est descendu de la montagne, ce qu 11 a trouvé sous ses youx, ce û est plus les bei» ^<"<>.m's. c'est la libre Amérique, avec ses flottes, ■« batailles électorales, ses forêts défrichée», sa /-'•'s /■oum.iiaat de commeree. ses machines, s« tùT^T^'^ sortant de terre au milieu des dë il ' '•«^"'"i^ez le m,vthe de Rip ; il date

?Js r * ^ tnuisfonJ^nt

la 7"' *«"<^"iq"e entre

i'i'naiie de l'histoire de^ï^',: *

«éants ; il est ce„e det w ^ 7'T ' *

foulés, tout a cl^™::^^'''"^^^ soyons, les hommes, les chosL , ' ^"^

salions. Tandis que Je m^ÏÏ ^

i^.* côté de moi, Se et

. et murmure. . C'est du

Il- LES THEATRES PAHISIENS. ±03

^ macaroni! » D n'y a qu'à vivre pour devenir sur place étranger à tout, pour avoir, au bout d'un cer-

^ tain temps, dormi, les yeux ouverts, le sommeil d'£piméuide. Chacun de nous, dans le rêve de ia vie, est un dormeur éveillé.

Seule, la grande poésie pourrait mettre au théâtre, sous forme d'une féerie panoramique, la légende si profonde et si philosophique d'iiipiménide. Pour ime opérette, lecadre est bien vaste. Aussi on a trouvé le premier acte de Rip assez insigniiiant. On a trouvé un peu long le second acte, celui des incantations dans la montagne, malgré une mise en scène d'autant plus ingénieuse dans un si petit théâtre, et malgré des jeux habiles de lumière électrique. Le troisième est d'une allure plus vive. Les auteurs ont bien choisi leurs traits pour exprimer le contraste du renouveau général avec la vieillesse acquise par Rip en donnant, les tristesses et les gaietés qui en res* sortent.

U y a dans ce troisième acte une scène de nmlch électoral qui est vivante et jolie. Je recommande, pour nos futures élections générales, la profession de loi de l'un des candidats ; elle annonce une série de mesures par lesquelles tout à la fois le prix du blé sera augmenté dans Fintérèt de ragriculturc, et le prix du pain diminué, dans Tintérêt des classes ouvrières. Je ne doute pas qu à droite comme à

S04 LES TUÉATRBS PARISIENS.

gauche on ne s'empare bientôt» de ce type achevé

de la proclaiiiiiUua électoraie. 11 u. )' a pas d'apparence qu'aucun député ni sénateur sortant invente mieux.

La projujsiiioi» lioiUoux. — Le tlirAlro et IVcolc pnriiniro. — Une soirée délicieuse : fes Méncchmes et le Maitrc de chapelle. — ^fort d'Arnold Morlier. — Sa vie, ses travaux. — M. Becquo. •— Son système philosophique et dramatique. — La Parisienne.

(Feuilletons des 12 dt^embre 1884, 1 s janvier et 10 février iggs.)

Cela devait arriver un jour ou l'autre I Au cours de la discussion actuelle du budget, un honorable député, M. Bootoux, a proposé d augmenter la dotation de l'instruction primaire des quinze cent mille francs de subvention que l'État répartit, chaque année, entre l'Académie de Musique et de Danse, rOpéra-Coimque, la Comédie française et l Odéon, Je vous avoue que j'étais étonné et marri qu'on n eût pas encore mis l'instruction primaire à celle sauce. S'il faut en juger d'après une révélation faite à la séance de la Chambre des députés du 16 delà

LES THÉATRBS ^AftlSlfitfS.

ccmbre, on donoe déjà à rinstructioa primaiFe, par

inadvertaiux3 et lé^;èreté, quelques sommes qu'elle ne devrait pas s'attendre à recevoir. On est ensuite ohli^ù de les lui répéter. Raison de plus, s'est dit sans doute M. Bontoux, de lui attribuer les quinze cent raille francs des théâtres subventionnés. L'instruction primaire et la mort de tout le reste, voilà la devise. Aujuuiil'hui, M. Boutoux, 2>uugeant cà la

misère croissante du budget primaire, veut lui offrir

l'art ilramaliqiie à dévorer; il y a vingt ans, sous l'empire, M. Jules Simon, de sa voix dolente, confessait que le cœur lui saignait ou que la rougeur lui montait au front — je ne ne sais plus au juste lequel des deux tropes a employé ce gémissant orateur — quand il comparait ce que coûtait un régiment avec ce que recevait de retraite une institutrice de hameau ; dans vingt ans, soyez-en sûr, vers 1904, un nouveau quaker de Tinstruction primaire demandera qu'on vende nos Rubens, nos Vclasquez et nos Millet pour accroître le fonds des bibliothèques civiques, annexées aux écoles mater-* nelles. L'école est un soin louable des pouvoirs publics aux États-Unis, dans l'empire d'Allemagne, chez les Scandinaves; chez nous, elle devient, pour nombre de gens, une vogue, ua goût à la mutle, une tarentule, une manie comme l'alcool et le tabac.

LES THÉÂTRES PARISIEHS* $ffl

Il y a un certain jour de cette semaine où je n'ai

pas plaint les quinze cent mille francs que Fart dramatique coûte à rJËtat. Je me suis donné le plaisir d*entendre, le même soir, le Maître de chapelle à rOpéra-Comique et leë Ménechmes h TOdéon. Lorsque l'oreille encore pleine des fameux morceaux :

Ah ! qa*il est doux de pressentir sa gloire; Ce sont les Français, Je gage;

Cen est fait ; sur mon visage Je ^^eIls naître ia pâleur.

on s'en va de rOpéra-Comique à TOdéon pour y entendre Regnard» il semble que, en passant de Paêr à Regnard, on n'a fait que changer de musicien. Regnard n'a pas plus d'esprit que Paêr ni Paër plus d'harmonie que Kegnard. C'est chez tous deux la même musique, claire, limpide, substantielle et coulante. Tout chante chez Renard ; tout y est mélodie, accord intime de flûte, de basson et de hautbois. J'ai cité deux ou trois des cantiiènes dont les Ménechmes, comme toutes les comédies en vers de Hegnard, sont agrémentés. J 'aurais dû citer aussi le prologue entre Apollon, Mercure et Plaute, qui eût mérité d'être repris à l'Odéon en même temps que la pièce. Regnard, sur l'agréable pente qui le menait toujours 4 travailler d'après Molière,

a voulu, de toute évidence, dooner un pendant au

prologue d Amphitryon. C'était de raudace, ou plutôt Kegnard, chaque fois qu'il imitait ou copiait Molière, n'y mellail ni audace ni timidité, il suivait son naturel et son plaisir. Son entreprise de prologue ne lui a pas iroj) mal réussi, quoiqu'à rapprocher le prologue des Ménechmes du prologue d* Amphitryon on sente dans le premier un élève, si parfail que soit l'élève. Mais oublions pour un moment Molière. Quelle coniédit' Ic^^lc et jolie que ce prologue des Ménechmeê! Le discours d'Apollon à Mercure :

Vous vous plaignez à tort d*on trop pénible emploi, S'il vous fallait comme moi, Éclairer la machine ronde... ;

le tableau tracé par Mercure des jalousies conjugales,

ici-bas et là-haut, suât comnic d'un librotto d opérette fln et discret, où le texte serait à lui-môme sa propre partition. Voyez aussi comme Mercure réplique à Apollon, quand celui-ci s'imagine que

Jupiter va m éprendre d'une des Neuf Sœurs:

Vos Milles, il il leurs drsIiiitVs,

Sont pour lui par ti*ip surannées;

Depuis trois ou quatre mille ans, Tous ces faiseurs do vers, mal avec la fortune,

Eu ont tous épousé quelqu'une.

Il faut à Jupiter des morceaux plus friands; La qualité n*cst pas ce qui plus Tinquièlc :

Une bergère, une grisolte,

Lui fait souvent courir les champs.

LES THÉÂTRES PARISIBKS. 209

r^ous sommes en 170o. C'est encore Jupiter Louis XIV qui règne; mais c'est le gentil xviu*' siècle qui déjà pointe, moralement comme par les dates. Vous voyez (kins ces veis de Regnard s'avancer uu second Jupiter, Jupiter Louis XV, avec Pompadour et Dubarry, au lieu de Ja majestueuse Montespan et de la réservée Maintenon. Regnard ouvre le xvHi° siècle, mais je me dépêche d ajouter qu'il rouvre en restant du xvu®. L'épitre, par laquelle Regnard dédie les Métiechmcs à M. Despréaux, a des vers dont la délicatesse porte la marque de la force, de la grandeur, de la précision robuste qui caractérisaient notre langue sous Louis XIV.

Que (riiiiteurs, en «niv;inl I>espréaux et Pjiulare

Se sont t'ait un destin commun avec Ican- !

De tous les beaux lauriers qu'ils ont cherchés en vain,

Je ne veux qu'une feuiUe otîerle do ta main.

Si je Tai méritée et que tu me la donnes,

Ce présent sur mon front vaudra mille couronnes,

Et pour disciple enfin^ si tu veux m^avoner,

Cest par cet endroit seul qu'on pourra me louer.

Qu'en dites-vous? tt Despréaux et Pindare », cest sans doute uu peu fort. Il n'est plus convenu aujourd'hui que VOde sur la prise de Namur est un mor* ceau pindanque. Mais le reste ! Vous ne trouverez pas beaucoup de vers dans la langue française de

ilO t£S IbEATRES PARISIENS.

celle Tîfii^iir el de cette aisance, de celte noblesse eideœl esçnL

AmM JAorlÂtf a élé accompagné lundi dernier au diw^^ Moutmartre par un grands concours d aateius diamatiqaes, d'artiâles et d'écrivains. Sous le titre la Soirée théâtrale et sous ia signature un Momieur de torcheâtrt^ Mortier écrivait depuis dix ans, au jour !e jour, au Figaro^ Thistoire des premières représentations. H avait créé ce genre; du moins, il l'avait renouvelé, il lui avait donné une physionomie littéraire délinitive, et il y est resté le premier jusqu'à la fin.

Arnold Mortier a beaucoup travaillé aussi pour le théâlrt'. Il a composé des drames, des féeries, des opérettes, des ballets» des comédies-bouffes. On joue de lui à l'Opéra Yedda et la Farandole, Son Voyage dam la Lune^ tiré du roman de H. Jules Verne, est, je crois, le premier essai qu'on ait tenté d'une féerie scientifique. Sa dernière œuvre a été ^ Train de plaisir au Palais-Royal. Ces divers ouvrages appartieunent au théâtre de consommation quotidienne et courante, un genre de théâtre qui donne la vogue et des bénéfices appréciables, mais dont rien ne dure ou presque rien, meine à titre de simple document. Toute cette production, qui rangeait Arnold Mortier dans le bataillon envié des dramaturges à receUes,

LES THÉÂTRES PARISIENS. 21i

ne Teût pas fait sortir de la foule des écrivains. Ses Soirées de VOrchestre^ qui forment aujourd'hui un recueil de dix volumes, ont été et resteront les délices de tous ceux qui sont encore capables de goûter l'art d'écrire.

Arnold Mortier, de son vrai nom Hortjé, élait issu d'une famille juive d'Amsterdam. Son père exerçait à Amsterdam la profession de tailleur de diamants. Arnold Mortier ne vint à Paris, poussé par la vocation, qu'après Tâge de vingt ans. £n Hollande, la langue française a été de tout temps langue à la luis d'usage et de culture. Ëlle est surtout pratiquée dans les familles Israélites. iNous avons eu dans Arnold Mortjé le phénomène intéressant d'un esprit sur lequel l'agent de développement le plus puissant a été, non ses origines, non la langue qui lui était indigène, mais une langue étrangère qu'on lui a inculquée et qui lui est devenue langue favorite. Dès que MurLier eut réussi à faire paraître quelques lignes de lui dans un des journaux parisiens qui se lisent (d abord au Gaulois, ensuite au Figaro), on reconnut un Français du grain le plus fin. Il était, littérairement et pour la langue, Français beaucoup moins mélangé que nombre d'hommes d'une intelligence ou d'un talent distingués, nés et élevés en France même, mais entamés et altérés par Tair ambiant actuel. Quand on se forme à la France loin

de France, on n*a pas le choix, pour se former, eatre l'excellent ei le médiocre; on n a sous la main que de l'excellent ; on va forcément au plus délicat et au plus châtié; on commence par iénelon»

Roîleau, Racine, 0>rneil]e, La Fontaine, Rollin, Florian; on finit iisut Molière, Lesage^ Yoliaire et Rousseau ; et quand on brise la coquille où Ton dormait, on se réveille Mortien Je crois que, de plus en plus, il se fabriquera ainsi des Français de choix hors de Frauce ; il est probable que c'est la race juive qui, élant sans pairie, en fournira le plus grand nombre. Le nom de Mortier durera chez nous dans la même mesure qu'ont duré Raehaumont et Mercier, qui sentaient aussi vivement que Mortier les événements et les tableaux de Paris, mats ne savaient peut-être pas les rendre d'un style aussi alerte et aussi brillant. M. Arsène Houssaye a dit Irës bien de Mortier ; a Son père taillait des diamants ; il fit comme son père. » Le plus joli de ces diamants est un conte iotitulé ma Tante <S\, qui a paru Tan dernier au Fiffaro. Une imagination tendre, une conception mélancohque et bien vraie de la vie, une douce malice, le bon cœur, font de ce conte un morceau exquis. Ah ! si Mortier avait pris le temps d'en écrire une demi-douzaine comme celui-là, aux dépens d'un drame ou d'un vaudeville qu'il eût lait en moins I

LES THÉÂTRES PARISIENS. il3

On parle beaucoup de la Parisienne. On en parle

comme d'un objet de curiosité et de disputes littéraires qu'on ne la va voir. La Parisienne a brillam* ment réussi auprès du public spécial de la première représentation qui est blasé et à qui il faut du neuf, qui est artiste et qui s'intéresse à Tcffort artistique. Aux représentations suivantes, devant le public qui n'est plus spécial, qui est tout boauement le public, la pièce a rencontré des esprits rebelles. Je suis parmi les rebelles, quelle que soit mon estime pour les qualités intrinsèques de M. Becque, que la Parisienne laisse entrevoir ou devmer. Déjà, après les CorbeatuD^ du même auteur, beaucoup de gens sans parti pris avaient protesté. Ils rayaient fait trop vivement et trop tôt, à mon sens. Sur les Corbeaux il y a plus à louer qu'à protester ; le deuxième acte est d'un maître, la moitié au moins de la pièce est d'une vigueur rare, quoique M. Becque n'arrive pas toujours à la réalisation claire et proportiouuée de sa pensée par les mois et l'allure des mots. Mais, après la Paiisienne, décidément, il faut crier : a Holà » !

Sint ut sunt aut non sintf C'était la devise du Père Ricci pour les jésuites. C'est celle de M. Henry Becq ue pour ses drames. H. Becque a une conception de la vie et des mœurs des hommes, qui lui est pro* pre. U a également un système de théfttre à lui. Il

tfé LB8 THéATRKS PARISIENS.

ne veut démordre ni de l'on, ni de l'autre. Je ne

lui repnxîhe pas d'avoir une conœptioa de la vie, bien m contnire. Mais sa conce|ition de la vie est

triste et uiuoidiiiu. Far cela seul déjà elle e^i iiiea dilficiie à transporter au théâtre ; car, ce que la plup;irt dcd spectateurs viennent chercher au théâtre, cest le divertissement, un mot dont j*engage M. Beoque et tous les dramaturges à bien peser l etymologie. Non seulement M. Beoque veut rendre [ur k uiume une a>uception de la vie à laquelle la forme et l'objet du drame sont déjà rebelles, même en supposant qu'au auteur use de toutes les coimnodités qu'ofl^ cette forme particulière de composition juk iique et oliserve tous les accommodements qu'elle impose, mais encore il rejette ou tâche à rejeter le vieux mode et la vieille modalité du drame. Il prétend copier la réalité au lieu de la peindre, en* t idrt r k lliLali-e dans les perspectives habituelles de la vie, calquer rigoureusement le dialogue scéuique sur \v langage banal de l'homme social pris dans ses attitudes quotidiennes. U se heurte ainsi à une double impossibihté. Car, d'une part, quatre planches sur un tréteau avec une toile peinte au iond et des quinqiiets sur le devant seront toujours autre chose que la vie et le paysage de la vie. D'autre part, s'il est vrai, comme nous le croyons, que la plupart des spectateurs viepnent cherdier au théâtre

LES TUKÂTA£i> PAKISIEfiS. ii5

le cUvulliijseiiieut, il s'ensuit quils y veuleaL trouver un autre air que Fair vital ordinaire» un autre eflfet sur eux des événements sinistres ou poignants, que celui que produisent les événements de cette sorte, perçus direct(3iu('nt sous la forme de choses immédiatement vécues. L'art et le théâtre» c'est le transvécu.

On a rappelé plus d'une fois ces vérités à M. Becque ; il ne les veut pas entendre. Sint ut sunt / M. Becque voit l'homme vilain et bas ; il voit le monde inique en son fond, vulgaire en ses formes; il voit la société comme une caverne où tout ce qui est bon et honnête est incessamnient immolé à tout ce qui est méchant et fripon. Molière a vu Thomme aussi vilain que le voit M. Becque. L'autear de Candide et de l'EmU sur les mœurs n'a vu en beau ni rhonuiie dans son développement historique, ni la nature dans son action vivante. M. Becque rirait de moi si je lui reprochais de considérer le train des choses» le traîB du monde et le train de Thomme du ijièrue œil dont Voltaire et Molière l'ont envisagé. Si d'ailleurs mon esprit était capable de quelque excès, il pencherait plutôt du coté de la conception pessimiste des choses que du côté de la conception optimiste. J'estime que toute vision de Tunivers, de la nature et de l'homme» fortement et clairement conçue par l'esprit huuiam, est juste, puisqu'elle

est, et que l'existence objective de l'univers, de la nature, de l'Iionnne, et de toute leur histoire ne serait rien, sans les inia^^es subjectives que nous nous en faisons. Où commence l'erreur de M.Becque? Cest quand il transporte devant nous au théâtre tout ce qu'il voit et entend comme il le voit et l'entend. Au lliéùtre, il y a face à face la pièce et le public. Il y a donc deux termes pour la sensation h produire. M. Becque en supprime un par la pensée, et ce qu'il supprime bien entendu, ce n'est ni la pièce, ni l'auteur de la pièce; il ne tient compte que de sa forme d'esprit et de sensation .'i lui. Il se moque de la mienne, spectateur. Je suis pourtant pour l'etTet de sa pièce une terme aussi nécessaire que lui. La vie même qu'il invoque, la réalité de la vie dont il se targue, les errements réels de la vie condamneraient son système, car r horrible de la vie me repousse, tout réel qu'il soit. On m'apporte mon journal ; il contient le récit de faits divers tout habituels, et je dirais presque tout simples, tellement abominables pourtant que je les passe toujours. Je fais des visites ou je vais au cercle ; il y a dans le monde des entretiens si malséans ou si fastidieux, dans l'intimité des explications si gênantes et si cruelles pour les tiers, que, si j'y assiste par hasard, je prends mon chapeau et je me sauve. Ainsi, j'agis très réellement dans la vie

réelle, chaque fois que je suis léiuoiu involonlairc

et non acteur forcé ; comment M. Becque peut-il exiger ou peut-il espérer que je sois affecté d'une autre manière au llicàtre, s'il nie présente les mêmes faits tout nus et tout crus, s'il me reproduit les mêmes entretiens et les mêmes tours de langage sans aucune atténuation ni aucun embellissement, sans fard et sans artifice. La gêne m'arrive, ou le d^ût, ou l'ennui. L'auteur, il est vrai, se veiigeia de moi. Il publiera sua œuvre en brocliuie, décochera contre moi une préface et mettra sur lo tout cette épigraphe superbe : « L'auteur donne cette pièce telle qu'il l'a écrite, et il en inierdU la représentation. » OU ! si vous composez vos drames à cette seule fin de les interdire vous-même, c'est bien diUérent !

Nous mettons ici en question le système de M. Becqiie, non son talent. De Tcsprit et du talent de M. Becque, nous faisons le plus grand cas; tous les juges sérieux ra[)précient aussi favo* rablement que nous. Le talent de M . Hecque n'a pas attendu le système pour se produire. M. Becque, si je ne me trompe, a débuté en 1867, par un ouvrage en vers, Sardanapale^ opéra en trois actes, dont M, Victorin Joncieres a écrit la musique. Notez opéra et vers ; ni cette forme de drame« ni

âlS I.BS THEATRES lURlSIBKS.

cette forme de langaf^e ne se rattachent au réalisme. 11 est dune à peine besoin de dire que 6ardaiiapak ne |X)rte nulle trace du système. C'est un livret d opéra coiuiue un autre, nueux conçu que beaucoup d'autres, largement exécuté, où Ton sent un poète et où circule la Joie d'écrire. Le vers y est aisé et doré, l'expression sans tristesse et sans platitude. Je prends quelques vers au hasard :

Je peux couipler siur lui: Toffre d^une couroaoe

Lt* livre tout entier à moi !

C'est lui qui \a la prendre et cVst moi qui la donne, Le grand prêtre aura fait un roi.

.le ne reverrai plus le soK il rose et clair Âllumaat au matin les collines d'Athènes.

Laissez sonner à votre oreille les deux courts fragments que je viens de citer ; vous n'y sentirez d'autre système de style que la recherche du bon style dans le mode tempéré.

Depuis 1867 jusqu'aux Corbeaux (1882) et à la Pariêienne (188S), M. Henri Becque a successivement donné V Enfant prodigue, quatre actes au Vaudeville (1868), Michel Pmper^ sept tableaux à la Porte-Saiiit-Martin (1810), la Navette, un acte au Gymnase (1878), les Honnêtes Femmes^ un acte au Gymnase (1880), Dans ces diverses pièces, on trouve déjà toutes les qualités distinguées de M« Becque :

LES THÉÂTRES PAHiSlEllS,

la force de TobservalioD, i instinct dramatique et lu science du drame, la trempe vigoureuse et fine de Tesprit, le doo d amertume, doul il est bou d'assaisonner le drame et la comédie. Mais le système ! 11 est encore dans les iuturs contingents. Il eu pointe bien quelque chose; on s'en a{)ercevrait à peine si Von n'avait vu d'abord les Cof^beaux et la Parisienne. Ce qui annonce le plus le futur système, c'est une cerlaine négligence voulue de l'appropriation théâtrale. Ni dans les Honnêtes FefntneSy un proverbe mondain piulot qu'une comédie 9 ni dans la Navette ^ une étude semisérieuse sur un sujet qu'un peu de fantaisie à la façon de Mcilhac et d'Halévy rendrait plus ac(c'(>lable, ni dans i Enfant prodigue, un vaudeville ccmsciencieux — si ces deux mots ne jurent pas ensemble — l'auteur ne parait s'être beaucoup préoccupé de donner à son œuvre le dernier coup de pouce dramatique. J'assigne une place à pail, non seulement parmi les pièces de M. Becque, mais dans le travail dramatique de ces quinze dernières années, à Michel Paupcr, drame en sept tableaux, qui est l'œuvre forte de M. Becque avant les Cor' beaux. Là aussi pourtant, le re.spect des proportions théâtrales fait défaut. Michel Pauper est plutôt une suite d'actes et de scènes qu'un drame ramassé sur lui-même. La pièce n en est pas plus pour cela

tliU LES THÉÂTRES PARISIENS.

scloQ le système d'art qui s'épanouit dans les Cor^

beaux et qui s'achève dans la tarmianm ; elle n'est nullement la reproduction photographique de la réalité ; bien qu'elle suppose une coDception aussi complètement sinistre de la vie et de Thomme que les Corbeaux^ c'est par des formes poétiques, c'est par des caractères, pris en dehors de la moyenne ordinaire» que s'exprime cette conceptiou. La pièce a échoué en 1870 ; ce n^en est pas moins une œtivre remarquable qui recouvre à la lecture tous les mérites qui paraissaient lui manquer à la représen* latioû. On la pourrait reprendre aujourd'hui avec succès sur Tune ou l'autre de nos deux scènes classiques, si l'auteur consentait à des relouches. Mais il n'y consentirait pas. Sint ut sunt/

Ainsi, des divers ouvra^^es que M. Becque avait composés avant les Corbeaux^ il en est au moins deux, iSai'dauapule et Mwhel Pauper^ qui sont eu contradiction avec le système ; et, dans les autres, le syslcuie, s'il y est, a est qu'à letat latent. M. Becque peut donc écrire et il ne s'est pas toujours interdit d'écrire de bojis ouvrages eu dehors du système. Je tire de là l'espoir que M. Becque nous donnera bientôt une comédie ou un drame dans lesquels il mettra tout ce que le système peut fournir de bon sans les défauts par lesquels le système choque. On l'espérait déjà après ks Corbemx. Mais cette

comédie ou ce diaine, ce u'esl celles pas la Parisienne. Il y a a^ravation et non pas progrès des Corbeaux à la Parisienne, Dans les Corbeaiu:, nous avons encore un sujet dramatique et comique; no lis avons encore une conduite do pièce ; le sujet est diffus, mais saisissable et, en ses diverses parties, traité avec vigueur; même, de cette diffusion il se dégage à la lecture un ensemble que Ton peut ramasser et condenser par la a;flexion et dont l'elîet devient alors puissant. Dans la Parisieime^ nous n'avons rien : m sujet, ni conduite, ni épisode saillant, ni commencement, ni crise, ni dénouement, ni caractères, ni images qui se fixent ; rien que la vie éparse ordinaire : c'est le système. Cela ne finit pas, ni ne peut liim parce que cela n*a pas commencé; cela ne se dénoue pas, ni ne doit se dénouer parce que cela ne s'est pas compliqué.

Trois persuiiiiages : Monsieur, madame et le troisième, serviteur tout particulier et tout intime de Madame, dont Monsieur ne peut pas se passer. Nom de Monsieur : Dumesnil ; profession de Monsieur : bourgeois de Paris, entre riche et aisé, membre du diner des économistes, sollicitant une recette parti-> culière. Nom de Madame : Clotilde Dumesnil, sans profession ni vocation, hors celle de femme du monde, de ce monde moyen et, somme toute, opu-

lent, qui s étend de la rue Scribe à la rue d'Hanteville et de la piace de la Bourse à la rue Cambon. Nom du troisième : J^fon; profession : aucune: homme à passions ; il aime et il est aimé. Ce troisième, à un moment, se dédouble; il cède la place à un suppléant, Simson, homme de plaisir et de sport.

Clolilde Dumesnil, quand la pièce s'ouvre, n'est plus qu'à moitié contente de Laton, qui est horriblement jaloux. Lafon, de son côté, n'est plus content de Clotilde qui se dissipOi qui fréquente des salons insuffisamment corrects et qui ne lui donne pas assez de son temps. Dès la première scène, nous voyons entrer chez elle Clotilde, suivie d'un jeune gentleman qui Tinlerpelle violemment : a Vous me donnerez cette lettre. — Je ne vous la donnerai pas. — Vous me donnerez la clef de ce meuble. — Je ne vous la (ioiiaerai pas. — Vous allez me la donner

tout de suite. Ou bien — Taisez- vous 1... Mon

mari ! » La scèiie est brutale ; au moins est-ce une scène vivement menée qui se termine par un coup

inattendu, ce niot : « Taisez-vous Mon mari ! »

Le spectateur ne pouvait pas ne pas croire, au luii de maître, pris par le jeune j^enileinan en scène, que celui-ci était Tépoux légitime. Le cri étoullé de la dame : « Voici mon mari î » nous apprend que c'est l'amant, et toute la situation, et tout le caractère intime de cette situation, et toutes

ses conséquences normales sont éclairées d'un seul mot. On a là, dès l'entrée en malieie, le coup de patte du dramaturge. Mais on s'aperçoit tout aussitôt quon n'aura pas le drame. mari, Dumesnil, entre tout bonnement pour entrer; puis, il sort tout bonnement pour sortir ; il va et vient, rieu de plus, sans être ni tragique ni comique. Les deux premiers actes sont remplis tout entiers par la môme scène de reproches et d'impatiences entre ClotiideetLafon, sans cesse renouvelée, par des récouciliatioas caduques, par des rendez-vous que produit Clotiide, par les déceptions de I.afon qui fait le pied de grue sou* les fenêtres de la belle, rentre en colère et repart pour reprendre le pied de grue. Clotiide, à la fin, lui signifie son congé. Il est assommant aussi ! Cependant, M. Dumesnil attend toujours sa recette pai tieulière, pour laquelle un membre de l'Institut, son oncle, fait d'activés démarches. Toutes ces histoires peuvent être Traies et rendues avec une vérité miraculeuse; vous y intéressez- vous ?

Le quatrième personnage, dont nous avons parlé, Simson, ne s est pas encore montré. Il parait à la première scène du troisième acte, mais pour disparaître aussitôt. On ne lui donne pas son congé à celui-là; il le prend. Quand la toile se lève, nous assistons à la scène de rupture entre Ciulilde et lui ! — Comment, rupture ! Il y-a donc eu liaison ? Mais

naus ne conoaissons même pas le nom de Simson !

Eli elfet, une périodo nouvelle de la vie de Clotilde s ost écoulée entre le second et le troisième acte : la période Simson (|u'oa nous explique en nous la montrant qui finit. Ëlle a duré quatre ou cinq mois. Siiiiauu est rapiH'lé dans ses terres par une chose très urgente : ses chiens et ses fusils. Clotilde laisse fort tramiuillemcnt Simson se dégager; elle ne lui en veut pas; elle le recevra toujours poliment s'il se représente, après avoir nettoyé ses fusils et inspecté ses chiens ; car M. Dumesnil est enfin receveur particulier, et c 'est grâce au crédit dont jouit la mère de Simson. Mais voilà la maison bien vide; on n'est plus que deux, elle et Dumesnil. Ce pauvre Dumesnil s'ennuie, elle aussi. Ah ! si Lafon pouvait revenir, malgré son iiiauvais ciiractère ! Comme il manque ! Justement, il arrive sous un prétexte quelconque. Dumesnil lui adresse les plus vifs reproches sur sa longue absence. Clotilde se fait tondre : « Après tout, soupire-t-elle, c'est mon second mari! » Ët maintenant qu'on a recouvré le plus malheureux des trois, l'on reprend la vie tranquille et réglée d'autrefois.

La toile tuinbe : voilà, c'est tout I Ces choses- là, disent les partisans du système, arrivent tous les jours à Pans et même dans les déparlements; le théâtre a le droit de les reproduire telles quelles.

Oui, mais, reproduites telles quelles, vous y intéressez-vous? Font-elles une pi^ce?

Vous y intéressez-vous? Font-elles une pièce? C'est la question qui se pose lorcément. Le mari, la femme, Tamant et leurs rapports réciproques ne couiposent pas une donnée qui, réduite à sa sul>stance, soit très brillante de nouveauté. Cette donnée a déjà inspué des centaines d'élégies, de drames, de comédies, de romans. Elle en peut inspirer encore des centaines et des centaines, qui seront ks plus variés et les plus inattendus ; quelle distance d*Antony au Supplice d'une femme^ du Supplice éTune femme au Plus heureux des trois^ d'Indiam il Fanny, de Valent i?tc a Madame Bovary! Le mari, la femme et Tamant nous ont donné, chacun pris à part, et tous trois ensemble, tous les genres d'émotions imaginables ; nous les avons vus tour à tour, sublimes, aitendi i>>aids, passionnés, badins, voluptueux, grotesques, infàmos, révoltants, criminels, héroïqui's, immenses en leurs rôves, désillusionnés, lassés* Quand on ne nous les montrait sous aucun de ces aspects, au moins on nous les montrait tout plats, et la platitude, pourvu que le romancier et Fauteur dramatique se proposent pour objet de la faire ressortir, la platitude peut avoir encore son grand intérêt moral et littt*raire« M'est-ce pas de la platitude saisie et étalée

226 LES THKATUES PARISIENS.

sans in<Tci qiio Flaubert tire dans Madame Bovai-y quelques-uns de ses eiïcts les plus puissants ? M. Henry Becque n'entend mrme pas nous présenter comme plate une situation tant de fois traitée sur les tons les plus rhauds et les plus contraires ; il n'entend fias nous présenter comme plates les amours de Clotilde et de Lafon, de Clotilde et de Simson ; il nu nous présente pas comme plats ses personnages. Pas môme le plat! 11 ne peint pas même le plat; le plat, considéré en temps que plat, formerait encore comme une espèce de relief sur la surface de la vie. Et tout ce qui fait saillie doit être rejeté du théâtre comme en doit être rejeté également tout ce qui se développe, s'épanouit, passe par des crises, et se termine. M. Becque ne témoigne d'aucune intention de satire contre ses personnages; pas plus qu*il ne leur donne ni un trait de carac- U>re, ni un trait de passion qui les distingue d'autrui, qui dislingue nn moment de leur vie d'un autre moment.

Ce n'est pas chez lui, ni défaut de vision psychologique, ni impuissance morale, ni stérilité de l'esprit ; c'est méthode, c'est système. Un amant jaloux, dans sa vie, ressasse dix fois sa jalousie en uue heure ; il revient dix fois de suite faire la même scène. M. Becque, au théâtre, lui met dix fois les mômes choses dans la bouche ; il ne peindra pas la

jalousie par un de ses moments aigas ou dans l'une

de ses circonstances signilicatives ; ce serait là faire un choix, et dans la Tie tout va péle-mèle* Quelle méthode singulière ! Coinine il y a dans les espaces de la matière cosmique, qui n*est pas encore à l'état de monde formé, et dans le fond des mers, du protoplasma vital, qui n'est pas même encore seulement à Tétat de simple fil nncrozoairc et de brin de mousse, il y a de la matière dramatique qui circule éternellement à travers la vie et qui n'est pas même un embryon de drame ; M. Beoque nous sert à l'état amorphe et insensible cette matière à drames, et il prétend que c'est un drame 1 Malheureusement, le spectateur qui attend toujours (juelque chose qui ne vient pas, une émotion, un éclat de rire, une larme, à tout le moms une de ces secousses philosopbiques que nous donne l'observation morale, implacable et concentrée, le spectateur se demande pourquoi on Ta dérangé. Il ne s'ennuie pas, il ne s'amuse pas, il ne s irrite pas; il n'est pas morose; il li'est pas révolté ; il se sent terne et insipide devant le terne et rinsipide.

£t l'auteur, malgré toutes ses qualités, ne réussira pas à tirer le spectateur de cet état fade, concordant avec l'état où lui-même a mis ou laissé de parti pris ses personnages et sa matière vilaie. La pièce de M. Becque ne manque pas de mots qui résument

fSB LES TltÉATHBS PARISIENS*

d'une façon bardie toute une série d'observations

sans pitié sur rhouiiiie ; M. Becque comptait sur ces mots. Leur hardiesse ne ressort pas sur la trame grise des scrnes ; ils retoiiiljont sans avoir produit leur i^lTet. iM. Becque a*t-il du moins, comme c'est sa prétention, repioduit la vie réelle eo y copiaat tout sans choix ? Hélas non ! Pour nous en tenir au dia* logue, le même niuL Jaiis la vie et au théâtre, exactement le môme mot, dit dans les mêmes circon* stances, donne naissance à des impressions tout autres. Une femme dit à son amant, qui se plaint de ne la point voir assez : « Mon ami. Je soin de ma maison et de mes enfants, avant tout. La baoaidle ne vient qu'après. » Dans la vie, ce terme bagatelle peut prendre un air presque agréable ; il n'y a, pour l'entendre, que la femme qui le dit à voix basse et l'amant qui en sourit. Au théâtre, il y a, déplus, un licrs à nulle têtes, qui len tend aussi et qui en est scandalisé , parce qu'il n'a pas dans raffairo le môme intérêt personnel que les deux personnages en scène. Le mot, dans la vie, passe : au Ih/^Atre, il est révoltant. Je pourrais multiplier ces exemples concluante. Mais il faut se borner.

Je ne quitterai pourtant pas la Parisienne sans signaler le talent avec lequel mademoiselle Antonine joue le rôle de Clotilde. Mademoiselle Antonine est une comédienne de premier rang. Elle a sauvai.

relevé et animé son personnage autant qu'il peut l'être.

M. Becque, maintenant, persislera-t-il dans son système? Avec la Parisienne^ il a porté le système à son maximum. Il ne peut aller plus loin dans la même voie. C'est pourquoi il y a chance qu'il recuie et qu'il milige sa méthode. Nous le souhaitons de tout notre cœur. En se mitigeant, M. Becque a tout ce qu'il faut pour nous donner une œuvre originale et complète.

Théâtre des Mations. — Bwxmbole et Ponson du Terrail. — Anecdote du liseur de Feuilletons. — Éden-Théàtre. — Metsalina. — Le Cbeyal de Caligula consul et le peuple français. — Arobigu-Coinique. — VEommu de peine.

II fait bien chaud. Cependant, d'après ce que j'entends dire, Rocambole attire du monde au théâtre des Nalions. Je ne m'en étonne pas. M. Decori, dans le rôle de Rocambole, a vraiment deTaccent. Le premier soir, M. Paul Esquier m'a paru un peu trop distingué et réservé dans le rôle de César Andréa, chef de la bande des Gilets de cœur. Castellano, à la création, jouait le personnage plus en sombre et on affectant l'aspect et le ton sinistres. En y réfléchissant, je trouve que Castellano avait tort. Le Rocambole du vicomte Ponson du Terrail, comme il arrive souvent chez nous des œuvres littéraires

(Fpuilletons des M février s mars — 15 juin isss.)

LES THÉATUES FAHISIENS.

même un peu grossières, qui remuent fortement rimagination populaire, ce Hocamboie a engendré ou préparé dans la réalifé une école de brigands qui l'ont les choses très Iroidemeut avec ime parfaite correction de tenue. Tout le monde va citer tout de suite Marchandon, que ses compagnons de domesti* cité à Paris appelaient rattaché d'ambassade et qui. à Compiègney côtoyait la bonne compagnie, qui, à Fontainebleau, parlait de se donner des maîtres de musique. On pourrait citer également ce Grésillon, dit Valton, qu'on vient d'arrêter à Lyon; chef de bande, la nuit, sur les grandes routes; le jour, à Lyon, très chic, faisant courir et obtenant des médailles dans les concours hippiques, il a lait de la bonne besogne, M. le vicomte, avec son Rocambole !

Le nom de Ponson du Tcrrail est un de ceux qui ont le plus retenti pendant le second Empire. Je ne connais Ponson du Terrait que par ouï-dire. Je n'ai jamais rien lu de lui et vous pensez bien que je ne vais pas m'y mettre maintenant. Je me souviens seulement que Ponson du Terrail exerçait un empire extraordinaire sur les lecteurs de feuilleton par son art de compliquer les choses. D s'embrouillait luimême dans ses inventions. J'ai lu quelque pari que, quand il commençait un roman, il ouvrait un dossier particulier à chacun de ses personnages, et qu'il ienaii note au jour le jour de tout ce qui leur arri-

i32 I.BS THÉÂTRES PARISIENS.

vait. Sans cette précaution, il aurait oublié qu'il les avait iv\6s et il les aurait fait réapparaître dix ans apivs leur enterrement délinitif; c'est dans le courant force'' de ce genre de littérature. Un de mes amis, il y a longtemps, découpait dans ses journaux tous les feuilletons de M. Xavier de Montépin et du vicomte pour les prêter à un ancien commissionnaire en mardiandises, son voisin de campagne, grand amateur de romans à crimes et à aventures. Un jour, par mégarde, il arriva à mon ami de coudre avec la seconde partie d'un roman de M. Montépin la première partie d'un roman de Ponson du Terrail, celui-ci formant le commencement du gribouillis. Il ne s'aperçut de sa méprise qu'au moment où l'amateur de feuilleton venait lui rapporter la chose. L'amateur ne lui lit aucune observation : « Je l'ai lu, lui dil-il, je vous le rends. C'est encore j)lus attachant qu'à l'ordinaire. Figurez- vous qu'au commencement ils étaient tous morts; mais à la lin, tout s'est arrangé. » Il n'avait pas vu que tout (Hait sons dessus dessous! Ça allait tout de môme! Ponson du Terrait, à ce qu'il paraît, possédait, avec sa faculté intarissable d'imbroglio, un style qui était en son genre une merveille. C'est Ponson du Terrail qui faisait dire à des personnages du xuf siècle et à des ofliciers de Gustave-Adolphe : « Nous autres, seigneurs du moyen âge », ou bien : « Messieurs, à

LES THÉÂTRES PAAISIENS* 23^

cheval pour Ja guerre de Trente ans. » Quand il publia ses aventures de Rocambole, — ce fut, je croiSi au Petit Moniteur^ — rappétit de lecture de son public fut indicible. Il perdit le droit de tuer Rocambole. 11 Tavait fait à la fin mourir, parce que, en somme, rien n'est immortel ici-bas. Le deuil de l'abonné prit une tournure si menaçante pour le journal où paraissait Rocambole, que Féditeur dut faire poser dans Paris des alUches annonçant que Rocambole allait ressusciter. D'ailleurs, la contrefaçon, l'imitation et Tadaptation s'étaient mises de la partie. On prit à Ponson du Terrail son Rocambole. U y eut des Rocambole de concurrence, de faux Rocambole, des Rocambole illégitimes. Ponson du Terrail parla de faire des procès en plagiat ou en fit. Quelle chose ondoyante que la propriété littéraire! L'un des auteurs qui éiaient accusés d avoir usurpé le nom de Rocambole découvrit que Ponsoïi du Terrail lui-même avait pris ce nom, qui faisait sa gloire, dans une pièce de Labiche. — Que Labiche me poursuive I disait l'auteur. Par droit de premier occupant, Rocambole n'appartient qu'à Labiche I

Le drame de Rocambole ^ joué en 1864, est d'une époque où la littérature dramatique populaire était déjà entrée dans sa décadence et se nourrissait volontiers de détritus. Plusieurs des situations et des elfets du drame Rocambole sont de la nu me famille

S3i LES THÉATRB$ PARIStEtlS.

que ceux qu'on trouve dans les Bohémiens de Paris,

le Canal Saint-MarUn, les Chevaliers du brouillard^ etc. Mais dans le personnage de Rocambole, et daiis celui de Ct'sar Andréa, il y a uue certaine maestria qui les détache. Personne ne saurait échapjKîr au saibi:j5ement du cinquième tableau chez le duc Sallendrera; c'est ici la dramaturgie supérieure où i'iinpres^siun dramatique puissante sort de la rencontre naturelle des personnages. Avec le tableau du souterrain et de Tinvasion des eaux de Seine qui e»i plus à la grosse, mais dont Teffet sur I l masse ue uiaiiquc pas, on s'explique que Rocambole brave la chaleur.

Qu'est-ce que la Messalina qu*on donne à l'Ëden- Théâtre ? Dans quel genre cela se ciasse-t-il ? Est-ce un ballet, un mélodrame, un carrousel, une suite de tableaux vivants, des figures de Curtius animées, un panorama ? C'est tout cela ensemble. C'est proprement l'hisloire romaine mise en bastringue et le bastringue mis en oripeaux splendides. Excelsior et Sie6a joués précédemment au même théâtre ne donne pas du tout ridée de Messalina. Les deux premières pièces de TËden étaient des ballets gymniques et n'étaient pas autre chose. Messalina est une tragédie historique de haute volée qui a pour expression des saxophones, des tamtams, des danses, des défilés de

LES THÉÂTRES PAHISIENS» ^5

gladiateurs et de légionnaires. Spectacle de forme btearre, spectacle de décadence, si Ton veut, mais qui est amusant et éblouissant I Une bruyante musique d'orchestre, sans variation et sans arrêt, y donne le ton et en compose la base. Au premier tableau, ou voit Chéréas tuer Caligula, et les prétoriens jeter le manteau impérial sur les épaule s de Claude tremblant ; l'orchestre fait : dzim boum, boum ! Au troisième tableau» Agrippine présente à Claude ses enfants éplorés ; l*orchestre fait : dzim boum, boum ! Au cinquième tableau, nous flottons et nageons dans les délices d'une élégie ; au sixième tableau, le tribun des soldats, envoyé par Narcisse, vient égorger Messaline ; l'orchestre fait toujours : dzim boum, boum/ A plus forte raison, avons-nous l'éclat fulgurant de l'orchestre et des retentissements prolongés de trompette aux deuxième, quatrième et septième tableaux, qui nous représentent successivement un combat de gladiateurs, une orgie romaine, le cortège des légions et des auxiliaires barbares accompagnant Claude et Agrippine au Capitole. Moi, tout ce fourmillement d'allégros et de danses, c'est mon bonheur. La musique de M. Giaquinto porte et soutient d'une allure forte et leste la série de forfaits et de sanglantes amours que Danesi a arrangés en balabiles. Que cette musique soit très distinguée, non ! Mais quel mouvement 1 Quel toupet à aller son train-train de

236 LES TUÉATB£S PARISIENS.

musique de foire, n'importe Télégie ou le drame qui se passe sur la scène I Quelle vigueur h enlever les masses dansantes, et de temps à autre quels accents, quels frissonnements d'amouieuse Italie ! Les ballets de rËdcn et ses manœuvres guerrières ne sont plus à louer. Entremêlés de pantomimes, comme dans Messalina, ils ne perdent pas de leur prix. C'est toujours la même précision dans ces entrelacements de beaux corps, dans ces girandoles de pieds spirituels et de jambes gazouillantes ! Cest toujours la même sûreté dans les pas et les marches militaires. L'Éden n'épargne rien pour rétincellementet le miroitement des jupes, des corsages, des casques, des boucliers, des lances, des thyrses, des costumes barbares, romains et grecs. Et savez-vous combien la (lièce exige de costumes ? Pas moins de deux mille cinq cents i On n*a pas manqué de rappeler Théodora à propos de Mesmlim, un peu parce que les rapports de genre enfre ces deux pièces sont réels, beaucoup par malignité à Tégard de M. Sardou. L'un et l'autre drame en eiîet vise à l'instruction historique du spectateur par les yeux. Naturellement ce caractère est bien plus marqué dans MesmUm, pièce muette, que dans Théodora. Je ne sais si M« Darcel, le savant directeur des Gobelins, qui a eu la curiosité de regarder à la loupe les détails de mise en scène de TModora^ fera de même pour Mesnalina. Il est

LKS thkatbës parisiens. 237

probable en ce cas qu'il relèvera daos le décor et

dans les accessoires de Messalina bien des hérésies. Mais il esl probable aussi que M. Danesi, l'auteur du ballet, MM. Poisson, Robccclii, Aiuable et Fromont, les peintres du décor, auront la sagesse de lui répondre que ses observations sont sans doute fort intéressantes, qu'elles sont très naturelles de la part d*uD archéologue de métier, que poui lant tout ce qu'on pourra dire en ce sens leur reste indifférent, attendu que l'auteur dramalique et ses auxiliaires les décorateurs n'ont pas pour mission d'enseigner au public l'ai'chéologic micrographique. Le décor d'une pièce historique remplit son objet, lorsqu'il réalise l'image î^énérale de l'époque représentée que se forment en dedans d'eux-mêmes les gens d'une bonne instruction moyenne. Voilà le principe certidn, le seul valable et applicable au théâtre, selon la théorie judicieuse que M. Becq de Fouijuièi es a exposée dans son bel essai d'esthétique théâtrale: l'Essai mr la mise m mène ^ M. Paul Clèves, directeur de TÉden, s'est guidé d'après cette r^le. U a réalisé aussi exactement que possible sur la scène de rÉdeii la Kuine que peut avoir dans la tête un lecteur de Mérivale, par exemple, voire un lecteur de Mommsen. Les magnifiques décors du cirque, des jardins de LucuUus

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