Voir A propos de théâtre, ch. xv, p
3. Voir encore, sur Taction dans Bntaii rncm, la page qui commence ainsi : « La meilleure tragédie de Racine est toujours pour moi celle qu*on Joue... » AnUmr de la ComédiC'Françaiiej ch. xt* p. 165.
PRÉFACE. IX
le Légataire), ont offert une égale originalité d*impressioos, la môme sagacité et nouveauté d^aperçus, les mêmes grâces piquantes de langage.
Pourquoi la campagne, toute littéraire cette fois, qu'il avait entreprise aux Débats, s est-elle d'aussi bonne heure et sans retour interrompue ? En la poursuivant pendant des années encore, il aurait f)lus souvent touctàé» toujours heureux d*y revenir, à la grande littérature dramatique du xvn® siècle ; et de tout ce qu'il nous en aurait dit, appris, révélé, en des occasions diverses, il eût été possible de former, sous un titre particulier, un recueil distinct, un volume homogène, et de quel prix! Nous aurions ainsi une suite d'études, d'études aussi solides que brillantes, sur les maîtres qu'il avait si familièrement pratiqués, et qu'il adorait I
Mais ne regrettons rien. Si ce n'est pas aussi souvent que nous l'aurions voulu, et en tout loisir, c'est avec une irrécusable supériorité qu'il a fait ses preuves dans cette sorte de critique rétrospective et toujours féconde, qui revient aux plus belles œuvres du temps passé, aux plus définitivement consacrées dans la mémoire des hommes, pour en pénétrer plus à fond et nous en faire plus complètement goûter les beautés immortelles. Et dans celle, moins commode en un sens, ou autrement difficile, qui s'exerce, à ses risques et périls, sur les produc-
lions du jour, ou de la veille, ou des époques récentes, qui a mission et devoir de juffet de qui l'on allcûd des avis concluants ou des arrêts motivés, h qui il appartient d'éclairer par une équitable et franche dispeusation de l'éloge et du blâme, la justice incertaine, souvent partiale et aveugle du public, il s*est place par rintégrité et la fermeté de sa raison, par la délicatesse vigilante de son goût, par l'indépendance de son esprit, au rang des maîtres. Il a déployé là le savoir, le talent et le courage d*un critique militanlj tel qu'on n'en voit plus guère à celte heure, surtout dans la littérature de presse quotidienne; armé de principes, de principes essentiels, et classique de doctrine, mais sans résistance aux nouveautés légitimes, sans dogmatisme jaloux et intransigeant; très sincère, volontiers décisif, mais gardant toujours, même dans ses plus grandes et plus magistrales sévérités, la mesure et le ton d'un galant homme, et la leste allure, les vives et libres saillies d'un esprit ailé.
L'idée réfléchie qu'il se faisait des droits et du premier devoir de la critique, ses fermes convictions à cet égard, s'étaient hautement manifestées dans quelques-uns de * ses écrits antérieurs ; — relisez ses considérations sur les Mœurs et le Théâtre en f865, publiées à cette date dans la Revue des deux Mondes. — Il s'y plaignait sans détour de voir Messieurs
PRÉFACB.
les critiques du temps préseuty parliculieremeul ceux qui traitent dans le journal des choses du théiUrc, et non pas les moius mstruits de ceux-là, ni les moins accrédités» éluder trop souvent, comme périlleux, ou délaisser, comme pédantesque et suranné, le rôle d'aristarque, se dérober, soit à dessein, soit par suite d'enlrainements divers, à leur fonction propre, essentielle, au devoir déjuger et de meltœ à leur place les talents vrais ou prétendus, d'après les lumières d'un goût clairvoyant et probe, appuyé d'un certain nombre de principes et de règles trop nécessaires pour être vraiment oppressives et incommodes à d'autres qu'aux médiocres ou aux impuissants.
... Faut*ii répéter, disait-il, qu*il y a un art du théâtre avec ses règles propres ? Oui, sans doute, et nous sommes un i^eu confus d'avoir à énoncer avec autant de solennité une proposition aussi ingénue ; mais les bonnes traditions comme les bonnes études oot été, dans ces derniers temps, si généralement négligées ou abandonnées, qu'on a presque l'air de soutenir un paradoxe quand on parle de règles quelconques. Personne ne croit plus aux règles, et la critique y croit moins que personne. La critique a prodigieusement étendu, de nos jours, son domaine : elle se coni'ond volontiers cUc-méme avec rbistoire, la philosophie et la morale, et nous ne songerions point à l'en blâmer, si elle n'oubliait trop, sur les sommets nouveaux où elle plane, sa première func-
PRÉFACE
tion, bien mode ste, mais bien utile, qui a été d'apprécier le mérite littéraire des ouvroges de Tesprit, d'èn montrer les défauts, d'en signaler les qualités, de chercher à maiiilenir les saines méthodes décomposition et tlo style. Noa seulement la critique dédaigne de remplir son ancien office, mais encore elle désavoue et renie les principes élémentaires sur lesquels il était fondé. Il s'est formé et développé deux écoles de critique, la premit le lixip exclusivement historique, la seconde purement mécanique et dynamique, qui sont venues aboutir toutes doux par des chemins divers à rindilTérence en matière dégoût. La première n étudie dans un auteur que ses passions et ses instincts; à ce titre elle admet comme excellent tout ce qui a du relief, et elle foit autant de cas des grossièretés de Shakespeare que de ses beautés. La seconde se contente de dégager daos une œuvre Ja quantité de talent et d'esprit qu'elle contient, comme le chimiste dégage la quantité d'alcool répandue dans une liqueur généreuse. Le talent une fois mesuré et l'esprit une fois décomposé en ses divers éléments, l'une et l'autre école jugent futile de se demander jusqu'à quel point est légitime l'emploi qui a été fait de ce talent et de cet esprit C'est qu'il n'existe point pour ces observateurs empiriques un type de perfection relatif à chaque art, et dont il faut fau*e effort pour se rapprocher le plus possible. N'csl-il pas évident néanmoins, pour revenir
1. J.-.T. Weis8 parait Uicn ici viser, (ît'rrit''ro ces deux groupes, d'une part Tainc, de l'autre Sainle-iieuve, sinon comme chefs d'éeulede tout point responsables, du moins comme ayant engagé par leur méthode et leurs exemples 1«) criti(|ue littéraire d^p^ ç§s voies nouvellep,
XTII
au sujet {Muliculier qui nous oocupe, que le .ihéfttre a des lois? N'est-ce pas ]à un fait cODflrmé par Texpérience
elle-même?
Poumit-on souleoir, par exemple, que Phèdre n'est pas une pièce mieux composée que Mamiei ? Si l'on transporte Hamlei devant un public anglais, sans rien changer à la pièce, telle que ranieur Va (^crite, si le lendemain on donnePhèdre au môme public, ai d'ailleurs les deux ouvrages sont interprétés avec un art égal, y a-t*il un Anglais au monde, malgré toutes les raisons tirées de la race et du climat, malgré la supériorité du génie de Shakespeare sur celui de Racine, qui refusera de convenir qu'il a commencé par assister à un spectacle où les sensations sublimes étaient mêlées d'une insurmontable iatiguc causée par le choc de contrastes trop brusques, et qu'il a ressenti le lendemain le plaisir aisé et sans mélange d'un spectacle constamment pathétique. D*ûù vient cela, si ce n'est que l'une des deux pièces a été coDslam ment accommodée aux nécessités do lascène, et que Tautre est restée à l'état brut ? Qu'est-ce qu'observer les nécessités de la scène, si ce n'est pratiquer des règles et reconnaître un art ?
£t ailleurs, dans le même dessein, et pour en venir avec un redoublement d'évidence à la même conclusion, il mettait à côlé et en regard de Phèdre^ non plus YHaml^ de Shakespeare, mais YOthdh^ et les considérant, les scrutant tour à tour, triomphait k montrer que des deux parts, en dépit de tant d'extrêmes différences, soit de procédés de compo-
XIV PBÉFACB.
sition, soit de cadre et de durée, entre les deux
chefs-d'œuvre, — sous la forme très épurée et fortement concentrée où l'un se resserre, comme sous la mullipUcité d'incidenU et la réalité de peintures que se permet Tautre, — les sources réelles de Tintérét, les coudi lions fondaaieutales de leuiolioa dramatique se retrouvent exactement les mêmes : unité d'action^ unité non factice, mais iiiiiiiie et substantielle d'une action où, de près ou de loin» tout concourt à révénement tragique qui la termine; encliaînement de situations non fortuites, naissant toutes, ou presque toutes, du mouvement même et du conflit des passions mises en scène ; naturel et profondeur de celles-ci; vérité vivante et typique à la fois, consistance et fidélité à eux-mêmes des caractères à travers l'ondoyante succession et le contraste de leurs états divers, etc. ; enfin tout ce qui imprime nécessairement à une œuvre de théâtre, tragédie classique on drame shaskespearien, vie intense et durée ^
Les auteurs contemporains ou récents de pièces
applaudies, auxquels, tout en constatant leur heureuse fortune, il ne laissait pas de dire les vérités que sa
conscience et son goût lui dictaient, eussent été mal